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lundi 17 janvier 2011

QUI SE RESSEMBLE S’ASSEMBLE

Plus que jamais s’applique à l’actuel président de la chose publique et à son gouvernement de fantoches cette phrase d’Adolphe Thiers :
« La France doit redouter également les gens qui ne sont capables de rien et ceux qui sont capables de tout. »
D’ordinaire, on appartient à l’une ou à l’autre de ces deux catégories. La seule chose qui rende Sarkozy et ses sbires exceptionnels, c’est qu’ils réussissent le prodige d’appartenir aux deux à la fois.
Ils en ont encore donné la preuve ces derniers jours avec, à l’intérieur, l’affaire du Mediator et l’amitié intéressée entre le président et le loup-cervier, pardon le pharmacien-tueur Servier, désormais grand-croix de la Légion d’Horreur, à l’extérieur, le soutien non moins intéressé au brave président Ben Ali, l’idée si généreuse et avisée de lui prêter main-forte policière, compte tenu de l’expertise anti-émeutes de nos forces de l’ordre, et le retournement de veste d’une rare dignité qui a instantanément suivi sa chute.
Un sans-faute de grande classe !
Au fait, Ben Ali n’était pas copain comme cochon qu’avec Sarkozy. Il a fait à son ami DSK l’honneur de le décorer, sans doute pour le remercier de le flatter bassement au nom du FMI en vantant l’excellence de la politique économique du dictateur, pleine de sagesse en effet, puisque tout en affamant le peuple elle lui permettait de parer à toute éventualité en détournant à son seul profit les richesses de son pays…
« Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es » dit le proverbe.

Je vais finir par aimer la pêche à la ligne le dimanche. Au moins, on ne risque pas d’y rencontrer des requins.

mardi 4 janvier 2011

VŒUX 2011 : LA VIE EN ROSE


GÉNIE
Si nous mettions à améliorer la vie sur cette planète autant d’énergie et de génie que nous en gaspillons à créer des gadgets aussi inutiles que nuisibles, je n’aurais aucune inquiétude sur l’avenir du genre humain. Mais tant que le portable, le 4x4 et la Kalachnikov seront l’expression la plus aboutie de nos rêves de bonheur, et n’en déplaise aux autruches qui me répètent niaisement à tout bout de champ qu’ya pas d’souci, je continuerai à m’en faire…

ILLUSION
La pire des illusions : vouloir ne plus en avoir.


Pourquoi voler par un matin si calme ? aquarelle, 18x26 cm © Sagault 2010

Y A PAS D’SOUCI,

plus congrûment rebaptisé

LA VIE EN ROSE

D’habitude, je fais attention. Quand j’ouvre les volets du salon, je fais attention. Dehors, juste devant la fenêtre, trône César, le plus vieux et le plus gros de mes rosiers. Chaque été, il met à la fenêtre un prodigieux bouquet de roses, une espèce de miracle floral dont je tire une fierté d’autant plus stupide que ce n’est même pas moi qui l’ai planté.
Ce matin-là d’octobre, j’ai ouvert un peu brutalement le volet. Personne n’arrive à faire attention tout le temps. Coincé entre le bas du volet et le rebord de l’appui de fenêtre, le dernier rameau automnal, qui portait un très beau bourgeon verni, d’un vert éclatant, ciré et lustré comme un parquet bourgeois sous Louis-Philippe, que je couvais depuis son apparition, espérant encore le voir fleurir, a plié, puis cassé.
Je n’ai même pas eu besoin du sécateur pour le retirer.
Dans ces cas-là, je culpabilise. J’avais beau savoir qu’on était fin octobre, que le gel empêcherait certainement ce bourgeon tardif d’accoucher de l’ultime rose de l’année et le tuerait aussi sûrement que je venais de le faire, je me sentais responsable d’une sorte de rosicide.
Sinon, pourquoi l’aurais-je mis dans un verre à moutarde avec un peu d’eau sur la table de la cuisine ?
Je faisais ainsi semblant de croire que ce malheureux bourgeon fauché à la fleur de l’âge allait survivre à la mort que je lui avais infligée.
Il n’a pas survécu, car la foi des autres ne soulève jamais notre montagne.
Plein de remords, je ne l’ai pas jeté, et la tige est restée dans son verre, portant bien haut le bourgeon de plus en plus desséché, de plus en plus racorni, qui avait peu à peu troqué sa brillante robe vert vernissé contre une peau gris poussière toute craquelée.
L’une après l’autre, les tiges secondaires sont tombées avec leurs feuilles flétries, que j’ai brûlées.
Je ne changeais même plus l’eau, mais n’arrivais pas à abandonner ma victime : j’aurais eu l’impression de la tuer une seconde fois.
Je ne sais quel instinct venu du fond des âges me poussait à la mettre au soleil tous les jours vers midi.
Puis le bourgeon est tombé.
Restait la tige, toute esseulée, toute nue, brun rougeâtre et vert pâle.

Ici, je m’arrête un instant d’écrire ; regardant par la fenêtre de ma chambre le poirier ensoleillé où furète et picore une mésange charbonnière, j’entends tout à coup dans le silence les tic-tac disjoints des deux horloges qui m’entourent, et sur la basse continue desquels vient se poser la mélodie simplette des pépiements du petit oiseau affairé.
Je prends un peu mon temps, et le vôtre, avec l’impression que c’est en vérité le temps qui se prend, moment rare et fugitif, à ne rater sous aucun prétexte.

Revenons à nos bourgeons. La tige aussi a pris son temps.
Un beau matin de décembre, la regardant distraitement comme à l’accoutumée, et me demandant une fois de plus quand j’allais me décider à la jeter, j’ai tout à coup – mais une merlette grise ébouriffée par le froid se pose un instant sous mon nez, comme pour différer encore le dénouement de cette histoire –, j’ai, disais-je, tout à coup vu poindre l’amorce vert tendre d’un minuscule bourgeon.

Dans le poirier, le merle a succédé à la merlette. Il n’a pas comme elle doublé de volume, dont je déduis qu’il tire avantage, par temps froid, dès qu’apparaît le soleil, de son absorbante livrée noire, qui lui évite d’avoir à pratiquer une sorte d’obésité emplumée.

Stupéfait, je me suis penché sur le rameau pour l’examiner de près. D’autres menus points verts signalaient la reprise d’une activité que j’aurais décorée du nom de résurrection si sa présence même n’avait signifié que contre toute attente le tenace végétal était resté en vie.
Depuis, chaque jour, je regarde pousser l’insubmersible brindille, et suis chaque jour davantage interloqué par cette tige sans racine visible d’où jaillissent, tâtonnantes et irrésistibles, de petites pousses dont l’une aujourd’hui, chrysalide devenant papillon, a commencé de se déployer en feuille.
Vous allez rire, je me demande maintenant si demain elle ne va pas s’envoler.

Je sais, ça s’appelle une bouture, et ce phénomène n’est pas nouveau.
Je n’en remercie pas moins ce petit rameau, non seulement parce qu’il m’a consolé de mon erreur en me prouvant qu’elle n’était pas irréparable, mais parce que je vois dans cette modeste odyssée végétale la plus belle illustration, parce que la plus simple et la plus naturelle, de cette sentence de Guillaume d’Orange qui m’est une seconde devise : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
La première ? « De tout faire miel ».

Sans penser qu’il faille obligatoirement prendre au pied de la lettre le charmant texte du chevalier de Boufflers que voici, je lui trouve une plaisante fraîcheur d’âme et me dis qu’au temps de la mondialisation mortifère, il y a dans cette sagesse un peu casanière quelque modeste leçon à glaner, même si cet appel au calme relève aujourd’hui du vœu pieux…

Heureux qui dans son champ

dimanche 12 décembre 2010

ASSERMENTÉ : AUTORISÉ À MENTIR ?

ASSERMENTÉS
Je n’ai absolument rien contre les policiers tant qu’ils sont au service de l’intérêt général et de la société et se refusent à mettre le pouvoir que nous leur conférons au service d’intérêts particuliers, que ce soient les leurs ou ceux d’un gouvernement abusant du mandat qui lui a été confié.
Mais quand j’entends Brice Hortefeux dire à propos d’un jugement que « Notre société ne doit pas se tromper de cible : ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », j’ai du mal à en croire mes oreilles.
Citons les quotidiens : « Sept policiers jugés à Bobigny pour avoir porté de fausses accusations contre un homme ont été reconnus coupables, vendredi 10 décembre, de « dénonciation calomnieuse » et « faux en écritures » et condamnés à des peines allant de six mois à un an de prison ferme. Trois d’entre eux étaient également poursuivis pour « violences aggravées », l’homme accusé à tort ayant reçu des coups après son interpellation. »
Au passage, il n’était pas accusé à tort, il était victime d’un coup monté, ce qui n’est pas du tout la même chose ! Où l’on voit que la manière de rendre compte d’un événement témoigne du sens qu’on veut lui donner…
Si je comprends bien le ministre de l’Intérieur, un policier, du fait qu’il est policier, ne devient pas un délinquant quand il commet des « dénonciation calomnieuses », des « faux en écritures », ou des « violences aggravées ».
Sa nature de policier le blanchit par essence de toute culpabilité.
Dans ce cas, il est donc grand temps de réhabiliter les membres de la Gestapo, de la Stasi, etc, injustement condamnés par des juges qui n’ont pas su reconnaître leur qualité de policiers et les ont donc condamnés à des peines disproportionnées.
Quant aux policiers français qui ont pratiqué les rafles du Vel d’Hiv, il va de soi qu’ils avaient raison de mettre hors d’état de nuire des juifs dont l’étoile jaune prouvait assez qu’ils étaient des délinquants et des criminels.
Jusqu’à quand allons-nous tolérer de pareilles infamies ?
Devrait-il être nécessaire de rappeler que, du fait même qu’il est assermenté, un policier dispose d’un pouvoir tel que tout manquement dans l’exercice de ce pouvoir doit être sanctionné avec la plus grande sévérité ? Mentir quand on est assermenté est une acte de la plus extrême gravité, un acte criminel au sens exact du terme et qui fait de celui qui le perpètre un délinquant majeur.
Il est vrai que l’actuel ministre de l’Intérieur n’en est pas à un mensonge près quand il s’agit d’échapper à ses responsabilités, qu’il s’agisse de pagaille ou de racisme…
Une chose est certaine, Brice Hortefeux a tout à fait raison de nous rappeler que « ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », même et surtout s’ils appartiennent à la police, et à commencer bien entendu par lui-même, qui non content d’être poursuivi et condamné en première instance pour injures racistes, vient de commettre avec récidive une forfaiture particulièrement inadmissible.

LIBRE CHOIX
Le trait le plus saillant de la plupart des politiciens actuels, ce n’est ni leur incompétence, ni leur corruption, qui sont pourtant aussi insondables qu’incontestables, c’est l’invraisemblable stupidité qui les amène à croire qu’ils peuvent impunément nous prendre pour de parfaits abrutis.
Talonnés par Jean-Paul Huchon, messieurs Hortefeux et Fillon viennent encore d’en reculer les limites. Citons Pagnol, qui faisait dire à César s’adressant à Escartefigue : « C’est à dire que je te vois très précisément serrant contre ton coeur les bornes du couillonisme, et courant à toute vitesse pour les transporter plus loin, afin d’étendre ton domaine ».
Dans ce sport de haute compétition qu’est plus que jamais la connerie, il y a eu autant de progrès que dans les autres disciplines et les records sont battus avec une désespérante régularité. On en vient à se demander à quoi carburent nos élites pour se surpasser ainsi sans cesse…
Au point où nous en sommes arrivés il serait urgent que, comme du temps du trop oublié chansonnier Bérenger, dont le talent n’avait d’égal que la modestie et dont par conséquent nos politiciens feraient bien d’essayer de s’inspirer, les citoyens puissent à nouveau élire quelqu’un sans qu’il se soit présenté (et peut-être parce qu’il ne se présentait pas !).
Car les actuels candidats à nos suffrages n’ont dans leur grande majorité que le très insuffisant mérite d’un inoxydable toupet et d’une ahurissante prétention.

POST-SCRIPTUM
Des âneries proférées par Marine Le Pen, il n’y a rien à dire. À ce degré de connerie dans la provocation puérile, il convient de passer outre.
Les gouvernants actuels, qui ne se contentent pas de parler, sont autrement dangereux que les débiles impuissants d’une extrême-droite complètement rance. C’est bien pourquoi, histoire de détourner l’attention de leurs projets (privatiser la Sécurité sociale par la bande, entre tant d’autres), ils agitent une fois de plus cet épouvantail poussiéreux. C’est leur doigt qu’il faut regarder, non le visage de pleine lune de la fifille à son popa.

jeudi 9 décembre 2010

LA GRÈVE, VOUS LUI DEVEZ TOUT…

J’espère qu’on me pardonnera de rappeler quelques évidences que la communication (entendez la propagande) libérale et l’absence de bon sens si répandue aujourd’hui ont complètement occultées depuis quelques années.

LA GRÈVE, VOUS LUI DEVEZ TOUT…
Je suis toujours un peu surpris quand j’entends des travailleurs, la bave aux lèvres, hurler que les grèves les prennent en otages et souhaiter qu’on supprime le droit de grève ou au moins qu’on le châtre, en imposant un service minimum.
Une grève qui ne gêne que ceux qui la font, une grève qui ne met personne sous pression, ce n’est pas une grève, c’est une démission.
Une telle « grève » ne sert que les « élites » dirigeantes.
Pour vomir ainsi la grève il faut aux travailleurs une incroyable capacité d’amnésie ou une insondable stupidité.
Vous qui crachez sur la grève, sans toutes celles que vous n’auriez sans doute pas osé faire, mais que vos ancêtres ont faites pour vous, vous ne connaîtriez aujourd’hui que l’esclavage qui était le leur avant qu’ils n’apprennent à se mettre en grève – quitte parfois à y laisser non seulement leur boulot, mais leur peau.
Sans leurs grèves souvent « sauvages » et « illégales », vous n’auriez ni congés payés, ni assurances chômage, ni Sécurité sociale, et vous travailleriez encore cinquante ou soixante heures par semaine.
Et votre suicidaire rejet de la grève vous ramène peu à peu, troupeau aveugle et servile, à leur condition.
Car les riches ne donnent jamais que ce qu’on leur arrache. Et à ceux qui comme vous mendient, ils ne donnent que les miettes – et leur mépris.
N’en déplaise à ce faux moine de pub pour camembert pasteurisé qu’est Raffarin, le progrès social n’existe que dans les moments où la rue gouverne.
Par respect pour ceux qui vous ont donné ce que vous n’auriez jamais eu le courage de mériter, et à défaut d’avoir le courage de défendre pour vous et vos enfants cet héritage, ayez au moins la pudeur de vous taire et de laisser les vrais travailleurs, ceux qui ne travaillent pas seulement pour leur compte, mais pour l’humanité tout entière, travailler pour vous comme pour eux en faisant grève.
Et dites-vous bien que marcher un peu à pied vous fera moins de mal que de continuer à ramper.

jeudi 25 novembre 2010

RITOURNELLES DE LA DURÉE au Musée Muséum de Gap



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mercredi 17 novembre 2010

GOUVERNER COMME DES PORCS, avec un bonus :

Depuis la dernière élection présidentielle, Gilles Châtelet aurait pu ajouter un sous-titre au livre célèbre qu’il a consacré à la peu ragoûtante porcherie qu’est devenu notre planète mondialisée. Les six derniers mois du pouvoir français actuel, entre « réforme » des retraites, affaires d’état nauséabondes, « remaniement » bidon et petites manœuvres de basse politique, ont atteint des sommets inédits dans le grotesque et le sordide.
Inutile désormais d’entrer dans le détail, la messe est dite. Gouverner comme des porcs, voilà bien le seul exploit dont soient capables les « élites » corrompues qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit exclusif.
À nous de cesser de vivre et penser comme des porcs sous la houlette de ces porchers dont l’incroyable déficit d’humanité donnerait à penser qu’ils ne sont pas nos congénères mais des aliens déguisés s’il n’était évident que notre « porcitude » même leur donne une sorte de légitimité : ils sont ignobles parce qu’une majorité d’entre nous accepte encore de l’être.
Quand ce ne serait qu’en se laissant manipuler par paresse et défaut d’esprit critique, par commodité en somme, comme l’expliquait en 1797 dans un français autrement châtié et persuasif que nos analphabètes médiaticopolitiques, Charles Morel au début d’un roman intitulé Primerose. Je vous livre ce beau texte sous le titre qu’il me vient de lui ajouter :


