Débordé, je le suis comme nous tous dans ce monde humain en surchauffe permanente, mais pas tout à fait autant que certain.e.s de mes ami.e.s, comme le prouve cette photo du bureau de l’un.e d’entre eux.elles, dont l’ordinateur, faute d’un écran deux fois plus grand, ne peut montrer que la moitié !


Ce qui s’appelle un bureau bien rangé et bien rempli…


Précisons au passage que ce sera la seule et unique fois que vous trouverez sous ma plume (?) un échantillon de cette aberration stupidement nommée écriture inclusive, dont on ne sait par quel microcéphale non genré elle a été inventée. Une médaille d’or au Concours Lépine s’impose…

Ces
Remarques en passant vingt-neuvièmes du nom précéderont, de peu, je l’espère, quelques réflexions que j’espère dérangeantes autour de la notion de viol.
Il me semble en effet qu’il serait temps, non de l’interroger, mais de l’explorer.
La question du viol généralisé me poursuit depuis plus de trois ans sans que je me décide à mettre en ordre les nombreuses notes que j’ai prises sur ce sujet.
Aujourd’hui qu’on parle beaucoup du viol, mais en restreignant le sens de ce mot à la, si j’ose dire, sphère sexuelle, le moment est peut-être venu de l’envisager dans sa globalité, en tant qu’il structure l’ensemble des pratiques humaines, tout particulièrement dans ce que, va savoir pourquoi, nous persistons contre toute évidence à nommer notre civilisation.
Réduire le viol à sa composante sexuelle interdit fort opportunément de comprendre à quel point il est au cœur de nos sociétés.
À y regarder de près, le viol au sens large, généralisé, systématique, me paraît de plus en plus constituer le fondement même de la vision du monde et des pratiques de nos sociétés industrielles, qu’elles se disent libérales, s’affirment fascistes ou nazies, ou se prétendent communistes.
Une telle affirmation peut légitimement surprendre, aussi tenterai-je dès que possible de développer les analyses qui m’amènent à la proposer à votre réflexion.
Comme le veut l’ordre alphabétique, le viol fait déjà, timidement, acte de présence à la fin de la présente livraison…



REMARQUES EN PASSANT 29

ACCORD (imparfait)
« L’élection présidentielle rend fou la moitié de la classe politique » s’exclamait il y a quelques mois Thomas Legrand sur France-Inter. Mêmes « désaccords » dans le très (trop) sérieux livre d’Élisabeth Crouzet-Pavan, Triomphe de Venise : « L’exemple des familles de Terre ferme qui rédigèrent de tels livres corroborent cette analyse », ou : « C’est dire que l’évolution de la géographie sacrée et des dévotions vénitiennes comptent aussi pour beaucoup dans la définition de la ville comme une unité ».
« Les réunions hebdomadaires à laquelle assistait Pierre Bouteiller », lâche Patricia Martin, décidément fâchée avec les accords, comme cela arrive trop souvent sur France-Inter, y compris parfois dans la bouche censément orthodoxe… d’académiciens !
On taira leur nom par charité.
Péchés véniels ? Péchés littéralement mortels, en vérité. Devenues quasi systématiques à l’oral comme à l’écrit, perpétrées par des « élites » de plus en plus incultes, ces fautes n’ont rien d’anodin. Ces barbarismes récurrents signalent la déliquescence d’une saisie langagière du réel sans laquelle il n’est que barbarie et contribuent à l’aggraver.
De fil en aiguille se détisse ainsi, petit à petit et presque insensiblement, la structure de notre langue, et avec elle notre intelligence, c’est à dire notre capacité à comprendre le monde et à nous comprendre nous-mêmes…
L’accord grammatical n’est que la concrétisation dans la langue de notre accord avec le réel.
Comment pourrions-nous être en accord avec nous-mêmes et avec autrui quand nous ne sommes même plus capables de discerner ce qui est singulier et ce qui est pluriel, ce qui est masculin et ce qui est féminin ?
On entend ainsi la ministre de la Défense proclamer, du haut de son analphabétisme :
« L’engagement de la France, elle se poursuivra ! »
Confusion n’est pas fusion…
L’idée que tout se vaut, que singulier et pluriel, masculin et féminin sont une seule et même chose, c’est la première pierre de la Tour de Babel, cette universelle confusion engendrée par notre mégalomanie.

