LE GLOBE DE L'HOMME MOYEN

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche | Visiter le site d'Alain Sagault

0 | 15 | 30 | 45 | 60 | 75 | 90 | 105 | 120

mercredi 18 janvier 2012

TURNER ET LA VOIE DU TAO

Je n’aurai que trop l’occasion de revenir d’ici avril sur l’agonie grotesque et sinistre à la fois de la Sarkozie. Jamais des gouvernants aussi malhonnêtes et incompétents n’auront à ce point réussi le casse pour lequel l’oligarchie financière les a portés au pouvoir : détruire politiquement, économiquement et financièrement l’état, la société, les services publics, la sécurité sociale, l’école et l’hôpital.
Nous sommes devant un champ de ruines, créé par la plus pernicieuse et stupide politique de la terre brûlée. Car même si la finance a réussi à prendre provisoirement le pouvoir, son comportement suicidaire la condamne à terme.
Deux livres de toute actualité à ce sujet : d’Isabelle Pivert, aux éditions du Sextant, "La création de valeur pour l’actionnaire, ou la destruction de l’idée démocratique". Huit euros pour comprendre l’essentiel en 50 pages, c’est donné !
"À ma guise, Chroniques 1943-1947", de George Orwell, chez Agone. Il avait tout compris, et mieux que personne nous aide à comprendre.
Pour l’heure, j’ai envie de revenir sur deux expositions de 2010. Non pour échapper à la politique, mais pour la retrouver sous une autre forme…

TURNER ET LA VOIE DU TAO

printemps 2010

« LA VOIE DU TAO »


Dans cette très intéressante exposition, assez austère malgré sa magnificence ostentatoire, j’ai été frappé par l’absence de mysticisme. Même en matière de mythologie et de cosmologie, on reste on ne peut plus terre à terre. L’univers mental chinois semble s’organiser autour de quelques notions très simples, très souples, constamment recyclées, et tellement plastiques qu’en un paradoxe qui n’est qu’apparent elles finissent par se figer dans des idées reçues et des comportements stéréotypés. On nage dans les codes, on surfe sur les poncifs : l’art chinois semble s’être répété à l’infini, comme en un jeu de miroirs, dans un réalisme mythologique très convenu. Seuls, justement, les miroirs, dont certains sont vraiment superbes, échappent à ce côté terre à terre et au prosaïsme qui naît de l’imitation mécanique des mêmes sempiternels procédés.
Le sous-titre, « un autre chemin de l’être » me semble bien peu accordé avec ce qui ressort des œuvres présentées. On est plutôt ici dans une quête de l’avoir : cet art chinois-là est très décoratif, très chargé, très impersonnel, très conventionnel et au final bien peu émouvant. Dans tout cela règne une grande froideur, une espèce de fastueuse insensibilité. Aucune passion, pire, aucune émotion. Une sorte d’indifférence, si complète qu’il faudrait l’écrire in-différence, engendrée par un pragmatisme de commerçant avisé pour qui tout se vaut parce que tout se vend.
Je comprends enfin pourquoi le Tao m’a toujours semblé une religion de boutiquiers. Le conformisme chinois naît peut-être d’une sorte d’insécurité essentielle, qui me semble affleurer partout sous la splendeur appliquée d’un art qui sonne comme un exorcisme auquel on ne croirait pas. L’art chinois qu’on nous expose ici est tout sauf serein, il cherche l’effet avec une sorte de frénésie, il entasse, il accumule. Jusque dans l’austérité il en fait trop.
Pas si concrets que ça, les chinois ; leur art donne du monde une vision très abstraite, désincarnée, codifiée. Que de poncifs ! Art éminemment sociétal, terriblement officiel ; c’est un art qui ne décolle pratiquement jamais.
Art sans tendresse et même sans amour, tout occupé de l’anecdote, du respect des règles, et tout orienté vers la conservation du matériel. Il est bien sûr d’heureuses exceptions, notamment en peinture, par exemple le portrait de Tai Hongjing (Yuan), une aube de printemps de Wen Boren, ou le superbe « Chang’E s’est enfuie sur la lune ». Mais dans l’ensemble, j’ai cherché en vain à retrouver la grâce infinie des peintures de paysage anciennes qui m’ont tant ému et influencé. Loin de l’authentique sagesse de Wang Wei, j’ai rencontré ici un art de gloutons qui veulent s’en mettre plein les yeux tout en en mettant plein la vue.
À force, cette débauche de productions convenues me brouille la vue, et je commets un beau lapsus oculaire : un peu lassé par la répétition des mêmes œuvres, j’ai lu « croupe libatoire » au lieu de « coupe libatoire ». Logique comme toujours, l’inconscient : je commençais à en avoir plein le cul.
Tout à la fin, deux magnifiques robes de prêtres taoïstes, très japonaises d’allure, sobres, puissantes et raffinées me ramènent à l’essentiel : peu importe la voie choisie, richesse ou pauvreté : ce qui compte et conte, c’est créer de la beauté.

« TURNER ET SES PEINTRES »


Au printemps 2010, j’avais passé quatre heures dans cette exposition. Je m’étais dit que j’en parlerais parce qu’en dépit du réel intérêt de la confrontation entre les recherches de Turner et celles des peintres dont il a plus ou moins connu le travail, cette très sérieuse exposition était de nature à égarer le visiteur tant sur Turner que sur les finalités d’une démarche artistique digne de ce nom.
Donner à voir le contexte dans lequel travaillait Turner et les œuvres de ses contemporains était à la fois légitime et utile, à condition de ne pas plaquer sur une autre époque une vision du monde, des habitudes de pensée et des modes de comportement, voire des obsessions, qui pour être courantes de nos jours n’avaient pas forcément la même importance autrefois, et prenaient de toute façon d’autres formes.
En suivant le cours très bien organisé et très didactique de l’exposition il me venait peu à peu un malaise, lié à l’écart entre ce qui m’était présenté et les commentaires qui en étaient faits. Car contrairement à ce qui m’était asséné, ce que je voyais tendait à montrer que la confrontation proposée ne tenait pas toutes ses promesses.
N’en déplaise aux commentaires, il y a dès le départ chez Turner une bien plus grande profondeur, comme en attestait le premier tableau de lui présenté, et un travail bien plus subtil du ciel et des météores que chez ses contemporains. D’entrée, ses tableaux ne sont pas seulement techniquement meilleurs, ils sont tout bêtement plus beaux. La confrontation tournait court…
Il y a par exemple un monde entre Turner et Wilson. Avec Turner, pour la première fois les nuages se mettent en mouvement. Il suffit de comparer son Déluge avec celui de Poussin, un tableau plutôt réussi mais qui en comparaison reste assez plat et figé. Chez ses contemporains, le ciel est peint plus que vécu, le tableau ne respire pas, alors que chez Turner le ciel vibre et vit. Ses ciels sont toujours plus vrais que ceux de ses supposés modèles : la plupart du temps loin de les imiter, il les dépasse. Et pour cause : peu importe ce qu’on regarde, ce qui compte c’est la qualité du regard.
Chez lui, même quand il copie Poussin ou le Lorrain, le ciel prend toujours plus de place, occupe toujours davantage d’espace.
Ce qui était intéressant, ce n’était donc pas les ressemblances superficielles entre Turner et ses contemporains ou certains de ses prédécesseurs, c’était l’évidente supériorité liée à son irrépressible différence. Ce qui se jouait une fois de plus sous mes yeux, c’était l’aveuglante confirmation qu’il y a loin du talent au génie.
Peu à peu m’apparaissait un autre problème. Poussée jusqu’à l’absurde, la volonté de « confronter », qui relève d’une mode non dépourvue d’intérêt mais dont l’usage excessif qui en est fait finit par faire une commode et passablement vide tarte à la crème, aboutissait à des rapprochements arbitraires relevant du caprice des organisateurs et d’analogies tirées par les cheveux bien plus que d’une réelle nécessité artistique.
Je retrouvais là le problème de beaucoup d’intellectuels contemporains, qui n’est pas tant leur absence de culture générale, pourtant flagrante, que leur insensibilité, due à une approche universitaire spécialisée, essentiellement abstraite, qui leur fait analyser comme un cadavre à disséquer un passé qu’ils ne comprennent que de façon livresque et qu’ils « sentent » d’autant moins qu’ils n’ont aucun vécu commun avec lui, aucune affinité réelle. Trop de savoir : quand on sait trop, on ne sent plus rien. Le vrai savoir, c’est le sentir.
Pour ces chercheurs par ailleurs exempts de toute pratique picturale, la peinture devient alors un prétexte. À propos de peinture, on finit par s’intéresser à tout, sauf à la peinture…
Je trouvais ici confirmation de ce que j’écrivais dans le Dictionnaire d’un homme moyen à l’entrée Académisme : « Leur œil, déformé par les dogmes et préjugés en vigueur, ne sait littéralement plus voir la peinture. Technique, histoire (et pas seulement de l’art), sociologie, psychologie, philosophie envahissent du cancer de leurs gloses indéfiniment multipliées leur champ de conscience, et leur regard mutilé, désormais aveugle à l’œuvre, reste hypnotisé par les références et les commentaires, bref, par une révérence craintive envers le terrorisme intellectuel des nouveaux clercs de la chose artistique. »
D’où certains rapprochements franchement hasardeux, comme avec Cuyp, où l’analogie évoquée est tout sauf évidente. De même, je n’ai discerné aucun rapport réel entre les pêcheurs de Bonington et la plage de Calais. Le rapprochement entre Titien et Turner ne s’imposait pas davantage et certains autres parallèles m’ont paru encore plus ténus, comme ce très beau paysage au clair de lune de Rubens très arbitrairement confronté à un paysage nocturne (?) de Turner sans aucun rapport avec lui.
L’une des plus légitimes associait un formidable Ruysdael à son pendant beaucoup plus éclairé, dans lequel Turner reprend la même scène quelques instants plus tard. La comparaison ici s’impose, même si elle n’est pas à l’avantage de Turner ! Pas plus que les confrontations proposées avec Canaletto ou Watteau. Ces rapprochements prouvent surtout ce que nous savons depuis bien longtemps : il est utile de copier autrui pour augmenter ses capacités, mais ce n’est pas ainsi qu’on le dépassera, contrairement à ce que croient les naïfs escrocs de la programmation neurolinguistique. Quand Turner se compare, quand il copie, ce qui lui arrive, mais nullement de façon systématique, il s’exerce plus qu’il ne crée.
C’est pourquoi, même quand elle se justifie, cette confrontation entre Turner et ces peintres qui ne sont nullement « ses » peintres, si elle présente un intérêt documentaire, ne rend en aucun cas compte de l’essentiel, qui est l’évolution personnelle profonde de Turner. Elle n’éclaire en rien ses choix, elle permet tout au plus de vérifier s’il en était besoin sa géniale singularité.
Plus j’avançais, plus il me semblait que trop souvent la confrontation supposée n’avait pas lieu d’être et tombait d’elle-même.
Beaucoup d’approximations, et qui loin de s’avouer comme telles sont imposées comme des vérités révélées. Devant une belle gravure de Turner représentant un moulin, une jeune guide toute pleine de l’assurance des ignorants qui récitent de confiance leurs leçons décrète que la gravure est à l’envers, ce qui au vu de l’image est manifestement faux. Qui plus est, quand on connaît le soin apporté par Turner au travail de gravure, on sait bien qu’il n’aurait jamais commis pareille erreur de débutant. De même, on nous parle à propos d’un autre tableau d’un « contre-jour magnifiant la disgracieuse fabrique industrielle », qui n’est en vérité nullement disgracieuse…
Une superbe toile vénitienne, la vue du porche de la Salute, tentait d’enfoncer le clou de ce qui m’apparaissait de plus en plus au fil de la visite comme la thèse sous-jacente des organisateurs, le côté compétiteur acharné et commerçant avide et avisé qui caractériserait le peintre anglais : Turner aurait peint Venise pour profiter de l’extraordinaire vogue de cette ville durant l’époque romantique. On finit par nous présenter Turner comme un marchand, à la remorque des nouveautés de ses confrères !
Les œuvres de circonstance et de commande, les œuvres officielles en somme, prennent trop de place dans cette exposition, venant ainsi au service de cette thèse plus que discutable. L’aspect mercantile et de compétition devient alors prépondérant, autorisant le confortable CQFD si cher aux lectures superficielles profondément contemporaines dont cette exposition offre un exemple d’école. Le hic, c’est que si Turner n’avait été que ce peintre-là, cette exposition n’aurait jamais eu lieu.
Pour le coup, j’étais définitivement fâché avec cette perspective faussée, gauchie, qu’on tentait de m’imposer par la bande avec une malhonnêteté intellectuelle d’autant plus coupable qu’elle était sans doute inconsciente ! Je suis fatigué de ces expositions à thème qui tournent à l’exposition à thèse, où le peintre et son œuvre deviennent les supports d’une démonstration idéologique.
Car ce que cette exposition prête à Turner, c’est notre vision du monde, ce sont nos obsessions ; elle projette sur un peintre de génie les préoccupations mesquines de la vision ultralibérale du monde : compétition, soif de reconnaissance, avidité, mercantilisme. Époque stupide que la nôtre, époque de salauds, qui juge tout à son aune et attribue à un passé qu’elle réduit à sa pauvre mesure ses fantasmes et ses tares. Justifier notre pitoyable lecture financière du réel en tripotant le passé pour l’y retrouver, voilà qui nous ramène à l’idéologie reagano-thatchérienne : « There is no alternative ». L’homme est ainsi fait, c’est comme ça depuis toujours, on n’y peut rien, c’est la nature humaine…
Si l’homme est corrompu par nature, pourquoi nous gênerions-nous ? Même Turner était mû par ce qui nous meut. Bel effort, rabaisser le créateur à notre utilitarisme mesquin, alors que son œuvre tout entière le montre assoiffé d’absolu et lancé dans une quête toute de gratuité !
En fin de compte, cette exposition tendait plus ou moins inconsciemment à justifier les artistes de marché en vogue aujourd’hui, spéculateurs à tous les sens du terme, en disant : « Ça s’est toujours fait, voyez, même les plus grands d’autrefois ne pensaient qu’à la gloire et à l’argent ». Pas question d’entrer dans cette autojustification par ricochet, qui trahit la mauvaise conscience latente des profiteurs d’aujourd’hui.
Cette exposition était trop réussie, et sa réussite même, parce qu’elle est superficielle, engendrait un terrible ratage, lié à une fondamentale erreur de point de vue, elle-même consécutive à la vision du monde intellectuelle et idéologique du néo-libéralisme.
Trop axée sur les efforts commerciaux de Turner, sur ce que je serais tenté d’appeler ses tentatives annexes, elle nous présentait un Turner dispersé, alors que c’est sa continuité qui compte. C’est quand il travaille pour lui que Turner est vraiment créateur ; quand il travaille pour la galerie, quand il entre en compétition, il n’est qu’un excellent peintre de second ordre. Turner n’est pas un bon artiste de marché, et pour cause ; le marché de l’art tel que le comprennent les néo-libéraux n’existait tout simplement pas à son époque.
Turner ne peignait réellement ni pour la gloire, ni pour l’argent. Il peignait d’abord et avant tout pour la joie qu’il éprouvait à peindre, il peignait parce qu’il aimait ça, parce que la peinture est une aventure qui engage toute une vie.
On ne peint pas dix mille aquarelles si on n’a pas avant tout envie de peindre, si peindre n’est pas ce qui donne son vrai sens à votre vie.
Reste que l’exposition avait au moins partiellement atteint son but caché – caché sans doute aux yeux mêmes de ses concepteurs –, comme en témoignait la conclusion d’un badaud à la sortie : « C’est eux qui le disent : Turner, il était pas toujours réglo, hein, et il copiait pas mal… »
Pourtant, j’ai rencontré beaucoup de visiteurs finalement déçus par cette exposition, peut-être parce qu’ils attendaient le vrai Turner, le Turner profond, et qu’on leur avait servi le Turner social, certes intéressant, mais en aucune façon génial. Ce qu’oublient trop souvent les chercheurs actuels, c’est que le génie, même s’il vit en société, est par nature asocial. Ou plus exactement supra-social.
Beaucoup plus que ses rapports avec les autres peintres, c’est l’évolution personnelle de Turner qui nous intéresse. Ce cheminement qui fait que tôt rassasié de gloire et de profit le peintre ne cherche plus qu’à peindre au plus près de sa vision.
« Turner et ses peintres ». Le titre même sonnait faux : d’une part ce ne sont pas « ses » peintres, d’autre part le vrai sujet ce serait Turner et sa peinture.
Me restera cette image ridicule et tellement symbolique de notre époque toute vouée au paraître : dans la dernière salle, devant une série de tableaux d’une fabuleuse beauté, deux têtes à claques, deux rapins façon vingt-et-unième siècle exhibaient leur ego de connaisseurs qui sont du bâtiment en gesticulant devant les tableaux et en les touchant presque du doigt tendu pour souligner leurs commentaires de virtuoses autoproclamés.
Mais ils avaient beau faire voler leurs minuscules dragons, ils ne parvenaient pas à détruire l’émotion qui nous prend quand sous nos yeux un créateur parvient à ce miracle de faire dire l’universel au particulier.
En définitive, Turner m’est apparu bien plus fidèle à la voie du Tao que les maîtres artisans chinois d’un art traditionnel tôt figé dans sa brillante mais commode et un peu simpliste cosmogonie.

lundi 9 janvier 2012

LES VŒUX DE L’ÉCUREUIL

Mon petit copain l’écureuil est venu le premier janvier au matin me souhaiter la bonne année. Il m’a chargé de vous transmettre tous ses vœux pour 2012.
Il nous souhaite à tous que la température/les prix/la crise/le chômage/les stock-options/les impôts/les « déficits »/les taux d’intérêt/la croissance et la pollution (rayer les mentions inutiles) ne grimpent ni aussi vite ni aussi haut que lui, et il nous invite à faire preuve de la même acrobatique adresse que lui pour nous sortir avec élégance et panache des difficultés et obstacles que notre espèce s’ingénie à multiplier comme à plaisir.
En partant, il s’est retourné un instant pour commander au père Noël, votre serviteur, des graines de tournesol bio pour l’hiver prochain.
Chaleureuses amitiés de nous deux à tous les lecteurs de ce petit globe démondialisé, et vive la vie !

JPEG - 130.3 ko


Sur la Petite Ourse, l’écureuil, venu présenter ses vœux, 1-01-2012,
11 h 09 © Sagault 2012

JPEG - 48.2 ko


Quo non ascendam ? 2-01-2012, 9 h 32 © Sagault 2012

JPEG - 46.5 ko

À la Petite Ourse, l’écureuil ne perd pas le nord… 2-01-2012, 9 h 32
© Sagault 2012

mercredi 7 décembre 2011

LA MUTATION OU LA MORT !