AUTO-PERSUASION


Primerose, Charles Morel, 1797

vendredi 29 octobre 2010

LANGUE DE BOIS ET RETOUR DE BÂTON

Et si on écrivait tout haut ce que beaucoup disent tout bas – et commencent à crier très fort ?
Ce que beaucoup d’entre nous ressentent, c’est qu’une logique infernale s’est mise en place, soutenue par la petite minorité qu’elle arrange, parce qu’elle est la source de son pouvoir, de ses profits et de ses privilèges.
Cette logique est celle du profit comme valeur unique et flambeau de l’humanité ; et à tous ceux d’entre nous qui n’ont pas besoin d’avoir toujours plus pour se sentir vivre, elle apparaît, dans toute sa tristesse et son infinie pauvreté, pour ce qu’elle est : stupide et criminelle.
Les problèmes actuels des français ne sont en rien différents des problèmes des autres européens, ni des américains ; et ils se rapprochent de plus en plus de ceux des peuples du tiers-monde : comment vivre et pour quoi ?
La logique du profit est un cancer en cours de généralisation. En bon cancer, elle est criminelle (comme toute production parasite, elle entraîne toujours plus de souffrance et de mort), et elle est stupide (la réussite de la tumeur signe son inéluctable échec : elle meurt avec l’organisme qu’elle tue).
Chacun de nous, sauf semble-t-il nos élus et les dirigeants de nos sociétés, nos « responsables » en somme, sent bien qu’il n’est plus question aujourd’hui de gagner de l’argent pour vivre, mais de vivre pour gagner de l’argent, et qu’à ce jeu de dupes, même les « gagnants » perdent leur temps et leur vie.
Chacun de nous sait bien que les problèmes actuels ne viennent pas des services publics et de leur manque de rentabilité, mais de la recherche effrénée d’un profit personnel dont on veut faire payer le coût toujours croissant à la collectivité : le TGV par exemple ne sert réellement qu’à une infime minorité dont la majorité a tout simplement financé la boulimie de vitesse et paye au prix fort les miettes [1] ; de même, on peut penser que les coûts sociaux du chômage et des problèmes de santé physique et mentale engendrés par une recherche de la productivité aussi aveugle qu’inhumaine sont les vrais responsables du désastre actuel.
À force de mettre le facteur humain entre parenthèses, nos « décideurs » ont perdu tout contact avec la réalité la plus essentielle : la vie n’est pas dans les Bourses ni dans les marchés, elle est en chacun de nous.
Il n’est que temps de reprendre conscience de la très concrète nécessité d’un équilibre et d’une séparation des pouvoirs entre les affaires publiques et les affaires privées, ce qui implique – et c’est le sens profond du mouvement actuel – la radicale remise en cause d’une économie de profit qui fait que l’accroissement des gains d’une minorité implique des pertes toujours plus grandes pour la majorité.
Il y a là en effet une véritable rupture du contrat social et une scandaleuse appropriation du pouvoir et des richesses nationales par des « élites » aussi avides qu’irresponsables, et que leur impunité rend chaque jour plus arrogantes et plus bornées.
L’impopularité du président de la République et de son premier ministre n’ont pas d’autre source.
Et de fait, il faut une belle dose de cynisme ou d’inconscience pour s’étonner que les électeurs qu’on avait promis de raser gratis n’aient pas vraiment envie de se laisser tondre…
Nous sommes en vérité très nombreux à en avoir assez que des irresponsables fassent appel à notre sens de la responsabilité, que des coupables veuillent nous culpabiliser, que des profiteurs exigent de nous des sacrifices qui leur éviteraient d’en faire, que des magouilleurs assurés de l’impunité nous menacent des foudres de la loi et que des drogués du boulot, du fric et du pouvoir veuillent nous forcer à partager leur névrose et nous empêcher de vivre, d’aimer et de créer.
Irresponsables et coupables, ceux qui ont engrangé les profits n’ont aucun droit à nous demander d’assumer les pertes ; et il est à cet égard particulièrement choquant qu’une assemblée dont beaucoup des membres ont été, sont ou seront poursuivis par la justice pour avoir en somme trahi la confiance de leurs électeurs et les principes de la république, vote une augmentation considérable de ses indemnités parlementaires au moment même où elle exige de nous des sacrifices « inévitables » – pas pour tout le monde, apparemment ! –.
C’est la somme de ces « petits détails » qui en révélant la véritable nature des hommes de pouvoir entraîne le discrédit dont ils ont ensuite l’infernal culot de se plaindre, oubliant seulement qu’on n’obtient jamais que le respect qu’on mérite…
Il est donc urgent de rappeler que ce n’est pas la méfiance des citoyens qui mine la démocratie, mais l’indignité des gouvernants.
Tordons le cou dans la foulée à trois autres idées reçues non moins irrecevables :
1) Le renversement des rôles : contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, ce ne sont pas les travailleurs qui défendent des pouvoirs, des profits ou des privilèges, mais les hommes de pouvoir, de profits et de privilèges qui tentent de pérenniser et d’accroître leurs acquis ! Voir Juppé s’attaquer aux tricheurs du RMI serait comique si ce n’était pas d’abord écoeurant.
Entre un RMIste qui tente de survivre et un Suard qui détourne des milliards « en toute légalité », il y a la même différence qu’entre un gamin qui chaparde des pommes et un caïd de la drogue.
2) « Il n’y a pas d’autre solution » : c’est le sempiternel refrain de l’homme de pouvoir à bout d’arguments. Ne pouvant plus invoquer la morale ou la justice, il brandit l’épouvantail de la « nécessité ». Grossier mensonge : il y a toujours d’autres solutions ! Sinon, 89 n’aurait jamais eu lieu ; l’explosion est précisément venue du refus obstiné d’« élites » corrompues d’admettre qu’il y avait d’autres solutions, à la fois nouvelles et meilleures.
En fait, ce que veut dire le tenant du libéralisme, et en ce sens il a bien raison, c’est que la seule solution pour faire du profit, c’est de le faire sur le dos des autres : privatisons les gains, rendons les pertes publiques, et il nous sera facile de prouver qu’il n’y a que le privé qui marche ! Les actionnaires d’Eurotunnel ne manqueront pas de confirmer cette lumineuse démonstration…
3) « Tout le monde fait pareil » : autre rengaine puérile et paresseuse, dont Rabelais a fait justice en son temps. Les moutons de Panurge montrent assez le danger du conformisme et des effets de mode. L’ultra-libéralisme ambiant est suicidaire, et rien ne nous oblige à le suivre. Ce serait même l’honneur de la France de renoncer à cette voie de garage de l’humanité pour être encore la première à ouvrir une nouvelle voie, plus humaine, plus juste, plus vivable – comme elle l’a fait il y a deux siècles. Un vrai changement est nécessaire, vital, inéluctable – non une lâche résignation à une provisoire loi du plus fort. Prenons-y garde : refuser d’initier une évolution humaniste, c’est tenter de forcer à une adaptation contre nature, et à terme faire le lit d’une nouvelle révolution ; les retours de bâton sont d’autant plus violents qu’ils ont été retenus…
Un tel retour au bon sens, qui est tout le contraire d’une régression, implique évidemment que les prédateurs – ces dinosaures de l’évolution humaine – cèdent la place à de vrais responsables, à des êtres humains dignes de ce nom : des hommes et des femmes au service de la communauté, et qui trouvent leur épanouissement à partager la vie et non à la confisquer.
Il n’en manque pas. Partout, ils sont déjà à l’oeuvre.
Bon an, mal an, Noël approche. Que nous croyions ou non en une Providence, nous sommes sûrement très nombreux à pouvoir faire nôtre ce vœu, et à vouloir qu’il ne reste pas pieux : Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté !

jeudi 14 octobre 2010

« CASSE-TOI, PAUVRE CON ! » ou du bon usage du boomerang

« CASSE-TOI, PAUVRE CON ! »


Sans le savoir, ni le vouloir, en proférant cette injure particulièrement indigne de son actuel statut, Nicolas Sarkozy lançait avec sa délicatesse coutumière un boomerang qui lui revient aujourd’hui furieusement dans les dents, et qui résumait prophétiquement d’avance pour l’histoire sa calamiteuse présidence tout entière.
Car le message des citoyens qui défilent depuis quelques semaines, non seulement contre sa prétendue réforme des retraites mais contre l’ensemble de sa politique et le gouvernement qui la sert, pourrait, s’ils n’étaient pas beaucoup plus adultes et maîtres d’eux-mêmes que le dangereux zozo qui devrait être le premier d’entre eux, reprendre exactement les mêmes termes…
Peut-être serait-il toutefois formulé au pluriel, car le ras-le-bol citoyen ne concerne pas que le président des riches, il s’adresse aussi à l’ensemble de l’oligarchie qui nous exploite depuis trop longtemps.
Mais comme le peuple de France, loin d’être aussi vulgaire et mal embouché que le président et sa meute, sait contrairement à eux se montrer responsable, nous n’entendrons pas dans les défilés :

« CASSEZ-VOUS, PAUVRES CONS ! »


Ce n’est pas parce que cette invitation à quitter la scène sera donnée plus poliment que le congé sera moins clair.
Au contraire.

Qui a dit que nul n’est prophète en son pays ?

La nuit finit toujours par laisser la place à l’aurore…
L’aube aux Eyssagnières, 6 h, 23-9-2010 © Sagault 2010

jeudi 16 septembre 2010

REMARQUES EN PASSANT 23

Des amis m’ont envoyé quelques commentaires. Je les mets à leur place, en italiques, pour Jean Klépal. Vous trouverez les commentaires plus développés de JCD à la fin de mes remarques, car ils me semblent devoir être lus ensemble. Si Dieu me prête vie, je les commenterai peut-être à mon tour, je les trouve en tout cas bien intéressants.

REMARQUES EN PASSANT

23

« Je prie que l’on excuse le ton sérieux où je me suis laissé entraîner. J’aime mieux sourire que déclamer ; mais il y a des gens qui ne laissent pas toujours le choix, et qui, à l’occasion, rendraient sinistre l’homme le plus gai de la terre. »
Alphonse de Calonne, Noblesse de contrebande

AAA
AAA ! Ça sonne comme un éclat de rire, mais surtout comme un aveu d’impuissance, pire, comme un renoncement complice. Qu’après la crise des subprimes les gouvernements n’aient pas fait le plus petit effort pour remettre en cause la mondialisation financière, sans prévoir une seconde qu’ils donnaient ainsi un blanc-seing aux spéculateurs et abdiquaient le pouvoir pour le remettre aux banquiers, signant ainsi la fin de toute forme de démocratie, donne une idée claire de la nullité crasse et de l’invraisemblable degré de corruption des prétendues élites contemporaines.
Que des gouvernements supposés démocratiquement élus acceptent sans broncher d’être notés par des officines privées dépourvues de toute éthique et notoirement associées depuis des décennies aux pires magouilles financières et à la spoliation organisée des peuples, cela donne une idée du merdier dans lequel nous nous trouvons.
Et que lesdits peuples n’aient pas encore fait la révolution donne une idée de notre lâcheté et de notre paresse, de notre aveuglement volontaire et de notre sourde volonté de demeurer esclaves.

ABSTRACTION
Aucun peintre digne de ce nom ne peut ignorer qu’en fin de compte l’abstrait figure toujours quelque chose, quand ce ne serait que la matière. Si d’une manière ou d’une autre l’abstraction n’évoque pas les lois qui mettent en forme la vie, elle n’est même pas abstraite, elle est aussi dépourvue de sens, c’est à dire d’émotion et de réflexion, qu’un monochrome.
Cela me paraît excessif, que fais-tu de Rothko, auquel on ne peut dénier ni émotion, ni réflexion ?
Je reviendrai tôt ou tard sur ce que tu appelles le cas Rothko.

ABUS
En bon bourgeois, je me suis toujours efforcé de n’abuser qu’avec modération.
Voir DÉCENCE

ARMÉE
Toute armée me semble en comporter deux, bien distinctes, celle du temps de paix et celle du temps de guerre.
En temps de paix, et d’autant plus que la paix dure, se cristallise une armée de militaires. La guerre alors est interne, entre bureaucrates, épousant les subtilités hiérarchiques et les influences politiques, pour produire à terme une armée dont l’ordre apparent résulte d’une routine timorée et dont le calme trompeur dissimule mal la paresse et les divisions. La force armée se fige en force d’inertie.
En temps de guerre, les militaires, qui sont incapables de la faire, ou du moins de la gagner, laissent à contrecœur la place aux soldats, c’est à dire aux vrais guerriers, dont le nombre et l’influence augmentent d’autant plus que se prolonge la guerre.
Ainsi naissent ces armées de soldats que le retour de la paix rend dangereuses, parce qu’elles ne sont pas faites pour maintenir l’ordre à l’intérieur mais pour porter le chaos chez l’ennemi.
Il peut arriver qu’un militaire sous la pression des circonstances se découvre soldat, mais il est bien rare qu’un soldat devienne militaire. Sa raison d’être, la guerre, le rend inapte à la paix, qui n’est aux yeux du vrai soldat qu’un chômage débilitant, presque déshonorant.
Aucune de ces deux armées ne l’emporte jamais tout à fait, car tout en étant radicalement antinomiques elles ne peuvent exister l’une sans l’autre. Elles coexistent donc selon des proportions variables dépendant du contexte plus ou moins paisible ou guerrier.
Les militaires sont détestables, mais il en faut. Les soldats sont parfois admirables mais pas trop n’en faut.

ART
Ce qui caractérise à mes yeux l’art contemporain officiel, c’est son incroyable absence d’exigence et de rigueur. La plupart des artistes en vogue actuellement se satisfont de bien peu. Un baratin pompeux de vendeur de râpes à fromage leur tient lieu de pensée, des trucs d’amateur ou une structure industrielle leur épargnent la nécessité d’une technique, la déclinaison paresseuse de concepts systématiques remplace avantageusement le développement et l’évolution d’une recherche.
Suffit qu’ils sachent renifler le vent dominant, et que leur « résilience » leur permette de barboter à l’aise dans le marigot des tendances académiques. L’important est que l’originalité programmée se substitue à la toujours dangereuse fantaisie personnelle, que le cynisme et l’astuce permettent de trouver la « valeur » ailleurs que là où elle est réellement, dans l’éthique et l’amour.
L’art a vendu son âme à la communication, les artistes se sont faits marchands de tapis. La tentation n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau, c’est qu’il est devenu normal et même souhaitable d’y succomber, voire de s’en vanter.
Il règne dès lors un confusionnisme qui autorise, quand il ne les encourage pas, toutes les dérives, toutes les esbroufes, toutes les arnaques, et dans lequel l’art a tout à perdre et le veau d’or tout à gagner.
Il est temps d’en finir avec l’ère stupide des provocations puériles et des déclarations fracassantes, et de se remettre au travail. L’art consiste à créer, rien de moins, rien de plus.
Et n’en déplaise aux artistes intellectuels de marché, sa plus haute vocation n’est pas l’exaltation de l’intelligence ni celle de la virtuosité, encore moins celle du marketing, c’est l’évocation et la contemplation du mystère de l’univers et de sa beauté.

AVENIR
C’est des trucs de vieux, l’avenir. Les jeunes ne voient pas plus loin que demain, le futur leur apparaît estompé dans la brume impalpable de leurs rêves dorés. Gare au jour où leurs anciens les forcent à s’inquiéter du lendemain : si la porte est fermée, ils l’enfonceront.