AIDE
Ne pas dire à quelqu’un qu’il est dans la merde est le meilleur moyen de l’y enfoncer.
Le lui dire aussi.

AIMER
Les gens qu’on aime vraiment, c’est moins en raison de leurs qualités qu’en dépit de leurs défauts.

AMOUR (Trop d’)
Sans doute pourrait-on parfois se dire : « Je l’aimais trop pour l’aimer bien. »
D’un autre côté, on devrait souvent s’avouer : « Je l’aimais bien, c’est à dire pas vraiment. »

APPRENTI SORCIER
Qui trop embrase mal éteint.

BASSESSE
Valls, personnage répugnant, dont la bêtise finit par forcer l’admiration, tant elle dépasse la commune mesure. Un exemple concret du degré de bassesse auquel une ambition sans idéal peut faire descendre un homme de pouvoir médiocre. Mais ne le sont-ils pas tous par définition, les pauvres types qui veulent dominer leurs congénères ?

BOOMERANG
Le jour où nous comprenons que tout ce que nous reprochons à autrui c’est tout ce que nous n’aimons pas chez nous, nous pouvons enfin nous entendre aussi bien avec nous-même qu’avec autrui. Mais ce jour arrive-t-il jamais ?

BRUYANT
Il est des êtres bruyants. Et plus encore quand ils se taisent que quand ils parlent. Leur être au monde est plainte, ou cri, ou fureur.

CŒUR DU CIEL PUR (LE)
Maître Tsuda, qui était tout sauf un sentimental au sens occidental du terme évoquait souvent « le cœur du ciel pur ». Quoique loin au-dessus de nous, il est toujours à notre portée : nous le portons en nous, puisque nous faisons partie de lui.

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« Le cœur du ciel pur », lagune de Venise © Sagault 2016


COMMENTAIRE
« Le juste commentaire est celui qui nous réduit méthodiquement au silence. » De Jacques Darriulat, dans l’entretien intitulé Vermeer, le jour et l’heure, un échange parfois un peu bavard avec Raphaël Enthoven, qui fut son élève en hypokhâgne. Comme le prouvent ses questions peu pertinentes et ses commentaires oiseux, l’élève ici n’a pas dépassé le maître, tant s’en faut, et son seul mérite est d’en avoir conscience.

CONFORMISME
Encore lu deux Camilla Läckberg. Si Le Tailleur de pierre, malgré de grosses ficelles, peut toucher par moments, Le gardien de phare est carrément insupportable. Artificiel et superficiel, c’est le plus redoutable des pseudo polars pondus à la chaîne par cette trop habile fabricante de nanars consensuels faussement audacieux et hypocritement édifiants et pontifiants, à la gloire du consensus mou à la mode, propre à émoustiller tout en la rassurant la ménagère de quarante ans titillée par la ménopause.
Un savoir-faire trop évident et l’abus de recettes éprouvées ne remplacent pas l’originalité. Flatter la bonne conscience et le conformisme du lecteur permet de faire illusion un temps, mais la complaisance et l’absence d’authenticité finissent par apparaître pour ce qu’elles sont : non une complicité, mais une duperie, une manipulation.
Il n’est jamais habile de se montrer trop habile. La vraie habileté pousse l’habileté jusqu’à savoir se faire oublier. C’est qu’elle procède non d’un artifice mais d’un ressenti.
La comparaison avec la remarquable Trilogie écossaise de Peter May est éclairante…

CONNERIE
Toute une allée de platanes abattue pour qu’il y ait davantage de places à un concert de Johnny Halliday ! Il s’est trouvé en France un maire assez ignoblement con pour permettre une telle énormité. Seul point positif : leur mort a permis à ces pauvres arbres d’échapper aux braiements de l’interminable agonie de ce vieux clone raté des grands rockers américains…

CONTRADICTION (apparente)
C’est parce que je peins avec tant de ferveur la beauté du monde que j’écris avec tant de colère contre ce que nous en faisons.