MUTATION
La mutation que j’appelais de mes vœux dans l’entrée du même nom, écrite vers 1985, du Dictionnaire d’un homme moyen, n’a pas eu lieu. J’espérais à l’époque, sans trop y croire, que le fossé toujours croissant entre nos capacités techniques et notre maturité intellectuelle et émotionnelle pourrait, par la prise de conscience de sa dangerosité et de l’urgence d’un changement radical de nos conceptions et de nos pratiques, permettre une mutation qui le réduirait assez pour ne pas rendre inévitable la disparition de nos civilisations, voire de l’humanité.
Le fossé n’a fait que s’élargir et s’approfondir : non seulement nous n’avons pas progressé, mais nous sommes en pleine régression : si une partie de l’humanité a muté, c’est pour le pire. Nous nous sommes donc enfoncés dans une crise que tout annonçait sans pour autant nous réveiller le moins du monde de notre incompréhensible et suicidaire léthargie.
Ce que nous donne à voir la crise, c’est une humanité dont l’âge mental ne dépasse pas trois ans, et qui s’ébat en toute ingénuité dans un cloaque qu’elle s’obstine à prendre pour un jardin d’enfants. Nous croyons dominer nos jouets, nous en sommes devenus les esclaves, et c’est notre impuissante mégalomanie qui fait que tout nous échappe.
Si des enfants jouent avec des pistolets à amorces, s’ils se massacrent allégrement pour de rire, si leurs fantasmes les amènent à se rêver maîtres du monde, ça ne tire pas trop à conséquence, dans un premier temps du moins.
Mais nos pistolets sont de vraies armes, et nos armes sont atomiques, et nos outils sont si perfectionnés et efficaces qu’ils nous donnent l’illusion que vouloir c’est pouvoir.
D’où l’émergence depuis une cinquantaine d’années, chez les hommes de pouvoir et de profit qui depuis toujours polluent les sociétés humaines, d’une avidité, d’une arrogance et d’une inhumanité à la mesure de leur incompétence et de leur nullité. L’inculture généralisée qui résulte de nos addictions aux prétendus progrès et de notre polarisation puérile sur une consommation frénétique du présent traduit l’état désespérant d’une humanité en pleine régression, oscillant entre stade oral et stade anal, qui fait pipi au lit, chie dans ses couches et mange avidement sa merde tout en proclamant haut et fort sa supériorité sur la nature.
Il ne s’agit plus ici de morale. Mais, avant même toute idée de morale, de retrouver ou d’inventer un comportement adéquat, une manière d’être et de faire qui nous permettrait de vivre en harmonie avec le monde au lieu de le détruire tout en nous faisant écraser par lui comme une espèce devenue nuisible. Nous n’avons hélas même pas encore atteint le stade où l’enfant reconnaît la réalité du monde extérieur et entre autres la nécessité d’obéir à ses parents dans certaines situations. La façon même dont nous élevons et instruisons nos enfants depuis une quarantaine d’années en en faisant des roitelets irresponsables et impuissants, cette démission, témoigne de notre immaturité. Réfugiés au creux accueillant de la matrice technologique, fuyant le réel dans une abstraction toujours plus virtuelle, nous espérons en vain échapper aux conséquences de notre immaturité.
Pour survivre nous allons devoir muter. Non pour nous adapter à la criminelle folie ultra-libérale, mais pour redevenir nous–mêmes.

MUTATION
Les hommes de pouvoir ont fait leur temps. L’humanité doit évoluer. Il est temps que l’esprit de compétition fasse place à l’esprit de perfection. Le paraître doit laisser la place à l’être, la jactance à la compétence. Il ne s’agit plus d’avoir mais d’être.
Ce n’est pas qu’une question d’éthique, un idéal à atteindre, c’est pour l’humanité tout entière une question de survie.
Le problème n’est pas de savoir si l’homme peut ou non changer, le problème est que si nous ne changeons pas, nous allons disparaître. Si l’espèce humaine n’évolue pas d’urgence vers une meilleure compréhension de soi et du monde, elle s’éteindra d’une façon ou d’une autre très rapidement.
Une mutation radicale s’impose.
Nous le savons, et ne voulons pas le savoir. Voici ce que j’écrivais il y a près de trente ans, quand j’étais encore optimiste, à l’entrée MUTATION :
« L’humanité va muter et passer de la quantité à la qualité.
Elle va muter, ou mourir. Pourvu que nous ne soyons pas des dinosaures !
Longtemps, la quantité a été notre moteur.
Elles est devenue, dans son élan et par la force d’inertie redoublée qu’elle engendre naturellement, l’instrument de notre destruction. »
Et j’avais éprouvé le besoin de développer cette idée dans l’entrée suivante :
MUTATION (bis)
Je m’étonne toujours que nous n’ayons pas une conscience plus claire du fait évident qu’une mutation, je ne dis pas des sociétés humaines, je dis de l’espèce humaine, et de chaque individu de l’espèce, est non seulement nécessaire, mais inévitable, entamée, et irréversible.
Elle aboutira ou non. Mais son échec serait la fin de l’humanité, par incapacité d’adaptation.
Je ne pense pas que les mutations interviennent par hasard. La nécessité fait que des potentialités s’actualisent ou se développent.
La nécessité, et aussi le désir, car les deux sont liés.
Nous sous-estimons toujours l’importance et la pertinence du désir parce qu’il n’est pas rationnel. Mais s’il est si important et pertinent, c’est parce qu’il n’est pas rationnel, mais vital. La raison est apparue bien plus tard que la vie et elle n’est qu’un effort conceptuel assez primaire, destiné à nous permettre une approche de la vie qui soit à la portée de notre intellect encore sous-développé.
La vie n’a aucun besoin de raison, mais rien ne naît sans désir préalable.
Quand on n’a plus envie de changer, on meurt. La mort, c’est tout bêtement l’extinction du désir. Comme disait un vieillard à qui on demandait ce qu’il désirait : Je désirerais avoir un désir…
Nous sommes menacés de mort par extinction du désir.
Le monde a changé.
Ce qui rend nos idéologies – y compris la pseudo-libérale – caduques, c’est que le monde a changé et qu’elles font semblant de l’ignorer.
Car, et c’est hallucinant, au fond, nous nous plaisons comme nous sommes…
Nous n’avons pas envie de changer. Nous avons juste envie de ne pas mourir ; et de retrouver, ou de multiplier, le désir.
La raison en est simple : l’espèce humaine a toujours vécu dans un espace ouvert. Ce n’est plus le cas.
Un monde ouvert, pour moi, c’est un monde où l’on peut agir sans que le milieu réagisse forcément en retour. Un monde où il y a de la place.
Un monde ouvert, c’est un monde à découvrir, et c’est un monde que je peux exploiter sans en voir les limites : si je décime une population, une autre la remplacera ; si j’ai rendue stérile une terre, je brûle un autre bout de forêt.
Il y a de la place, donc mes actes ne me reviennent pas sous forme de conséquences bonnes ou mauvaises à assumer.
Le monde ouvert ne connaît pas encore le boomerang. Nous le connaissons depuis peu – depuis que notre monde est fermé –, mais nous ne savons pas encore jouer avec, ce qui fait que nous le prenons régulièrement dans la gueule, et de plus en plus fort à mesure que nous le lançons plus loin.
Dans notre ancien monde ouvert, l’entropie n’a pas d’importance, puisqu’elle ne se voit pas : le chaos n’est pas gênant, puisqu’il s’installe ailleurs…
Et le malheur ne se voit pas, parce qu’on peut le déplacer : la colonisation de l’Afrique et la conquête de l’Ouest sont caractéristiques des derniers temps d’un monde ouvert.
En somme, le monde ouvert, c’est l’inconscience.
Pourquoi partager quand le riche trouve toujours de nouvelles proies à appauvrir ? Dans le monde ouvert, ce sont les autres qui sont responsables.

Mais notre monde s’est fermé. Brutalement. Et nous ne voulons pas le voir.
A force de le découvrir et de l’exploiter, nous en avons atteint les limites. Cela a des conséquences très simples, très évidentes, et tout à fait imparables.
Dans un monde fermé, les interactions sont totales ; tout acte que je pose me reviendra sous forme de réaction.
Cela implique par exemple que le capitalisme sauvage y devient totalement destructeur et suicidaire, et que la plus-value ne peut plus être le seul critère d’une vente réussie.
À la limite, le monde fermé sonne peut-être le glas du profit : dans ce monde-là, si tu voles l’autre, c’est déjà toi que tu voles !
C’est très clair dans les rapports entre les pays développés et les pays sous-développés. Nous nous enrichissons à leurs dépens. Mais comme ils sont nos clients, s’ils sont trop pauvres, nous voilà coincés : leur pauvreté nous appauvrit.
Et nous allons devoir leur prêter de quoi nous acheter. Aucun individu sensé ne gérerait ainsi ses affaires.
Grâce au monde fermé, ce sont les vraies lois du commerce qui se dégagent peu à peu : s’enrichir, c’est enrichir le client.
Une vente forcée est une mauvaise vente dès lors que dans le monde fermé nous avons besoin de tous nos clients.
Mécontenter un client quand cent font la queue, pourquoi pas ?
Quand on n’en a que dix, la vente doit être un vrai échange, avec un partage équitable du gâteau entre le vendeur et l’acheteur.
Le monde fermé est en définitive le monde des prises de conscience. Le monde réel, en fait.
Le monde ouvert, celui de l’aventure échevelée, de l’entropie triomphante et des héros négatifs, n’est depuis longtemps qu’un rêve que nous faisons payer aux autres et dont les réveils sont tragiques : le Grand Reich de mille ans qui devait subjuguer l’espace et le temps – c’était le comble du monde ouvert, obtenu en condamnant au monde fermé le plus radical, la mort, tous les gêneurs… –, la révolution prolétarienne qui devait assurer le paradis sur terre en supprimant les interactions – autre comble du monde « ouvert » ! – ont été des illusions perverses, des voies de garage dérisoires.
La mutation que nous sommes en train d’esquisser en tant qu’espèce humaine est double.
Nous allons nous adapter à un monde fermé, ce qui suppose de substituer à l’esprit de conquête l’esprit de partage, et pour l’individu d’apprendre à vouloir être soi-même, et non à se vouloir plus que les autres.
Nous allons trouver grâce à ce que Watzlawick appelle un changement de niveau, et que la première mutation entraînera presque automatiquement, de nouveaux champs pour le désir, de nouveaux mondes ouverts, situés à un autre niveau de conscience : la recherche de soi est une des directions qui s’ouvrent devant nous et que le monde ancien, le monde « ouvert », occultait soigneusement ; l’expansion dans un monde ouvert, c’est une fuite de l’approfondissement de soi : l’être n’étant pas infini, plus je prends de place, m’étends, m’étale, moins je suis profond…
En somme, ce que nous pouvons explorer, c’est l’ouverture intérieure.
Après tout, l’abondance est d’abord un état intérieur.
Autre nouveau monde, infini celui-là, et auquel nous ne nous sommes pas encore réellement ouverts, l’espace ; ne disons pas la Conquête, c’est se limiter d’avance, et se condamner, mais la Quête de l’espace.
C’est la compréhension et la gestion des interactions qui constituent biologiquement chacun de nous, et qui relient microcosme et macrocosme : nous ne savons presque rien, ni de nous-mêmes, ni de nos rapports entre nous, ni de notre écosystème et de la place que nous y tenons, encore moins de celle que nous pourrions y tenir.
Nous devrons aussi tomber les masques et ne plus jouer un rôle, mais remplir nos rôles !
Assumer nos différentes possibilités-personnalités que nous cachions, mutilions, socialisions, manipulions sous un seul masque figé et inexpressif.
En fait, le monde « ouvert » fonctionnait comme un monde fermé, centré sur la logique et le rationnel. Ce monde physique s’est refermé, au moins provisoirement, et tout un autre monde s’ouvre devant nous : celui de l’intuition, de l’imagination, de la recherche et de la création.
Le monde de la production a ses limites : la quantité ne peut augmenter à l’infini.
Le monde de la création a ses contraintes, mais il n’a pas de limites.
La qualité n’atteint jamais la perfection, mais peut toujours s’en rapprocher davantage.
Si nous apprenons à nous servir de notre voix, elle va muer pour de bon, et c’est pour le coup que les lendemains chanteront !

vendredi 11 novembre 2011

LA CHARTE DE L’HOMME MOYEN

LA CHARTE DE L’HOMME MOYEN


L’homme moyen ne connaît pas la vérité, mais il a sa vérité, dont il témoigne sans chercher à convaincre, parce que nul ne le convaincra de ne pas la vivre.

L’homme moyen tente de ne pas faire à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’autrui lui fasse, et s’efforce, ce qui est encore plus difficile, de faire à autrui ce qu’il voudrait qu’autrui lui fasse.

L’homme moyen respecte ce qui mérite de l’être, et n’adore par conséquent rien ni personne. Il n’attend de son côté que le respect qu’il mérite.

L’homme moyen ne cherche pas à réussir, mais à s’améliorer.

L’homme moyen a donc pour seule ambition de faire de son mieux ce qu’il a décidé de faire.

C’est pourquoi l’homme moyen s’intéresse davantage à la coopération qu’à la compétition.

L’homme moyen vit en société, mais laisse le moins possible la société vivre en lui.

L’homme moyen n’a rien contre l’argent, mais refuse de le payer plus cher qu’il ne vaut.

L’homme moyen cherche à réaliser ses rêves, mais se refuse à rêver la réalité. C’est pourquoi il ne pense pas que tous les moyens soient bons pour arriver à ses fins.

Même s’il lui arrive par chance d’avoir du génie, l’homme moyen se sait et se veut moyen, parce que telle est la condition humaine.

L’homme moyen ne cherche donc pas à péter plus haut que son cul, ni plus bas ; en toute occasion l’homme moyen veut juste être lui-même.

L’homme moyen aime la fidélité, mais se sait capable d’infidélité, et n’ignore pas qu’il en va de même de ses congénères.

Pour l’homme moyen, sincérité et honnêteté sont des idéaux qu’il s’efforce d’autant plus d’atteindre qu’il sait pertinemment qu’il n’y parviendra pas toujours.

L’homme moyen cherche l’infini dans le fini. Il accepte le mysticisme, mais rejette tout fanatisme.

L’homme moyen croit à l’imagination créatrice, mais aussi à l’esprit critique, et pratique aussi bien l’une que l’autre.

Parce qu’il a le sens de la mesure, l’homme moyen a presque toujours raison, ce qui lui permet de reconnaître sans hésiter ses erreurs.

L’homme moyen connaît ses faiblesses et tente de négocier avec elles, non pour les réduire, mais pour s’en faire des alliées.

L’homme moyen tient compte d’autrui, mais n’oublie jamais qu’il n’est responsable que de lui-même, et ne peut être utile à lui-même et aux autres qu’en respectant sa nécessité intérieure.

C’est pourquoi, en dernier ressort, pour tout ce qui le concerne, l’homme moyen ne rend de comptes qu’à lui-même.

La charte de l’homme moyen n’est pas gravée dans le marbre ; elle peut et doit être améliorée par l’expérience et la réflexion, y compris avec le concours d’autres homme moyens.

vendredi 14 octobre 2011

ÉVALUATION, PIÈGE À CONS

42% des Belges, flamands et wallons pour une fois confondus et marchant au même pas de l’oie, considèrent qu’il y avait du bon dans le nazisme, à commencer par le patriotisme économique. Une preuve de plus qu’il y a aujourd’hui comme une victoire posthume d’Hitler.
Que les deux totalitarismes ennemis (et complémentaires) qu’étaient le communisme soviétique et le nazisme soient les deux faces d’une même pièce, les deux visages d’un même ignoble Janus, j’en veux pour preuve la réussite du communisme capitaliste chinois, qui en est à la fois la synthèse et l’apothéose.
Mais ce que j’appelle le libéral-nazisme occidental présente avec ses deux parrains de nombreuses caractéristiques communes. On y retrouve la même inhumanité foncière que chez ses prédécesseurs moins policés et plus ouvertement policiers.
Il suffit de regarder d’un peu près l’effarante évolution des programmes scolaires et les ubuesques systèmes d’évaluation en cours dans l’Éducation Nationale pour comprendre que, tout comme le nazisme et le stalinisme, l’actuelle oligarchie développe un système de normalisation et d’oppression bureaucratique typique de ces élites mégalomaniaques et droguées de pouvoir quand elles se retrouvent confrontées au rejet croissant de leur illégitime autorité.
Dans ces cas-là, la coercition et la persuasion, la carotte et le bâton sont aussi les deux faces d’une même entreprise d’asservissement.
La volonté du gouvernement d’évaluer les enfants dès la fin de la maternelle met le comble à l’évaluationnite actuelle, qui ne paraît inefficace et aberrante que si l’on oublie son véritable but, déguisé sous moult protestations de bonnes intentions et arguments spécieux : étiqueter, classer, trier, hiérarchiser, décérébrer, pour mieux asseoir une domination sans partage.
Une professeure de maths s’est immolée par le feu hier. Mais c’est depuis des années toute notre jeunesse qu’on sacrifie au Moloch néo-libéral.
Je reprends ici, parce qu’il me semble plus actuel que jamais, même si je ne l’écrirais plus tout à fait de la même manière, un article écrit et diffusé il y a quinze ans, du temps où je sévissais encore dans l’enseignement.

ÉVALUATION, DÉVALUATION !

Évaluation de l’évaluation dans le cadre de l’enseignement du français,
ou la religion de l’étiquette

Au risque d’enfoncer des portes qui devraient être ouvertes mais que l’air du temps semble s’acharner à refermer dès qu’elles font mine de s’entrebâiller, je voudrais apporter ici les réactions d’un enseignant qui après une longue absence a repris du service dans l’enseignement du français et qui après trois ans d’évaluation reste perplexe devant certains aspects d’une évolution que sa naïveté assimile à bien des égards à une régression…

À propos de l’évaluation en français, et plus généralement de l’évolution actuelle de l’enseignement de cette matière, il me semble essentiel de poser au moins deux questions, jamais évoquées directement, sur l’idéologie et les présupposés qui sous-tendent un certain nombre de nouveaux "outils" "performants", plus ou moins imposés à des professeurs et à des élèves qui n’en demandent pas tant, ou plutôt qui attendent tout autre chose.

La première question, capitale, car elle est à l’origine de toutes les autres, est la suivante : ce qui relève d’abord de la qualité et de la subjectivité peut-il être quantifié, et si oui avec quelle pertinence ?

À supposer qu’elle soit possible, une telle quantification est-elle, tout bien pesé, "rentable" et "écologique" ?

Disons-le sans équivoque : pour le système, peut-être ; pour les élèves et les professeurs, sûrement pas.

La seconde question découle de la première : peut-on penser que reconnaître et comprendre sont une seule et même chose ?

On répondra en cours de route à la première question, à supposer que le lecteur n’y ait pas déjà répondu ; qu’il suffise ici de rappeler que l’esprit humain ne fonctionne pas comme un ordinateur – et que précisément la seule supériorité qui lui reste en fin de compte face à la si mal nommée "intelligence" artificielle, c’est l’intelligence naturelle, autrement dit la subjectivité partiellement objectivable d’un être vivant relationnel.

Quant à la seconde question, la forme actuelle de l’évaluation de l’enseignement du français semble bien lui donner une réponse qui ne peut satisfaire que les esprits paresseux et les amateurs de statistiques bidon.

Soit le schéma suivant (on n’a pas envie ici de se perdre en circonlocutions) :

Reconnaître, identifier une forme, une image

(L’ÉTIQUETTE et/ou LA BOUTEILLE)

comprendre un contenu, ressentir un vécu

(LE VIN)

Est-il vraiment besoin de souligner que la différence est essentielle ?

Une confusion est pourtant en train de s’installer entre ces deux "savoirs" (tant dans les procédures d’évaluation qu’en ce qui concerne les sujets de bac), le premier remplaçant peu à peu le second.

Avec pour première conséquence l’assimilation de plus en plus fréquente entre le fait de nommer les choses et le fait de les connaître ; confusion d’autant plus encouragée – pour ne pas dire imposée – par les exercices proposés, qu’il s’agit pratiquement toujours de repérer et d’identifier, et non d’utiliser.

La dérive est pire que dans les anciennes rhétoriques, ces catalogues de l’impuissance créatrice, qu’on apprenait au moins à utiliser avec "pertinence" dans le discours.

Aujourd’hui, on croit connaître dès que et parce que on a nommé. Comme ces touristes qui ont "fait" la Thaïlande : l’image du savoir remplace le savoir.

Le fait que je sache reconnaître une Ferrari signifie-t-il que je sache la conduire, ou la construire ?

Le spectateur n’est pas plus l’acteur que l’image n’est le vécu.

Cette confusion entraîne de nombreux effets pervers ; l’un des plus lourds de conséquences, c’est que le texte (y compris l’oeuvre littéraire) est perçu comme une construction intellectuelle formelle.

La démarche artistique (et plus généralement toute création en tout domaine, y compris scientifique et technique) n’est plus considérée que comme la mise en oeuvre de procédés identifiables et répertoriables.

Dans cette optique, les oeuvres littéraires et artistiques ne sont plus tant abordés comme étant le fruit d’une expérience concrète, d’un vécu et d’une pratique, que comme relevant – et dépendant – de l’application de recettes mécaniques et reproductibles, de techniques abstraites ou codées, d’un fonctionnement mental immanent coupé de toute interférence émotionnelle (selon une approche dévoyée de la Programmation neuro-linguistique) : l’homme et son fonctionnement peuvent donc faire l’objet d’analyses exhaustives et deviennent quantifiables et manipulables, voire modélisables : si j’écris comme Proust, si je lui emprunte ses "procédés" et les utilise, aucune "raison" que je n’atteigne pas un degré équivalent d’"excellence".