BEAUTÉ
La beauté a toujours été mon unique raison de vivre. J’entends par beauté non seulement celle des choses, mais la beauté des êtres et des sentiments. Je ne sais pas si Woerth et Bettencourt sont honnêtes, je ne sais pas s’ils ont enfreint la loi. Je sais que rien ni personne ne m’empêchera de les trouver indiciblement laids, comme tous les hommes et femmes de pouvoir et de profit.
Voir RAISON D’ÊTRE

BEAUTÉ
« Un chef-d’œuvre doit-il être beau ? » déclare sur France-Inter le conservateur du Musée Pompidou de Metz, qu’on sent tout heureux de sa petite provocation. Et de continuer à se gargariser : « C’est la grande révélation des cinquante ou cent dernières années » proclame-t-il. À la louche, cas de le dire…
« Nous avons voulu questionner l’histoire de l’art… » renchérit une pimbêche, et l’autre couillon de reprendre avec cette légèreté sentencieuse qui fait tout le charme des cuistres : « Ce qui m’intéresse, c’est quand l’art fait d’entrée réfléchir. »
Ça, c’est envoyé ! Un tel niveau de réflexion, ça fait réfléchir…
Quel enseignement débile, quels enseignants incultes nous ont fabriqués de pareils crétins ?
Évacuer la notion de beauté, et supprimer par là même tout critère d’appréciation, voilà la grande affaire et l’authentique chef-d’œuvre des clercs de l’art contemporain, ces marchands du Temple, ces pharisiens du marché de l’art.
C’est au fond le fin du fin des Lumières : faire en sorte que la « réflexion » court-circuite la contemplation, en la précédant. Analyser, comprendre, disséquer, pour ne pas avoir à sentir, pour ne pas avoir à vivre – pour mieux se réfugier dans cette confortable abstraction qui permet à l’homme d’aujourd’hui de se confronter le moins possible à la réalité de la matière et à ses contraintes.
Triomphe de la « conscience », apothéose de l’ego : je pense, donc je suis.
L’art véritable dit tout le contraire : je sens, donc je suis. L’art s’intéresse au fait que même quand je ne pense pas, je suis.
Mégalomanie de l’esprit qui voudrait se débarrasser du corps, de sa réalité et de ses limites.
La beauté est gênante parce qu’elle implique la laideur. La beauté s’oppose au pouvoir, parce qu’elle ne se décrète pas, parce qu’elle lui échappe.
Un chef-d’œuvre ne peut être que beau, parce qu’un chef-d’œuvre donne à vivre.
L’art n’a pas à faire réfléchir, il doit faire vivre. L’art ne s’adresse pas qu’à la tête, ne concerne pas le seul intellect. L’art n’existe que s’il parle à l’être entier, corps et âme, réflexion et sentiment, esprit et matière. Alors naît cet égrégore [1] fragile et irrésistible, la beauté. Qui n’est pas dans la réflexion, mais dans l’au-delà de la réflexion, pas dans la pensée mais dans la création.
Il n’y a pas d’art intellectuel, parce que l’artiste intellectuel, celui qui se contente de réfléchir, est tout bêtement un impuissant. Voyez Buren, Warhol et autres maîtres esbroufeurs.
Que tu le veuilles ou non, l’art intellectuel, que certains appellent art concret, existe bel et bien. L’ennui, pour ne pas dire plus, commence dès lors que l’œuvre nécessite une exégèse pour trouver une justification.
Même l’art dit intellectuel, dont la seule dénomination m’ôte tout envie de m’y intéresser, fût-ce intellectuellement, ne peut se passer du physique et des émotions, sauf à mutiler l’art, et nous avec. C’est en bonne voie…

CERTITUDES
Les sujets sur lesquels nous nous montrons les plus péremptoires sont presque toujours ceux que nous ne possédons pas assez pour mesurer combien nous les connaissons mal.

CHAGRIN
Il faut être vieux pour connaître la douceur d’un chagrin accepté, dépassé et par là rendu presque supportable.

CHAPELET
Si vous voulez voir des larmes dans les yeux du pape, ce qui constitue sans aucun doute un authentique miracle, nul besoin de faire appel à la grâce divine. Suffit que vous ayez figuré pendant quelques années comme plat de résistance au menu d’un prêtre pédophile. Mieux, il y a un bonus, et pas n’importe lequel : si vous avez été violé à de nombreuses reprises par un ecclésiastique en rut qui n’en éprouve aucun remords, vous aurez l’inestimable chance de vous voir remettre en mains propres par le pape un chapelet dûment béni de ses mains.
C’est juste dommage que le pape actuel ait les mains si sales.

CHARITÉ
Si justice il y a, pas besoin de charité. Question d’équilibre autant que de dignité : faire la charité à quelqu’un, ce n’est pas lui rendre justice. L’ingratitude n’est le plus souvent que la juste réponse à l’insulte du don.

CHOIX
Quand j’entends quelqu’un dire : « On n’a pas le choix… », j’entends presque toujours : « Je ne veux pas me donner les moyens de choisir », ou « Je ne veux pas prendre le risque de choisir ».
Nous avons toujours le choix. Y compris de nous suicider. Simplement, nous n’avons pas toujours le courage de choisir. Autant le reconnaître, ce qui nous évite de nous rendre prisonniers imaginaires d’une impossibilité que nous avons nous-même décrétée.
Car le courage peut toujours nous revenir, sur les ailes du désir en particulier.
Mieux vaut s’avouer lâche que se vouloir résigné.
Voir TINA

CON
Choisir d’être con ne devient grave que si l’on oublie que, passé un certain temps, atteint un certain âge, la connerie devient irréversible.

CONFORT
Il est étonnant qu’après cinquante ans de consommation endiablée nous n’ayons pas encore compris que le confort _ t le pire ennemi de la douceur de vivre.
Mais aussi de l’art, ce que ne comprendront jamais les esprits académiques, fussent-ils « d’avant-garde ». Olivier Céna l’écrit quelque part : « Rien n’est plus éloigné de l’art que le confort. »

CONTINUITÉ
Old Nick, alias Paul-Émile Daurand-Forgues, écrivait en 1843 dans « Petites misères de la vie humaine », délicieux petit florilège de la vie quotidienne à l’époque romantique, merveilleusement illustré par Grandville : « Au rebours du siècle, qui remplace de tous côtés l’homme par la machine, j’ai remplacé la machine par l’homme. »
Rien de nouveau sous le soleil, même si nous pouvons nous flatter qu’en quantité comme en qualité notre siècle fasse beaucoup mieux que le sien.

CORRUPTION
Que les membres du gouvernement actuel soient profondément corrompus est grave. Mais ce qui est à la fois tragique et insupportable, c’est qu’ils le soient si essentiellement qu’ils puissent être sincèrement convaincus de ne l’être pas. Le chef-d’œuvre du libéral-nazisme actuel, c’est son inoxydable bonne conscience, fondée comme toujours sur une inconscience volontaire à côté de laquelle l’autruchisme de l’homme moyen passerait pour une lucidité particulièrement aigue.
Qu’un Ministre du Budget ait pu supposer une seconde qu’il était normal que sa femme soit au service de la plus grosse fortune française suffit à prouver le scandaleux abaissement moral d’une pouvoir qui me rappelle, en plutôt pire, ce qu’était le royaume du Maroc du temps où j’y ai effectué mon service national actif en coopération.
Il est vrai qu’une prise de conscience, même partielle, de leur inimaginable dévoiement acculerait nos pharisiens au suicide politique tout en leur renvoyant d’eux-mêmes une image radicalement insupportable : celle de la réalité de leur indignité.
C’est pourquoi, s’ils sont sincères, les braiements grotesques du premier ministre, hurlant avec les loups qu’il ne faut pas jeter les hommes politiques aux chiens, dénotent une incroyable ingénuité dans le cynisme.
Par respect pour ce qu’il peut avoir d’intelligence parfaitement dissimulée, je veux croire que durant cette mascarade François Fillon riait sous cape.

COUP (être dans le)
J’aime que Godard ait pu dire à Cohn-Bendit : « (…) je ne veux plus être dans le coup. Je l’ai été trop souvent, et à mon détriment. Chardin disait à la fin de sa vie : la peinture est une île dont je me rapproche peu à peu, pour l’instant je la vois très floue. »
Quand on tente de créer, il ne s’agit pas d’être dans le coup, mais de tenter de se rapprocher de ce qu’on cherche.

COUPS D’ÉTAT
Notre mini-président s’est fait une spécialité d’une technique qu’il n’a pas inventée, mais qu’il pratique avec une remarquable assiduité, la technique des mini-coups d’état. Pas nouvelle, mais rarement appliquée avec autant de persévérance dans la crapulerie.
Tout y passe, du bouclier fiscal à la réforme des retraites, de la suppression du juge d’instruction au profit d’un parquet esclave du pouvoir à la destruction non seulement de l’école laïque mais des contenus de l’enseignement (suppression des langues anciennes, révision ultralibérale des programmes d’histoire), sans oublier les conflits d’intérêt et la corruption galopante, pour ne citer que les plus récentes atteintes aux valeurs (j’ai déjà donné à deux reprises une liste non exhaustive des mauvais coups portés à la démocratie depuis le début de cette présidence, voir les Remarques en passant n° 15 et 19).
Par petites touches qui constituent autant de scandales au regard de la démocratie, mais restent suffisamment isolées pour n’être pas réellement perçues du plus grand nombre qui d’ailleurs préfère ne rien voir dans toute la mesure du possible, le pouvoir oligarchique actuel, en utilisant le régime en place qui s’y prête admirablement, et tout en prétendant toujours faire l’exact contraire de ce qu’il fait (c’est pour sauver nos retraites qu’on les démolit, etc), vide peu à peu la démocratie de son sens.
Elle n’est plus qu’un masque sous lequel ricane la tête de mort du libéral-nazisme. C’est pourquoi, même si c’est la première urgence, il ne suffira pas de rendre Sarkozy au néant d’où les français n’auraient jamais dû le sortir. Il va falloir tout reconstruire, du contrat social aux institutions, et ce contre une nouvelle féodalité qui, forte des succès inouïs par elle obtenus depuis plus de trente ans, se défendra bec et ongles sans le moindre scrupule.
La marche très avancée vers la dictature absolue des riches, par les incroyables spoliations qu’elle entraîne chaque jour davantage, finit malgré tous les rideaux de fumée par apparaître pour ce qu’elle est : un crime permanent contre l’humanité, et un désastre pour son environnement.
Elle est si avancée qu’elle semble irréversible aux plus exaltés de nos nouveaux seigneurs, d’où leur impudence, cet espèce de « Bas les masques ! » qui constitue la vraie rupture sarkozienne.
Sans nous en rendre vraiment compte, nous vivons depuis des années sous un régime dictatorial soft, qui se durcit à mesure que sa scandaleuse injustice et son effarante inefficacité se révèlent.
Si cela lui paraît nécessaire, nous allons voir apparaître la vérité de ce régime, et son impitoyable violence. Les banlieues, dûment instrumentalisées, pourront être le prétexte d’un passage à la violence ouverte, seul moyen pour l’oligarchie de se maintenir au pouvoir, eu égard aux désastres provoqués par son avidité et son incompétence.
À cette heures, il n’y a plus en France de contrat social. Cet accord implicite qui fonde toute société viable a été dénoncé unilatéralement par les puissants et les riches, et ce dès 1967 avec le discours fondateur de ce personnage particulièrement sinistre qu’était le faussement bonhomme Georges Pompidou.

COURAGE
« Ce qui compte dans le courage, c’est l’acte lui-même, pas ce qu’il permet d’obtenir » écrit fort justement une chercheuse qui s’est longuement penchée sur cette vertu si peu fréquentée aujourd’hui.

CRÉDIBILITÉ
Un auditeur de droite questionne le socialiste Michel Sapin, éminent spécialiste de la langue de bois, comme son nom l’indique. De sa question et des commentaires qui l’accompagnent, il ressort que, pour reprendre ses propres termes, « les socialistes seront crédibles quand », je résume, ils admettront qu’à moins d’être fou à lier on ne peut pas être de gauche, et feront donc la seule politique possible, une politique de droite.
Pour les imbéciles, on n’est crédible que quand on se range à leur avis.
Hélas, peu ou prou, nous sommes tous des imbéciles.
La droite est ce qu’il y a de plus bête au monde. D’où notre difficulté à lui échapper.
Même quand nous nous croyons de gauche.

CREUX
J’ai fini par aimer les angoisses porteuses et les vides féconds, ces temps creux qui finissent par résonner, et sans lesquels nous ne pourrions agir tant seule la terreur qu’ils engendrent en nous peut nous permettre de les dépasser.

À la réflexion me vient l’envie de proposer une seconde approche de cette entrée qui touche un paradoxe aussi essentiel qu’apparent :
CREUX
J’ai fini par aimer les angoisses porteuses et les vides féconds, ces temps creux qui annihilent toute raison mais finissent par faire en nous renaître et résonner la vie, et sans lesquels nous ne pourrions agir tant seule la terreur qu’ils engendrent peut nous donner la force de les dépasser.

CRIME
Le crime contre l’humanité commis tant par le communisme que par le capitalisme, qui ne sont au bout du compte que les deux faces opposées de la même fausse monnaie, c’est d’avoir toujours banni l’humour, la paresse, le rêve, tout ce qui paraît inutile et gratuit et qui fait le vrai prix de la vie, parce que cela seul lui donne sens.

CRITÈRE
D’un type des « éditions » Fixot, si je me souviens bien, cette suggestive définition de ce qu’est un bon livre : « C’est vraiment un très bon bouquin, qui se lit très vite ».

CRITIQUES
Je les accepte d’autant plus facilement que je n’en tiens à peu près jamais compte.

CULTURE
Ce que nous appelons aujourd’hui culture, c’est un ensemble de pratiques beaucoup plus passives que celles qui avaient cours dans les hautes classes de la société par le passé. Je n’ai rien contre la culture de masse, mais elle tend par pesanteur et inertie à la passivité.
Pour les élites du passé l’activité culturelle n’était pas qu’un plaisir, elle faisait partie du bagage nécessaire à la réussite sociale.

CYNISME
Qu’il se dise ou non de gauche, tout cynique est à mes yeux de droite. L’honneur de la gauche, qui est aussi trop souvent son principal défaut, c’est d’être viscéralement idéaliste.
C’est pourquoi tout homme de pouvoir, à supposer qu’il ne soit pas de droite dès ses débuts, finira forcément à droite ; et plus il aura été « de gauche », plus il touchera la droite la plus extrême, qu’il en prenne ou non conscience. Les exemples abondent…
Robespierre est sans doute l’un des très rares hommes de gauche qui aient jamais existé. Pour le meilleur et pour le pire, car la morale n’est pas sans danger, dès lors qu’elle s’institue religion, et que ses prêtres se lancent dans l’Inquisition.

DÉCENCE
« La décence, en temps de crise, il faut y penser » proclamait l’autre jour Rama Yade, qui s’y connaît comme pas un en décence. Le reste du temps, on peut être indécent.
Comme disait la bonne quand j’étais enfant : « Ce qui va pas, c’est pas l’abus, c’est l’rab d’abus ! »
Voir ABUS

DÉPARTS
Ah, les départs au petit matin ! À côté du TGV qui piaffe le long du quai presque désert, sous les ampoules jaune orange estompées par la brume, un couple s’embrasse comme s’il se séparait pour toujours, et j’en suis d’autant plus touché que je sais que ce n’est pas vrai.
Dans la lueur glauque de l’aube, plus fantomatique que jamais, la gare de Frethun semble quelque astroport perdu aux confins d’une galaxie lointaine, et j’ai l’impression de m’embarquer pour quelqu’un de ces trous noirs d’où l’on ne revient pas.
Je vais juste à Paris.

DIEU
Je ne crois pas en Dieu, mais Dieu m’intéresse. L’idée, pas le bonhomme.

DOUCEUR
La force d’un Jésus ou d’un Gandhi n’est pas dans leur douceur, mais dans la violence de leur douceur.

ÉCUME
En matière d’art, notre époque, toute occupée de paraître, prend à peu près systématiquement l’écume pour la vague. Surfant sur la mousse superficielle et volage des idées et des sensations, elle semble incapable de plonger dans le mouvement profond des émotions authentiques. En un retournement catastrophique, l’accessoire est devenu essentiel et l’essentiel accessoire. D’où, entre autres, le dangereux retour des religions, ces lunettes colorées si commodes pour éviter de regarder la vie et la mort en face.
Le retour des religions tient surtout au mensonge politique et à la désillusion profonde qu’il entraîne. Puisque le politique n’est plus capable d’enchanter le monde, les faux prophètes et autres mages ont un boulevard devant eux.
Ça dépasse largement le politique. C’est un problème de civilisation, voire d’espèce : mené à son terme, le matérialisme meurt de son apogée même. Reste à inventer une spiritualité qui ne soit pas religieuse, une sorte de mystique de la vie. L’envie de religion, c’est aussi un besoin de se relier à nouveau à ce cosmos auquel nous appartenons et dont le matérialisme triomphant nous a stupidement coupés – avec notre accord.

EMBALLEMENT
En France comme partout ailleurs, l’augmentation de la population a été bien trop rapide depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quand je suis né, nous étions 40 millions de français, soixante ans plus tard nous frôlons les 65 millions d’habitants. Un développement aussi rapide est tout simplement contre nature et devient logiquement de plus en plus ingérable.

ENTREPRISE
L’entreprise, ce monstre froid. Écrasons l’infâme !
Avant qu’elle achève de nous écraser.