CONTRASTE (nécessité du)
Notre époque croit éclairer la réalité en l’illuminant a giorno et en supprimant la nuit.
Se privant de la moitié de notre environnement, elle perd ainsi toute possibilité de contraste, et son refus du tableau noir l’amène à rendre copie blanche à l’école de la vie.
De même, elle croit imposer sa réalité en la rendant toujours plus bruyante, comme si le silence était synonyme de mort et le bruit synonyme de vie. Mais les meilleures musiques naissent du silence avec lequel elles composent, tout comme les plus belles lumières, celles des feux d’artifice, prennent vie sur l’écran des ténèbres.
Notre vie est faite du jeu permanent du yin et du yang. Ne vouloir vivre que le yang, c’est se condamner à l’impuissance des agités et devenir un mort vivant. Se contenter du yin conduirait à l’immobilité des résignés et à la rigidité cadavérique d’une mort anticipée.
C’est de l’obscurité que naît la lumière, tout comme c’est la lumière qui révèle le côté obscur.
Aujourd’hui, nous ne voyons plus, nous sommes éblouis – la forme la plus douce de l’aveuglement. Nous n’entendons plus, nous sommes assourdis – la forme la plus brutale de l’autisme. Comblés de bruit et de lumière, nous n’avons plus aucun recul, aucune distance, ni dans le temps, ni dans l’espace.
D’où vient ce rejet du silence et de la nuit ? De cette peur fondamentale qui nous a fait inventer les religions, la conscience que nous ne pouvons être en vie qu’à condition de devoir mourir.

CROIRE
Comme beaucoup de vieux, cons ou pas, je croirais plus facilement en Dieu qu’en les hommes. Soixante-dix ans de vie à leurs côtés ne m’ont nullement convaincu de notre capacité à être autre chose qu’inhumains.
En revanche, n’ayant à ce jour jamais croisé Dieu, je pourrais encore fantasmer sur son éventuelle Bonté. Mon esprit critique étant ce qu’il est, croire en Dieu n’est pas une option. Je me contente de croire en la vie, ce qui est facile, puisque je la lui dois…
Je crois aussi en la mort, puisqu’il n’est pas de vie possible sans son concours. Que seule la mort rende possible la survie de la vie, voilà un paradoxe qui pour un peu me ferait croire en Dieu !
Ce n’est pas que je ne puisse jamais croire en l’homme. Il y a place pour l’humanité dans l’humanité, par moments, par endroits. Je crois, d’expérience, en certains humains, du moins en une partie de certains humains. Car nous sommes tous composites, et le mal est tellement plus confortable à pratiquer : comme aurait pu le dire Cioran, il suffit de suivre sa pente…

CROISSANCE
Regardons les plantes, les arbres, mes amis de toujours. La croissance, la vraie, n’est pas la multiplication d’une quantité, mais le développement d’une entité. La vraie croissance est qualitative, elle se fait en harmonie avec l’énergie qui la permet et le milieu où elle s’inscrit et avec lequel elle est en permanente interaction.

CULPABILITÉ
La culpabilité consiste par exemple à s’en vouloir de ne pas pouvoir porter le malheur des autres alors même qu’on s’en sait incapable. La vérité sur la culpabilité c’est sans doute qu’elle n’a la plupart du temps pas lieu d’être, et que les rares fois où elle serait justifiée les coupables ne la ressentent aucunement…

DÉMENTI
« Les autorités françaises démentissent avoir payé une rançon » affirme un journaliste de France-Inter. Je peux sans hésiter lui opposer un démenti catégorique : les autorités françaises, connaissant les conjugaisons de leur langue, démentent.

DÉSINTÉRESSEMENT
Le désintéressement est la qualité de ceux d’entre nous qui sont assez intelligents pour comprendre qu’être désintéressé est le plus sûr moyen de servir leurs intérêts, puisque rien ne nous profite plus que le don.

DONNER
Comment pourra-t-on nous donner ce que nous voulons si nous commençons par le prendre ? L’élan du don ne peut naître que si nous nous sentons libres, et il meurt sous la contrainte d’une demande qui lui ôte son indispensable gratuité. Savoir demander consiste à laisser autrui libre de refuser. Quoi de plus difficile ?

ÉCRIT VAIN
Si je n’écris pas pour tout dire, j’écris pour ne rien dire.

FASCISME (la vraie nature du)
Le fascisme n’est en définitive rien d’autre que le détournement et l’appropriation de l’État par un individu ou un groupe d’individus se considérant comme supérieurs aux autres en vue de satisfaire leur avidité et leur mégalomanie. Quelles que soient les justifications avancées, la réalité du fascisme, c’est qu’il s’agit d’une Mafia généralisée, d’un système mafieux sorti de la clandestinité pour s’installer ouvertement au pouvoir.
En ce sens, les prétendues démocraties actuelles relèvent toutes plus ou moins d’un fascisme endémique auquel elles s’abandonnent chaque jour davantage.