À l’extrême, on pourra aboutir – et peut-être pas seulement chez les élèves… – à ce genre de théorème : plus il y a de métaphores, plus l’oeuvre est poétique. Pauvre Pessoa…

Au fait, tous les écrivains savent-ils ce qu’est une métaphore ? Et combien, y compris les plus féconds en images, sauraient-ils – et voudraient-ils – les traquer, chez eux et chez autrui ? Dieu merci, on peut, comme Monsieur Jourdain de la prose, faire du style sans le savoir… et ça vaut souvent mieux !

Quel écrivain, si"savant" soit-il, a jamais pensé : "Tiens, là, je me ferais bien une petite métaphore" ou "Chouette, j’en ai mis 14 en 12 pages"…

Je ne ris pas : beaucoup d’énoncés d’élèves vont dans cette direction. C’est si rassurant de pouvoir quantifier ! Et surtout ce qu’on ne comprend pas…

Un exemple, entre autres, des méfaits de cette approche mirobolante ? Voici ce que m’écrit en début d’année un élève de première, commentant un extrait du Hussard sur le toit :"Giono essaye avec toutes ces figures de style et en décrivant le paysage comme on décrit un tableau de valoriser la région où il est né. Pour ceci, il emploie différents procédés stylistiques, tels la comparaison, la métaphore, la gradation et l’énumération."

Joli paquet-cadeau, qui m’apprend en prime que Giono écrivant le Hussard travaillait en sous-main pour l’Office du Tourisme de Manosque, probablement grassement payé pour truffer sa lassante et peu vendeuse épidémie de fragments de dépliants touristiques plus flatteurs " pour la promotion de l’image provençale" (ces derniers mots prononcés avé l’assent qui s’impose).

Les conséquences d’une telle approche me paraissent nombreuses et extrêmement perverses, et elles font tache d’huile, si bien qu’à terme, la médiocrité n’est plus seulement payante, elle devient obligatoire.

Ce sont en somme celles de toute rhétorique, mais rendues plus toxiques encore par un contexte global soumis à la même illusoire vision des choses (ce discours publicitaro-politico-maffieuxqu’un de ses plus distingués utilisateurs a judicieusement qualifié, à la suite du Monde Diplomatique, de pensée unique…).

Nommons-en quelques-unes :

– Le réel est perçu comme une image, l’image est vécue comme réelle : confusion entre l’apparence et l’essence dénoncée par Rabelais dans le Prologue de Gargantua. Comme si la télé ne suffisait pas…

– Dès lors, le contenant peut littéralement tenir lieu de contenu, et le nom remplacer la chose : plus besoin d’ouvrir la bouteille, de renifler, encore moins de goûter le vin (quelle vulgarité anti-conceptuelle !) ; suffit de dire : c’est un Château la Métaphore 1996, ou un Domaine des Hyperboles AOC Figures de Style, mis en bouteille au Ministère.

La réalité est hélas encore moins enivrante. L’élève identifie l’étiquette, et se coulant avec volupté dans cette logique d’efficacité et de rentabilité qu’il est tout disposé à adopter, la recopie bonnement sans autre forme de procès. Les plus performants pourront présenter un tableau : M1, M2, M3, etc, chaque figure de style trouvant ainsi son code ou son logo, figure de la figure, triomphe de la quantification abstraite et degré zéro de l’intelligence !

– Le fin du fin sera bien évidemment la politique de l’étiquette vierge : à abstrait, abstrait et demi.

"Donnez des titres aux paragraphes" permet ainsi à l’élève ingénieux et économe de son temps d’optimiser son effort :

1) Introduction

2) Les arguments de l’auteur

3) Les arguments opposés

4) Conclusion.

Je n’invente rien. L’élève en question – un maître du raccourci – ne fait d’ailleurs que mener à son terme logique la démarche actuellement proposée.

– Les catalogues de procédés dits stylistiques aboutissent au mieux au placage du sens (imposition du sens sur le texte en fonction des catégories abstraites recensées, aux dépens de la compréhension de sa spécificité, d’où naissent 1) son sens 2) sa portée : procédés ou pas, tout texte est l’oeuvre d’une personne donnée dans un contexte donné, et personne d’autre n’aurait pu produire le même !).

– Ces pratiques qui font du savoir un vernis ont de nombreux aspects très commodes : devoirs plus faciles à faire (on peut espérer 99% d’une classe d’âge titulaire du bac), et plus faciles à corriger (plus besoin de réfléchir, et plus de subjectivité à redouter : question à 3 points, 3 métaphores dans le texte, 1 point par métaphore). Foin du dialogue, vive le question-réponse !

– En clair, tous ces effets convergent vers le point focal des réformes en cours : l’évaluation actuelle et les exercices qui l’accompagnent vont dans le sens de l’uniformisation, de la standardisation, de la quantification, toutes trois liées à la déréalisation du texte… et de l’élève) : il n’y a plus un auteur et un texte précis, appréciés par un élève précis, mais une grille de lecture unique permettant une approche superbement uniforme – pas une tête, pas un texte ne dépasse ! – : ne compte plus la différence de chaque création, mais l’identité de la méthode d’analyse, qui permet d’obtenir des réponses et des répondeurs calibrés comme des pommes golden (vive le zéro défaut !) – et tout aussi insipides.

Mais l’aspect, la couleur, ne sont pas moins flatteurs que ceux des fruits de serre : indices d’énonciation, connecteurs logiques, modalisations, ça vous pose un locuteur ! (voi rindex Annabac, et autres manuels inénarrables). Le métalangage, c’est les nitrates de la culture. Pauvres élèves aux hormones…

Car en somme, une telle approche aboutit à la plus trompeuse des vues en coupe, à la moins authentique – donc la moins poétique ! – des mises à plat : la carte n’est pas le territoire, la photo n’est pas la personne. Connaissance morte, science dépassée, savoir en toc : disséquer une grenouille, ce n’est pas la connaître mieux, c’est la tuer. Le même problème se retrouve très logiquement (la fonction crée l’organe…) dans les nouvelles épreuves de français au bac, avec leur métalangage fourre-tout et leur orientation rhétorique.

Dans les deux cas, c’est une fois de plus le triomphe de l’étiquette, la victoire du contenant sur le contenu, de l’image sur la réalité.

En ce sens, l’évaluation et l’idéologie qui la sous-tend sont bel et bien à mes yeux une pollution de l’esprit.

D’autant que ce n’est pas seulement le savoir qui est touché, mais la nature de la relation pédagogique qui se trouve du même coup faussée et dévaluée. Conséquence très avantageuse pour tous ceux qui n’aiment pas mouiller leur chemise – encore moins se mouiller – : la prétendue objectivité ainsi obtenue fait en même temps barrière à la rencontre des subjectivités (le vécu est haïssable…) : les questions-réponses automatiques succèdent à la recherche en commun de la vérité de chacun. De la même façon, l’évaluation fait obstacle à la rencontre avec l’élève en introduisant une grille intermédiaire qui formalise et stérilise l’appréciation, laquelle est tout le contraire de l’évaluation. On ne prend plus le risque d’être responsable subjectivement et affectivement, on se réfugie derrière une grille "scientifique" (cf les tests de QI, bientôt de QE).

– Le pouvoir de la divine étiquette culmine ici : elle est le vecteur idéal du classement des élèves, de leur hiérarchisation-uniformisation (certes, on n’est pas sur le même barreau de l’échelle, mais c’est la même voie étroite : plus ou moins savant, mais tous dans le même esprit et de la même façon).

La confusion entre l’apparence et l’essence, entre le référent abstrait et la réalité concrète, permet ainsi de "rationaliser" bien des aspects encore fâcheusement intuitifs (primitifs…) de l’enseignement du français :

– lisibilité de l’enseignement dispensé : technique fruste, repères aisés, et partout la même approche : mêmes questions, réponses identiques…

– l’évaluation et l’enseignement "quantitatifs" fournissent à peu de frais une caution pseudo-scientifique à travers chiffres et statistiques d’une imparable rigueur : en témoignent les bulletins de 6e d’une petite fille de ma connaissance : diverses compétences y sont évaluées avec une réconfortante précision, par ex. : connaissance du code (sic !), score de réussite de l’élève : 61% ; de la classe : 64%.

On peut même, simple question de zèle, faire de jolis graphiques…

L’ensemble autorisant des comparaisons tout aussi sérieuses entre établissements, académies, etc. L’Éducation Nationale rejoint enfin la grande fraternité des organismes responsables, grands consommateurs de sondages et autres petits jeux abstraits et pervers qui font tant jouir les masturbateurs d’un rationalisme qui se prétend "scientifique" et n’est que mécaniste.

– Le caractère objectif "quasi-scientifique" de l’évaluation est pourtant d’autant moins réel que les critères utilisés et le mélange raté du quantitatif et du qualitatif font que le codage dépend largement de la subjectivité des professeurs : de ce point de vue, il est clair que les auteurs des cahiers d’évaluation se rendent compte de l’impossibilité de quantifier le qualitatif et n’ont dans leur trop beau joujou qu’une confiance très limitée, traduite par son caractère hybride.

N’ayons pas peur de le dire : les résultats de l’évaluation en français n’ont à peu près aucune valeur statistique, sauf – et encore – à l’échelle nationale, et ne sont d’aucun secours dans les établissements. Mais aux yeux du public, la rigueur affichée améliore l’image de l’Éducation Nationale, et pour les technocrates, elle fournit enfin des données "scientifiques irréfutables".

Mascarade, alibi ; comme trop souvent, on flirte avec l’escroquerie pour mieux se donner bonne conscience ; nous retrouvons ici les méfaits de la "communication" : loin de chercher à (s’)informer, on manipule les données pour conférer à un tripatouillage incohérent l’image de la science objective.

L’évaluation fonctionne de fait comme un outil passe-partout qui dispense d’autant plus d’une vraie démarche éducative que son apparente scientificité permet de disqualifier cette dernière aux yeux du public.

Règlons en passant son compte à l’un des objectifs déclarés de l’évaluation : aider à "personnaliser" le travail en modules en fonction de chaque élève.

L’idée est bonne, mais reste pour l’essentiel lettre morte : 1) classes trop nombreuses, heures trop peu nombreuses ; 2) les dédoublements se faisant par groupes de matières différentes, il est pratiquement impossible d’"optimiser" les groupes ; 3) les questions posées en évaluation ne permettent pas de se faire une idée réelle des compétences de l’élève, celles-ci étant repérées en fonction de sa capacité à reconnaître et non de ses performances réelles.

On retrouve ici la distance – un gouffre ! – très française entre le modèle théorique préconçu, impeccable, et son application à la réalité, calamiteuse, et allant généralement jusqu’à engendrer des effets diamétralement opposés aux intentions. De fait, l’école de la République est plus que jamais pavée de bonnes intentions ; rien d’étonnant à ce qu’élèves et professeurs brûlent si souvent d’en sortir au plus vite !

En résumé, il me semble évident que dans l’évaluation, comme dans l’enseignement qu’elle accompagne, le quantitatif se substitue de plus en plus au qualitatif.

En matière d’éducation, c’est plus qu’une erreur, c’est un sacrilège : ni la sensibilité, ni la création, ni la vie ne sont quantifiables. Le binaire peut imiter la vie, il n’est pas la vie, et si les ordinateurs battent parfois les champions d’échecs, ils n’en retirent ni joie ni progrès.

Chez mes élèves, ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce qu’ils apprennent, c’est ce qu’ils deviennent. Tu peux apprendre tout ce que tu veux, si tu ne deviens pas toi-même, ça ne te servira à rien.

Cela revient à dire que c’est leur personne, qui ils sont, qui m’occupe. De même, je ne m’intéresse pas aux élèves des autres, ni à "l’élève inconnu" des statistiques, mais à ceux avec qui je suis en relation. Et comme chacun d’eux est unique, je n’éprouve aucun besoin de les comparer à qui ou quoi que ce soit. Je ne les évalue pas : je les apprécie.

Prenons-y garde : la réciproque est vraie…

Je ne voudrais pas conclure sans apporter quelques propositions aussi modestes qu’ambitieuses ; on les jugera peut-être irréalistes pour le court terme, mais je crois qu’elles sont les seules réalistes en vue du long terme.

La capacité à reconnaître, actuellement en faveur, me paraît bien moins importante que la capacité à découvrir, sentir et utiliser, essentielle en matière de formation. On n’apprend rien si on ne vit pas ce qu’on apprend.

Le fait est que les acquisitions n’ont pas en elles-mêmes d’intérêt à long terme. Le vrai savoir n’est pas sectoriel et atomisé, il est global : on n’acquiert pas, on est et on devient. Sans cesse.

C’est pourquoi un homme digne de ce nom ne fait presque jamais ce qu’on attend de lui ; il fait mieux, parce qu’il fait ce qu’il sent, et pour le plus grand bien de tous.

En matière de langue maternelle, il ne s’agit pas de savoir si l’élève a des compétences, ni même quelles sont ses performances, mais s’il arrive à utiliser le langage à sa façon, s’il parvient à se créer une parole et une vision du monde personnelles : il n’y a pas lieu de le rendre apte à faire ce qu’on attend de lui, mais de l’aider à réaliser son potentiel – sa plus grande utilité possible.

Pour que le langage devienne réellement commun, il faut que chacun ait le sien.

Or on cherche actuellement à remplacer la subjectivité, qui est expérience vécue, par une prétendue objectivité qui n’est qu’une approche intellectuelle abstraite.

L’école devient alors une authentique machine à dévitaliser !

Qu’opposer à cette démarche au fond typiquement technocratique où l’abstraction (quantitative), présentée comme le fin du fin du réalisme ("Il n’y a pas d’autre alternative") est supposée régner sans partage sur la réalité concrète (qualitative), avec les brillants résultats que l’on sait dans le domaine économique et financier ?

À la quantité opposons la qualité, à la conformité (confort mité…) la personnalité, à la foule le groupe,et à la théorie la pratique.

Au lieu d’éduquer globalement, selon des critères extérieurs théoriques, contraignants et niveleurs, élevons chacun personnellement, en fonction de son vécu. Une telle approche est possible, efficace et rentable à travers l’activité créatrice, le volontariat, la responsabilité personnelle, créateurs de cette motivation authentique sans laquelle on ne forme que des zombies.

Elle implique des effectifs réduits, à la mesure de l’enjeu fondamental – vital ! – qu’est le développement et l’épanouissement de l’être humain.

L’ACTIVITÉ CRÉATRICE

De même que c’est en jouant qu’on devient spectateur, c’est en écrivant qu’on devient lecteur. La culture n’est réelle que si elle est active et créatrice – si modestement que ce soit.

Faire écrire les élèves implique de ne pas les juger, ni même les évaluer, mais d’être à leur écoute et de les aider à être à l’écoute d’eux-mêmes à travers ce qu’ils écrivent : entendre leur parole et celle des autres, se confronter à leur vrai vécu et à celui d’autrui.

Ainsi découvrent-ils concrètement leur désir de s’exprimer et leur curiosité de l’expression d’autrui, en même temps que leur besoin d’améliorer leur discours.

Ce besoin ne peut naître que de la motivation d’être entendu, elle-même ne pouvant se développer que si l’on sent qu’on va être écouté.

Mais ce dialogue-là, le socratique, n’a rien à voir avec celui que pratiquent les élites au pouvoir, qui consiste à ne faire semblant d’écouter que pour mieux faire passer ou imposer son propre discours…

On ne forme qu’à son image, et l’Éducation nationale actuelle reflète très clairement le mépris des classes dirigeantes pour ceux qu’elles dirigent.

Essayons de prendre de la hauteur ! En fin de compte, que votre jugement soit conscient ou non, l’élève – le citoyen – le percevra et réussira ce dont vous le croyez capable. Pas beaucoup plus, pas beaucoup moins. C’est votre regard sur lui qui détermine sa marge de progression – tout comme pour les bébés.

Pour reprendre un mot de Charles Pasqua, qui, comme en témoigne certaine université privée, s’y connaît, nos élèves ont besoin d’amour. Mais non tarifé, monsieur le Ministre, par pitié ! Ou alors abordable…

De fait, on n’apprend jamais rien d’important que par amour.

Dans une telle perspective, un enseignement digne de ce nom, au lieu de mettre la charrue avant les boeufs – la théorie avant la pratique –, se doit de retrouver l’ordre logique naturel à toute formation : être spectateur et acteur, écrire pour mieux lire, autant que lire pour mieux écrire, jouer pour vivre, à travers une pratique réelle du théâtre et de l’écriture (ateliers), etc.

COMMENT Y PARVENIR ?

En mettant le paquet. Nous avons beaucoup plus besoin d’hommes et de femmes équilibrés et capables de réaliser leur potentiel que de porte-avions nucléaires.

Il n’y a qu’une démarche éducative, celle qui reconnaît la spécificité individuelle de l’élève. Chacun ses dons, chacun son rythme, chacun ses goûts.

Cette démarche implique de passer de la foule au groupe.

Une foule, c’est discipline, caserne, armée. Un groupe, c’est reconnaissance réciproque, coopération, ouverture.

Pour fonctionner de façon efficace et rentable, une classe ne devrait jamais dépasser quinze élèves. Je parle ici d’expérience, et pas seulement scolaire.

Au-delà commence le gâchis. En l’occurrence et pour une fois, le critère quantitatif est pertinent, et incontournable ! Plus de 25 élèves, c’est la nécessité d’une discipline qui bride toute créativité, c’est le travail collectif qui nivelle par le bas : s’en sortent ceux qui s’en sortiraient de toute façon parce qu’ils sont arrivés avec leurs bagages ; restent sur le carreau ceux qui arrivent culturellement nus et crus…

À 30 élèves, il n’y a plus que de mauvais élèves, même si leurs résultats scolaires sont bons. Et même les meilleurs profs, condamnés au superficiel, deviennent de dérisoires pédants.

Dans une classe de 15 élèves, il n’y a pas d’élèves irrécupérables. Avec quinze élèves, il faut vraiment être très mauvais prof pour le rester !

MOTIVATION,VOLONTARIAT ET RESPONSABILITÉ

On ne peut rien faire de profondément éducatif avec des élèves qui sont là par obligation. On peut essayer de les séduire, et limiter les dégâts, mais rien ne remplace le volontariat.

Seules sont bénéfiques lescontraintes librement choisies. Chaque élève devrait chaque année s’engager sur des contrats d’objectifs précis et personnels, au lieu de se voir proposer des "orientations" généralement prématurées et qui sont actuellement autant de voies de garage.

Nos élèves détesteront l’école tant qu’ils sentiront qu’elle est pour la plupart d’entre eux le lieu d’une aliénation que parachèvera ensuite leur "vie" professionnelle.

On peut mener les moutons à l’abattoir, mais il faut un certain culot pour s’étonner qu’ils rechignent à y entrer…

Or tant qu’on ne renoncera pas à cette aberration criminelle qui consiste à vouloir que l’école forme des êtres humains pour des besoins économiques au lieu de les former pour eux-mêmes, l’éducation nationale ne sera qu’une gigantesque machine à décerveler, dont les dysfonctionnements apparents seront d’autant moins curables qu’ils correspondent en fait au but réel inavoué : créer des foules exploitables et non des individus épanouis.

On m’accordera que de ce point de vue, le système scolaire actuel remplit parfaitement une fonction qui ne devrait en aucun cas être la sienne.

On voit que l’enjeu est essentiel : ce qui est en cause dans l’enseignement, notamment celui du français, c’est la dignité de l’être humain et le respect de la vie. Tout ce qui tend à nous rendre un peu plus mécaniques, même si c’est pratique, est anti-éducatif.