ÉQUILIBRE
Pour prendre toute sa force, le romantisme a besoin d’un certain classicisme. Pas d’élan accompli sans rigueur.

ESSENTIEL
Il faut toujours aller à l’essentiel, parce que les détails sont dans l’essentiel et non l’inverse. Si tu as saisi l’essentiel, les détails y sont, et d’autant plus qu’ils restent à leur place.

EUROPE
Jusqu’ici, l’Europe s’est faite sans les peuples, et souvent contre eux. S’étonner qu’elle ne soit pas populaire, c’est du cynisme ou de l’idiotie. L’Europe a droit de cité, pas les européens.

ÉVALUATION
Sous-estimer le passé pour mieux surévaluer le présent, voilà bien le plus sûr moyen d’hypothéquer l’avenir.
Voir PROGRÈS

EXPLORATION
J’ai parfois peur qu’à force de vouloir explorer la vie, à force de chercher ce que « cache » la réalité, nous ayons fini par oublier de la vivre. Quelle que soit notre capacité d’abstraction, la vraie vie est ici et maintenant.
Voilà notamment pourquoi c’est d’abord d’aujourd’hui qu’il convient de s’occuper avant de ne penser qu’à 2012 ou 2017, comme le font les médias, entretenant la diversion permanente.

FAIBLESSES
Chercher à cacher ses faiblesses, c’est avouer qu’on ne se sent pas assez fort. Reconnaître nos faiblesses est la plus grande preuve de force que nous puissions donner.

FASCINATION
Me laisse rêveur la fascination servile de tant d’intellectuels contemporains devant les hommes de pouvoir et de profit. J’y retrouve le même amour immodéré de la force brute qui a soumis au fascisme, au nazisme et au stalinisme des générations de clercs, prosternés devant le Moloch qu’ils auraient dû dénoncer.

FICELLE (bouts de)
« Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien ». Telle était la mention figurant sur l’enveloppe un peu froissée trouvée dans l’armoire à outils de mon père.
Être conservateur n’est pas un choix mais une vocation irrésistible.

FIDÉLITÉ
Nous ne sommes réellement fidèles qu’à nos habitudes. Aux mauvaises surtout.

FINI
Le problème avec Sarkozy, c’est qu’il n’est pas « fini ». Il en est resté au stade oral. Il fait partie de ces êtres inachevés qui ont un besoin vital de combler leur vide existentiel en cherchant à devenir infinis. Rien de plus dangereux que les impuissants de pouvoir…
Ils finissent généralement par imploser, mais après que leur dérisoire mégalomanie ait engendré tous les désastres dont elle était grosse.

FLORILÈGE
Choisis sur Internet, trois des commentaires les mieux venus sur l’affaire Bettencourt-Woerth :
G. Dédoutes
25.07.10 | 10h18
Puisqu’il a, comme Eric Woerth, une tête d’honnête homme, je le crois. Par contre vous n’êtes pas obligé de me croire, et vous aurez raison, puisque vous n’avez pas vu ma tête.
tranquillatoulouse
25.07.10 | 10h15
N’est-ce pas Eric Woerth qui depuis le début dit n’avoir jamais rencontré de Maistre ? J’attends juste le moment où cet "honnête" homme déclarera ignorer qui est cette Florence Woerth qui prétend être son épouse...
Cauchemar
25.07.10 | 09h47
C’est le même principe de défense que les petits délinquants de banlieue : Patrice jure qu’il n’a pas aidé Éric qui n’a pas donné un coup de main à Nicolas qui affirme qu’Éric est un gars honnête qui n’a pas pu pistonner Florence auprès de Patrice, etc. Et tout cela dans le journal d’un ami de Nicolas.
Remplacez ces prénoms par des prénoms à consonances maghrébines et essayez de deviner en combien de temps le procureur Philippe (autre ami de Nicolas) aurait bouclé l’affaire.

HÉTÉROPHOBIE
N’en déplaise aux lobbyistes de tout poil et à leur si commode pensée unique, je la condamne aussi fermement que l’homophobie.

HUMORISTES
J’écrivais ceci il y a quelques mois : ce sont aujourd’hui les humoristes qui font le boulot des chroniqueurs, d’où les attaques de plus en plus virulentes dont les premiers sont l’objet de la part des politiques qui voient bien que des Stéphane Guillon ou des Didier Porte sont autrement plus dangereux que leurs collègues plus policés…
C’est qu’ils mettent les points sur les i et appuient là où ça fait mal, quand la plupart des chroniqueurs servent la soupe aux puissants en psalmodiant en boucle leur lénifiante pensée inique – pardon, unique.

HYPOCRISIE
La plus répandue et la plus dangereuse, c’est l’inconsciente. Hypocrites, nous le sommes tous parfois, mais nous sommes presque toujours assez avisés pour ne pas nous en rendre compte…
Parce qu’il se croit honnête, Orgon est plus dangereux que Tartuffe – et à peine moins hypocrite. Les pires escrocs sont ceux qui ne font rien d’illégal.

ÎLES
Beaucoup d’îles en ce moment au cinéma (Shutter Island, The Gost Writer), îles-prisons, îles-refuges…
Me semblent être des métaphores de notre île à tous, refuge et prison perdue dans l’océan de l’infini. Mais aussi de notre isolement dans l’individualisme massifié de la mondialisation, tous repères perdus, naufragés plus ou moins volontaires, Robinsons de l’océan du fric roi.
Dans ces films, les personnages ne sont pas ce qu’ils paraissent être, on ne sait plus qui est bon, qui est méchant, les rôles s’inversent en un carnaval sinistre.
Mais Polanski n’est pas Scorcese, et son intéressant "Ghost Writer" demeure un peu superficiel et timoré, un thriller en demi-teintes qui agace gentiment les nerfs face à une tragédie shakespearienne dont la vertigineuse quête d’identité secoue le spectateur jusqu’au tréfonds – remettant en cause sa propre identité.

a_ INDISPENSABLE
Il n’est pas très étonnant que nous finissions par en vouloir à ceux qui nous sont devenus indispensables, puisque nous leur avons donné le pouvoir de brider notre liberté.

INFIDÉLITÉ
Ce n’est pas parce que je suis infidèle que je ne suis pas fidèle. Bien au contraire !

INGRATITUDE
Parce qu’au fond de nous, même si nous ne nous les avouons pas, nous connaissons très bien nos défauts, nous avons bien du mal à croire qu’on puisse nous aimer, si bien que nous tendons à mépriser quiconque nous donne la preuve indiscutable qu’il nous aime en dépit de nos faiblesses.

INSOUCIANCE
L’insouciance n’est le plus souvent que le joli surnom dont nous décorons notre lamentable irresponsabilité.

INTÉGRATION
L’actuel président de la république a tout à fait raison de poser le problème de l’intégration des étrangers naturalisés français. C’est un problème qui lui tient d’autant plus à cœur qu’il a certainement conscience d’être concerné par lui au premier chef.
Nicolas Sarkozy, semble en effet devoir à ses origines exogènes des valeurs et des comportements qui entravent singulièrement sa compréhension et son respect des valeurs républicaines qui fondent la république française.
Devant son apparent refus de respecter la constitution qu’il est chargé de défendre, il n’est pas interdit de se demander s’il ne devrait pas être renvoyé dans son pays d’origine, le temps de réviser sa vision du monde afin qu’elle cadre avec le mandat qu’un peuple assez malavisé a commis l’erreur de lui confier.
Oui, à cela près que NS est né en France, que la France est donc son pays d’origine, même si elle ne l’est pas pour ses parents. Cette formulation est gênante en ce qu’elle risque d’entraîner un décompte de générations pour décider de la nature des origines.

INTELLIGENCE
Il est plus que temps de redéfinir l’intelligence. Toute une tradition, d’ailleurs plus récente qu’elle ne l’admettra jamais, en fait une sorte de chasse gardée des intellectuels. Domaine réservé à l’entrée duquel il convient de se déchausser, et où l’homme moyen ne devrait entrer qu’en courbant la tête et montrant patte blanche.
Au risque de passer pour un béotien, je crains de devoir soutenir qu’intelligence et intellectualisme n’ont strictement rien à voir, pas plus que ne sont synonymes savoir et création.

JARDIN
Tout jardin est un microcosme.
Et le fidèle miroir de son créateur…
Mais bien plus encore le modeste reflet du macrocosme.
L’infini, c’est dans mon jardin que je m’approche le plus près de lui.

JUNGLE (loi de la)
Il suffit d’avoir jardiné deux ou trois saisons pour savoir que la prétendue loi de la jungle n’existe que dans la cervelle tordue des êtres humains les plus névrosés.

LAPSUS
Je veux parler des avis de parution des deux livres que Klépal et moi venons de publier, et je m’entends dire : « mes envies de parution »…

LAPSUS (bis)
L’affaire Bettencourt, c’est un véritable awoerthement, Pardon, avortement. Attention, je n’ai pas dit : Woerth ment. Est-ce que j’ai une tête à dire des méchancetés, pardon des mensonges ?
C’est comme pour Courroye, je n’ai jamais dit que c’était un procureur dévoyé, j’ai écrit que c’était un procureur dévoué. C’est pas tout à fait pareil, quand même…

LÉGALITÉ
Ils n’ont rien fait d’illégal, paraît-il.
C’est bien le drame.
Le plus grave, c’est qu’ils n’aient rien fait d’illégal !
Si réellement tous les abus absolument scandaleux dont se sont rendus coupables Sarkozy et son gouvernement sont légaux, alors c’est plus qu’une affaire d’état, c’est une société tout entière qui marche sur la tête.
Il est effarant, il est monstrueusement scandaleux qu’il soit légal de rendre 30 millions d’euros à une milliardaire qui par toutes sortes de moyens légaux finit par ne donner aux impôts que des miettes de son immense fortune.
Il est effarant et monstrueusement scandaleux que la femme d’un ministre du budget puisse être embauchée pour 180.000 euros par an plus les bonus, soit pour ne rien faire, soit pour aider à frauder le fisc dont est responsable son mari.
La liste de ces abus scandaleusement légaux serait trop longue. Suffit de dire que dans une société normale aucun de ces scandales ne pourrait jamais être considéré comme légal, pour la bonne raison que chacun d’entre eux représente un viol délibéré tant du contrat social que des principes qui fondent la république française.
Dans cette république irréprochable, où est la Liberté ? Où, l’Égalité ? Où, la Fraternité ?
Si ce qu’ont fait les Woerth est légal, alors il faut de toute urgence changer la loi !

LENTEUR
Longtemps j’ai travaillé très vite, ce qui m’autorisait des plages de paresse étalées à perte de vue, des farniente élastiques. Je suis bien plus lent désormais, mes temps de loisir, devenus des temps morts à mes yeux, ont rétréci comme peau de chagrin, si bien que je n’ai plus du tout le temps de ne rien faire.
Ça me manque…

LIBÉRALISME
Le libéralisme a quelque chose d’aberrant dans son fondement même, puisqu’en dernière analyse son projet consiste à mettre l’ordre social au service de l’anarchie. De cette irrationalité schizophrénique originelle découlent les contradictions incessantes qui le rendent si naturellement catastrophique et si complètement incurable.

LIBÉRAL-NAZISME
Le nazisme n’est jamais que le comble du capitalisme et son aboutissement – la folie qui le prend quand sa soif de pouvoir et de profit, ou les nécessités de sa survie, l’amènent à abandonner les quelques restes de valeurs morales qui le rendaient sinon supportable du moins provisoirement viable.
Car avec son idéologie de la croissance perpétuelle et de la prédation infinie, le capitalisme plus ou moins soft n’est pas tenable sur le long terme.
Sa seule chance de survie est de devenir suffisamment hard pour espérer prolonger par la dictature des « élites » l’agonie programmée de son inévitable autodestruction.
Condamné par sa boulimie à finir par s’auto-dévorer, son élan même et jusqu’à son instinct de conservation le portent irrésistiblement à une forme ou une autre de ce nazisme dont il partage tous les principes.
Cette volonté de puissance délivrée de tout scrupule, qui est l’idéal même du nazisme, et qui fonde également la démarche du capitalisme, est par essence incompatible non seulement avec une authentique démocratie, mais encore avec le fonctionnement cohérent – pour ne même pas parler d’équité – d’une société humaine.
Ferreri l’avait illustré dans la terrible métaphore de « La grande bouffe » : l’excès est suicidaire.

LIBRE
Je ne me crois pas libre. Je me crois seulement libre d’admettre que je ne le suis pas, et de tenter d’en tirer les conséquences.

LIVRES
Il est des petits livres que j’aime. Je préfère souvent aux pavés les petits cailloux, dont la taille modeste semble augmenter les capacités de résonance, les échos qu’ils suscitent ; on dirait, quand on les laisse tomber dans le puits de notre mémoire, que les rides qu’ils y font naître s’élargissent en cercles concentriques toujours plus grands et qui n’en finissent pas de faire vibrer notre diapason intime.
J’ai beaucoup plus appris de « Notre philosophe », « L’ami retrouvé », ou « L’esprit de perfection » que de tous les pensums de Sartre. Peu de pages, beaucoup d’effet. Il est temps de renvoyer à leurs études les cuistres faiseurs de thèses ; leurs gros sabots sentent par trop la chandelle.

MAHLER
À condition de lui prêter un minimum d’attention, tout le monde peut écouter Mahler, mais à des quantités de niveaux différents. Ce n’est pas une auberge espagnole, mais une cathédrale.

MARAT
Cette violence dans l’indignation qui semble effrayer certains de mes lecteurs, c’est mon côté Marat. Marat des bois s’entend, car je ne suis pas un homme des villes, ni des foules, encore moins des masses.

MÉTAPHYSIQUE
Je n’ai rien contre les questions métaphysiques, mais j’ai horreur de ceux qui croient avoir les réponses. C’est toute la différence entre le mysticisme et la religion.
Ne perdons pas de temps à chercher Dieu. S’il existe, il sait où nous trouver.
Suffit d’adorer la création.

MÉTHODE
En matière de création, la meilleure méthode est de ne pas en avoir.

MODE
Le meilleur moyen d’être en avance sur la mode, c’est de l’attendre dans le passé.

MONSTRES
Je me prendrais volontiers pour un monstre, si je n’avais la très nette impression que la plupart de mes congénères ne sont pas moins monstrueux que moi.

MONTESQIEU
Les principes de Montesquieu constituent le consensus minimal indispensable à l’établissement et au fonctionnement d’une société digne de ce nom. C’est si vrai que dans les sociétés dites primitives de nombreuses peuplades ont de façon plus ou moins intuitive et plus ou moins consciente fonctionné de cette manière-là.
Montesquieu n’a fait que rationaliser et formuler des règles de comportement qui s’imposent naturellement dès que des hommes dignes de ce nom décident de vivre ensemble.
Il ne s’agit donc pas d’inventer une nouvelle démocratie, mais de retrouver dans le passé et d’adapter à notre présent les principes et les usages qui nous permettront d’avoir un futur.
Dangereux, mortifère scandale de la fuite en avant, de la recherche éperdue du nouveau. La nouveauté c’est souvent, c’est surtout, reprendre autrement ce qui a déjà été.

NÉGOCIATION
Évitez autant que possible de négocier avec les hommes de pouvoir. Ils ont inventé la négociation pour imposer un rapport de force sans avoir à passer par l’épreuve de force, dont on n’est jamais sûr de sortir vainqueur, et qui est toujours coûteuse à tous égards.
On ne peut négocier utilement avec des hommes de pouvoir qu’après leur avoir imposé un rapport de force dans lequel il est clair qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner, ce qui implique de leur montrer clairement qu’on est soi-même prêt à tout perdre, et à les entraîner dans note perte.

NÉOLOGISME
Je vais sortir du bain. C’est le moment où l’on jouit le plus purement de cette propreté nouvelle qu’on sait précaire, et d’avance condamnée.
« C’est beau, la propritude… » m’entends-je soupirer sur le fond sonore quasi intra-utérin des clapotis qu’engendrent les mouvements à demi réflexes par lesquels j’entretiens la conscience d’être suspendu immobile dans la bienheureuse bulle liquide qu’aucune douche ne remplacera jamais.
On ne remerciera jamais assez notre Ségolène nationale, d’avoir, avec une bravitude qui doit autant à la rouerie des communicants qu’à l’inconscience des néophytes, ouvert une voie proprement royale à un suffixe injustement délaissé, lui rendant ainsi et la virginité et la capacité à procréer. Il est des néologismes qui font entrer dans l’histoire plus sûrement qu’une candidature calamiteusement ratée à la présidence de la République…

OBSÉDÉ
J’ai beau faire, je fais partie de ces gens qui se croient paresseux parce qu’ils sont incapables de travailler 24 heures sur 24.