FAUTE (de mieux)
En essayant de donner forme artistique à ma colère, à ma douleur, à mes émotions, je tente de les canaliser, d’en faire quelque chose de beau et d’utile malgré leur nocivité, leur malignité.

FORMALISME
« L’anti-intellectualisme n’est pas toujours où l’on croit, il n’est pas toujours primaire, il peut être éminemment sophistiqué. » écrivait Jean-Pierre Domecq dans Artistes sans art.
Je crois à tort ou à raison percevoir quelque rapport entre cette phrase et mon sentiment que beaucoup d’intellectuels, français notamment, qui fuient l’instinct et l’émotion pour la raison tombent dans un formalisme stérile et des recherches alambiquées, voir les grands rhétoriqueurs, les précieux et les précieuses (désolé, je ne sais pas encore écrireen inclusif…) mais aussi le nouveau roman et l’Oulipo, ou les développements de la peinture intellectuelle du XXe siècle. Le goût de l’abstraction devient pervers quand il sert de prétexte à une évacuation de l’émotion.
Si c’est pour jouer à des petits jeux intellectuels à la Robbe-Grillet, à la Queneau ou même à la Perec, la littérature ne m’intéresse pas. Si c’est pour me branler avec des « recherches » bidon à la Klein ou à la Warhol, la peinture ne m’intéresse pas.
Écrire n’a jamais été à mes yeux un moyen de faire passer le temps, une sorte de distraction intellectuelle, pas plus qu’un instrument de pouvoir destiné à revendiquer un statut, à occuper une position. Laissons cela aux gens qui veulent faire carrière, et dont le vrai but est d’être écrivains plus que d’écrire, et peintres plus que de peindre.
Mon affaire, ce n’est pas d’arborer une étiquette ou de me divertir, c’est de créer.

FRONT NATIONAL
À force de se cacher derrière le Front National et de le diaboliser pour faire passer leurs turpitudes, les politiciens de droite et de gauche lui ont offert sur un plateau (cas de le dire !) une audience qu’il n’aurait jamais obtenue sans leur aide intéressée.
Ces calculs aussi savamment pervers qu’irresponsables ont permis de focaliser l’attention sur un éventuel danger futur en faisant du même coup oublier des dangers on ne peut plus présents.
Le FN est un parti d’extrême-droite, aucun doute là-dessus. Mais les politiques néo-libérales et leur loi de la jungle financiarisée constituent une forme bien plus moderne et dangereuse de totalitarisme, nous sommes en train de l’apprendre à nos dépens !
Car si je déteste le FN, je ne vois pas à quel titre on pourrait lui mettre sur le dos la folle et criminelle dérive libérale-nazie qui est en train de détruire aussi bien l’humanité que son environnement.
Le code du travail et la suppression de l’ISF, c’est le FN ?
Les crises financières, c’est le FN ?
Le dérèglement climatique, c’est le FN ?
Les lois liberticides et autres états d’urgence, c’est le FN ?
Sivens, Notre-Dame-des-Landes, c’est le FN ?
Les centrales nucléaires pourries, le diesel, le compteur Linky, le WiFi, les perturbateurs endocriniens, les pesticides, c’est le FN ?
La vérité, c’est que le FN n’est que potentiellement dangereux, et que l’oligarchie financière qui a peu à peu pris le pouvoir depuis une quarantaine d’années est au contraire très réellement, très mortellement dangereuse.
Au point d’être en passe, avec notre lâche complicité, de nous détruire tous.

HOLLANDE
Ça ne me gênait pas que l’avant-dernier président soit libéral. Mais ça me dérangeait énormément qu’il se soit fait élire comme socialiste. En beaucoup moins intelligent et en beaucoup moins cultivé, François Hollande me fait penser à Monsieur Thiers. Se méfier de ces hommes dont l’adolescence tire vers le rouge, et qui deviennent si « raisonnables » à l’âge adulte que le désordre installé leur paraît préférable à la tentative toujours risquée de créer un ordre plus juste, au point qu’ils sont prêts à « remettre de l’ordre » par tous les moyens et que le rose finit par leur paraître encore trop coloré.
Ainsi, je n’avais pas trouvé rassurant que le gouvernement français achetât des drones (ces saloperies intégrales, fruits des cerveaux malades des technofascistes américains) aux États-Unis. 300 millions de dollars, quand un État prétend n’avoir plus d’argent, ce n’est pas anodin. À quel usage ces oiseaux de malheur ont-ils été destinés ? Quelles arrière-pensées sous-tendaient-elles un achat aussi peu urgent ?