En ce sens, l’évaluation m’apparaît jusqu’à nouvel ordre comme contraire à la seule fonction légitime de l’école, celle qui fait que je peux encore accepter d’enseigner : aider tout élève à devenir lui-même dans la rencontre avec autrui et à accomplir son potentiel d’être humain pour le plus grand bien de tous.

mercredi 21 septembre 2011

SIDÉRÉ


SIDÉRÉ

Cette fois, ça y est. DSK m’a enfin sidéré. J’ai regardé son « entretien » avec le mollusque qui gère l’une des cases horaires de ce réservoir à temps de cerveau vide qu’est TF1, et pour la première fois Dominique Strauss-Kahn, puisque cet alien a un nom, m’a, littéralement, sidéré.
Ce que n’avaient pu faire ni ses exploits « amoureux », ni ses « succès » économiques, les 24 minutes de communication dont il a daigné honorer ses concitoyens l’ont réussi.
La sincérité, l’honnêteté, la simplicité, le naturel, tout ce qui lui manque d’habitude, tout ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom, tout cela lui manquait plus que jamais.
Stupéfiant pouvoir de l’hypocrisie : rien, absolument rien d’humain dans ce masque de fourbe figé dans un orgueil dérisoire et stupide.
Gestes et mimiques d’autant plus révélateurs que l’on cherche à les contrôler : ah, comme chez Sarkozy, ces rafales de clignements d’yeux quand il ment ouvertement, comme si l’inconscient du pharisien faisait force clins d’oeil à ceux des spectateurs pour leur dire : Mon œil ! Mon œil ! Ah, cette posture en recul, menton hautain levé, œil noir sous un sourcil féroce pour regarder de haut, pour toiser les insolents qui oseraient demander des comptes et non des contes ! Ah, cette affectation d’humble gravité, constamment reniée par la colère qui par dessous bouillonne, la rage du puissant pris la main dans le sac !
Rien d’humain non plus chez la poupée Barbie supposée lui donner la réplique, et qui ânonne des questions aussi dépourvues d’épines que les roses artificielles auxquelles elle ressemble.
Et ce discours de joueur de bonneteau dégoulinant de malhonnête hypocrisie où se combinent en un magma répugnant sottise – qui croit-il tromper, cet abruti ? – et lâcheté – surtout ne pas être moi-même, surtout ne pas affronter la vérité –, ce côté ni vu ni connu j’t’embrouille, ce sommet de vulgarité d’âme…
En fin de compte, cette affaire est une chance : elle nous évite d’avoir à choisir entre le président sortant et son frère jumeau en ignominie.
Mon propos est violent. Il répond bien faiblement à la violence inouïe de ce spectacle révoltant, et dit mon dégoût face au mépris écrasant dont ce politicien manipulateur fait preuve vis-à-vis de ses concitoyens, de la vérité et de la dignité.
Pas de doute : cette fois, c’était sidérant.

samedi 20 août 2011

ALORS, ON LA PIQUE, CETTE CRISE ?

Ce n’est pas avec des cris qu’on arrête les chiens enragés.
Mais les mêmes causes engendrant les mêmes effets, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en d’autres temps des diagnostics aussi lucides que cinglants avaient été posés, que la Première Guerre Mondiale, cet impérissable chef-d’œuvre de la créativité humaine, est venue confirmer au-delà des espérances les plus optimistes…
Entre 1902 et 1913, à la veille de la Grande Guerre, Léon Bloy stigmatisait l’aveuglement mortifère du capitalisme en démontant les stupides et criminelles croyances de l’esprit bourgeois triomphant dans son Exégèse des lieux communs.
Je vous en offre quelques extraits d’autant plus douloureusement succulents qu’ils sont plus actuels que jamais. Une fois de plus, j’ai envie de détourner un vieux proverbe et de l’écrire : On a toujours besoin d’un plus ancien que soi…
Dans le même ordre d’idées, je joins la remarquable chronique de Jean-Claude Guillebaud sur la Pensée unique, intitulée : Le mort a saisi le vif.
Il est grand temps que nous piquions une bonne crise contre les manipulateurs mafieux de la globalisation financière et du capitalisme chimico-nucléaire.

PDF - 332 ko
Léon Bloy, Exégèse des lieux communs


PDF - 491.3 ko
Jean-Claude Guillebaud, sur la Pensée unique

jeudi 4 août 2011

C’ÉTAIT UNE ERREUR

C’ÉTAIT UNE ERREUR


Il m’est arrivé quelque chose de très étrange l’autre soir.
Comme j’allais m’endormir, j’ai pris conscience de la réalité.
Ça a été très brutal, très soudain.
J’étais en train de penser paresseusement à un tas de choses importantes me concernant.
Des choses toutes bêtes, essentielles, ma vie quoi. Et je regardais distraitement ce que je vois le soir quand je ferme les yeux, des merveilles insaisissables sans cesse renouvelées et qui passent aussitôt, qui ne font que passer.
Tout à coup, ça m’est tombé dessus : j’ai vu la planète. Je l’ai sentie rouler, perdue dans l’univers. J’ai vu l’espace et les étoiles, j’ai reconnu la danse des mondes à l’infini.
Et j’ai vu le soleil s’éteindre, la Terre geler jusqu’à craquer de l’intérieur, j’ai vu le soleil exploser et la planète fondre de chaleur comme une motte de beurre dans un four.
J’ai vu passer le temps à sa vraie vitesse, et mon Dieu, ça allait vraiment trop vite pour nous, et d’un coup je me suis senti libéré, tout nu, et tout seul.
Je n’avais même plus le temps de penser aux choses importantes, qui d’ailleurs ne me concernaient plus. Je savais que j’avais écrit pour rien, que j’avais peint pour rien, même gravé pour rien, qu’à l’instant même où je croyais laisser ma trace, le vent avait déjà tout effacé, le vent du temps.
Je ne faisais que passer, et encore. Même le cul était retombé à sa place. Je me suis demandé où étaient passés les autres et dans l’éblouissement d’une nova et tout au fond d’un trou noir je me suis rendu compte qu’ils n’existaient pas plus que moi, et ça, ça m’a foutu un coup, parce que les autres, quand même, je les avais croisés en passant, et si je les avais inventés, alors eux aussi avaient dû me rêver.
Les autres, même quand je les connaissais bien, depuis toujours ils me manquaient. Si en plus ils n’existaient pas plus que moi…
Les yeux grands ouverts dans le noir, je contemplais la réalité : de nous tous il ne restait rien, pas même la mémoire.
Ça ne m’a pas empêché de dormir. J’ai dû rêver, parce qu’au matin, quand je me suis réveillé, ma réalité avait repris son allure normale. J’avais même l’impression d’être là.
Pour plus de sûreté, j’ai pris une tartine grillée supplémentaire au petit déjeuner et j’ai mis dessus un peu plus de beurre et de confiture d’abricots, celle que je fais moi-même.
Quand le téléphone a sonné, j’ai sauté dessus.
C’était une erreur. Je lui ai dit : Merci. Merci beaucoup.
Elle a raccroché.
C’est fou ce qu’il y a comme inconscients.

mardi 28 juin 2011

ASSISTANCE PSYCHOLOGIQUE


ASSISTANCE PSYCHOLOGIQUE

– J’étais doué pour la méchanceté.
– Asseyez-vous…
– Merci, Docteur.
– Qu’est-ce qui vous amène ?
– La frustration !
– Je vous écoute.
– Docteur, je suis frustré. J’aurais pu devenir un de ces salauds pur porc qui dirigent le monde. Un de ces fumiers que rien n’arrête et qui tueraient père et mère pour arriver. Oh oui, Docteur, j’aurais voulu être un de ces merveilleux enfoirés qui larguent sans scrupule les femmes les plus adorables, un de ces parfaits dégueulasses qui osent marcher sur les autres et que ça fait jouir !
J’aurais pu opprimer, exploiter, torturer, en toute bonne conscience, me vautrer cyniquement dans le pouvoir et le profit, filer un gros pourliche à un larbin dans un restau de luxe, faire expulser des familles nombreuses, ruiner des petits commerçants, vendre des armes à des enfants et des enfants à des maquereaux !
J’aurais pu mentir comme je respire, voler comme au coin d’un bois, me bâfrer de stock-options et de golden parchutes, être PDG des Finances ou Sinistre de l’Intérieur, peut-être même Président de la République ou inspecteur général…
Oui, j’aurais pu être un salaud. J’aurais dû.
Au lieu de ça, je suis gentil. Brave…
Je donne des ateliers d’écriture, je cultive mon jardin, je collabore à de petites revues propres sur elles, bref, je fais de la poésie.
Ce n’est pas entièrement de ma faute. J’ai des circonstances atténuantes. J’ai été bridé dans mon élan, brimé dans ma nature, châtré quoi !
J’aurais pu être moi-même. Malheureusement, j’ai été mal élevé.
On a tout fait, mes parents, mes proches, certains de mes profs même, pour me culpabiliser.
On m’a seriné que les méchants étaient toujours punis et les bons récompensés, sinon ici du moins dans une autre vie.
Et moi, bon couillon, je l’ai cru, contre toute évidence.
J’ai eu peur du gendarme, comme si le gendarme n’était pas au service des méchants, à la botte des salauds !
On m’a coupé les ailes, on m’a volé ma vocation.
Je ne suis qu’un requin apprivoisé, on m’a limé les dents, je peux aboyer mais pas mordre.
J’ai honte : je suis trop lâche pour être un salaud.
Je voudrais qu’on me donne une seconde chance ; je suis sûr que je peux y arriver.
J’ai déjà l’essentiel : j’ai la haine.
– Ça m’ennuie de vous décevoir, mais je crois que vous vous faites des illusions. Vous avez un profil de velléitaire, et les méchants ne sont jamais velléitaires. Je crois que vous devriez faire votre deuil, oui, faire votre deuil de la méchanceté. C’est douloureux, mais croyez-moi, c’est nécessaire.
Vous comprenez, l’habitude est prise. Vous n’êtes pas un prédateur, en tout cas vous ne l’êtes plus.
Et puis vous savez, il y a de grandes joies à être proie, à se laisser aller, il y a quelque chose de beau, de grandiose même dans le renoncement…
De toute façon, tôt ou tard il faut accepter le monde tel qu’il est, vous devez collaborer ! Collaborer au grand dessein qui nous dépasse tous, à cette grande mécanique de l’univers.
Pour qu’il puisse y avoir des bourreaux, ces bourreaux que vous admirez tant et dont vous auriez voulu faire partie, il faut qu’il y ait des victimes ; c’est un rôle magnifique, victime, et ainsi vous vous intégrez à cette superbe pièce, à cette sublime aventure humaine !
Et puis vous avez sûrement une femme, des enfants, vous pourrez toujours être méchant à la maison de temps en temps, ça fait du bien.
– Mais Docteur, mon idéal ?
– C’est vrai qu’il faut pouvoir incarner son idéal, vivre ses valeurs, que notre angoisse doit devenir une vocation, mais vous savez, vous tapez haut : la méchanceté, ça n’est pas donné à tout le monde…
C’est le privilège des élites ; et aujourd’hui, avec la mondialisation, la concurrence est féroce, particulièrement en matière de méchanceté, le marché est saturé !
On ne peut pas dire que vous ayez véritablement échoué, simplement, vous n’avez pas été tout à fait à la hauteur, et le mieux dans ces cas-là, c’est de prendre un peu de recul, de laisser courir, de s’en remettre à l’ordre du monde, même si ça fait désordre, mon cher monsieur… Monsieur ? C’est quoi, votre nom, déjà ?
– Je m’appelle Cahaut, Docteur…
– Cahaut, vraiment ? C’est intéressant… L’ordre du monde, vous voyez ce que je veux dire ?
– Très bien, Docteur.

Le patient se lève, prend sur le bureau Louis XVI la pendule Napoléon III en bronze et l’écrase sur la gueule du psy. Il met dans la main inerte du praticien le prix assez coquet de la consultation, et tout en piétinant sans trop de précautions débris de cervelle et morceaux de crâne dit avec une jubilation non feinte :
– Merci Docteur, vous m’avez guéri. Tout compte fait, je préfère faire votre deuil que le mien.

© Sagault 2005

vendredi 10 juin 2011

BERNADETTE 3 : LE CERISIER DE VERZUOLO

BERNADETTE 3 : LE CERISIER DE VERZUOLO
ou
Les miracles ordinaires
JPEG - 1.2 Mo
La descente de croix

Samedi 9 avril
Je suis retourné à Saluzzo. J’ai repris le petit chemin creux qui du Morsetto descend le flanc de la colline jusqu’à la partie la plus haute et la plus ancienne du vieux village de Verzuolo, que ses habitants appellent depuis toujours la Villa. J’ai regardé de plus près la petite chapelle ronde un peu décrépite qu’il caresse au passage, et dont l’intérieur laisse entrevoir les restes écaillés d’une fresque naïve. J’ai remonté sur quelques mètres le lit d’un ruisseau à sec, avant de battre en retraite devant moustiques et toiles d’araignées. Un peu plus loin, j’ai pour la première fois entrevu à travers les frondaisons un imposant château moyenâgeux puissamment planté sur le piton escarpé qui surplombe le village.
Intrigué, j’ai poussé plus loin que la dernière fois. Passé le petit pont sur le torrent, j’ai découvert une vieille maison presque aussi délabrée qu’attirante, qui a déclenché l’habituelle sécrétion salivaire associée au charme mystérieux des demeures d’autrefois, ce passé qui survit au présent et nous relie à nous-mêmes autant qu’à ceux qui nous ont précédés.
Autre chose m’attendait, que j’avais pressenti, que j’attendais depuis toujours.
À droite de la route étroite s’élève le plus ancien campanile du Piémont, une tour carrée du XIIe au toit pointu recouvert à la bourguignonne de tuiles vernissées. L’église San Filippo e Giacomo, flanquée d’une ravissante chapelle renaissante, est superbe de simplicité et de justesse. Devant sa façade décorée de très belles fresques gothiques en partie effacées – une magnifique Descente de croix, un Saint Christophe géant d’une étonnante modernité –, une placette herbeuse s’achève sur un mur de soutènement retenant la colline. L’endroit est bucolique à souhait, comme une Arcadie décalquée d’une gravure 18e qui aurait soudain pris couleur et vie.
Au-dessus du mur, s’élève un cerisier dont les branches gorgées de fleurs se détachent sur le bleu ardent du ciel matinal, pur comme presque jamais en Piémont.
Éblouissement de ce cerisier en fleur, qui me frappe d’autant plus que ma vue semble se brouiller, de petites étincelles blanches font vibrer l’air. Je m’assieds sur les marches de la chapelle pour contempler cette scène où je ne me sens plus seulement spectateur, mais acteur de la beauté de la vie en cours. Un vent léger caresse les branches du cerisier, et fait tomber en volutes capricieuses la neige fantasque des pétales blancs, la vue tremble et pétille sous ce doux feu d’artifice de lucioles impalpables, et de ce jeu paisible de la vie et de la mort enlacés émane une miraculeuse sérénité, l’équilibre parfait d’une harmonie fugitive pleinement acceptée.
Je vis ce moment comme un de ces instants rares et fugitifs où c’est la vie tout entière qui semble trembler de joie, et célébrer au dehors comme au dedans, à l’unisson, la création.
Apparaît alors dans toute son horreur le mensonge sacrilège de la créativité, l’horreur du recours à la mode, l’insondable stupidité de l’originalité voulue.
Comment partager ces éclairs, qui naissent d’une communion aussi fortuite qu’essentielle et inévitable entre un individu et le monde, entre son microcosme personnel et le macrocosme où il baigne, dont il est issu et que soudain il redécouvre, retrouvant pour un instant qui semble éternel la source de vie qui si souvent s’égare en terre ? Comment partager cette résurgence ?

Dimanche 10 avril
Le vieil ébéniste n’était pas là. Je suis retourné voir à l’improviste le cerisier et son antique église paroissiale. Le charme a d’abord paru évanoui. Je n’étais même pas déçu, tant c’est dans l’ordre des choses. Mais je suis resté, n’attendant rien, juste histoire d’être là.
Et sous une autre forme le charme est soudain réapparu. Sur le bleu assoupi du ciel de midi, il se détachait, et sa ramure constellée de vert frais et de blanc mousseux m’était à nouveau un résumé de l’univers, un concentré de beauté en vie, amplifié par la mélodie multiple des oiseaux et la basse discontinue des abeilles.
Tout à coup le cerisier de Verzuolo donnait de nouveau sens à ma vie, pour un instant lui conférait la perfection qui nous désespère et peut seule nous combler, et la descente capricieuse des pétales de neige continuait de répandre dans sa chute joyeuse les promesses d’une renaissance fructueuse, d’une sorte inattendue de résurrection.
Ainsi prenait sens le cadavre déjà pourrissant de Bernadette, car le cerisier, symbole de l’univers en cours, me rappelait avec un tact dont la nature n’est pas toujours prodigue combien il est juste et nécessaire qu’après nous être nourris du monde nous lui soyons pâture à notre tour.
La paix intense de ce lieu comme béni par ma ferveur un peu naïve n’a pas été troublée par le bruit miraculeux, délicieusement inattendu, d’une lourde clef tournant dans une vieille serrure, et d’une porte s’ouvrant en grinçant sur ses gonds.
Une jeune femme est apparue sous le cerisier, en qui j’ai discerné aussitôt une sorte de sainte, peut-être même vierge, prête à intercéder en ma faveur pour me permettre d’entrer dans cette vieille église dont un panneau à l’entrée de la cour annonçait triomphalement les trésors cachés, objets de ma mystique convoitise…
Je l’ai hélée, lui ai demandé si on pouvait voir l’église.
No ! a-t-elle répondu, et c’était la plus claire et la plus déterminée des fins de non-recevoir.
J’ai dit : Peccato ! et je devais, pour une fois, avoir l’air aussi navré que je l’étais, car elle a repris : Solo cinque minute, sono in fretta.
Nous avons passé un petit quart d’heure, cette restauratrice et moi, à parcourir l’église et à deviser des fresques gothiques superbes qu’elle abrite, d’une simplicité raffinée, avec à chaque scène un ou deux de ces visages gothiques dont le marquisat de Saluces à son apogée s’était comme fait une spécialité, des visages si purs et si délicats que je me dis toujours en les voyant que ce sont les plus belles images de femmes possibles, et que Botticelli a dû les connaître et s’en inspirer.
C’était le même esprit courtois, dans une version plus simple et plus naïve, qu’exalte le splendide cycle chevaleresque de la grande salle du Castello della Manta tout proche.
On y trouve aussi de raffinées fresques grotesques, comme dans le grand salon dudit château, et de très beaux autels Renaissance dont l’exubérance décorative, loin de choquer, semble incarner symboliquement le somptueux jaillissement végétal si frappant dans les admirables collines d’alentour.
Cette ouverture inopinée était une sorte de miracle, mais si naturel, si spontané qu’il n’avait rien d’étonnant, comblant à la perfection, au juste moment, al momento giusto aurait dit mon ami Renzulli, un vide qui devait l’être.
À mon départ, le cerisier, les oiseaux et les abeilles parlaient encore de la vie, de la mort, de Bernadette et de cette sorte d’éternité qu’est la continuité de l’univers.
Nous l’oublions trop souvent : de peur et de joie indissolublement mêlées, la vraie vie tremble.

Six semaines après, je suis revenu faire des photos, non pour recréer le miracle, mais pour témoigner qu’il avait eu lieu, et ne demandait qu’à renaître le jour venu.

mardi 7 juin 2011

LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE DSK : MES SOURCES


Voici donc la photo de l’ensemble du plafond gothique où figure la légende de DSK. Plafond que j’ai découvert par la grâce de l’un de ces petits événements qui nous font douter de l’existence réelle de ce que nous nous obstinons contre toute évidence à appeler hasard.
Jugez-en. Je fréquente depuis des années la délicieuse petite ville piémontaise où se trouve ledit plafond, dont j’ignorais l’existence jusqu’à ma dernière visite, quelques jours après l’arrestation du patron du FMI. Et pour cause, le palazzo communale dans la grande salle de laquelle il se trouve était fermé au public depuis des décennies.
En en admirant une fois de plus la superbe façade, j’ai réalisé que la porte était ouverte. Le palazzo venait d’être (très mal) restauré, et bien qu’il ne fût pas ouvert à la visite, la gardienne des lieux, sans doute émue par ma fervente curiosité, m’autorisa à emprunter les degrés d’un escalier monumental qui me conduisit tout droit au plafond en question. Intrigué par les saynètes quelque peu noyées dans l’ombre, j’en ai pris de nombreuses photographies.
De retour chez moi, un examen plus attentif m’a permis de constater que l’affaire DSK ne datait pas d’hier, et d’en démêler le redoutable écheveau au bénéfice des internautes assez avisés pour fréquenter le globe de l’homme moyen.
Mais devant pareille coïncidence, qui pourrait encore croire au hasard ? Enfoncé, le Da Vinci Code !