ODEUR
Le problème avec les vieux messieurs, c’est que s’ils ne sentent pas trop bon, ils sentent mauvais.

ORDURE
La société néo-libérale, productrice effrénée d’ordures en tout genre, est tout entière fondée sur la prime à l’ordure. Plus vous serez malhonnête, plus vous cultiverez les rapports de force, plus vous lècherez le cul des forts et botterez celui des faibles, plus vous serez une parfaite ordure, plus vous serez non seulement respecté, mais donné en exemple.
Les figures de franches canailles qui occupent actuellement le haut du pavé, les Arnault, les Bolloré, les Dassault, les Pinault, quand serons-nous débarrassés de ces parasites ?
Dernière trouvaille de cette époque bénie : donner du fric aux élèves pour les faire travailler !
Il est grand temps de nettoyer les écuries d’Augias.

PARADOXE
Si tu n’acceptes pas la mort, à quoi te sert de vivre ?
La mort est certainement un but auquel la vie permet de se préparer pour l’atteindre dans les meilleures conditions.

PARDON
Si on me croit rancunier, on se trompe. Je suis toujours prêt à pardonner aux autres le mal qu’ils ne m’ont pas fait – et aussi celui que je leur ai fait.

PARESSE
En variant les supports, on ne cherche, au mieux, qu’à améliorer la forme. À surprendre, à susciter la curiosité du spectateur, au pire. On perd de vue le sens sacré de la peinture, on ne cherche plus à s’améliorer soi-même – pourtant le seul moyen de devenir meilleur peintre.
Confier à l’extérieur ce qui ne peut venir que de l’intérieur, c’est ce que j’appelle la paresse.

PASSÉ
Si tu ne comprends pas le passé, comment pourrais-tu comprendre le présent qui en est issu – tissu ?

PEINDRE
C’est à mes yeux repartir de zéro, pour, nourri du passé comme du présent, redécouvrir la figuration à travers l’abstraction et l’abstraction à l’intérieur de la figuration, autrement dit pour retrouver la symbolique perdue. Pour reprendre un néologisme qui m’agace copieusement, il faut « réenchanter » la peinture.

PEINTURE ET LITTÉRATURE
De Jean-Luc Godard : « Il y a encore de la littérature, il n’y a plus de peinture, seulement des dispositifs, et c’est faible. »

PENSÉES DE CHIOTTES
Je voudrais bien savoir pourquoi les gens que je n’ai pas envie de voir m’emmerdent sans arrêt, alors que ceux dont j’aimerais tant qu’ils m’emmerdent ne se manifestent jamais.

PERDU (Tout n’est pas)
Sur la pointe des pieds, une fille vide ses ordures au tri. Entre ses fesses, on voit le ruban plus ou moins fleuri de son string. On a beau dire, ça rassure.

PERMISSIVITÉ
La permissivité si violemment revendiquée par la « gauche » mondaine n’est en aucun cas de gauche. La permissivité est une idée de droite : pas plus que la tolérance zéro, la tolérance infinie ne peut être cautionnée par la gauche, car elle est par définition immorale. Toutes deux sont foncièrement de droite, l’une appartenant à la droite dirigiste, l’autre à la droite libérale, et donner libre cours à l’une finit toujours par faire ressurgir l’autre.
Le comble de la permissivité est ainsi atteint quand un gouvernement scélérat comme l’actuel gouvernement français en vient à interdire aux opprimés de se défendre, ce qui revient à tout permettre à ceux qui détiennent le pouvoir…

PERMISSIVITÉ
La permissivité, c’est ce laissez-faire qui a permis de transformer le citoyen en roi fainéant, et par là même en consommateur. La permissivité est la négation de toute liberté authentique, la forme moderne de l’esclavage insidieux mis en place par le « libéralisme ».
C’est également le moyen très efficace pour la droite de tout récupérer, donc de tout émasculer.

PETITES CHOSES
Les « petites choses » m’ont toujours paru plus intéressantes que les « grandes ». Pendant que s’agitent les crétins de pouvoir, vivons !

PIS-ALLER
À défaut de la rendre heureuse, il essayait de lui faire plaisir.

POLICE
Pas vu un seul flic sur la route en plus de mille kilomètres, peut-être boudent-ils…
Une des graves erreurs de Sarkozy, qui n’en est pas avare, Dieu merci, est que tout en se servant à l’excès de la police, il abuse d’elle ; les nazis avaient su payer leurs policiers, Sarkozy les voit non seulement comme bâton de pouvoir mais comme fonctionnaires, d’où une attitude ambivalente envers eux, tantôt leur passant la main dans le dos, tantôt leur tapant dessus.
C’est une des contradictions du libéralisme. Il ne peut fonctionner sans le secours de l’état, mais voudrait s’en passer au maximum pour maximiser ses profits et jouir le plus possible de la seule liberté qu’il comprenne, celle d’asservir et d’exploiter le peuple.
Or l’anarchie libérale ne peut se passer de police, car aucune milice privée ne pouvant être légitime, on pourra toujours lui opposer une autre milice.
Quand on veut faire de la police une garde prétorienne, il est prudent de ne pas mégoter avec elle.

PORTE (Didier)
Qu’il ait pu faire dire à Villepin : « J’encule Sarkozy ! », voilà qui est scandaleux, insupportable, glapissent les bons apôtres du pharisianisme libéral.
Mais les expulsions d’enfants, ça, c’est tout à fait supportable ; le bouclier fiscal, pas de problème, les retraites chapeaux, les stock-options, les comportements mafieux systématiques, c’est parfait.
Aujourd’hui comme hier, c’est à leurs indignations sélectives et intéressées qu’on reconnaît les authentiques salauds. Philippe Val en est le répugnant archétype.
Ce n’est pas, à ce qu’il dit, la radio que veut faire Nicolas Demorand, cet enfant de chœur. Il a bien raison de ne pas s’y essayer : il en serait incapable. Pour être Didier Porte, il ne suffit pas de pratiquer la provocation bidon, il faut de l’honnêteté et du talent.

POUVOIR
Si Sartre demeure encore aujourd’hui pratiquement intouchable malgré l’insigne faiblesse de son œuvre, c’est qu’il a réussi ce qui fascine le plus les intellectuels : obtenir et exercer un pouvoir immérité et illégitime.
Qui veut comprendre le XXe siècle perd son temps avec Sartre, esprit d’apparence brillante mais brouillon et superficiel. Le XXe siècle, nous pouvons le découvrir avec Orwell, Huxley et Koestler. Et si nous voulons savoir ce qu’il a été, du plus commun au plus rare, comment il a été senti, pensé et vécu, nous en apprendrons davantage en lisant Proust et Pessoa, Lawrence, Fante, Pagnol ou Jules Romains, Giraudoux et Anouilh, et j’en oublie bien d’autres, qu’en labourant laborieusement les pensums de ce pion monté en graine qui n’a jamais cessé d’être le plus louche des philosophes.

PRÉSENCE
Seules les leçons du passé, non seulement comprises, mais goûtées, digérées, assimilées, vécues, peuvent nous mettre en présence de notre vrai présent, unique moyen de créer autant que possible notre futur.
Car comme le savent les enfants et les animaux, le présent est éternel et ce qu’on appelle présence consiste à s’en souvenir. Reprendre conscience de l’éternité de l’instant, c’est cela la présence.

PRESQUE RIEN
À peine venons-nous, l’ami Klépal et moi, de publier « presque rien », que je tombe, dans un livre acheté d’occasion quelques jours après à la merveilleuse Épicerie Littéraire de Châteauroux-les-Alpes, intitulé Venise et écrit par Frédérick Tristan, sur la phrase suivante :
« Venise, toute érudition exténuée, est cette mémoire où des courants d’air et de soleil valent plus que les édifices et les œuvres parmi lesquels ils vont, viennent, mais hors desquels ils ne seraient que fictions d’un géomètres oisif. Ici, comble de perversité ou de blancheur, les combattants échangent leurs armes. Le presque rien l’emporte sur le tout, l’infime sur le géant, l’analphabète sur le savant, mais telle était la ruse du tout, du géant et du génie en ce qui-perd-gagne dont l’homme est l’enjeu ».
Et je m’aperçois que je suis d’une rare inculture, puisque je ne connaissais que de nom ce Tristan qui semble pourtant d’après ce petit livre un des vrais écrivains contemporains.

PRINTEMPS
Au printemps, le matin, j’ai toujours envie de ne rien foutre, et de me laisser pousser.
Juste me laisser repousser à partir de mes racines, me regarder faire de nouvelles tiges, voir naître mes nouvelles feuilles, les mêmes que l’année d’avant mais différentes, regarder mes premières fleurs éclore, toutes neuves et si semblables aux anciennes que si elles n’étaient pas elles-mêmes, je pourrais les confondre avec leurs sœurs aînées.
Au printemps, j’ai juste envie de jouir.
Les fruits, ne m’en parlez pas, c’est pour plus tard, inch’Allah !

PROCUREUR(S)
Dans un pays où c’est le pouvoir exécutif qui décide, par le truchement des procureurs qu’il contrôle, s’il y aura ou non acte de justice, la justice est interdite de séjour.
Patiemment, les gouvernements de la Cinquième République, poussés par les Présidents successifs, ont peu à peu expulsé les citoyens de leurs libertés. Grâce à de savants mélanges législatifs, de mini coup d’état en mini coup d’état, sans tambour ni trompette, presque sans douleur, la réalité des trois pouvoirs est désormais à peu près tout entière aux mains de l’exécutif, pendant qu’un peuple anesthésié se gave de spectacles en tous genres.

PROFONDEUR
Se croire profond parce qu’on ne parle que de choses profondes, c’est être bien superficiel.

PROGRÈS
Il serait grand temps de remettre en cause, avec la joyeuse férocité qui s’impose, le ridicule et pernicieux usage que sous l’influence aveuglante du « siècle des lumières » nous faisons encore, contre toute évidence de la si contestable notion de progrès.
De retour d’un court séjour piémontais tout illuminé des génies esthétiques et philosophiques du gothique international et du rinascimento transalpin, je me sens plus que jamais fondé à questionner (y compris au sens ancien et sinistre du terme !) l’intérêt et la qualité de l’apport de la plupart des prétendues « avancées » contemporaines dans le domaine artistique.
La stupéfiante qualité des œuvres visibles à Saluzzo, confrontée à l’indicible indigence de la plupart des œuvrettes actuelles, si énormes en masse et mégalomaniaques en propos qu’elles soient dans de nombreux cas, proclame plutôt la décadence que le progrès.
Une régression qui n’est pas seulement celle du savoir-faire et de la culture, qui n’est que trop évidente, mais aussi celle de l’imagination comme de la hauteur de vues.
Duchamp, qui était beaucoup plus lucide et perspicace que les prétentieux impuissants qui comme en un défilé militaire de troufions ringards lui ont emboîté le pas de l’oie, s’engouffrant dans la brèche pour mieux se défiler devant leur devoir, écrivait en 1945 à son ami Denis de Rougemont : « Tout l’effort de l’avenir sera d’inventer, par réaction à ce qui se passe maintenant, le silence, la lenteur et la solitude. »
Pour ma modeste part, j’espère aller dans ce sens, comme tendent à le montrer les titres des deux livres publiés ce printemps avec l’ami Klépal : RIEN, et presque rien.
Voir ÉVALUATION

PROGRÈS
Je ne crois pas au progrès. Je crois à l’évolution. Autrement dit, si je suis sûr que les choses changent et ne peuvent que changer, je ne crois pas que ce soit forcément pour le mieux.

PROVERBES ITALIENS
Ils ont un côté rêveusement ironique et lapidaire plus marqué à mon goût que leurs homologues français, qui me semblent plus sentencieux. Pour ces derniers, la sagesse est dans le bon sens, alors que les premiers la trouvent dans une distanciation presque cynique.
Pagare, morire, sempre tempo… me dit la patronne de l’Albergo Cavallo Bianco à Dronero, quand je lui demande ma note.
Caffè freddo, bacciare un morto.
L’ospite è como il pesce : dopo tre giorni, puzza…
Est-il vraiment besoin de traduire ?

PUSILLANIMITÉ
Les gens qui n’osent pas demander sont ceux qui ne supportent pas les refus.

QUESTION
La plupart du temps, nous ne posons une question que pour pouvoir lui donner notre propre réponse, afin d’être sûr que la question ne se pose plus.
Posez-moi les bonnes questions, j’ai les réponses, dit à peu près Woody Allen.

REPROCHER (se)
Il est incontestable qu’au regard des « lois » non écrites et d’autant plus en vigueur de la maffia à laquelle il appartient, Eric Woerth n’a rien à se reprocher. Au contraire ! Il a bien mérité de l’oligarchie dont il est le valet, et on comprend que son parrain ait tant de mal à se séparer d’un domestique aussi zélé. Comme le faisait si bien remarquer dans le Topaze de Pagnol (qui n’a jamais été aussi actuel) Roger de Berville : « Je suis depuis hier trésorier du Cercle de la rue Gay-Lussac, ce qui prouve que j’ai une réputation bien établie de probité. Eh bien, la probité, ça se paie cher, parce que c’est rare. »
On le sait, l’idéal, pour un escroc, c’est d’avoir une tête d’honnête homme.
L’important aux yeux d’un Woerth, c’est de paraître. Le problème, qui n’est pas seulement le sien, mais celui de l’oligarchie politico-affairiste qui nous gouverne, c’est qu’en matière d’honnêteté, il ne s’agit pas de paraître, mais d’être.

RAISON D’ÊTRE
J’ai beau faire, je ne peux croire qu’à la beauté.

RÉPUBLIQUE BANANIÈRE
Il y a longtemps que nous vivons dans une république bananière. Ce qui explique que les scandales aient pu devenir aussi incroyables, c’est paradoxalement qu’ils avaient fini par sembler normaux. Assurés d’une quasi impunité (au pire, des peines de principe, et une fois tous les dix ans un bouc émissaire à la Carignon), les élites au pouvoir ont peu à peu perdu toute prudence en même temps que toute pudeur, au point de finir par se faire un mérite de cette impudeur même. Quant au bon peuple, tant qu’il trouvait des miettes sous la table, il s’est occupé de ses petites affaires en laissant les grandes à ses élus.
Le laxisme est le producteur naturel du scandale, et s’en accommode jusqu’au jour où son indulgence même pousse les escrocs à aller si loin que l’opinion se retourne, et condamne soudain ceux qu’elle laissait faire l’instant d’avant.
Lesquels, stupéfaits par ce revirement pourtant prévisible (tant va la cruche à l’eau… dit la sagesse populaire, qui n’a rien de populiste), sont sincèrement indignés qu’on ne tolère plus ce qui passait comme lettre à la poste.
C’est alors, tandis que l’incendie rage, que se lèvent des abrutis ou des complices, des Rocard ou des Weil pour critiquer ceux qui crient au feu et appellent les pompiers, en leur faisant judicieusement observer : « Oui, mais non, arrêtez, pas les pompiers, l’eau, ça mouille, vous allez abîmer le papier peint ! »
À regarder le président et les membres de son gouvernement croupion courir comme des canards sans tête en essayant de piétiner les braises sans cesse rallumées de l’affaire Woerth-Bettencourt, on flaire la même panique qui saisit une fourmilière quand on soulève la pierre sous le couvercle de laquelle elle s’était abritée pour vivre à sa guise sa petite vie bien cachée.
Même affolement, même rage impuissante, mêmes jets d’acide, mêmes tentatives pathétiques pour mettre ses œufs en sécurité, même fuite de la lumière.
Seule différence, mais de taille : contrairement à nos aigrefins de pouvoir, leurs œufs, les fourmis ne les ont pas volés, mais pondus.
J’oubliais : les hommes au pouvoir ne sont pas des fourmis, mais des cigales. Les fourmis, c’est nous. Quand allons-nous les faire danser ?

RIEN
« RIEN. Voilà le mot qui résume tout » déclare Pierre Autin-Grenier dans Les radis bleus, publié en 1990. Pour une fois, je n’ai rien à ajouter.