HONORAIRE
Avocat honoraire, procureur honoraire, professeur honoraire…
Être honoraire, c’est trop souvent avoir perdu son honneur pour le devenir, à force de courir les honoraires.

INCONSCIENCE (consciente)
Le vrai problème c’est que l’idiotie universelle ne relève pas d’une ignorance innocente, mais du choix délibéré de l’inconscience consciente, si j’ose dire. Cette inconscience volontaire, un récent échange quelque peu musclé avec une amie chère me l’a encore hélas prouvé, elle se nourrit de notre paresse, de notre lâcheté, et débouche sur un refus total de s’informer et une mauvaise foi radicale, bref sur un ahurissant déni, qui m’évoque la passivité soumise de tant de français sous l’Occupation ou, pire encore, celle du peuple allemand s’abandonnant au nazisme.
C’est cela aussi, la corruption, l’acceptation de l’inacceptable, en faisant semblant de l’ignorer.
En fait, et c’est une calamité pour le confort intellectuel auquel nous nous sommes si volontiers habitués, chacun doit désormais choisir son camp, il n’y a plus d’innocents, mais des résistants ou des complices.

INDIGNITÉ
Il y a des gens qui ne méritent même pas le mépris qu’on a pour eux.

IINTELLIGENCE ARTIFICELLE
Je crois nécessaire de revenir sur une évidence si aveuglante que nous la perdons régulièrement de vue…
L’intelligence artificielle, ça n’existe pas. Il n’y a d’intelligence que naturelle.
Que veux-je dire ? Tout simplement que quantité et simplisme ont triché pour se faire passer pour qualité et complexité, l’exact contraire de ce qu’elles sont. Disons plutôt que nous avons voulu nous persuader que quantité pouvait être synonyme de qualité, et que le simplisme du binaire, ce dualisme borné, pouvait devenir réellement complexe.
En fait, le triomphe de la quantité et du simplisme n’est pas le fruit d’un changement de leur nature ; leur plus grande efficience tient uniquement à la multiplication de leurs opérations de calcul et à la vitesse toujours croissante à laquelle celles-ci s’effectuent.
Deux processus purement quantitatifs, augmentation du nombre d’opérations et de leur rapidité, cette dernière « camouflant » en quelque sorte l’aspect quantitatif avec l’aide de la miniaturisation. En somme, on n’est pas passé au toujours mieux, on a atteint le comble du toujours plus.
Loin d’une démarche qualitative, on est dans une logique d’augmentation et d’accélération. Plus le numérique singe la qualité, plus il s’en éloigne, plus il imite la réalité, plus il devient artificiel. Les ordinateurs d’aujourd’hui ne sont aucunement plus intelligents que leurs ancêtres, ils sont seulement infiniment plus puissants et plus rapides. Progrès quantitatif incontestable, progrès qualitatif inexistant.
Puissance et vitesse donnent l’impression, parfaitement illusoire, d’une intelligence réelle, c’est à dire vivante, alors qu’on a toujours affaire à de la mémoire, c’est à dire à de la mort manipulée.
D’une certaine façon, le numérique, c’est de la triche : on copie la vie, ça lui ressemble, mais ce n’est pas vivant, ce n’est pas la vraie vie, ce n’en est qu’une mauvaise imitation.
Mais si nous commençons, par paresse, par facilité, à fonctionner comme les ordinateurs, ne pouvant lutter avec eux en matière de quantité, nous allons devenir de plus en plus stupides – à leur image. Tout le travail qu’ils épargnent à notre intelligence, loin de la libérer, comme le pensent les ravis de la crèche à la Michel Serres qui croient que passer son temps à jouer du pouce représente une rupture épistémologique et l’annonce du paradis sur terre, l’engourdit, l’enkyste, la châtre, la stérilise.
L’ordinateur qui a battu un virtuose du jeu de go n’est lui-même qu’un imbécile, au sens étymologique du terme. Il n’a pas triomphé parce qu’il était plus intelligent, mais parce que sa mémoire et sa vitesse de calcul étaient quantitativement supérieures à celles de son adversaire.
Pour singer la qualité, la quantité n’a jamais d’autre choix que de multiplier ses opérations et de dissimuler cette augmentation en accélérant leur vitesse.
La quantité est affaire de mort, la qualité est affaire de vie.
Servons-nous des ordinateurs, mais ne leur confions pas nos vies : ils ne sont pas vivants, ils imitent la vie. Les imiter, pour l’humanité, c’est se donner la mort.