Afin d’éviter tout problème de droit à l’image, et pour augmenter le mystère planant autour de cette sulfureuse enquête, la partie de la photo où figurait une personne n’ayant aucun rapport avec mes investigations a été minutieusement floutée…

JPEG - 683.5 ko
Le plafond du XVe siècle, Palazzo Communale

lundi 23 mai 2011

DSK CS KI : LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE DSK


Dût ma modestie bien connue en souffrir, je dois avouer que je n’ai pas éprouvé une seconde la sidération dont on nous ressasse en boucle qu’elle aurait saisi chacun de nous sans exception à l’annonce des hauts faits présumés de l’ex-président du FMI.
Je manque sans doute à tous mes devoirs de citoyen soumis à la pensée unique communicationnelle, mais l’épisode new-yorkais crapoteux qui sert d’épilogue à la carrière douteuse du prétendu meilleur candidat de « gauche » que tentaient sans la moindre pudeur de nous imposer l’oligarchie ambidextre et ses médias, ne m’a pas surpris le moins du monde. Je m’y attendais.
Mieux, je le savais. Eh oui. Ça devait arriver, c’était écrit : à la Renaissance, dans un de ses quatrains, que je me garderai bien de citer pour d’évidentes questions de droit d’auteur, Nostradamus l’avait prédit.
Mieux encore, les meilleurs reporters de la fin du Moyen Âge, qui malgré la faiblesse de leurs moyens techniques, ou à cause d’elle, enquêtaient sérieusement et puisaient leurs informations aux bonne sources, ont bien avant les actuels media rendu compte, par anticipation, de cet événement planétaire d’autant plus fondamental qu’il remet ainsi en cause jusqu’à notre conception du temps.
Car, aussi invraisemblable que cela paraisse, la sordide histoire de DSK figure depuis plus de cinq cents ans, non en toutes lettres, mais en onze images aussi parlantes que prémonitoires, au plafond d’un palais de la fin du quinzième siècle dont on m’excusera de ne pas donner les coordonnées, la protection des sources étant devenue une absolue nécessité en notre époque de vidéosurveillance tous azimuts.
Les amateurs noteront l’influence évidente de cette archéo-bande dessinée sur Tex Avery. On admirera également le style à la fois allusif et lapidaire utilisé par l’auteur, qui donne à l’anecdote une haute valeur symbolique tout en en illustrant clairement le déroulement.
Mais je laisse mes lecteurs haletants, dont je vois traîner par terre la langue dégoulinante d’une salive avide, juger sur pièces, à la lumière des documents irréfutables que le premier et le seul j’ai su découvrir et osé publier à la barbe de Mediapart et du Figaro réunis.
Voici donc la vérité sur l’affaire DSK, comme si vous y aviez été :

JPEG - 117.4 ko
1 Le prédateur, en quête d’une proie
JPEG - 194.7 ko
2 Scoop : les préparatifs. Il y a donc eu préméditation !
JPEG - 136.8 ko
3 L’agression bestiale
JPEG - 88.6 ko
4 Second scoop : elle s’est vaillamment défendue !
JPEG - 155.3 ko
5 Encore un scoop : il l’a hypnotisée !
JPEG - 128.8 ko
6 Classé X : la plaignante après le viol
JPEG - 217.2 ko
7 L’arrestation : il voulait se cacher dans la soute
JPEG - 125.7 ko
8 L’examen des preuves : à la recherche de l’ADN
JPEG - 239.8 ko
9 Les avocats de la défense fouillant le passé de la plaignante
JPEG - 89.8 ko
10 Le jugement
JPEG - 91.9 ko
11 Le châtiment

lundi 9 mai 2011

BERNADETTE 2 : LE CHAMP DE POMMIERS


LE CHAMP DE POMMIERS

Depuis quelque temps, je me demande pourquoi raconter des histoires. Je ne sais plus à quoi ça sert, et, franchement, je n’ai plus envie de conter.
Ce matin, très tôt, Bernadette m’a dit : « Quand tu descendras, pense à regarder le champ de pommiers, tu sais, celui qui est devant la ferme de Manuel, après le pont. C’est… »
Bernadette ne me dit jamais ce genre de choses. Elle ne parle jamais pour ne rien dire ; pourtant, cette fois, elle n’avait pas trouvé les mots pour dire ce que c’était.
En tout cas, ça devait être important : quand elle a dit « C’est… », ses yeux se sont ouverts tout grand et j’ai quasiment pu y voir le champ de pommiers en fleur, une mer miraculeuse d’immenses bouquets blancs à la fois serrés à craquer et épanouis comme pour une sieste.
En descendant, presque arrivé au pont, je me suis dit : « Surtout, ne pas oublier de regarder le champ de pommiers, juste après le pont… »
J’ai traversé le pont, et le courant d’air que fait l’Ubaye en suivant son cours a fait dévier celui de mes pensées, si bien que j’ai complètement oublié de regarder le champ de pommiers…
Un peu vexé qu’il me soit sorti de l’idée, j’ai décidé, avant de partir pour Oraison, de revenir en arrière, après mes courses, pour le voir quand même, ce champ de pommiers si mal placé, juste après le pont !
Je suis donc revenu, je suis passé devant, j’ai fait demi-tour et je suis repassé devant. Tant qu’à faire, plutôt deux fois qu’une !
Je l’ai bien regardé, le champ de pommiers de Bernadette. C’était…
J’ai continué ma route. Mais il était encore là, avec moi, dans la voiture.
Je l’entendais.
Les pommiers chantent, et quand ils sont tout un champ à chanter, ça s’entend de loin. Et quand on est au milieu du champ, quand on s’y baigne, c’est comme une grand-messe qui aurait oublié de se prendre au sérieux.
Les pommiers chantent : ils bourdonnent, un bourdon grave fait de mille bourdonnements qui se croisent et s’épousent, et chaque fleur bourdonnante a sa propre note tremblée, l’ensemble comble l’oreille, envahit le corps et y résonne à l’infini, faisant vibrer le ventre comme un violoncelle. C’est le ronronnement paisible et satisfait de la vie en travail, le vrai travail, que rien ne presse mais que rien n’arrête.
Les pommiers chantent, me disais-je en écoutant le champ.
Mais leur chant se perd. Comment faire durer le chant des pommiers ?
Tout en roulant, je m’approchais à petits pas du champ de pommiers de Bernadette pour mieux le regarder.
De légers pétales blancs dansaient dans la lumière au son incessant du bourdon, avant de se poser à terre, dans l’herbe, pour y dessiner d’imprévisibles formes immaculées.
Les pommiers écrivent : ils évoquent le retour du soleil et la montée de la sève, le réveil du printemps, l’arrivée des oiseaux, la renaissance des bruits et des odeurs, le jaillissement des tiges et l’envol des insectes.
Les pommiers écrivent. Mais leurs écrits se fanent et les dessins que leurs pétales esquissent à terre se brouillent, se diluent et disparaissent.
Comment faire durer les écrits des pommiers ?
C’est… Non, ce n’est pas impossible. Je comprenais enfin pourquoi Bernadette voulait que je pense à regarder le champ de pommiers : elle voulait que je pense en le regardant.
Ce n’est pas souvent que je pense, je veux dire pour de bon. Ce n’est qu’une fois l’an que les pommiers chantent et écrivent, et ils ne donnent même pas de fruits chaque année.
Comment faire durer le printemps des pommiers pour qu’il porte tous ses fruits ?
Ça crève les yeux : en racontant des histoires…
Raconter des histoires, c’est faire entendre le chant des pommiers, lire leurs écrits, croquer sur l’arbre leurs pommes vertes et retrouver leur goût même s’il n’est déjà plus là et pas encore de retour.
Raconter des histoires, c’est donc aider les pommiers à vivre, en faisant pour eux ce qu’ils ne savent pas faire ; et c’est nous aider à vivre, en nous souvenant de ce que savent faire les pommiers, que nous ne pourrions pas faire à leur place !
Voilà pourquoi je vous raconte aujourd’hui cette histoire, qui n’est pas la mienne, mais celle du champ de pommiers de Bernadette.

lundi 25 avril 2011

REMARQUES EN PASSANT 24

ACHARNEMENT (à ne pas confondre avec PERSÉVÉRANCE)
J’ai beau me savoir proche de ma fin, j’ai beau nous savoir proches de la fin, je continue à tenter d’exister et de me survivre. Comique…

ACTER
Encore un de ces néologismes stupides destinés à faire passer qui les profère pour membre du sérail, alors qu’il ne révèle qu’une désolante addiction à la langue de bois la plus vermoulue. Le plus sûr moyen de se dénoncer comme parfait crétin, là comme ailleurs, consiste à tenter de passer pour plus intelligent et plus au parfum qu’on n’est…
Voir IMPACTER

ACTION
Mort à l’apologie de l’action ! Pourquoi entreprendre ? Contentons-nous de vivre, il y a déjà de quoi faire.

ADMIRATUEURS
Les gens qui m’admirent trop ouvertement, je me demande ce que j’ai bien pu leur faire pour qu’ils me veuillent tant de mal.
Quant à ceux qui ne m’admirent pas, je leur en veux de me vouloir tant de bien.
Avec l’admiration, aussi bien celle que nous inspirons que celle que nous ressentons, tout est dans la dose : homéopathique, elle stimule, massive, elle écrase.
C’est pourquoi sous les éloges la plupart d’entre nous littéralement ne savent plus où se mettre.

AILLAGON
Une nullité. Et un nuisible. Il faut l’avoir entendu pérorer à la radio, enfilant ânerie sur ânerie avec l’aplomb qui caractérise ces imbéciles mercantiles dont notre époque corrompue ne cesse de multiplier le nombre et la nocivité : « N’est-ce pas, tous les artistes de toutes les époques se sont posés les mêmes questions, euh, n’est-ce pas… »
Ou ce fabuleux aveu de renoncement à toute culture : « Nous ne savons pas qui la postérité choisira, alors nous prenons tout, je suis ouvert à tout… »
Deux millions deux cent mille euros, coût de l’exposition au Palais de Versailles de Murakami, autre nullité, après l’archi nul Koons.
Aillagon, homme de paille de Pinault, mélange public et privé au profit de ce dernier. L’escroquerie n’est pas qu’intellectuelle. Comme le souligne un auditeur, on est en plein conflit d’intérêts. Comme Woerth, comme toutes les canailles actuelles, Aillagon ne voit pas où est le problème. La mentalité Berlusarkozy est devenue la règle de ces « élites » mafieuses.
Accessoirement, quand je vais à Versailles, c’est pour voir Versailles (que je n’aime pas particulièrement, d’ailleurs), pas pour qu’on m’y impose à mes frais les dernières merdes spéculatives des artistes de marché.
Voir CURIOSITÉ

AFFINITÉS
Plus que jamais s’applique à l’actuel président de la chose publique et à son gouvernement de fantoches cette phrase d’Adolphe Thiers :
« La France doit redouter également les gens qui ne sont capables de rien et ceux qui sont capables de tout. »
D’ordinaire, on appartient à l’une ou à l’autre de ces deux catégories. Ce qui rend Sarkozy et ses sbires exceptionnels, c’est qu’ils réussissent le prodige d’appartenir aux deux à la fois.
Ils en ont encore donné la preuve ces derniers temps avec, à l’intérieur l’affaire du Mediator et l’amitié intéressée entre le président et le loup-cervier, pardon le pharmacien-tueur Servier, désormais grand-croix de la Légion d’Horreur, à l’extérieur le soutien non moins intéressé au brave président Ben Ali, l’idée si généreuse et avisée de lui prêter main-forte policière, compte tenu de l’expertise anti-émeutes de nos forces de l’ordre, et le retournement de veste d’une rare dignité qui a instantanément suivi sa chute.
Un sans-faute de grande classe !
Au fait, Ben Ali n’était pas copain comme cochon qu’avec Sarkozy. Il a fait à son ami DSK l’honneur de le décorer, sans doute pour le remercier de le flatter bassement au nom du FMI en vantant l’excellence de la politique économique du dictateur, pleine de sagesse en effet, puisque tout en affamant le peuple elle lui permettait de parer à toute éventualité en détournant à son seul profit les richesses de son pays…
Je vais finir par aimer la pêche à la ligne le dimanche. Au moins, on ne risque pas d’y rencontrer des requins.

ALPINISTES
M’est avis que les vrais amoureux de l’alpinisme ne grimpent pas pour arriver au sommet des montagnes, mais pour se rapprocher un peu du ciel.

ANARCHISTE
On reconnaît l’anarchiste de droite à ce que cet éternel cocu est éternellement heureux de l’être. L’anarchiste de gauche n’est pas moins cocu, mais au moins ça le révolte.

APATHIE
L’apathie engendre la violence.

AUTOSATISFACTION
Je n’ai pas envie qu’on caricature mes positions – je suis très capable de le faire moi-même. Au besoin sans même m’en rendre compte.

BEETHOVEN
Le producteur de cette géniale émission qu’était « Vieilles cires », Philippe Morin, m’avait il y a plus de trente ans fait découvrir Scherchen, et par là même redécouvrir Beethoven, l’inventeur du swing, le maître du rythme, de la syncope, de la pulsation.
Si l’on veut mesurer l’incroyable perte de sens, de substance et de sève entre l’interprétation de Krivine et celle de Scherchen, il suffit de comparer leurs deux intégrales, notamment les 5e et 8e symphonies. Les enregistrements du maître allemand ont près de soixante ans, mais entre les deux chefs, le plus vieux des deux n’est pas celui qu’on pense.
La comparaison me fait penser à ce que disent les scientifiques de l’inquiétante diminution des spermatozoïdes chez les mâles humains actuels. De Krivine à Scherchen, quelle perte de vitalité !
Performante, la Huitième vue par Krivine ? Peut-être, mais une performance sans force ni âme, un étalage de virtuosité bien digne de la frivolité baroque où se complait notre époque décadente, bref le genre d’esbroufe caractérisant les « performances » actuelles.
Rien d’héroïque chez Krivine, juste une musique aussi agitée qu’énervée – au sens que ce mot avait il y a deux cents ans : « qui a perdu sa force ».
C’est chez Hermann Scherchen ou Carlos Kleiber, authentiques fils spirituels du héros symphonique, qu’il faut aller chercher la passion du compositeur sourd, son irrésistible élan, son incandescence, que ne peuvent rendre, parce qu’ils les vivent eux-mêmes, que des êtres aussi volcaniques que lui.

BLASÉ
C’est facile d’être revenu de tout quand on ne s’est même pas donné la peine d’y aller.

BOUDDHISME
L’idée selon laquelle tout serait illusion ne m’a jamais ni séduit ni convaincu. Le bouddhisme tel qu’il est le plus souvent pratiqué n’est qu’un pauvre tour de passe-passe, et la plupart des bouddhistes que j’ai croisés étaient beaucoup plus ennuyeux que sereins.
Prendre le monde pour une illusion conduit à passer à côté de l’essentiel. Peut-être que tout n’est qu’illusion, mais tout a l’air tellement vrai que le mieux est d’en profiter, en faisant comme si c’était vrai, puisque de toute façon tout se passe comme si ça l’était !
Quant à l’indifférence, ne plus avoir de désir n’empêche pas de souffrir : quoi de plus terrible qu’une réalité vide d’illusions, c’est à dire d’espoir ?
Il y a quelque chose de fondamentalement stérile dans l’inappétence du bouddhisme, dans son mépris d’une incarnation qui est pourtant notre première et notre seule vraie prise sur le monde tel que nos pouvons le vivre.
S’affranchir des passions en les maîtrisant, pourquoi pas, s’en priver sous prétexte qu’elles sont illusoires, c’est lâcher la proie pour l’ombre. Car je soupçonne que ce que ne supportent pas les bouddhistes, c’est le fait que rien ne dure éternellement, ni les passions, ni la chair, d’où l’idée assez baroque de la métempsycose, qui nous assurerait une quasi éternité de mutations en vue d’obtenir un anéantissement d’autant plus tranquillisant qu’à en juger par nos défauts il se situe inévitablement dans un avenir très lointain…
Voir ILLUSION, PERSÉVÉRANCE et QUINCAILLERIE

CABINETS (lire aux)
Henry Miller a bien montré l’importance littéralement fondamentale d’une lecture régulière assidue aux cabinets. Mais il n’a pas souligné que la plus fructueuse est celle à laquelle on se livre dans les cabinets d’autrui. Que de découvertes ! Que d’auteurs injustement négligés, superbement ignorés, l’on découvre parmi les livres de nos proches, ces étrangers déguisés ! Le profit qu’on en peut tirer justifierait à lui tout seul que nous rendions plus souvent visite à nos connaissances, puisque rien ne nous permettra de les mieux connaître qu’un stage prolongé dans leurs chiottes.
Dis-moi ce que tu lis aux cabinets, je te dirai qui tu es…

CANNIBALISME
« On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir » écrit superbement Cioran, dans « De l’inconvénient d’être né ».
Lisant cela, j’ai une pensée émue pour quelques-uns des plus ignobles salauds parmi les intellectuels de pouvoir, les chiens de garde serviles du libéralisme, chez qui la mauvaise foi le dispute à la bêtise. Pas de doute, les dernières éructations de Tillinac à propos du procès Chirac étaient écœurantes à gerber.

CÉLINE
Je n’ai pas beaucoup lu Céline. Il m’ennuie très vite. J’ai constamment le désagréable sentiment que chez lui les tics l’emportent sur l’éthique. Style tellement « personnel » que l’auteur ne cesse de tourner en rond autour de son écriture. Aucune envie d’entrer dans ce manège narcissique.

CENSURE
L’exercice assidu de l’esprit critique est la seule justification du refus de la censure.

CHAIR
La chair est faible. La mienne surtout.

CHANCE
N’en déplaise aux bonnes âmes, il ne suffit pas qu’on nous donne une chance, encore faut-il que nous nous donnions la peine de la prendre. Et le plus sûr moyen de saisir sa chance reste de la créer.

CHANCE DU DÉBUTANT
La chance du débutant, c’est le moyen qu’a trouvé le hasard pour nous indiquer que nous sommes dans la bonne direction, mais que tout le chemin reste à faire.

CHARITÉ
Des prêtres catholiques ont hébergé des nazis, les ont aidés à fuir. Leur seule « excuse », qui rend leur crime plus affreux encore, c’est leur antisémitisme. Qu’un homme de Dieu puisse aider un criminel de guerre nazi, ce n’est pas de la charité, c’est du masochisme.

CIORAN
Contrairement à ce pisse-vinaigre, j’éprouve la plupart du temps un grand plaisir à être en vie. Son pessimisme serait plus intéressant s’il était moins outrancier. Le paradoxe de l’enfant gâté, pour qui tous les raisins sont trop verts, ça lasse à la longue. J’aurais aimé le connaître – pour lui botter le cul. S’il était conséquent, ça nous aurait fait plaisir à tous les deux. Mais j’ai mes doutes : Cioran se plaît trop à être son bourreau pour aimer qu’un autre lui prête main-forte.
Ce pessimisme systématique rejoint dans la vacuité et un certain grotesque les adeptes de la « pensée positive ». La pensée de Cioran, pour être mieux formulée, n’est pas plus profonde que les incantations de Shakti Gawain. Elle a tout de même le mérite d’être moins dangereuse.
Mais autant Cioran est faible et superficiel sur l’essentiel, autant il devient profond dans les détails. Son parti-pris radoteur le handicape dans le principe, mais lui permet d’explorer le détail avec acuité. Car Cioran est un littérateur-né, et comme tel possède au plus haut point l’art de faire passer, par la seule magie du verbe, une pensée en fin de compte passablement indigente et rebattue pour originale, suggestive et profonde.
Le nihilisme de Cioran est au fond assez futile, mais il parvient souvent à le rendre frappant, à lui donner une vie et une énergie qui d’ailleurs le contredisent brillamment…
Il eût été dommage que ce velléitaire du suicide ait trouvé le courage d’incarner son idéal autodestructeur ailleurs que sur le papier.

CLASSE
On devrait lire Chamfort, un de nos bons écrivains les plus méconnus, et si possible dans l’édition Jouaust, avec la remarquable notice de Lescure, superbement écrite. Ce chat de gouttière reconverti dans les salons a l’aisance de ton souveraine qu’on retrouve chez Musset, et dans une moindre mesure chez Hugo, qui en prose affiche trop sa pataude virtuosité.

COMPARAISON (à écrire en trois mots)
Jean-Pierre Kalfon a pu déclarer sans trembler qu’Audiard était un Shakespeare populaire. Voilà qui prouve que sans être un Shakespeare, même populaire, Audiard avait raison de dire qu’il est facile de reconnaître les cons : un con, ça ose tout.