ROMAN POLICIER
J’ai toujours du mal avec les policiers trop sophistiqués, trop calculés. Je n’avais lu qu’un très bon recueil de nouvelles de Fred Vargas. « Pars vite et reviens tard » m’a déçu. Bien pensé, mais pas vécu. Trop pensé, donc. Excessivement sophistiqué, exagérément cohérent. C’est bien ficelé, mais c’est ficelé. Travail d’intellectuel, à la Umberto Eco. Les personnages ne sortent pas du livre. Ils y restent, nous ne partons pas avec eux ; ils sont certes dessinés, mais ils ne vivent pas. Trop écrits, ils manquent de joie. C’est que l’auteur n’en éprouve pas en leur compagnie. Comment créer des personnages quand on ne croit pas soi-même à leur existence, quand on n’a pas oublié qu’ils n’existent pas ? Quand on les a inventés au lieu de les laisser s’inventer ?
La préméditation, erreur très actuelle…
Impuissance de la plupart des écrivains actuels devant leurs personnages.
On dirait qu’ils n’osent pas les laisser naître, soit qu’ils leur ressemblent trop, soit qu’ils leur soient trop étrangers. Quand ce n’est pas les deux à la fois, comme dans « La mort naturelle » d’Agnès Olive, un « roman » qui à force de « naturel » est tout sauf naturel.

SAVOIR
Quand on sait trop, on ne sent plus rien. Le vrai savoir, c’est le sentir.

SENTIMENTS (bons)
On ne fait pas forcément de mauvaise littérature avec de bons sentiments. Mais ça aide. Voyez Eric-Emmanuel Schmitt.

SOPHISTICATION
La sophistication est l’exact contraire du raffinement. Le raffinement épure, la sophistication se complaît à compliquer, toujours plus – toujours trop. La sophistication, c’est le raffinement du nouveau riche, qui n’entendant rien à la simplicité du raffinement se gave de sophistication avec la même avide gloutonnerie qu’il entasse des richesses dont il est incapable de jouir, parce qu’il en ignore le mode d’emploi.

SURVIE
On s’éloigne toujours un peu de ce qu’on aimerait trop. Question de survie…

SURVIE
Nous en sommes arrivés à cette situation paradoxale :la seule chance de survie de l’humanité réside dans sa disparition à peu près totale.

TERRORISME
Tout académisme est un terrorisme. La mort pour survivre a besoin de tuer la vie.
Aucun académisme à ma connaissance n’est allé plus loin dans le terrorisme que l’académisme artistique qui sévit maintenant depuis plus de cinquante ans.
Les gens qui croient qu’il suffit de penser pour imaginer, de conceptualiser pour innover et de théoriser pour créer sont tout simplement des impuissants, des nains artistiques.
À dire vrai, il nous suffit de regarder autour de nous pour constater que nous vivons une époque de nains en tous domaines. Le nain a besoin de se grandir démesurément pour se sentir exister, parce qu’il est incapable d’affronter sa réalité et de partir d’elle avec humilité pour tenter l’aventure de la création. Au nain, il faut des résultats, les plus immédiats possibles, et la réussite sans travail demeure son objectif primordial. Car la mégalomanie du nain se conjugue à une frénétique paresse, qui lui fait tout entreprendre sans jamais rien achever.
C’est que le nain, ce mort vivant, a si peur de la mort qu’il lui faut de toute urgence et à toute heure quitter la vie réelle pour tenter d’incarner les fantasmes qui lui tiennent lieu de vision du monde.
À ce titre, le nain est à tous les sens du terme le parangon des spéculateurs.
N’ayant ni le courage ni la capacité de créer, le nain ne peut « réussir » que par le terrorisme. Il lui faut créer une prison mentale où enfermer l’esprit critique et l’aveugler. Il lui faut donc détruire ce qui a précédé et imposer sa « rupture », qui consiste en fin de compte à tenter de mettre en place un ordre infrangible tellement abstrait, je veux dire éloigné de la réalité et donc contre nature, qu’il lui faut sans cesse recourir à la violence et au mensonge pour lui donner une fallacieuse apparence de légitimité.
On voit qu’à sa façon, et bien plus que son père, Nicolas Sarkozy est un véritable artiste, au sens où l’entend notre catastrophique modernité, qui aura pour grand mérite devant une éventuelle postérité d’avoir provisoirement réussi à faire de la démarche artistique le comble du conformisme.

TINA (There Is No Alternative)
Cette habitude si commode, devenue universelle, particulièrement chez les responsables, de se déresponsabiliser pour éviter de culpabiliser, de toujours reporter la faute sur autrui (l’Europe, par exemple) ou sur une supposée destinée, en disant la main sur le cœur : « On ne peut pas faire autrement ! », c’est précisément celle des braves petits serviteurs du régime nazi, des bons petits « communistes » du régime stalinien.
C’est celle des lâches, qui toujours forment la complaisante piétaille de la sans cesse renaissante armée des salauds.
Voir CHOIX

TRONCHE
Je ne sais pas si Eric Woerth a une tête à encourager la fraude fiscale. Ce qui me paraît en revanche évident, c’est qu’il en a et la mentalité et la conduite.

VIE
Ni le temps ni l’espace n’échappent à la vie. Nous vivons tout le temps et tout l’espace dès que nous revenons à la vie. L’homme n’est pas son propre centre, il fait partie de la vie. Le présent n’existe pas. L’être existe.

VIEILLIR
Nous ne nous voyons pas vieillir. Le vieillissement, nous le découvrons à travers les autres, par ricochet. Ces balles perdues n’en blessent que mieux.

VIOL
Il ne suffit pas de violer (les principes, les codes, les habitudes, etc) pour entrer dans une démarche artistique. Encore faut-il savoir ce que tu violes et pourquoi. Faire du porno et créer sont deux choses tout à fait différentes, même si dans les deux cas on viole les bienséances et le bon goût.
L’accent mis sur la provocation entraîne à terme l’impuissance du créateur. La création, c’est ce qui se passe quand la provocation n’est pas première, mais vient de la nouveauté réelle, de l’originalité foncière de ce qui a été créé. Rien de plus casanier, de plus moutonnier que de rechercher la nouveauté pour la nouveauté, rien de plus conformiste que l’originalité à tout prix.

VOYAGES
Les voyages dans l’espace ne me passionnent que s’ils sont en même temps des voyages dans le temps. C’est pourquoi j’aime tant Bruges et Venise : le véritable ailleurs, c’est autrefois. Ou demain, d’où mon intérêt passé pour la science-fiction, et le plaisir que j’ai toujours éprouvé toujours à déambuler dans New-York. Où je n’aimerais pas vivre, car s’il est un lieu inhabitable, Dieu merci, c’est bien le futur !
Et pourtant l’inestimable Jean d’Ormesson a pu un jour déclarer : l’avenir m’intéresse au pus haut point, car c’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années.

Mon cher Alain,
J’ai lu et relu (attentivement, mais si mais si !) ces 23 remarques en passant et, si, globalement comme on dit en ces temps de globalisation, je partage, il est quand même quelques points sur lesquels je souhaite manifester de possibles divergences. Après tout, merde, c’est bien le moins !

Les militaires sont détestables, mais il en faut.
Pourquoi donc ? Je ne sais plus quel pays d’Amérique du Sud je crois a choisi de supprimer son armée et il semble que tout le monde s’en porte fort bien. D’une part c’est un gouffre à pognon, d’autre part ces gens-là sont dangereux et ils le seront encore davantage quand ils seront totalrement passés (c’est en bonne voie) au service des grands argentiers qui gouvernent le monde par politiciens interposés.
Pour les avoir fréquentés (de carrière et appelés) durant 27 mois en Algérie je suis au regret (façon de parler) de dire que ce sont soit des cons soient des malveillants. Quant aux soldats (je ne saisis pas la nuance) je n’en connais pas d’admirables et ce ne sont pas Raymond Guérin, Georges Hyvernaud ou Léon Werth, ou encore Céline qui me contrediront.

[L’art] c’est l’évocation et la contemplation du mystère de l’univers et de sa beauté.
Je veux bien, mais pas que. Et, crois-moi, je suis loin d’être un ardent défenseur de la non-figuration dont, en dehors de son aspect commercial, me révulse sa vocation d’objet décoratif que l’on choisit en fonction de son accord avec les rideaux et les tapis.
Un chef-d’œuvre ne peut être que beau.
Je ne sais pas. Le "beau" est une notion subjective qui évolue sans cesse (sans parler du concept de mode) et le "beau" que nous trouvons aujourd’hui aux peintures des impressionnistes n’était pas très "beau" à l’époque.
Attention, je ne suis nullement adepte du détestable "tous les goûts sont dans la nature" que je trouve d’une "belle " lâcheté et d’une répugnante complaisance. Au même titre que l’infâme "chacun son opinion".

Nous avonc toujours le choix, mieux vaut s’avouer lâche que se vouloir résigné.
C’est bien joli, dit comme ça, mais où est notre capacité à choisir dans une démocratie ? Si 51% d’imbéciles choisissent pour les 49 autres %, que vaut notre choix si nous faisons partie des 49% ? Je peux, par ailleurs, choisir de vivre, mais si le cancer en a décidé autrement, qui gagne ? Devant la situation politique actuelle, et y compris au niveau mondial, je ne vois guère d’autre possibilité (réaliste) que de me résigner car le pouvoir actuel détient désormais toutes les clés et je n’ai raisonnablement rien à attendre des prétendus dirigeants de gauche ni des syndicats pitoyables (et complices). On peut en effet organiser une manif tous les quinze jours, ça fait prendre l’air mais c’est tout. Et ceci me donne matière à enchaîner sur

La force d’un Jésus ou d’un Gandhi n’est pas dans la douceur mais dans la violence de leur douceur.
Je trouve ça mignon, mais Robespierre (que tu cites ailleurs) n’aurait sûrement pas été d’accord. Ni d’ailleurs nos pères qui ont arraché les fameux "acquis sociaux" en 36, ni ceux de mai 68 qu’il est d’ailleurs de bon ton de dénigrer aujourd’hui. Mais nous n’en sommes plus là, l’apathie, le consensus ont gagné la bataille, l’esclave ne songe même plus à se rebeller, du moment qu’il a sa télé et sa bagnole.
Et quand il s’en voit soudain privé et contraint de se loger dans des cartons, il accepte, parce qu’il s’est résigné. Se résigner c’est peut-être bien se ranger dans le camp des lâches, auquel cas c’est la preuve que tout le système est bien vérouillé et qu’il fonctionne à merveille.
Tu dis d’ailleurs que la prise de conscience de nos dirigeants politiques les "acculerait au suicide politique". Je trouve que c’est leur prêter une innocence ou une naïveté qu’ils n’ont évidemment pas, sinon ils ne seraient pas là où ils sont arrivés. Cette corruption-là est délibérée, car ces gens ont une arrogance dont nous n’avons pas connu d’équivalent dans l’Histoire. En effet "la marche vers la dictature des riches" est engagée depuis maintenant une vingtaine d’années et nous assistons là à son sprint final. Le monde est totalement gouverné par ces fameux "riches" et rien, absolument rien, ne s’opposera jamais à eux car ils détiennent tout : l’économie (dans ce qu’elle a aujourd’hui de virtuel et donc d’intouchable), le pouvoir de décidet qui travaillera, à quel endroit et pour quel salaire, la force (flics et armée), l’information et donc le mensonge, la justice qui n’est plus qu’une farce. Contre ça, il n’y a plus rien, comme disait Léo.

Qu’il se dise ou non de gauche, tout cynique est à mes yeux de droite.
C’est faire bien peu de cas de Diogène et d’Antisthène que d’user d’un mot que l’on a détourné de son sens premier. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les décideurs sont juste des gangsters, des voyous, des profiteurs que l’on peut prendre la main dans le sac et qui en rigolent parce qu’ils se savent intouchables. Ils sont juste arrogants, méprisants, ce sont des ordures à qui "le peuple" devrait trancher la tête, mais ce ne sont pas des "cyniques" (au sens premier du mot). Après quoi "le peuple" pourrait s’empresser d’élire pour le représenter de nouvelles crapules (de droite ou de gauche, c’est la même chose) qui poursuivront l’¦uvre entreprise par leurs prédécesseurs, avec le zèle que l’on sait mais surtout en n’oubliant jamais qu’ils roulent pour eux et rien que pour eux.
Flaubert disait : Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. Et Harriet Beecher-Stowe d’ajouter un peu plus tard : L’esclave est un tyran dès qu’il le peut. Arrange-toi avec ça et demandons à Céline de conclure : Espérer quoi ? Que la merde se mette à sentir bon ?

Si tu n’acceptes pas la mort, à quoi te sert de vivre ?
Eh bien non, je n’accepte pas la mort. Certes je ne peux rien contre et je veux bien admettre que, selon un truisme bien répandu, la mort fait partie de la vie. C’est précisément ce qui me pose problème vis-à-vis de la vie. Ce serait un échantillon en somme, sans qu’il existe toutefois d’article à sa dimension normale. Pour moi la mort est un scandale et la vie une absurdité. Mais, puisque je puis faire autrement que d’accepter ce principe imbécile, je reste là par curiosité. Comme mon camarade Cioran, très exactement.

Les gens qui n’osent pas demander sont ceux qui ne supportent pas les refus.
Bien dit. Je ne supporte pas les refus, donc je ne demande jamais rien à personne. D’autant qu’ensuite il me faudrait dire merci.
Mais non, mais non, ton inculture n’est pas rare, à peine ordinaire. De Frédéric Tristan j’ai lu au début des années 70 un excellent roman intitulé Naissance d’un spectre. Publié chez Bourgois, je crois. Et je suis content que tu aies trouvé quelque charme aux formes brèves de Pierre Autin-Grenier (dont je me suis employé jadis, au temps des soupers littéraires, à faire un peu connaître le talent, l’humour et le savoureux pessimisme, amen !).
Quant à Godard, je l’abandonne volontiers à qui en veut. Mon aberrante obstination à vouloir voir ou revoir les pseudo chefs-d’œuvre de ce pitre (ainsi que ceux de Fellini et autres Antonioni ou Bergman, sans parler des bouffonneries insipides et prétentiardes de Rohmer) m’oblige à reconnaître que l’on n’a pas fait mieux pour illustrer la plus totale négation du cinéma et l’incommensurable mépris de ce type pour les crétins qui s’ébaubissent devant son œuvre (j’aurais dû mettre une majuscule). Totalement à chier !
Eh bien sur ce, je vais aller me restaurer un brin. Je t’espère en bon état et me réjouis de te lire un jour prochain. Je t’embrasse
jcd

samedi 21 août 2010

RIEN et PRESQUE RIEN

Midi le juste, 31x41 cm, 2008

RIEN

Jean Klépal – Alain Sagault


Après À Hue et à Dia, déjà publié chez Gros Textes, où ils échangeaient sur l’ordre et les désordres auxquels ils se sentent confrontés comme tout un chacun, deux compères poursuivent un vagabondage peu commun.
Avec RIEN un partage s’élabore à partir d’une saisie attentive du vide quotidien, mais aussi de la fréquente démesure des détails et de l’inadmissible d’un imprévu qui bouleverse tout.
Un texte initial provoque des coïncidences parfois inattendues. Page après page, les textes de l’un et de l’autre se présentent en vis-à-vis ; leur confrontation induit résonances, échos et coïncidences proposées au lecteur attentif.

80 pages sur papier Old Mill ivoire 120 g. au format 15x21 cm,
couverture illustrée en quadrichromie sur papier Old Mill ivoire 250 g.
RIEN est le premier titre de la nouvelle collection Outremo(n)ts des Éditions Gros Textes.

Souscription RIEN
presque rien

alain sagault - jean klépal

Cette histoire n’est jamais arrivée, mais elle arrivera peut-être un jour

La lagune de Venise, les îles Skelligs au large de la côte irlandaise, la plage de Wissant entre les caps Blanc-Nez et Griz-Nez, trois repères fondateurs pour Alain Sagault, qui tente à travers ces bouts du monde d’aller à la rencontre d’un infini qu’il pressent.
L’aquarelle, art faussement désuet, effleure le papier humide pour qu’apparaissent les vibrations, le dissimulé, et que se perde le regard pour mieux s’y retrouver.
Il faut beaucoup d’opiniâtreté et d’acharnement pour saisir le moment subtil de la disparition. Recommencer sans cesse en modifiant à peine. Écouter le silence, travail précieux.
D’une suite d’aquarelles un jour montrées à Jean Klépal est né presque rien, livre singulier fruit d’une connivence.
Dix-huit aquarelles vont à la rencontre de textes issus de RIEN, ouvrage composé en vis-à-vis par Jean Klépal et Alain Sagault et publié au même moment par Gros Textes.