INTÉRÊT
Toujours et en tout nous sommes guidés par notre intérêt (ce que nous croyons être notre intérêt…) et nous ne voulons pas l’admettre, ou quand nous l’admettons, nous ne voulons à aucun prix admettre que notre intérêt véritable est tout différent de notre intérêt immédiat, qui nous en détourne, nous faisant ainsi nuire à nous-mêmes comme à autrui.

JANSÉNISME
Je suis au fond un janséniste. J’ai le jansénisme de la splendeur : pas besoin de l’orner, elle se suffit à elle-même.

LAPSUS
C’est une émission de France-Inter, et des expertes réelles ou supposées parlent yoga et bienfaits de sa pratique. « Il faut accueillir la souffrance » dit l’une d’elles. « Cela dépend de l’abcès, pardon, de l’aspect, lapsus intéressant », ajoute-t-elle, non sans raison, car son inconscient a parlé pour son corps qui veut bien que sa tête accueille la souffrance mais préférerait être dispensé de l’accueillir…

LÉGÈRETÉ
Il n’est de vraie légèreté qu’ancrée dans le fécond terreau de la mort organique.

LIBERTÉ
Liberté, voilà le mot qui nous tue. Privé de ses corollaires qui sont aussi ses correctifs, « égalité » et « fraternité », le mot « liberté » nous emprisonne dans des illusions mégalomaniaques et dans un fanatisme parfaitement résumé par ce génial idiot qu’était Malraux : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ».
Il n’est pas de liberté solitaire, ce qui revient à dire qu’il n’est pas de liberté sans contraintes. La libre entreprise est le concept le plus faux et donc le plus stupide qui soit. Plus que jamais il y a lieu de crier avec Madame Roland (qui ne l’a sans doute pas dit, ou pas sous cette forme !) : « Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »

LOT
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’être au-dessus du lot, juste en dehors. Je n’aime pas l’avion, parce que je ne souhaite pas survoler le monde et le dominer, je veux être dans le monde.

LOUP
Face à ses adversaires pour qui il est trop souvent l’incarnation du mal, le loup, ce « nuisible », ce diable, a besoin d’un avocat. Si j’étais l’avocat du diable, je dirais que dans cette affaire il y a deux diables, et que le plus diabolique n’est peut-être pas celui qu’on pense. Le diable, c’est celui qui se prend pour Dieu, pour un dieu en tout cas.
De l’homme ou du loup, qui est le plus diable ? Le loup se contente d’être un loup, l’homme a d’autres ambitions. Il ne lui suffit pas d’être au monde et d’en faire partie, il lui faut le dominer, car, les religions monothéistes aidant, il a réussi à se persuader contre toute évidence que le monde a été fait pour lui et qu’il en est le propriétaire et le maître exclusif.
De cette attitude anthropocentrique stupide, d’abord criminelle et désormais suicidaire, nous commençons à voir les conséquences catastrophiques.
Le changement climatique et la sixième extinction de masse des espèces sont déjà en cours, rien n’a été réellement fait pour les arrêter, pire, tout est encore fait actuellement pour les aggraver, et l’inconscient collectif de l’espèce humaine sait probablement déjà la vérité, qui est qu’au moment même où il est le plus puissant, et précisément par la faute de ce pouvoir presque absolu, le maître du monde a perdu tout contrôle sur son prétendu domaine.
Dans ces conditions, pourquoi se préoccuper du sort du loup ? Dans le contexte actuel, sa disparition ne serait qu’un épiphénomène, une goutte d’eau dans un océan de destruction.
Si le sort du loup me préoccupe, c’est que les destins conjugués de notre planète et de l’humanité me paraissent exiger que nous changions radicalement d’attitude, tant qu’il est encore temps, et même si, comme je le crains, il est déjà trop tard : au moins retrouverions-nous un minimum de dignité avant de disparaître par notre faute.
Trouver un modus vivendi avec le loup, ce serait un premier pas vers un plus grand respect de notre monde, et donc de nous-mêmes, car nous ne sommes qu’une des espèces vivantes qui le peuplent et participent à sa vie. Le respect, c’est le chemin de l’efficacité durable, du partage, à l’opposé des mesures radicales de court terme, du « tout pour ma gueule » et du « après moi le déluge ».
Ce n’est pas en tuant, massacrant, exterminant, éradiquant tout ce qui gêne notre confort et notre goût de la facilité que nous rendrons le monde où nous vivons plus habitable et plus beau. Tuer les mauvaises herbes au glyphosate, c’est éliminer les insectes pollinisateurs, piéger les renards, c’est inviter les campagnols à se multiplier, les empoisonner, c’est détruire les rapaces diurnes et nocturnes. Dois-je énumérer tous les exemples de notre folie rationnelle, de notre stupide recherche d’efficacité immédiate ?
Chaque fois que nous prétendons résoudre un problème par la force, nous en créons au moins un nouveau, plus grave et plus insoluble, et souvent plusieurs…
Le prétendu progrès humain se mord la queue parce qu’il confond changement et progrès, nouveauté et amélioration.
Autour de ces évidences ou qui devraient l’être, on peit lire entre autres Thermodynamique de l’évolution (éditions Parole), Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (éditions Agone) et Osons rester humain, Les impasses de la toute-puissance (éditions Les Liens qui Libèrent).