CONTEMPORAIN
Il y a de l’oxymore dans le fait de se proclamer artiste contemporain. Créer, c’est toujours pour se prolonger. Faut-il que nous soyons peu fiers de nos œuvres pour vouloir les réserver au temps présent ! Le temps de l’artiste, c’est la durée. Et la durée ne s’obtient qu’en prenant son temps.
Nous sommes par définition toujours contemporains de notre époque ; le vrai mérite, et pas seulement pour les artistes, c’est d’être peu ou prou contemporain de nos ancêtres, et de faire que nos descendants puissent se nourrir de notre héritage.
Pour un intellectuel ou un artiste, refuser de s’inscrire dans la durée, ne pas vouloir un avenir, c’est d’une part faire preuve de lâcheté, littéralement démissionner de nous-mêmes, et c’est une trahison envers nos successeurs.
Nous n’avons pas le droit de trahir la postérité, même si de son côté elle nous trahira probablement…
On se cantonne actuellement trop souvent dans l’abstraite commodité du présent, ce néant, évitant ainsi de se confronter au passé et d’anticiper l’avenir.
Voir ÉPHÉMÈRE, FUGACE

CONTRÔLE
Nous voulons tout contrôler, et nous sommes à peine capables de contrôler nos sphincters…

CORPS
L’erreur de Cioran, c’est de regarder son corps comme s’il lui était étranger. Mais notre corps, c’est nous. Et quand nous n’habitons pas notre corps, nous ne pouvons ni vivre ni exister ; c’est comme si nous n’étions jamais nés – et c’est peut-être ce qu’aurait souhaité Cioran.

CORRUPTION
Dans une démocratie, le plus sûr indice d’une corruption galopante est la multiplication des avocats d’affaires et des « fiscalistes », dont la dissimulation des conflit d’intérêts et l’évasion fiscale sont la raison d’être et le gagne-pain. Le comble est atteint quand on les retrouve sur les plus hautes marches du pouvoir. Devenue une coquille vide, la démocratie est alors aux mains de ces associations de malfaiteurs que nous décorons du nom d’oligarchies et qui sont tout simplement les pires des maffias, comme le prouve leur comportement en tous domaines.

CRÉATION
Se vouloir original est absurde. Se contenter de ce qu’on sait faire est stupide. Chercher à être soi-même dans tout ce qu’on fait est la seule voie, le seul moyen de créer, c’est à dire d’atteindre si peu que ce soit l’essentiel, de rejoindre si peu que ce soit l’universel.

CUISINIER
Ce qui révèle qu’un cuisinier n’est qu’un commerçant, c’est quand il pose à l’artiste. Un cuisinier digne de ce nom se contenterait d’être un bon chef, voire un grand chef.

CURIOSITÉ
Une saine curiosité ne va pas sans prudence. Être ouvert, ça n’est pas forcément être ouvert à tout. Tout prendre, c’est s’interdire de découvrir quoi que ce soit. La béance n’est pas une ouverture, mais un renoncement : sans esprit critique, pas d’appréciation ni d’approbation. Sans esprit critique, pas de curiosité créatrice. La curiosité consommatrice, qui cherche à jouir et non à aimer, déteste l’effort de choisir. C’est au fond toute la différence entre l’activité et la passivité.
Voir AILLAGON

DÉCULPABILISER
C’est très bien de se déculpabiliser. Mais si ça amène à reporter sa culpabilité sur l’autre, à toujours chercher au dehors le responsable des erreurs qu’on commet, à ne jamais se sentir responsable des conséquences de ce que l’on fait, notre liberté tourne à l’anarchie, et nous nous retrouvons prisonniers du chaos que notre merveilleuse irresponsabilité a créé.
Voir SOUFFRANCE

DEHORS
Contrairement à beaucoup d’auteurs, qui s’enferment pour travailler, il m’est à peu près impossible d’écrire sans avoir une échappée vers le dehors, une vue sous les yeux. Rien ne m’arrête comme un mur, et je ne peux travailler bien loin d’une fenêtre. J’aime pouvoir jeter un coup d’œil au dehors quand j’écris ou quand je peins.
C’est que je me sens peintre autant qu’écrivain, et que j’ai besoin d’avoir le paysage, le pays sage, sous les yeux : s’il lui arrive de me distraire, sans cesse il me nourrit. Et quand je travaille, c’est très souvent que je lève les yeux au ciel, comme pour agrandir ma vision, échapper à la prison de l’ego, trouver un nouveau souffle dans l’infini du firmament. Pour moi, pas d’inspiration sans espace. Pour respirer, il me faut de l’air…

DÉPASSÉ
Quand nous nous autorisons à penser que quelque chose ou quelqu’un est dépassé, nous devrions toujours nous rappeler que nous le serons à notre tour aux yeux de ceux qui nous suivront – et peut-être tout aussi injustement.

ÉCLATER (s’)
J’ai le sentiment que beaucoup d’artistes contemporains cherchent avant tout à s’éclater. Leur démarche semble essentiellement narcissique, ce qui à mes yeux exclut qu’elle soit proprement artistique. Pour moi, l’art commence quand cesse le narcissisme, quand il est dépassé par une vision qui va au-delà de l’individu. Pas plus qu’il ne recherche la sécurité, un artiste authentique ne se contente jamais de se faire plaisir. Il se dépasse au bénéfice de son art, et c’est ainsi non son ego mais son être qu’il augmente et enrichit.

EGO
Curieuse évolution que la nôtre : sous la pression du libéralisme, l’ego a fini par phagocyter l’être.
Voir ÉGALITÉ et ÊTRE

ÉLITISME
Ce n’est pas moi qui suis devenu élitiste, ce sont mes congénères qui sont tombés bien bas.

ÉPHÉMÈRE
Quand tout se vaut, rien ne vaut rien. Il m’est tout à fait impossible d’embrasser la mode de l’éphémère. Je peux la comprendre, mais elle ne m’intéresse pas, à l’exception du meilleur land art, dont l’éphémère est la condition même. Privilégier les matériaux de récupération, programmer la disparition d’une création, c’est un jeu qui peut être intéressant, mais qui trouve très vite ses limites, comme tout anticonformisme systématique. À quoi sert de prendre le contrepied d’un dogme rigide si c’est pour en créer un autre, tout aussi rigide mais encore moins solide ?
Je souhaite quant à moi, à partir de l’éphémère, cette donnée de vie, faire du durable. Certes, tout est condamné à passer, à disparaître tôt ou tard. Mais ne serait-ce que par respect pour l’autre et pour moi, pour notre présent fugitif, pour le passé et pour l’avenir, j’ai envie de donner à qui me fait le plaisir et l’honneur d’acquérir une œuvre quelque chose qui soit fait pour durer autant que possible.
Ne pas vouloir partager avec l’avenir en créant délibérément des artefacts passagers, ou des installations qu’on détruit aussitôt qu’elles ont servi, c’est à mes yeux non seulement une preuve d’égoïsme mais encore la marque d’une bêtise suicidaire. Ne pas accepter de s’insérer dans la chaîne qui porte du passé au futur le présent de l’homme, relève d’une coquetterie particulièrement ridicule, d’une fausse modestie consistant à faire semblant de ne pas vouloir passer à la postérité, comme pour se grandir d’avoir la force de ne pas prétendre durer. Mon œil !
Reste que ce peut être aussi le fruit sec d’un grand désespoir, d’un pessimisme achevé. Mais alors, pourquoi se donner la peine de donner à voir ce qu’on tente de créer ?
Voir CONTEMPORAIN, FUGACE

ÊTRE
On n’est pas peintre. On est sa peinture. Qui se dit peintre revendique ou s’accorde un statut. Qui dit : Je peins, énonce une activité. Être peintre, c’est appartenir à une corporation, peindre c’est donner corps à une vision.

EXCÈS
Le militant a raison de dire à celui qui ne s’engage pas : « S’il n’y avait que des gens comme toi, on n’irait pas loin ». Mais le passif n’aurait pas tort de lui répondre : « S’il n’y avait que des gens comme toi, on irait trop loin… »

FATALITÉ
Oui, les peuples peuvent se révolter contre leurs oligarchies et reprendre le pouvoir qui leur revient, voyez la Tunisie et l’Égypte…
Oui, les citoyens peuvent refuser de payer pour les banques coupables et les mettre en faillite sans sombrer dans le chaos, voyez l’Islande.
Il n’y a de fatalité que pour ces lâches et ces paresseux qui gobent goulûment les mensonges des hommes de pouvoir, dont l’intérêt est évidemment de nous faire croire qu’il n’y a pas d’alternative à leurs choix.

FOI
Je ne crois pas que je croie. Mais je refuse d’être volontairement indifférent devant ce qui me semble infini et qu’elle ait ou non un créateur, je suis au monde pour célébrer la beauté de la création.
Et pour combattre les forces de pollution et de destruction qui font tout pour la dénaturer.

FRANC-TIREUR
J’ai toujours été un franc-tireur. L’armée régulière, pas mon truc. Je n’ai jamais pu obéir qu’à moi-même. C’est dire à quel point je suis aliéné.

FRÉQUENTATION
À la fréquentation des imbéciles de mon époque, j’ai toujours préféré celle des génies du passé. Leur bienheureuse absence me permet de choisir ce qu’ils ont de meilleur, alors que je sais, de cuisante expérience, qu’en tout génie « reconnu » de son vivant sommeille un imbécile qu’un rien réveille.
C’est un peu triste, mais le génie est presque toujours plus fréquentable, et avec combien plus de profit, quand on n’a pas à s’encombrer de l’homme qui l’abrite.

FUGACE
Monet, dit la critique, voulait capturer l’éphémère et le fugace. Il avait raison, ce sont les seules choses qui durent.
Voir CONTEMPORAIN, ÉPHÉMÈRE

GAIN
L’appât du gain nous rend si aveugles que nous en venons à faire confiance pour la gestion de nos biens à ceux qui les convoitent le plus et sont les mieux placés pour nous en priver, les banquiers. En nous en remettant à eux, au moins sommes-nous sûrs de ne pas être déçus : quand ce ne sont pas des voleurs, ils sont incompétents. Ainsi finissent-ils généralement par nous ruiner, pour se dédommager des pertes qu’ils nous ont fait faire.

GÉNIE
Si nous mettions à améliorer la vie sur cette planète autant d’énergie et de génie que nous en gaspillons à créer des gadgets aussi inutiles que nuisibles, je n’aurais aucune inquiétude sur l’avenir du genre humain. Mais tant que le portable, le 4x4 et la Kalachnikov seront l’expression la plus aboutie de nos rêves de bonheur, et n’en déplaise aux autruches qui me répètent niaisement à tout bout de champ qu’y a pas d’souci, je continuerai à m’en faire…

HALLUCINATION
Moins les artistes contemporains ont à dire à travers leurs « créations », plus ils éprouvent le besoin d’en parler. C’est qu’ils sentent bien que leurs œuvres ne peuvent se justifier que par le discours mystificateur qui en gaze opportunément la vacuité. La plus grande partie de l’art de marché depuis un demi-siècle relève d’une hallucination collective savamment entretenue par d’adroits spéculateurs avec l’aide enthousiaste de tout ce que le monde de l’art compte de gogos plus ou moins intéressés.

HÉRITIERS
C’est lors de mon court passage au lycée Victor Duruy que j’ai pu vérifier ce que ma fréquentation forcée de ce milieu durant mon enfance et mon adolescence m’avait donné à penser, à savoir que les héritiers des « élites » oligarchiques sont presque toujours incapables d’apprendre quoi que ce soit, puisqu’ils savent tout d’avance. C’est du moins ce qu’on leur a donné à croire en les formatant à la perpétuation du système et de ses « valeurs » au lieu de les élever à la liberté personnelle.
En France et au Maroc, j’ai enseigné dans toutes les classes du secondaire et dans tous les milieux possibles, banlieues défavorisées comprises. Je n’ai jamais rencontré attitude plus bornée, stupidité plus complète, inculture plus effarante que chez les fils et filles à papa de Terminale de ce lycée où se retrouvaient à l’époque les dignes héritiers de tout le gratin politico-affairiste de la Ve République, droite et gauche confondues dans la même arrogante connerie. Gosse de riches, un petit con devient con au carré, fils de ministre, con au cube… Plus haute la position, plus énorme la présomption.
Les certitudes non motivées de ces héritiers, leur conformisme moutonnier, leur soumission servile aux modes et aux normes de leur caste et l’absence totale de curiosité qui en découle expliquent en grande partie selon moi le désastre moral et politique actuel.

HÉRITIERS
Deux sortes d’héritiers, parfois réunies dans le même homme : ceux qui sont nés avec une cuiller d’argent dans la bouche et à qui l’on met le pied à l’étrier sans qu’ils aient à lever le petit doigt, et ceux à qui leur héritage pèse et qui doivent ou croient devoir se construire contre leur héritage.
En ce qui me concerne, j’ai longtemps rejeté une partie de mon héritage tant je me trouvais écrasé sous le poids de réussites inaccessibles, avant de comprendre dans les faits qu’il m’était possible de me servir de cet acquis comme d’un tremplin, et que mes ancêtres, si j’acceptais de descendre d’eux, pouvaient au lieu de m’enfoncer me faire la courte échelle. Je ne les sens plus juchés sur mes épaules, depuis que je suis monté sur les leurs. On perd toujours à lutter contre un héritage, mieux vaut s’en faire un tremplin.

HUMOUR
Le plus consternant chez les artistes de marché, c’est leur totale absence d’humour, qui tient entre autres à leur revendication de l’humour. En un paradoxe qui n’est qu’apparent, leur prétention affichée à l’humour indique et entraîne une complète incapacité au recul et à la désinvolture sans lesquels il n’est pas d’humour. Ils auront au moins réussi ce prodige inédit : inventer une façon si sérieuse, si pédante et si solennelle de ne pas se prendre au sérieux qu’elle ferait passer les plus académiques des peintres pompiers pour de désopilants humoristes.

ILLUSION
La pire des illusions, c’est de vouloir les perdre.
Voir BOUDDHISME

IMPACTER
Voir ACTER

INVENTION
Cocteau l’avait bien vu et encore mieux dit, le propre des vrais grands écrivains, c’est de donner une forme nouvelle à des idées rebattues qu’ils nous font redécouvrir dans toute leur justesse originelle, tout comme les meilleurs artistes réinterprètent de très anciennes formes.

JALOUSIE
Ce qui est insupportable dans la jalousie, c’est le manque de confiance qu’elle trahit, manque par lequel le jaloux trahit l’amour qu’on avait pour lui. On lui pardonnerait de trop aimer, on ne lui pardonnera pas de croire qu’on ne l’aime pas assez.

LAPSUS
Si l’on était encore tenté de nier cette évidence que les lapsus peuvent être singulièrement révélateurs de notre vérité cachée, le parfait exemple qu’en a donné l’inimitable cruche qu’est Madame Alliot-Marie suffirait à lever tous les doutes : « Tout ce qui a été allégué, tous les soupçons que l’on a fait porter sur moi, et bien je peux les démontrer facilement » (sic).
On comprend pourquoi un des caciques de la majorité a pu dire : « Chaque fois qu’un taxi vide s’arrête devant Matignon, c’est Mam qui en descend ».

LÉGALITÉ
« En France, les statistiques ethniques sont-ils légals ? » entends-je baragouiner à France-Inter. Je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est qu’il devrait être interdit de faire pareille faute d’accord sur la radio publique. Je voudrais que l’exemple soit isolé ; c’est tout le contraire, on n’en finirait plus de relever les innombrables barbarismes qui polluent désormais le discours déjà nauséeux par ailleurs des communicants de tout poil. Allez, pour le plaisir un peu masochiste, encore une superbe faute d’accord glanée à la radio : « Le gouvernement avait jugé inopportun une augmentation des prix du gaz ».
Puisqu’il faut qu’ils nous mentent, que ce soit au moins en français !

LÉGION D’HONNEUR
Reportage particulièrement édifiant d’Envoyé spécial sur cette insupportable institution napoléonienne, chef d’œuvre de manipulation et d’hypocrisie, odieux instrument d’auto-asservissement par l’ambition dérisoire d’une quincaillerie puérile. Autosatisfaction et hypocrisie, ces deux mamelles du pouvoir, s’étalaient sans la moindre vergogne sous l’œil effaré du téléspectateur. Les tronches et les propos des membres, et jusqu’à leurs silences gênés affichaient en clair le vrai nom de cette décoration dès longtemps ringardisée que l’actuel pouvoir a achevé de déshonorer : Légion d’Horreur. Je n’aime pas de Gaulle, mais l’Ordre de la Libération a une tout autre allure. C’est qu’il a une tout autre histoire…

LIEUX COMMUNS
À lire les poètes actuels, je veux dire ceux qui sont lisibles, des autres je ne peux rien dire, ne les lisant pas, j’ai souvent l’impression d’avoir affaire à des enfonceurs de portes ouvertes. Il y a chez beaucoup d’entre eux un côté benêt assez difficilement supportable, une sorte d’entêtement borné dans la quête obstinée de l’évidence. Je n’ai rien contre les ravis de la crèche, encore faut-il que leur émerveillement particulier et leur naïveté personnelle touchent ne serait-ce que du bout de la plume à l’universel.
Cette poésie proprette qui ronronne façon coucouche panier papatte en rond, c’est de la poésie au ras bêêêêê…

MACHISME
Il me semble que le machisme consiste essentiellement à prendre assez de pouvoir sur l’autre pour parvenir à lui faire exécuter non seulement sa tâche, mais aussi la nôtre. C’est pourquoi on trouve aussi des machos chez ces dames…

MAI 1968
Sarkozy a tort de vouloir en liquider l’héritage, il en est le produit le plus achevé. Les anars de droite qui étaient au cœur de ce mouvement et n’ont guère tardé à se débarrasser de leur vernis gauchiste, les Cohen-Bendit, les Kessler, etc, ont été les fourriers du libéral-nazisme, avec leur idéologie mégalomaniaque de l’irresponsabilité et de l’omnipotence de l’individu.
D’entrée, ces « leaders » du mouvement se donnaient avec autrui des libertés qu’ils n’envisageaient pas une seconde de lui permettre. Rien de bien nouveau en l’occurrence : c’est une des caractéristiques permanentes des adolescents frondeurs de ne pas se gêner avec les autres tout en exigeant que les autres se gênent avec eux…
Cet anarchisme conservateur, un banquier, qui contrairement à l’immense majorité de ses confrères ne manquait ni de courage ni d’esprit, l’avait fait découvrir à l’époque à son fils rebelle de façon brutale mais efficace. Ce jeune homme mettait le feu à des voitures dans sa rue du 16ème arrondissement. Sans mot dire, son père est allé mettre le feu à la voiture de son fils.

MALTHUS
Je n’ai pas lu Malthus et ne connais rien de ses théories. Mais ce qui me semble clair, c’est que, l’humanité devenant si envahissante que la nature peut à bon droit la tenir pour nuisible, si nous ne limitons pas les naissances, l’espèce elle-même aura à se charger de réduire le nombre des humains en vie par tous les moyens adéquats. Maladies, famines et guerres feront ainsi le travail que ne nous permettent ni notre absence de lucidité ni notre manque de courage devant la réalité. Ce grand nettoyage de printemps a déjà commencé.

MANIPULATION
Prendre conscience d’un fonctionnement inconscient, c’est parfois courir le risque d’en fausser le fonctionnement…
L’inconscient n’est pas seulement le siège de nos « névroses », il héberge les systèmes automatiques qui organisent et régulent la vie en nous, et dont il est essentiel qu’ils restent inconscients, non seulement parce qu’ils sont trop complexes pour être gérés par notre conscience, mais parce que le fait d’en prendre conscience suffirait à les faire dysfonctionner. Analyser puis systématiser un comportement, comme le fait la programmation neuro-linguistique, est à la fois pervers et dangereux, car cela revient à lui ôter la spontanéité qui lui avait donné vie, et finit par le rendre impossible à force justement de le programmer.
Pas de spontanéité sans inconscient, pas de spontanéité sans inconscience. Les plus inconscients d’entre nous sont ceux qui tripotent l’inconscient pour le rendre conscient.
De la même manière, il est beaucoup de choses que nous percevons sans être forcément à même de les expliquer. Mais je ne suis pas sûr que chercher systématiquement à les expliquer ne risque pas de perturber la perception que nous en avions.