Le livre a été réalisé en février 2010 par le maître imprimeur Giuliano Ghibaudo sur papier Old Mill 250 g., au format 21x29,7 cm, dans son atelier de Cuneo.
Non reliés, les feuillets sont insérés dans une couverture à dos et rabats en Old Mill 350 g., portant le titre et le nom des auteurs.
Quarante-six exemplaires numérotés et signés par les auteurs sont proposés à quelques amateurs.

Chaque souscripteur de presque rien se verra offrir RIEN.
Souscription presque rien

mercredi 18 août 2010

AUTRES TEMPS, AUTRES MŒURS

La mémoire des nuages © Sagault 2010

N’en déplaise aux zélateurs du présent absolu, qui ne sont que les adorateurs du néant, puisqu’à proprement parler le présent n’existe pas, la mémoire est une bien belle chose.
Et qui, si nous nous en servions davantage, nous serait bien utile.
À nos gouvernant et à leurs gouvernés, je soumets donc cette sentence de Kurt von Hammerstein, chef d’état-major de la Reichswehr au début des annnées trente et antinazi de la première heure.
« La peur n’est pas une vision du monde. »
Citation extraite du remarquable essai historique de Hans-Magnus Enzensberger, "Hammerstein ou l’intransigeance", Gallimard, dont je ne saurais trop recommander l’instructive lecture à tous ceux qui pensent que l’adaptation tous azimuts aux "nécessités" de l’heure est le fin du fin des comportements humains.
Dans un autre registre, mais non moins mémoriel, on peut trouver chez Gros Textes un petit livre d’une poignante douceur et d’une belle profondeur, celle de notre vie quotidienne et de son insertion dans ce qu’on appelle l’éternité. J’ai beaucoup aimé "Le petit marin et autres tombeaux", de Jean-François Dubois.
Quant aux deux livres publiés ce printemps par Jean Klépal et moi : RIEN et presque rien, je m’aperçois que je ne les ai même pas annoncés sur mon petit globe…
Ce sera pour la prochaine fois !

Je ne reviendrai pas aujourd’hui sur l’affaire Bettencourt-Woerth. Elle ne fait que commencer, et il y aurait trop à dire sur cet impitoyable révélateur de la gangrène morale d’un système à bout de souffle, dont les pathétiques tentatives de survie cumulent comme jamais le ridicule et l’horreur.
J’ai plutôt envie de parler de mon grand-père paternel.
Il était l’un des dix enfants d’un petit médecin de campagne du Finistère.
Je me souviens très bien de Grand-Père. J’adorais Émile et sa femme Angélina, dite Lina, parce qu’ils avaient à mes yeux cette mystérieuse étrangeté des gens âgés qui impressionne tant les très jeunes enfants. Leur âge même en faisait des êtres fabuleux, presque surhumains.
La violente odeur de chien, digne d’une fauverie, qui empuantissait à tel point l’escalier de l’immeuble parisien où ils habitaient que je l’ai encore dans les narines soixante ans après, je la reniflais presque avec extase parce que je savais que cette traversée malodorante conduisait à leur appartement chaleureux, rempli de petites choses attirantes et biscornues, et aux parfums délicieusement surannés, évocateurs d’un passé fabuleux tout imprégné d’eau de Cologne et de fleur d’oranger, qu’exhalaient la barbe de Grand-Père et les joues poudrées de Mamie.
Un appartement souvent peuplé de leurs amis qui venaient avec une régularité d’horloge, chaque semaine, jouer au bridge et deviser dans un délicieux climat de tranquille gaieté, avant la dégustation rituelle à l’heure du thé de la sublime tropézienne rapportée par Grand-Père de la pâtisserie d’en bas, au coin de la rue du Général Delestraint, course dans laquelle il m’arrivait de l’accompagner, non sans quelque espoir de délices supplémentaires.
Car Grand-Père, malgré ses moyens limités, était un grand dispensateur de friandises en tout genre ; il avait toujours quelque chose à sortir de ses poches, et c’étaient très souvent des bonbons que je n’ai plus jamais revus, des quartiers de clémentines réunis dans un sachet pour imiter le fruit, dont la seule rondeur appétissante faisait d’autant plus saliver que, plus encore que les oranges, les clémentines étaient alors un rare festin, que son prix réservait aux fêtes comme Noël ou la Saint Nicolas.
À ma demande, il sortait aussi de la poche de son gilet sa vieille montre en or pour la faire tictaquer à mon oreille au bout de sa courte chaîne. C’était le seul luxe qu’il eût conservé, car, associé depuis peu à son frère dans une affaire d’import-export de joaillerie avec le Brésil, il s’était fait escroquer par lui au début de la grande crise.
Ruiné avant même d’avoir fait fortune par le krach de 1929, Grand-Père a donc tranquillement, sans jamais se plaindre, par petits bouts payé ses dettes jusqu’à sa mort en 1954. Des amis fortunés l’avaient embauché comme comptable.
Il avait emprunté à son meilleur ami, mon grand-père maternel, et à la belle-mère de celui-ci, une partie des fonds qu’il avait mis dans l’affaire de son frère. Nous avons encore de lui les lettres désespérées qu’il a écrit à ses chers créanciers, qui ne lui en ont jamais voulu et qu’il a remboursés de son mieux. Ces gens-là s’aimaient vraiment.
Grand-Père était un homme dépourvu de toute prétention, pauvre d’ambition et riche de chaleur humaine, généreux et plein d’humour. D’une parfaite simplicité, il avait au plus haut point cette classe qui manque si cruellement aux "élites" actuelles.
Je ne sais pas s’il avait "réussi", mais il était en lui-même une réussite.
Il ne s’appelait ni Bettencourt, ni Woerth, et je suis fier de lui.

mercredi 14 juillet 2010

ANOBLISSEMENT

J’avais espéré être le premier à remettre au procureur Courroye la particule qu’il mérite, le premier à lui conférer une noblesse dont le moins qu’on puisse dire est que son zèle si particulier ne l’a pas volée : Courroye de Transmission, ça vous a de l’allure, ça sonne les Croisades !
Las, ma paresse naturelle et ma tendance à vouloir prendre un minimum de recul m’ont privé de la primeur officielle de ce jeu de mots certes un peu facile, mais que sa congruité rend particulièrement jouissif dans l’affaire qui nous occupe, affaire dont ledit magistrat s’occupe avec tant d’énergie depuis qu’on le lui a demandé, après l’avoir laissée traîner comme à plaisir.
J’ose espère que cette petite plaisanterie ne le fera pas s’étouffer d’indignation, au risque d’en oublier la noble mission pour laquelle il semble avoir à cœur de se tenir debout : étouffer les affaires qu’il faut Nanterrer – pardon enterrer.
Et que des hérauts d’armes sourcilleux, tels le vicomte de Calonne, ne s’avisent pas de demander à Monsieur Courroye de faire ses preuves : des preuves de sa noblesse d’âme et de caractère, le procureur Courroye en a surabondamment données dans toutes les affaires qu’il a « traitées » jusqu’ici.
Plus noble que lui, tu meurs.

jeudi 8 juillet 2010

"Hurlons, dit le chien."

J’aurais voulu vous parler d’une de mes dernières trouvailles, un délicieux petit conte, « Les Epreuves d’Amour dans les quatre Elémens, histoire nouvelle », publié en 1741 dans Les Etrennes de la Saint-Jean. Supérieurement écrite par Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Branzac (dans l’intérêt de l’état-civil, il commençait à être temps de faire la Révolution !), né à Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765, « archéologue », antiquaire, homme de lettres et graveur français, cette nouvelle est un vrai chef-d’œuvre d’impertinente gaieté et d’esprit pétillant, dans la meilleure veine de cette époque.
Je tenterai dès que possible d’en faire profiter mes lecteurs, à moins qu’ils n’en trouvent le texte sur internet…
Mais juste après ce coup de cœur venu du passé, m’a pris un coup de sang tombé tout droit d’un présent qui n’a jamais été aussi riche en occasions de prendre le mors aux dents (l’expression est certes quelque peu obsolète, mais le passé vit encore, voyez Chantilly et son maire…).

Le moment est donc venu de paraphraser Henri Rochefort, commençant en 1868 le premier numéro de La Lanterne par cet ironique constat : « La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »
En 140 ans les choses ont changé, si, si. D’abord, nous sommes désormais près de 65 millions. Ensuite, devant l’invraisemblable quantité de scandales que fait remonter à la surface du marigot sarkozien la décomposition nauséabonde d’un système radicalement corrompu, ce n’est plus de mécontentement qu’il s’agit, mais d’indignation.
La France compte aujourd’hui 63 millions de sujets, sans compter les sujets d’indignation.
Si j’éprouve le besoin de commencer ainsi mon intervention de ce jour, c’est qu’en vérité on ne sait plus où donner de la tête !
Je ne vais pas reprendre l’interminable liste des scandales en cours, qui n’est d’ailleurs que la cerise sur le gâteau de la kyrielle de feuilletons scandaleux dont l’actuel président a été, dès avant son élection, le scénariste, le metteur en scène, l’acteur et le réalisateur. S’il est un domaine où ce personnage par ailleurs aussi falot qu’incompétent sort de l’ordinaire, c’est bien celui-là.
Mais il me semble souhaitable que tout citoyen conséquent se penche quelques instants sur ce qui est peut-être le plus grave de tous ces scandales à mes yeux : je veux parler de l’incroyable intervention commise dans Le Monde par le luxueux attelage de deux des membres les plus anciens de cette nomenklatura politique que le monde entier nous envie, Michel Rocard et Simone Weil.
À la République des pharisiens il manquait un grand-prêtre, seul capable de porter l’hypocrisie à son comble. Hosanna, nous en avons deux pour le prix d’un, précieuse économie en période de crise !
Le pensum pondu à cul bien serré par ces hautes autorités, et dont le titre, « Halte au feu ! », révèle aussi inconsciemment que maladroitement la véritable raison d’être, est un texte ahurissant par sa totale inadéquation avec la réalité des faits.
Comme remède aux scandales rendus publics, nos deux Gribouilles n’ont rien trouvé de mieux que d’exiger qu’on les balaye sous le tapis ! Il ne s’agit pas d’être propre, mais de faire propre.
Quand les « élites » au pouvoir prennent peur, elles ressortent avec une régularité mécanique le vieil épouvantail du populisme : ce n’est pas la corruption des gouvernants qui détruit le pays, c’est le fait de leur demander des comptes. Saine logique dans le droit fil de l’adage néo-libéral : « Face, je gagne, pile, tu perds… »
On fera à nos deux sermonnaires le douteux crédit de croire que leur copie, proprement immonde au regard du contexte dans lequel elle apparaît et qu’elle affecte d’ignorer superbement, n’est pas le fruit de l’insupportable hypocrisie de deux éminents membres d’un establishment paniqué de voir apparaître au grand jour sa totale illégitimité, mais le désolant résultat d’un gâtisme quasi alzheimerien.
Car enfin Rocard et Weil n’ont jamais dit : Halte ! aux innombrables déviances du libéralisme mondialisé, n’ont jamais réagi contre les abus sans cesse plus effarants des fous de pouvoir, de profit et de paraître.
On peut presque pardonner aux escrocs avérés leurs magouilles et leurs mensonges : c’est dans leur nature. Mais je trouve particulièrement scandaleux de voir de prétendues autorités morales voler au secours des milliardaires fraudeurs du CAC 40 et des ministres trésoriers arrosés par eux et qui leur servent la soupe, pour nous ordonner de casser le thermomètre afin de ne pas pouvoir diagnostiquer la maladie et tenter de la guérir.
Que nos deux moralistes à sens unique lisent ou relisent Molière, ils y trouveront leur portrait tout craché :
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées
Et cela fait venir de coupables pensées. »
Aux pudeurs faussement effarouchées de Tartuffe, il est permis de préférer la franchise « populiste » de Dorine…
On reste abasourdi devant la stupéfiante inconscience de ces deux "consciences" prenant toutes affaires cessantes la défense d’une caste de parasites en condamnant à leur place les responsables des informations qui les mettent en cause !
Si comme ces deux hiérarques incorruptibles je me targuais de donner des leçons de morale, voici les questions que je ne pourrais manquer de me poser :
Dans cette république irréprochable que notre président — en vain, semble-t-il — appelle de ses vœux depuis trois ans, est-ce seulement Woerth qui doit démissionner ? Ne serait-ce pas plutôt le gouvernement tout entier ? Que dis-je, le gouvernement ? Le président, au nom de qui et pour qui tout se fait depuis son accession au pouvoir suprême, ne devrait-il pas partir ? Passé un certain niveau d’incompétence et d’indignité, ne conviendrait-il pas de faire le ménage ?
Il est tristement significatif de voir que la corruption mentale de nos élites politiques est désormais si enracinée, si absolue, que des personnalités dont on attendrait un minimum d’honnêteté intellectuelle, de sens politique et de respect de la morale la plus élémentaire, en viennent à tenir des discours aussi indigents que déshonorants.
Rendons cette justice au peuple français, cette bafouille révoltante semble avoir définitivement discrédité ses deux auteurs en l’occurrence aussi imprudents qu’impudents.
C’est bien le moins.

LE COUP DE PIED DE L’ÂNE
Il manquait une grande voix pour achever (servir, dit-on en termes de chasse à courre) Guillon et Porte, et porter le coup de pied de l’âne à nos deux bouffons préférés.
Nul n’était plus digne de jouer ce rôle de spadassin poignardant ses camarades dans le dos que cet autre Tartuffe à la prose filandreuse, l’imbuvable Levaï, Aliboron de l’information, spécialiste de la culture académique à l’usage des nuls, celle qui lave plus propre les cerveaux disponibles, prototype inoxydable du dévot sentencieux consensuel préposé à la désinformation papelarde.
Marre de ces pharisiens drapés dans leurs vertus hypocrites, jamais avares de génuflexions devant les puissants, prompts à s’autocensurer, sans cesse prosternés devant la sanglante idole de la bien-pensance.
D’un incroyable laxisme envers elle-même, toujours prête à s’exonérer de toute responsabilité (et ne parlons pas de culpabilité !), cette génération de cagots, prompte à cogner à bras raccourcis sur quiconque ne partage pas sa vertueuse indulgence pour les riches et les puissants, est décidément à vomir.

Quittons cette atmosphère méphitique pour écouter quelques instants ce qu’avait à nous dire José Saramago. Je vous livre ci-après une partie de l’entretien accordé au Monde des Livres le 23 novembre 2006, ainsi que le lien vers le texte intégral :

JOSE SARAMAGO : NOUS NE VIVONS PAS EN DÉMOCRATIE

Nous vivons à une époque où l’on peut tout discuter mais, étrangement, il y a un sujet qui ne se discute pas, c’est la démocratie. C’est quand même extraordinaire que l’on ne s’arrête pas pour s’interroger sur ce qu’est la démocratie, à quoi elle sert, à qui elle sert ? C’est comme la Sainte Vierge, on n’ose pas y toucher. On a le sentiment que c’est une donnée acquise. Or, il faudrait organiser un débat de fond à l’échelle internationale sur ce sujet et là, certainement, nous en arriverions à la conclusion que nous ne vivons pas dans une démocratie, qu’elle n’est qu’une façade.

Pour quelles raisons ?
Bien sûr on pourra me rétorquer que, en tant que citoyen et grâce au vote, on peut changer un gouvernement ou un président, mais ça s’arrête là. Nous ne pouvons rien faire de plus, car le vrai pouvoir aujourd’hui, c’est le pouvoir économique et financier, à travers des institutions et des organismes comme le FMI (Fonds monétaire international) ou l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui ne sont pas démocratiques.
Nous vivons dans une ploutocratie. La vieille phrase, "la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par et pour le peuple", est devenue "le gouvernement des riches par les riches et pour les riches".
_
_ Dans L’Histoire du siège de Lisbonne, l’un de vos personnages dit : "Bénis soient ceux qui disent non, car le royaume de la terre devrait leur appartenir. (...) Le royaume de la terre appartient à ceux qui ont le talent de mettre le "non" au service du "oui"." C’est ce que vous illustrez ici ?
"Non" est pour moi le mot le plus important. D’ailleurs, chaque révolution est un "non". Mais, le problème de la nature humaine c’est que petit à petit ce "non" devient un "oui". Il arrive toujours un moment où l’esprit de la révolution, la pureté qu’elle porte, est dénaturé et où après vingt ou trente ans, la réalité devient tout autre. Et, malgré tout, on continue à parler d’une révolution qui n’existe plus. C’est comme la liberté : que de crimes ont été commis en son nom...
_
_ L’eurosceptique que vous êtes a dû être satisfait du non que la France a opposé au projet de Constitution européenne ?
Je ne sais pas quelle France a voté cela, mais j’ai beaucoup aimé ce sursaut. D’un point de vue culturel, la France est pour moi d’une importance fondamentale, même si je pense qu’elle a laissé tomber son rôle de phare. Si vous réussissez à le récupérer, ce serait formidable pour l’Europe et le monde.