MÉCHANCETÉ
Même les plus réellement gentils d’entre nous ne se privent jamais totalement du plaisir, insurpassable parce que pervers, de la méchanceté gratuite, de la méchanceté pour la méchanceté. Au besoin, leur inconscient se charge de la faute, et parle à leur place.

MODE
Le problème des italiens d’aujourd’hui, qui est aussi une de leurs chances et une des clefs de leurs succès, c’est leur goût immodéré pour la mode. Confondre beauté et clinquant, c’est la marque des âmes vulgaires. À la Renaissance, ils aimaient la nouveauté, puis ils se sont mis à idolâtrer la mode ; c’est ce qu’on appelle la décadence. Il y a loin de Léonard de Vinci à Benetton.

MOMIES
L’art académique, ce n’est jamais que de la mode congelée. Figée. Une mode qui se voudrait pérenne et qui n’est que momifiée…

MONSTRE DOUX
Notre époque d’extrêmes qui se rejoignent a très logiquement un faible pour les oxymores, qui révèlent ses apparents paradoxes. Le titre et le contenu d’un livre récent, « Le Monstre doux », me paraissent décrire au mieux ce phénomène politico-économique que j’ai nommé il y a déjà longtemps « libéral-nazisme ». L’inhumanité s’avance désormais masquée, mais les mêmes pulsions incontrôlées et les mêmes « valeurs » perverses animent les fous de pouvoir.
Au bout du compte, l’actuelle oligarchie mondialisée en est encore à l’idéologie du surhomme à qui sa nature supérieure confère toute liberté d’opprimer les êtres inférieurs. Hitler, plus qu’aucun autre dictateur, s’arrogeait ainsi tous les droits et ne se connaissait aucun devoir. Il est hélas facile de voir qu’il a aujourd’hui de nombreux fils (et filles) spirituels, qui tentent de parvenir aux mêmes buts par des chemins moins directs. On ne nous assomme plus, on nous endort. Mais la même hypnose mortifère est à l’œuvre, plus enveloppante et plus efficace.
En février 1977, Gilles Deleuze annonçait déjà ce que je tentais en vain de signaler au second tour de l’élection présidentielle de 2002 à un électorat de gauche particulièrement obtus : « Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […]. Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. »
Chirac et Sarkozy sont autrement dangereux que Marine et Jean-Marie – ne serait-ce que parce que la bienveillant complicité des « braves gens » leur est acquise, à ces démocrates exemplaires !

MORT-NÉE
D’une dame, pensant à une connaissance qui avait vécu une mort longue et douloureuse : « Oh, moi, je voudrais me réveiller morte ! »

MUSIQUE
Impression qu’avant Beethoven, la musique n’est que musique. Après lui, elle est devenue universelle. Elle ne concernait guère que les musiciens et les courtisans, Beethoven en y injectant l’être humain tout entier la donne à l’humanité.
Ce qui par parenthèse expliquerait pourquoi tant de musiciens ne l’aiment pas.

MYSTIFICATION
L’artiste contemporain prétend faire art par son existence même. Façon commode de se dispenser de la première condition d’un travail artistique digne de ce nom : la création d’une œuvre. La seule œuvre, et pitoyable, des artistes de marché, c’est leur publicité, c’est l’image qu’ils réussissent à créer d’eux-mêmes. Le seul « art » où ils sont passés maîtres, c’est le marketing.

NORMALITÉ
La normalité des autres nous paraît toujours plus ou moins anormale, parce que nos anormalités nous paraissent naturelles et constituent donc à nos yeux la seule norme recevable.

NOTES
L’école française serait malade à cause des notes. Curieuse manie que cette propension systématique à casser le thermomètre quand on a la fièvre.

NUCLÉAIRE
Ce qui fausse le débat en matière de nucléaire, c’est que pour le civil comme pour le militaire, les enjeux de pouvoir y sont fondamentaux. Partout, et en France plus encore qu’ailleurs, le nucléaire civil est l’un des instruments du pouvoir de l’oligarchie.

NULLITÉ
En tant que dessinateur, Plantu n’a rigoureusement aucun talent. En tant qu’humoriste, c’est pire : il n’a aucun humour. Comme c’est souvent le cas, son succès vient sans doute de sa consensuelle nullité. Voyez ce pauvre Faizant, qui en flattant de la même manière la paresse intellectuelle a pu radoter impunément du crayon pendant des décennies.

OPINIONS POLITIQUES
Le problème avec nos opinions politiques, ce n’est pas tant leur manque de cohérence, car nous parvenons presque toujours à leur donner, au moins en apparence, une cohérence satisfaisante, c’est le fait que pour atteindre cette cohérence nous sommes contraints de déformer ou d’occulter des pans entiers de la réalité.
Ainsi achetons-nous la cohérence au prix de la vérité, marché de dupes s’il en fut…

OPTIMISME, PESSISMISME
Les deux faces d’une même fausse monnaie. Même erreur rationaliste, même tentative de refuser la réalité, même inévitable déception à l’arrivée. Il importe peu que ton verre soit à moitié plein ou à moitié vide, ce qui compte, c’est que tu boives ce qu’il y a dedans.

OXYMORE
Notat, puis Chérèque ont réussi un exploit particulièrement improbable et répugnant : faire de la CFDT l’archétype du syndicat jaune.

« PAROLE, PAROLE »
Tous ces poètes qui se rêvent Communards et se réveillent Versaillais…
Je n’arrive même pas à les haïr, à peine à les mépriser. Si je ne connaissais pas de si près les riches, les pauvres auraient vite fait de me fatiguer.

PARTI (prendre)
Ne pas s’engager, c’est militer en faveur du désordre établi.

PENSÉES (profondes)
« J’crois qu’on a tous une âme de paysan, quelque part… » s’émeut une jeune bobo parisienne sortant d’une pièce à succès qui confronte une bibliothécaire et un agriculteur en une sorte de remake boulevardier de « L’amant de Lady Chatterley ».
Il y a des fois où j’aimerais que le ridicule tue.

PERDU (Tout n’est pas)
Sur la pointe des pieds, une fille vide ses ordures au tri. Entre ses fesses, on voit le ruban plus ou moins fleuri de son string. On a beau dire, ça rassure.

PÈRE LACHAISE
Ça, c’est un cimetière ! Une vraie ville, bourrée de monuments grandioses, claffie de détours et de recoins, vallonnée, boisée, d’un calme marmoréen, délicieusement romantique et jouissant d’un point de vue imprenable sur la capitale, dont l’agitation lointaine, filtrée par les chants pieusement mélodieux des oiseaux, paraît bien dérisoire. À ces prestations déjà alléchantes, il faut ajouter l’atout majeur que constitue le voisinage : des locataires d’une exemplaire discrétion, ni tapage nocturne, ni remue-ménage diurne, à peine quelques cortèges recueillis, de bucoliques jardiniers, et partout cette délicieuse odeur de terre remuée…
Socialement parlant, pas de mélange inconvenant, rien que du gratin, du beau linge garanti grand suaire, et pas seulement noblesse ou grande bourgeoisie, mais savants, artistes, écrivains – et aussi, no place is perfect, une cohorte serrée de mirlitaires, dont une impressionnante quantité de maréchaux dévotement morts dans leur lit. Notables et célébrités se côtoient à la bonne franquette, sans souci excessif de l’étiquette, on sent qu’il se retrouvent ici sur un pied d’égalité. Pas d’étiquette, mais des inscriptions rappelant à qui on a affaire : il est un peu tard pour chercher à être le meilleur, mais il est toujours temps de proclamer son identité, d’étaler sa tranche de vie – sa tronche de mort au moyen de force bustes et statues en pied, voire équestres. Naturellement, de nombreuses grilles délimitent le domaine privé de chaque dépouille : chacun chez soi, les morts seront bien gardés…
Par endroits, il règne un air d’abandon qui ajoute au charme de l’endroit une langueur mélancolique du meilleur effet.
Dominant ce havre de paix, cet îlot désert battu par les flots métropolitains, le cénotaphe de Félix de Beaujour (1765-1836) se dresse comme un sémaphore, une sorte de château d’os. Cet énorme pain de sucre surplombe orgueilleusement tout le cimetière, dans un effort prométhéen pour rapprocher du ciel son heureux propriétaire. Hélas, sic transit, quelle leçon pour les sépulcres blanchis que nous sommes, quand on s’approche de cet index érigé montrant la bonne direction, on s’aperçoit que la tombe est abandonnée aux pigeons, et que le petit autel qu’on devine dans l’obscurité est à demi enseveli par un tas de guano dont le gris et le noir mélangés recréent à s’y méprendre le teint gris d’un cancéreux moribond. La grille qui ferme l’entrée est condamnée par une barre transversale, et on dirait qu’il y a des siècles que seuls les pigeons viennent y roucouler la messe et y déposer leurs ex-votos.
Heureux Félix, comme le proclament son nom et son prénom : à en juger par la qualité de la maçonnerie de son mausolée, il a encore de beaux jours devant lui, et les pigeons aussi. On s’éloigne, on se retourne ; coiffant la colline, le tombeau révèle sa vraie nature et lance son ultime message d’espoir : c’est un gigantesque préservatif – on l’imagine contenant de quoi féconder toutes les défuntes sur lesquelles s’étend son ombre phallocratique…
Trois fois félix, de Beaujour : tel Saint Éloi, il bande encore !
Il y en a beaucoup de plus célèbres au Père-Lachaise, mais pas de plus vivants.
En sortant du cimetière par les escaliers de la guérite, le vacarme et les cris d’une école communale toute proche, en pleine récré. Le genre de contraste foudroyant qui me fait écarquiller les yeux et gratter mon crâne déplumé devant l’humour noir dont sait si bien faire preuve l’espèce humaine.

PERSÉVÉRANCE (à ne pas confondre avec ACHARNEMENT)
Plus je vieillis, plus je me demande pourquoi les hommes âgés devraient renoncer à être hantés par l’idéal féminin, à trouver les femmes belles et désirables, à se retourner sur elles et le cas échéant à tenter leur chance, s’ils ont gardé assez de confiance en eux pour le faire…
J’ai aimé les femmes bien avant d’être en mesure d’en jouir, et je compte bien continuer à les aimer quand je n’en serai plus matériellement capable.
Comme je vieillis vraiment, j’éprouve le besoin de signaler que ce n’est pas encore tout à fait le cas.
Voir BOUDDHISME

PEUR
Quant aux révolutions pacifiques, je ne suis pas assez stupide et jobard pour y croire. Qu’en conclure ? La peur est le vrai ressort de toute action humaine… j’en ai peur !
Tant qu’elle régnera en chacun de nous, nous continuerons à nous autodétruire.
Mais comment faire pour n’avoir plus peur de la peur ?
Le peuple tunisien me fera-t-il ravaler mon pessimisme ? Je l’espère, il l’aura en tout cas ébranlé, et rien ne saurait me faire davantage plaisir.

PHARISIENS
« Les pharisiens croient que tout ce qu’ils font est nécessairement bien, puisqu’ils incarnent le Bien et que ce qui est issu du Bien est nécessairement bien.
Une fois qu’il a réussi à s’en convaincre, le pharisien est pareil à un homme qui se serait crevé les yeux. Toutes sortes de démons peuvent alors l’envahir, le démon de l’envie, le démon de l’avidité, le démon de la colère, le démon de l’orgueil… » Le bibliothécaire, Larry Beinhart, Folio policier n° 466.
Quand c’est un pouvoir mafieux qui fait les lois, il est bien évident qu’aucune saloperie ne sera jamais illégale.

PITRE
« Le cheval du président ne saurait faire le pitre » s’amuse une chroniqueuse au micro de France-Inter. Qui ne croit pas si bien dire : ça ferait double emploi, c’est son cavalier qui s’en charge.

PITROYABLE
M’a donné envie de forger ce néologisme le terrible manque d’humour de la plupart de ceux des artistes contemporains qui s’efforcent d’en faire preuve. Galeries, musées et autres FRAC regorgent aujourd’hui de « travaux » distanciés tentant de cacher leur vacuité sous des approches pseudo humoristiques d’une désolante platitude. En art plus encore qu’ailleurs, il ne suffit pas de faire le pitre pour être drôle.

PLATITUDE
Malgré mes airs de tranche-montagne, je n’aime pas juger à la légère. Je suis donc allé voir de plus près ce qu’était Rothko, j’ai regardé sa peinture et lu ses livres.
Ce qui frappe dans le livre de Rothko, « La réalité de l’artiste », c’est la platitude de l’expression, son prosaïsme, en parfait accord avec le côté matérialiste mécaniste de sa réflexion. Abstraite, sèche comme un coup de trique, dépourvue de poésie comme d’humour, elle sacrifie la sensibilité à l’idéologie. Écriture stalinienne, aussi impersonnelle et dictatoriale que sa peinture, et finalement aussi plate. Écriture de recherche du pouvoir, écriture de conquête d’un statut bien plus que de création artistique. Un côté Lénine de la peinture.
C’est d’autant plus regrettable que l’effort d’analyse de l’auteur outre qu’il met en jeu une profonde culture artistique, ouvre parfois sur des aperçus réellement intéressants. Mais dans son besoin d’être reconnu pour un penseur de haute volée en présentant une synthèse magistralement audacieuse de l’art, ou plutôt du « grand art », Rothko s’enlise dans une abstraction qui rend ses théories aussi pénibles à lire que peu convaincantes et condamne aussi bien son écriture que sa peinture à une désincarnation qui peut séduire les amateurs de théorie, mais qui s’avère avant tout mutilante comme toute démonstration in vitro et ex cathedra.
Ce qui en fait à mes yeux le parangon de ce que j’appelle les intellectuels de pouvoir côté sérieux (côté escrocs, la France a depuis cinquante ans donné au monde de nombreux génies de l’esbroufe, au premier rang desquels trône évidemment l’ineffable baudruche lacanesque).
Jamais le mot pensum n’a été plus congruent que pour cet écrit effroyablement indigeste, tout rempli de pétitions de principe présentées comme des théorèmes mais nullement démontrées. On n’en citera qu’un exemple, page 228 : « Or la fonction de l’art comme de toutes les unités ultimes est de réduire toutes les notions de réalité à l’élément humain ».
Face à une ânerie aussi solennelle, je ne peux que penser à Simon Leys écrivant : « Devant les écrits « chinois » de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : “Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.“ »
Voir ROTHKO

POÉSIE
La poésie, finalement, c’est peut-être aussi des histoires toutes simples. Des habitudes qu’on habite assez pour qu’elles ne nous envahissent pas en devenant routines, et que leur répétition nous surprenne encore, ne serait-ce que parce qu’elles continuent à se répéter.
Un vieux pull tout troué, tout reprisé qu’on n’arrive pas à jeter, et qu’on passe, les soirs où il fait trop froid pour lire au lit sans lui.

POÉSIE
En matière de poésie, j’ai toujours trouvé la peinture et la musique bien supérieures à l’écriture. Par paresse ? Elle sont tellement plus directes…

POMPIDOU
Le plus dangereux de nos présidents, avant Sarkozy. Cet homme des banques, sous ses dehors bonhommes, aura été l’un des pires promoteurs de la mise en place de la financiarisation mondialisée, comme le prouve son incroyable discours de 1967, qui annonçait avec le plus parfait cynisme les saloperies mondialisées à venir.
Très bon politique, contrairement à un Giscard bien trop occupé de son ego pour être réellement intelligent, et dont l’apparente agilité intellectuelle cachait mal un caractère essentiellement superficiel. Giscard avait le brillant fragile que confère un vernis bien appliqué, mais aucune profondeur : du plaqué or. Sa vanité l’a souvent rendu ridicule. Pompidou n’avait que faire des ors du pouvoir, son affaire c’était l’or, ou plutôt l’argent dont cet auvergnat retors savait bien qu’il est la clef du pouvoir.

PONCE-PILATE
« Le chercheur ne doit pas s’encombrer d’éthique, son rôle est de chercher, à la société de dire le bien et le mal ». Cette façon de s’exonérer par avance de toute responsabilité et a fortiori de toute culpabilité me paraît intellectuellement intenable et moralement inadmissible. Je connais pourtant des chercheurs qui la défendent bec et ongles, retranchés dans une fanatique mauvaise foi, et jusqu’à un certain point je peux les comprendre. Reste que poussée jusqu’à sa plus ultime logique, cette position acrobatique impliquerait que soit reconsidéré le cas du Dr Mengele : à l’aune de cette commode définition, c’était un chercheur exemplaire.
Personne ne me fera jamais croire qu’un scientifique digne de ce nom puisse se contenter de chercher sans se demander en quoi ce qu’il trouve peut être utile ou néfaste, bénéfique ou dangereux.

PORTABLE
Cette invention diabolique, le portable, aura été le plus efficace agent de notre déracinement, le plus actif et pernicieux instrument de notre mobilisation – à tous les sens de ce mot détestable. Comme son autre nom ne l’annonçait que trop, le mobile a permis de nous couper de nos racines, il a aidé à nous rendre souples et disponibles, déplaçables à volonté, joignables en tout temps et en tout lieu, parfait exemple de ce qu’une excessive liberté conduit à la pire des servitudes.
En nous « reliant » à nos congénères de façon aussi permanente que fallacieuse, il aura largement contribué à nous expulser de nous-mêmes, car la dépendance à autrui est l’ennemi mortel de toute vie intérieure.

POURRIS (presque tous)
Rien de démagogique ni de populiste dans cette constatation qu’une grande partie des élus de notre république, à l’image de leurs électeurs, sont peu ou prou corrompus. Il suffit de lire les lois promulguées depuis une dizaine d’années pour se convaincre qu’au plus haut niveau, non seulement les politiques, qui font les lois, mais les hauts fonctionnaires, chargés de les appliquer, ont perdu tout sens de l’intérêt général et donnent plus ou moins consciemment dans un carriérisme et un népotisme effrénés, quand ce n’est pas dans des comportements proprement mafieux.

POUVOIR (hommes de)
Comme le prouve une fois de plus l’histoire contemporaine, et c’est sans doute la fois de trop, la seule compétence des vrais hommes de pouvoir, c’est leur capacité à accéder au pouvoir et à s’y maintenir. Et ce n’est pas vrai qu’en politique !
Or il ne suffit pas d’être au pouvoir pour gouverner. Leur seul objectif étant le pouvoir, les hommes de pouvoir n’ont pas de temps à perdre à se rendre compétents en quelque autre domaine que ce soit. La recherche du pouvoir est un emploi à plein temps qui exclut que ceux qui s’y livrent puissent apprendre à l’exercer. En un paradoxe finalement très logique, chercher le pouvoir est le meilleur moyen d’être incapable de bien l’exercer.
Dans sa quête personnelle forcenée, l’homme de pouvoir n’envisage réellement que son intérêt particulier, qu’il fera toujours davantage passer avant l’intérêt général.
C’est pourquoi il est plus que jamais urgent, compte tenu des capacités de nuisance actuelles de l’humanité, d’ôter définitivement le pouvoir aux hommes de pouvoir.

PRÉFETS
L’un d’eux, particulièrement stupide, a jugé bon de parler de gauchistes minables. C’était là propos bien dignes d’un post gaulliste minable. Les gaullistes authentiques, à savoir ceux qui ont suivi le général à Londres ou dans la résistance, ne sauraient être confondus avec des planqués qui se prennent pour des héros parce qu’ils crachent sur de vrais résistants.

PRÉSENT
Marre des gens qui veulent réduire le présent au présent. Réduire le présent à un instant mort-né, c’est littéralement se couper de la vie, et se résigner à l’impuissance. Nous existons si nous sommes à chaque instant tout notre passé présent. Vivre au présent, c’est lui donner pleinement vie en faisant vivre le passé pour engendrer le futur. La mémoire est l’instrument du choix : je ne peux savoir ce que je veux qu’après examen du passé que je porte en moi, et qui n’est jamais seulement le mien mais aussi le nôtre.

PRESSE ÉCRITE
La presse écrite souffre de nombreux maux. L’un d’eux est l’analphabétisme. Pas seulement celui des lecteurs, qui ne savent plus lire, celui aussi des journalistes, qui ne savent plus écrire. Qui peut lire un Poivre d’Arvor, sinon un analphabète ? Cet « auteur » l’a d’ailleurs si bien compris qu’il n’écrit que par nègre interposé.