Vous dénoncez dans La Lucidité, l’instrumentalisation par certains Etats du terrorisme et de la peur...
Cette instrumentalisation existe depuis toujours. Le 11 Septembre l’a simplement rendue plus visible. Dans une légitime défense contre le terrorisme islamique et les méthodes qu’on utilise, il y a aussi du terrorisme d’Etat. Les Etats-Unis le savent, tout comme nous. Le problème, c’est que cela paraît normal. Il n’y a pas de surprise : chaque fois qu’un gouvernement utilise des mesures d’exception au nom du terrorisme, il répond avec une autre forme de terrorisme.

Avec ce roman, on voit que vous êtes fidèle à votre devise : "Plus on est vieux, plus on est libre, plus on est libre, plus on est radical"...
La vieillesse n’est pas une condition à la liberté, tout au contraire. Néanmoins, dans mon cas, après réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion qu’elle m’a accordé effectivement plus de libertés.
Ce qui m’a conduit à devenir plus radical comme l’illustre ce livre où j’ai mis d’ailleurs en épigraphe : "Hurlons, dit le chien." Ce chien, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous. Jusqu’alors nous avons parlé, nous nous sommes exprimés sur de multiples sujets sans nous faire véritablement entendre. C’est pourquoi, il faut à présent hausser le ton.
Oui, je crois que le temps du hurlement est venu.

samedi 26 juin 2010

CLOWNS TRISTES ? TRISTES BOUFFONS !

Jean-Luc Hees et son exécuteur des basses œuvres Philippe Val, ces parangons de vertu outragée, ont décidé de nous priver des fausses notes insupportables aux gens de goût de leur espèce que sont les chroniques de Stéphane Guillon et Didier Porte.
D’abord, c’est évident, dans la tranche horaire politique, il faut être sérieux. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de vouloir être drôle sur le dos de gens qui ne le sont pas ?
Car, et c’est bien là que le bât blesse ces deux ânes devenus solennels à force de manger dans la main des hommes de pouvoir que sont Hees et Val, Guillon et Porte sont souvent drôles, et sur des sujets qui ne le sont pas, et dont leur drôlerie fait apparaître sous une lumière crue le côté sinistrement scandaleux.
Or, même avec un nez de clown sur la tronche, Hees et Val ne seraient pas drôles. Les cons ne le sont jamais, fût-ce involontairement. Et quand ils se doublent de fieffés hypocrites, ils deviennent franchement répugnants.
À vrai dire, répugnant, Val, qui s’est battu les flancs pendant trente ans pour essayer d’être drôle sans jamais y arriver, l’a toujours été. J’ai eu le déplaisir de voir il y a longtemps le spectacle qu’il a commis pendant de longues années avec Font. C’était, comme on dit dans notre métier, à chier. Stupide, puéril, scatologique, obscène, bref, tout sauf drôle.
On comprend que ce sinistre bouffon soit désespérément jaloux de deux humoristes qui jouissent d’un talent dont il est cruellement dépourvu. Le seul véritable exploit de Val aura été de réunir en sa minuscule personne l’odieux et les ridicules de trois des plus imbuvables et risibles personnages de Molière : Tartuffe, Trissotin et le Bourgeois gentilhomme.
Bien entendu, les « arguments » avancés par les deux compères pour justifier cette vilenie relèvent, comme il se doit en Sarkozie, voyez l’affaire Bettencourt-Woerth, de la plus parfaite hypocrisie et n’ont donc pas à être discutés. Ce n’est pas en se déshonorant que ces deux petits chefs retrouveront leur honneur prétendument souillé par les « insultes » de nos humoristes.
En fait, et sans doute en prévision de l’échéance de 2012, Hees et Val veulent nous priver des quelques bouffées d’oxygène qu’apportaient le regard critique et l’humour vachard de nos deux bouffons dans la matinale faussement délurée et gravement compassée inanimée par le désolant Demorand, ce faux brave à nez de carton – poule mouillée sous masque de capitan, encore un qui voudrait bien être drôle, et mordant, mais se contente de faire semblant, en homme qui sait naviguer, et a compris que le paraître est moins risqué que l’être.
Hees et Val, en bons valets des élites autoproclamées qui savent faire le bien du peuple sans lui demander son avis, ont raison d’éliminer Guillon et Porte. Dans le doucereux sirop matinal distillé par les spécialistes du prêt-à-penser unique, ces deux-là faisaient tache. Non seulement ils étaient drôles, mais leurs chroniques étaient les seuls vrais moments politiques entre 7 h et 9 h, les seuls instants décapants où la langue de bois consensuelle volait provisoirement en éclats.
Alors qu’approche la fin d’un quinquennat qui a donné au monde entier bien d’autres sujets d’indignation que les écarts verbaux de deux humoristes refusant de courber l’échine devant le pouvoir absolu de la communication, il était urgent de mettre un terme à cette insupportable liberté d’expression.
Si Hees et Val ne trouvent pas drôle que je traite d’immondes pharisiens les deux cafards qui se sont chargés de faire ce sale boulot, qu’ils me fassent donc un procès.
Je veux bien admettre que je suis médisant envers eux, mais une chose est sûre, je ne les calomnie pas.
Il n’y a pas de honte à porter un nez rouge. Mais en France aujourd’hui, ils sont nombreux ceux qui devraient avoir honte de ne pas rougir.

PS : Si Jean-Luc Hees veut savoir ce qu’est l’honneur, qu’il semble confondre avec la susceptibilité de son ego hypertrophié, qu’il écoute donc la chronique de François Morel d’hier. Elle n’est pas drôle, et pour cause, mais elle a tout ce qui fait tant défaut à notre duo d’honorables cagots : du courage, du cœur, et de la dignité.
Et pour ce qui est de l’honneur, pardon, de la Légion d’honneur du ministre du Travail ex-ministre du Budget, ne comptez pas sur moi pour donner tous les titres qu’il mérite à l’honnête, l’incorruptible Eric Woerth : comme Guillon et Porte, je me ferais virer de France-Inter…
Que par ailleurs, en auditeur cohérent, je quitte en même temps qu’eux, puisqu’eux seuls et Mermet m’y avaient ramené !

PS 2 :
Il n’y a pas qu’à France-Inter que les libertés sont menacées. Suite à l’interdiction pour le moins surprenante d’un pot proposé sur FaceBook par un paisible commerçant de Barcelonnette, l’ami Gouron, photographe citoyen de son état, a lancé cet appel :

LA PELLE DU 18 JUIN
En souvenir de l’ami que nous avons perdu sur FB (Uniquement sur FB), je vous invite tous à
NE PAS venir boire le pot de l’amitié, SURTOUT PAS sur la Place Manuel à Barcelonnette ce jour là,
car je risquerais alors, tout comme notre ami perdu, un procès, une amende, voir une bonne petite garde à vue...
En souvenir de ce jour, je vous invite à prendre votre pelle, si possible à neige,
et dans le recueillement creuser symboliquement et silencieusement pour ne pas nuire à l’ordre public,
un trou dans lequel vous jetterez ce nouveau petit morceau de liberté que l’on nous enlève.

Vive la France libre !

jeudi 24 juin 2010

ET SI ON VOLAIT UN PEU PLUS HAUT ? ou LA PELLE DU 18 JUIN

L’acacia en fleurs

Extrait du blog INTERSTICES-LE MONOLECTE

Le chaos, c’est la vie !

Ils sont tellement domestiqués que le jour où leur chaîne virtuelle se distend, ils n’arrivent même pas à faire un pas de côté, ils ne pensent même pas à explorer cette parcelle de liberté inattendue tombée du ciel, ils ne parviennent qu’à maudire leur sort, à chercher des lampistes sur lesquels défouler leur angoisse et ne rêvent que du sempiternel retour à la normale.
Eux, ce sont les maîtres du monde, les élites du système, concentrés à jouer à saute-mouton d’un continent à l’autre, drapés de leur propre importance, convaincus que sans eux, le monde, leur monde en fait, s’écroulerait dans la minute. Eux, ce sont les naufragés du ciel, éparpillés dans tous les aéroports du monde, les sens paralysés par les derniers couinements de l’Iphone ou du Blackberry, coupé de sa base d’alimentation habituelle.
Eux, c’est l’élite internationale et cosmopolite de ceux qui font le monde tel qu’il est et qui martèlent sans cesse qu’il n’est pas possible d’en changer. Parce que c’est le seul monde qu’ils connaissent, parce qu’ils n’ont aucune imagination, ni aucun sens du réel. Eux, c’est Daniel Mermet qui les décrit, goguenard, amusé, coincé à Tokyo dans un terminal aéroportuaire en train de se transformer en jungle de Calais par la grâce d’un lointain, très lointain volcan islandais.

En quelques heures, tout le système s’est grippé. En quelques heures, il a bien fallu s’adapter à un monde sans avions et brusquement, il est apparu que nombreux étaient ceux qui pouvaient s’en passer. Comme les ministres européens qui découvrent subitement les joies de la téléconférence avant de probablement se mettre à préférer le train. À l’heure où le réchauffement climatique est une préoccupation internationale, où l’on explique à longueur de temps aux citoyens que le choc pétrolier va engendrer le chaos, ceux qui nous gouvernent n’ont de cesse de se réunir, de se retrouver, de se croiser, de se renifler, empruntant sans cesse le moyen de transport le plus polluant du monde, contraints, disent-ils, par la nécessité de leur charge, par le fait qu’ils sont irremplaçables, partout, tout le temps. Jusqu’à ce que les faits, têtus, viennent les contredire.

Parce que vu du sol, un monde sans avions, c’est plutôt sympathique, vu de nos pieds de rampants assignés à résidence par des contingences économiques soi-disant indépassables, le souffle du volcan balaie bien des automatismes, bien des renoncements, et éclaire un horizon sans traces. Pour la grande majorité d’entre nous, la paralysie de l’espace aérien, c’est le chef de service qui va rester bloqué quelques jours de plus (le pauvre !) dans le cadre de ses vacances paradisiaques, c’est le patron en exil prolongé, ce sont les obsèques désertées d’un dirigeant contestable déjà victime du ciel, ce sont des clandestins qu’il n’est plus si urgent d’expulser.
Pour la grande majorité d’entre nous, les cloportes dont le champ des pérégrinations est soigneusement délimité par le triangle étroit des trajets domicile-travail-courses, un monde sans avions c’est un monde dans lequel nous tournons nos regards vers le ciel et où nous plongeons avec délices nos yeux dans le bleu intense et silencieux, un bleu à s’en noyer les rétines, un bleu infini, le bleu au-dessus de la matrice habituellement tracée par leurs innombrables trajectoires indifférentes.

Le grain de sable dans la machine
En fait, comme chaque fois que la machine se grippe, comme chaque fois que la chape de plomb qui nous courbe l’échine se fendille, c’est une brusque profusion, une explosion de petite humanité radieuse qui pousse par les interstices du système comme l’herbe folle envahit les fissures de béton. Le grain de sable ou le nuage de cendre nous rappelle à chaque fois que l’édifice sous lequel s’est construit notre asservissement à un monde qui nous utilise, nous broie et nous jette après usage, que cet édifice est branlant et que ses fondations sont nos habitudes. Chaque fois que l’ordre totalitaire des choses est bousculé, presque immédiatement, ses vides béants sont comblés par la somme des pratiques, des valeurs et des comportements dont on nous dit pourtant qu’ils sont d’un autre temps, démodés, obsolètes.

Je me souviens avec délice du chaos des grandes grèves de 95, quand, subitement, il avait fallu faire autrement, quand, brusquement, ce n’était plus ma montre qui me dictait ma vie. De la nécessité de la patience. Du besoin de communiquer, de partager, de s’entraider. Je me souviens des conversations profondes et intimes démarrées sous un abribus abandonné de tous, entre Opéra et Le Louvre, des covoiturages sauvages et souriants, de cette “galère” commune qui a rempli les rues, les couloirs, les paliers, qui a rendu le sourire à beaucoup, qui nous a restitué un précieux temps de vie que nous concédons habituellement et à vil prix à des tâches sans intérêt et sans gloire.

Je me souviens d’une grande panne de courant dans mon enfance, où, subitement, toutes les boîtes à cons se sont tues, où tous les prophètes du monde qui tombe ont eu le sifflet coupé, où, d’un seul coup, les gens se sont retrouvés sans rien d’autre à faire que de se rencontrer. Quelques heures sans le sempiternel refrain de la peur et du chacun pour sa gueule et déjà, le voisin n’était plus l’ennemi, déjà, il y avait tant d’autres choses à faire que de rester le cul dans son fauteuil à regarder des inconnus vivre à notre place. C’était merveilleusement étrange, ce monde qui, à force de ne plus fonctionner, se mettait subitement à vivre. La rue n’était plus l’espace des trajectoires solitaires et pressées, le lieu des rencontres inquiétantes, des bruits agressifs, c’était redevenu l’artère qui nourrit, l’endroit où tout se passe, où les vieux tirent une chaise sur le trottoir, où la palabre s’installe, où chacun dégaine un saucisson, un bout de pain, quelques poèmes, des blagues salaces, des récits grandioses, des particules de bonheur hors du temps qui nous lamine habituellement.

Plus près de nous, il y a eu Klaus, le visiteur venu du large, son sillage catastrophique dans lequel ont immédiatement germé les graines de l’entraide et de la solidarité.

À chaque fois, pourtant, ils nous prédisent qu’il n’y a point de salut hors de leurs prisons mentales dans lesquelles nous croupissons par la force de l’habitude, la peur de l’inconnu ou juste un immense manque d’imagination.
À chaque fois, pourtant, la multitude des petites gens, des gens de rien, des gens de peu, prouve qu’au contraire, la vie est belle dans les failles du système, qu’il n’y a pas d’effondrement brusque de la civilisation quand leur étreinte se fait moins forte, que sous la contrainte des événements, nous savons, collectivement, inventer du vivre-ensemble, du vivre-bien, du vivre-mieux.
Et même si, à chaque fois, ils finissent par nous convaincre de rentrer dans le rang, petit à petit, les fissures s’agrandissent, les failles se creusent, l’édifice se fragilise et à travers les interstices, nous pouvons déjà deviner que non seulement un autre monde est possible, mais qu’il est déjà là !

D’un autre blog, le 19 avril 2010
Des avions cloués au sol, la bonne affaire !

Un petit volcan qui se réveille et c’est une grande partie de l’espace aérien européen qui reste fermé plusieurs jours (LeMonde du 18-19 avril). Pour nous, cela serait une bonne nouvelle si c’était volontaire et durable : l’avion est l’ennemi de la planète et des humains. Nous trouvons démesuré le fait de partir en vacances au loin, à Tahiti, en Tunisie ou ailleurs. Nous trouvons ridicule de la part des ressortissants européens de prendre l’avion pour aller dans un autre pays européen que le sien. A plus forte raison si on utilise les lignes aériennes internes à son pays. Les avions doivent rester définitivement cloués au sol.
Ce qui rend les voyages si faciles, les rend inutiles. Parce que l’individu moderne aime la virginité, s’il y reste un lieu vierge, il s’y porte aussitôt pour le violer ; et la démocratie exige que les masses en fassent autant. L’avion fait de Papeete un autre Nice et de la dune du Pyla un désert très peuplé ; les temps sont proches où, si l’on veut fuir les machines et les foules, il vaudra mieux passer ses vacances à Manhattan ou dans la Ruhr. Aujourd’hui sites et monuments sont plus menacés par l’administration des masses que par les ravages du temps. Comme le goût de la nature se répand dans la mesure où celle-ci disparaît, des masses de plus en plus grandes s’accumulent sur des espaces de plus en plus restreints. Et il devient nécessaire de défendre la nature contre l’industrie touristique.
Il fallait des années pour connaître les détours d’un torrent, désormais manuels et guides permettront au premier venu de jouir du fruit que toute une vie de passion permettait juste de cueillir ; mais il est probable que ce jour-là ce fruit disparaîtra. La nature se transforme en industrie lourde dont l’avion est le sinistre messager. Les peuples, leurs mœurs et leurs vertus sont anéantis par le tourisme par avion plus sûrement encore que par l’implantation d’un combinat sidérurgique.

NB : Rédigé avec l’aide de Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone, 1967)

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