PUISSANCE
En voulant limiter la vitesse, notre époque en est venue à privilégier la puissance. La vitesse au moins augmentait les réflexes, favorisait l’adresse, exigeait un vrai savoir-faire. En matière d’automobiles comme en tennis, le ralentissement de la vitesse a déclenché une très nocive course à la puissance. Recherchée pour elle-même et non plus pour la vitesse qu’elle autorise, la puissance débouche sur de dangereux excès. Ce changement d’objectif aboutit à favoriser les bûcherons géants au détriment des artistes, et les 4 x 4 aux dépens des voitures légères.
D’où les mastodontes aux pieds d’argile qui ont envahi les rues et les courts de tennis.

QUINCAILLERIE
Au regard de leur philosophie plutôt ascétique, la quincaillerie spirituelle des bouddhistes a de quoi faire hurler de rire.
Voir BOUDDHISME

RARETÉ
Rares sont les femmes qui mériteraient qu’on leur sacrifie les autres. De nous autres hommes, les femmes peuvent évidemment en dire tout autant.

REGARDER
Regarder, regarder vraiment est une opération presque douloureuse. Ce pourquoi nous la pratiquons si peu, me disais-je, regardant une charmante jeune femme prendre tout son temps pour regarder mes tentatives de création. Plus heureux encore que flatté, je lui ai dit, comme elle semblait avoir fini, et peut-être pour la retenir : « Vous regardez bien, merci. »
Elle a répondu quelque chose comme : « C’est si rare ? », et nous avons parlé peinture quelques instants, jusqu’à ce qu’arrive son mari, qui a eu l’air de trouver que je la regardais trop. Il n’avait pas tort.
Regarder pour de vrai, comme un enfant, c’est contempler. Sortir un instant de soi, entrer en communion. C’est un effort, et c’est vite douloureux, parce que la jouissance du monde n’est jamais que temporaire et que nous savons au fond de nous que de l’infini il nous faut toujours redescendre tôt ou tard au fini.
Prendre la peine de regarder, c’est découvrir la perfection pour mieux la perdre et chercher davantage à la retrouver.

RÉSULTATS
Dans ma vie, ce ne sont pas les résultats qui comptent. Comme beaucoup d’héritiers, j’ai cinq cents ans de résultats derrière moi, j’en connais la valeur et le néant. Je ne recherche pas les résultats, mais le travail.

RETOUR DE BÂTON
Sarkozy pris à son propre piège, et puni par où il a pêché : il est arrivé au pouvoir par cette manipulation qu’est la communication ; il croyait la contrôler, et voilà qu’elle se retourne contre lui, d’où sa rage impuissante contre les media. Ils amplifiaient sa propagande minable mais efficace, ils amplifient plus encore son incompétence, sa vulgarité et son manque de maîtrise de soi. Pour un peu, j’aurais pitié de ce pauvre type, affublé d’un costume qui flotte sur ses maigres épaules, et qui se prend sans cesse les pieds dans le tapis rouge qu’il a tant voulu qu’on déroule sous ses talonnettes.

RÉVOLTE
Penser qu’être révolté suffit pour créer, c’est croire au Père Noël. La révolte n’est une fin que pour les imbéciles, la révolte n’a de sens que si elle est un commencement.

RÉVOLUTION
Il m’arrive, quand je suis couché, de perdre l’équilibre. Tout à coup, me voilà tourbillonnant sur moi-même comme une toupie, emporté dans une course folle, celle-là même que fait la terre et dont mon corps semble prendre soudain conscience, cette rotation autour de son axe, et cette fuite éperdue dans l’espace qui nous entoure si totalement que nous ne pouvons que l’oublier – pour vivre. Et c’est alors comme si la vraie vie un instant m’avait saisi, avant de me rejeter, demi noyé, frissonnant, sur la plage du quotidien.
Je ressens devant le monde actuel cette étrange impression d’irréelle légèreté que donnent les débuts du vertige, avant que tout se mette à tourner en une chute anticipée qui semble celle d’une feuille morte.

RINGARDISE
Le plus sûr moyen de devenir ringard, c’est de vouloir rester dans le coup.

ROTHKO
Impression persistante que Rothko prend sans cesse la pose, sans même s’en rendre compte. Dans ses écrits, ce qui frappe d’entrée, et dès ce titre significatif : « La réalité de l’artiste », c’est qu’il s’intéresse plus au statut de l’artiste qu’à l’art, et à hiérarchiser les arts en mettant sur un piédestal le grand artiste isolé dominant la piétaille des artistes qui vivent de leur art. En cela il est de ces artistes modernes moins dévoués à leur art qu’à la statue qu’ils veulent sculpter d’eux-mêmes.
Voir PLATITUDE

SAUVETAGE
Le sauvetage répété des banques n’est pas seulement un crime contre l’humanité, c’est une erreur économique capitale, qui met sous une lumière crue la contradiction proprement monstrueuse par laquelle le capitalisme parvient à survivre en se reniant. Il est effarant que puisse passer pour naturel et légitime le fait de faire payer les erreurs et les horreurs des financiers par les populations qu’ils exploitent.

SCIENTIFIQUES
Pour beaucoup de scientifiques, est scientifique tout ce qui conforte leurs préjugés. Est irrationnel et obscurantiste tout ce qui heurte leurs idées reçues.

SÉCU
Peu après la création de la Sécurité Sociale, en prenant sa température, un vieux monsieur avait cassé depuis bien deux ans son thermomètre, dont de petits bouts lui ressortaient par les mains. Le médecin lui fait une ordonnance pour du mercurochrome, et le petit vieux, penché sur l’ordonnance, demande timidement : « Vous pourriez pas rajouter des pastilles Valda ? »
Partout et toujours, nous ne pouvons nous empêcher de désirer qu’une cerise couronne le gâteau…

SÉCURITÉ
Notre très compréhensible et nullement innocent goût pour la sécurité est la cause principale de notre servitude. Notre refus de nous mettre en danger nous précipite dans la plus périlleuse des lâchetés.

SIMPLISME
Aux yeux des timorés, on passe pour simpliste dès qu’on s’efforce de dire les choses telles qu’elles sont. C’est qu’il n’est rien de plus rassurant que de se réfugier dans la complexité pour éviter d’avoir à trancher les nœuds gordiens que nous présente avec une lassante régularité notre vie réelle…
Ce qui rend la vie si compliquée, c’est justement qu’elle est essentiellement simple et doit être prise en bloc si l’on tient à la vivre plutôt qu’à la regarder passer.

SOUFFRANCE
Je suis né à une époque où la souffrance faisait partie de la vie, même la plus quotidienne, et où l’on n’en faisait pas – parfois à tort – toute une affaire. On savait souffrir, parce qu’on avait très tôt l’expérience de la souffrance et qu’on s’en débrouillait. On n’en jouissait que mieux des plaisirs de la vie. Le risque était assumé non par un stoïcisme consciemment choisi, mais parce qu’on n’avait pas les moyens de l’éviter. Moyennant quoi, nous étions par nécessité beaucoup plus courageux que nous ne le sommes aujourd’hui.
Nous nous sentions parfois coupables, rarement victimes. Nous ne passions pas notre vie à courir d’anti-dépresseurs en cellules de soutien psychologique.
J’avoue trouver parfaitement ridicule et souvent odieuse la sensiblerie bien-pensante de notre civilisation décadente.
Nous nous croyons gentils, nous ne sommes que lâches.
La vraie gentillesse ignore notre perverse sensiblerie narcissique, car elle est faite de sensibilité à l’autre.
Et puis, que ça nous plaise ou non, refuser la souffrance, c’est refuser la vie. Le refus de souffrir est aussi un refus d’être responsable.
Impuissants à souffrir, nous ne sommes plus capables d’aimer.
Voir DÉCULPABILISER

STATUT
J’évite autant que possible de dire : « Je suis écrivain, je suis peintre… »
Je dis : « J’écris, je peins ». Ce qui compte, c’est l’acte, pas le statut, encore moins la statue.

STRABISME
J’en veux à Sartre non de ce qu’il louchait, mais du strabisme intellectuel si pernicieux dont il était affligé et dont la contagion épidémique a pollué toute une génération d’intellectuels malhonnêtes, beaucoup moins soucieux de chercher la vérité que d’imposer la leur.
Quand la vérité gênait Sartre, il la tordait en tous sens pour lui faire rejoindre sa vérité. Ce genre de manipulation peut abuser momentanément, mais finit par apparaître clairement à la postérité.

STRATÉGIE
Le vrai moyen de rendre efficace une stratégie logique est de la faire paraître illogique à l’adversaire. Il ne suffit pas qu’une stratégie soit bien pensée, encore faut-il qu’elle surprenne. Sa logique doit donc être dissimulée sous un apparent illogisme. Voyez Hitler et Staline.

SUCCÈS
Avoir du succès, c’est au fond réussir à se faire connaître d’un plus grand nombre de cons. Plus la quantité de lecteurs augmente, plus les cons y deviennent majoritaires, puisque moins ils ont eu à faire preuve de goût pour vous découvrir. Le comble du succès, c’est quand les imbéciles se croient obligés de vous lire.
Bon pour le portefeuille, mauvais pour l’estime de soi.

SYMBOLE
J’en viens à me dire que la maladie d’Alzheimer, avec cette perte de mémoire qui mène à l’inconscience, est véritablement symbolique de notre époque. Douloureuse métaphore de ce que nos sociétés ont créé, un monde sans mémoire ni projet, sans passé ni futur, réduit à un présent qui s’autodévore en permanence. Une société qui vit tellement dans l’instant présent qu’elle en devient incapable de vivre sa présence au monde.
Alzheimer, c’est l’égoïsme individuel poussé jusqu’à la folie, le moi réduit à lui-même et par conséquent irrémédiablement disparu, anéanti. Je ne serais pas étonné qu’on s’aperçoive un jour que le développement exponentiel de cette maladie n’est pas lié à notre vieillissement plus tardif, mais au désastre écologique entraîné par notre inconscience environnementale. Elle serait en quelque sorte le retour de bâton de notre action délétère sur notre biotope.

TERRORISME
Guaino, « débattant » avec un nommé Offenstadt sur France-Inter, a donné, à sa fatigante habitude, un parfait exemple d’usage terroriste de la parole. Sa façon absolument caricaturale d’accuser à tout bout de champ son interlocuteur de faire de la caricature tout en l’interrompant constamment donne la mesure de l’incroyable faiblesse intellectuelle du plus radicalement demeuré des conseillers de l’actuel président.

TYPOGRAPHIE
Nous sous-estimons la plupart du temps l’importance et la signification des caractères d’imprimerie, qui sont pourtant des condensés de culture et contribuent à former tant notre œil que notre esprit. Créer un caractère n’est pas une mince affaire, et rien n’est plus révélateur d’une vision du monde.
Je suis frappé de voir à quel point vieillissent vite de nombreuses créations typographiques modernes, comme les Geneva ou les Arial, pour ne pas parler de l’affreux Courier, comparés aux grands classiques. Commodes et lisibles, efficaces pour l’affichage et la publicité grâce à une géométrie qui à force de se vouloir simple tombe dans le simplisme, les polices « carrées » du vingtième siècle manquent de charme et d’élégance, sont plates et machinales, et à de rares exceptions près (les caractères de Raymond Duncan) n’atteignent pas l’harmonie. Elles n’offrent aucun rendez-vous avec le plaisir charnel de la lecture, qui est l’une des raisons d’être, et non la moins importante, de l’art typographique.
Et quand en réaction contre la sécheresse de ces créations utilitaires ou dogmatiques on a cherché, à l’aide des facilités offertes par l’informatique, la fantaisie ou la virtuosité, on est tombé dans l’affectation et le mauvais goût. Ainsi la brillante carrière du trop mignon, trop « joli » et trop léché Chancellery de Zapf traduit-elle notre capacité à être ébloui par ce qui en fait trop, et à choisir sans hésiter ce qui brille, même si ce n’est que du plaqué.
Paradoxalement, le même Zapf a pleinement réussi son Optima, formidable synthèse de ce qui s’est fait de mieux de la Renaissance à l’époque romantique. Un caractère harmonieux et original à la fois, sobre sans excès et beau sans ostentation.
La publication assistée par ordinateur, en offrant une liberté inédite à notre créativité, a depuis permis une progression géométrique du meilleur et du pire, avec une fâcheuse mais nullement nouvelle tendance à utiliser le meilleur au service du pire…
Et l’on a vu fleurir toutes sortes de caractères abracadabrants et de mises en page délirantes. Fonds colorés, images et caractères superposés, artifices alambiqués n’en finissent plus de décliner la prétentieuse « créativité » d’analphabètes plus occupés de vendre au monde la vacuité de leurs trouvailles égotiques que de proposer aux lecteurs des textes tout simplement lisibles.
Ainsi s’étale un peu partout l’ingénieuse incompétence des tripoteurs en tout genre ; mais de ce cloaque immonde émergent aussi de vraies créations, dont la puissance et l’originalité perdureront après que la vague des inévitables scories sera retombée.
La même remarque vaut pour la bande dessinée contemporaine, dont la vogue a produit la même proportion de daubes infâmes et de superbes réussites.
La floraison échevelée et presque démoniaque des productions contemporaines montre plus que jamais que les tentatives liées à une excessive liberté sont condamnées à un rapide avortement, pour laisser la place à des créations moins sophistiquées mais plus fortes, tout comme un bébé qui commence par ramper sur un coude et un genou abandonne cette démarche initiale pour se déplacer à quatre pattes et finir par marcher.
Rien n’est pire qu’une liberté qui se voudrait improvisation et n’est que bidouillage, faute d’une assimilation des principes fondamentaux.
Ce qui nous ramène au problème de beaucoup de créatifs actuels, qui illustrent, inversé, le proverbe : « Qui peut le plus peut le moins ». Ayant choisi le moins, ils ne pourront jamais parvenir au plus. L’absence de formation ne mène qu’au chaos. C’est seulement quand on a été suffisamment formé qu’on peut se révolter contre l’existant et tenter de créer une nouvelle harmonie, un ordre moderne intégrant l’ancien pour mieux le dépasser, ou plutôt trouver sa voie.

VALLS (Manuel)
J’écoute ce matin ce « jeune » ambitieux. Un loup ? Tout au plus un coquelet tentant pour se rassurer de faire un marteau-piqueur de son petit bec de poids plume tout juste bon à rayer les parquets.
Il est à espérer que les électeurs enverront au plus tôt valser ce démagogue à la petite semaine.

VIEILLESSE
On a beau faire, s’y préparer de son mieux, la vieillesse, la vraie, celle du corps, est toujours une mauvaise surprise. C’est quand même la première fois qu’on va mourir. N’en déplaise aux tenants de la métempsycose, nos autres morts, nous ne nous en souvenons pas plus que de nos hypothétiques autres vies.

vendredi 1er avril 2011

BERNADETTE


JPEG - 951.5 ko

Bernadette c’est tout ensemble
c’est la joie et la peine
un cou fragile porté bien droit
des épaules délicates
que rien ne fait baisser longtemps
Bernadette c’est un rire de collier de perles lâchées
qui rebondissent de marche en marche
et n’en finissent plus de rouler dans la lumière
Bernadette c’est tout ensemble
la joie de vivre et la peine de vivre

BERNADETTE


La vie nous est allouée, et nous ne savons jamais la durée de notre bail. Même de notre mort, nous ne sommes que locataires. Et plus encore de celles de ceux que nous aimons et qui nous quittent sans retour.
On a beau s’y préparer, quand ça arrive, c’est un coup de tonnerre dans un ciel serein. Et l’on découvre ce dont on se doutait sans oser y croire : tout préparé qu’on était, on n’était pas prêt du tout. Le fil fragile qu’on avait réussi à nouer avec l’autre casse net, et il faut rechercher d’autres fils, dispersés par l’explosion silencieuse du dernier soupir, et tenter de les tisser à nouveau, mais on sait bien que cette déchirure ne sera jamais réparée.
Cette vie-là trouée, il va falloir s’en trouver une autre.
Face à cette absence si présente, béant comme une porte qui ne ferme plus, on se réfugie dans la prose du quotidien, dans des automatismes un peu puérils mais commodes et confortables, qui posent sur le vide un filet de sécurité ténu, fragile, mais vivant de cette continuité obtuse dont nous ne pouvons nous passer.
On fait comme si on oubliait, mais aux moments qu’elle choisit et qui nous prennent souvent par surprise, la vérité se fait jour, et l’on sent chaque fois dans sa chair que la mort coupe comme un rasoir, et que les deux lèvres de la plaie qu’elle inflige, l’avant et l’après, ne se rejoindront jamais.
La cicatrice n’existe pas, la mort est un gouffre et si nous pleurons, c’est que nous savons trop bien que toutes nos larmes ne pourront pas combler ce tonneau des Danaïdes. Nous pleurons dans le vide ouvert sous nos pieds, et nos jambes tout à coup privées de force tremblent comme des arbustes desséchés secoués par le vent et battus par la pluie.
« Je suis enfin libérée », m’a-t-elle demandé de dire à son enterrement.
Le mort est peut-être libéré, il l’est de lui-même en tout cas, mais en se libérant de la vie, il nous y emprisonne.
Il nous faut alors apprendre à vivre de sa mort en attendant la nôtre.

JPEG - 165 ko

TU ES LÀ
Tu es là même quand tu n’es pas là

BERNADETTE EST MORTE


Je lui en voudrais presque, à Bernadette.
J’aurais tellement voulu mourir avant elle.
Somme toute, j’avais onze ans de plus qu’elle.
Et le monde avait encore davantage besoin de son sourire que de ma colère.
Je ne suis qu’un vieux croûton enragé par la vie de mort qu’avec notre complicité passive ou active le rationalisme mercantile nous impose depuis trop longtemps.
Impossible de ne pas penser que Bernadette a comme tant d’autres été victime de ce chaos technologique que nous nous obstinons contre toute évidence à décorer du nom fallacieux de progrès.
Je sais, les nuages radioactifs, saisis de respect devant la liberté, l’égalité et la fraternité, s’arrêtent aux frontières du pays des droits de l’homme.
Je sais, rien ne prouve « scientifiquement » que les nombreux cancers de toute sorte qui ont poussé comme des champignons vénéneux dans la Vallée de l’Ubaye et ailleurs depuis 1986 soient dûs à l’explosion de Tchernobyl.
J’admets que la mort « naturelle » de la femme que j’aimais a pu avoir d’autres causes, et a peut-être été innocemment provoquée par les pesticides, les additifs alimentaires, bref par l’un ou l’autre des merveilleux produits destinés à nous rendre toujours plus maîtres du monde et à favoriser la croissance illimitée de nos « richesses ».
Toutes ces causes possibles sont d’autant moins prouvées qu’aucun effort n’a été fait pour les rechercher, et qu’au contraire tout a été mis en œuvre pour occulter les dégâts. C’est qu’il est beaucoup plus rentable pour la machine économico-financière de soigner sans espoir que de prévenir…
L’un ou l’autre ou tous ensemble, la physique et la chimie et la statistique n’en sont pas moins selon moi les causes directes de la mort de Bernadette.
Je n’ai rien contre la science ni contre l’économie, tant qu’elles restent à leur place, c’est à dire à notre service.
Mais quand, confisquées ou séduites par la recherche du pouvoir et du profit, elles nous mettent à leur service, font de nous des esclaves tout juste bons à servir de bêtes de somme ou de cobayes, il me vient des envies de mordre.
Je sais, l’arsenal médical avec sa chirurgie, ses radiothérapies, ses chimiothérapies, lui a permis de survivre pendant plus de cent cinquante mois en menant un combat perdu d’avance, si bien que la technique qui la tuait a pu en toute bonne conscience tirer profit de sa longue agonie.
Sans l’avoir cherché, Bernadette a beaucoup fait pour la croissance du PIB et le déficit de la Sécurité Sociale, et je m’étonne, je m’indigne même, que son sacrifice n’ait pas été reconnu par un de ces rubans rouges qui servent à récompenser les escrocs bien en cour.
Morte au champ d’horreur, Bernadette aurait bien mérité la Légion du même nom.
Parce qu’elle a jusqu’au bout honoré et célébré la vie dans un monde qui ne cesse de la mépriser et de la détruire.

J’exagère ? Cliquez sur le document ci-dessous…

JPEG - 580.4 ko
Lobby nucléaire et cancers

0 | 15 | 30 | 45 | 60 | 75 | 90 | 105 | 120