LUCCHINI
Lucchini, « expliquant » La Fontaine sur France-Culture en répétant dix fois avec extase le même vers, faisait irrésistiblement penser aux Femmes savantes ânonnant dévotieusement : « Quoi qu’on die… ».
Il y a dans tout cabot un pédant qui s’ignore, comme il y a dans tout pédant un cabot contrarié.

LUTTE (DES CLASSES)
La lutte des classes, ça existe, et ce n’est pas en élisant ceux à qui elle profite que nous y mettrons fin. Voter Macron, c’était choisir de contribuer à aggraver une lutte des classes qui bat son plein au point de tourner doucement à la guerre civile.

MADE FOR SHARING
Le slogan français (?) pour la candidature de Paris aux Jeux Olympiques…
Je suis toujours épaté de voir combien l’appât du gain permet à ces commerciaux que sont devenus les politiques de se dépasser toujours plus dans la bassesse et la stupidité.

MAL faire du)
Ne pas vouloir faire de mal est souvent le plus sûr moyen d’en faire.

MARCHANDS
Dans certaines sociétés du passé, les marchands constituaient à juste titre la classe la plus basse de la société.
« Les plus fous et les plus méprisables Acteurs du Théâtre de la Vie humaine, sont les Marchands », fait dire Érasme à la Folie. Et d’ajouter : « Rien de plus bas que leur profession, et ils l’exercent d’une vilaine manière : ils sont ordinairement menteurs, parjures, trompeurs, voleurs, imposteurs ; & nonobstant tout cela, sont considérez, à cause du coffre fort. »

MÉRITE
« Le monde ne me mérite pas… »
Peu d’entre nous l’ont déclaré officiellement, mais je voudrais bien connaître celui qui ne l’a jamais pensé à part soi. Dans le secret de notre cœur, et davantage encore quand nous parvenons à l’ignorer, nous sommes tous convaincus, non seulement d’être uniques, ce qui est vrai, mais que notre exceptionnel mérite n’est pas aussi reconnu qu’il le mériterait, ce qui l’est beaucoup moins.
Quant au « modeste » qui, inversant la proposition, bat sa coulpe en proclamant bien haut : « Je ne mérite pas le monde ! », il ne le fait que pour inciter autrui à rétablir la vérité et la justice en lui accordant le mérite qu’il se refuse avec une modestie qui l’augmente encore…

MINORITÉS
J’ai longtemps hésité à publier ce qui suit. Je suis absolument convaincu que l’orientation sexuelle de chacun doit être respectée, quelle qu’elle soit, dès lors qu’elle ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui. Mais le développement de ce qu’on appelle le communautarisme, et l’évolution de l’opinion publique me mettent d’autant plus mal à l’aise que j’ai comme tant d’autres été exposé à ce qu’on appelle le harcèlement sexuel, et plus, même si pas affinités. Échapper de justesse à un pédophile quand on a une dizaine d’années est une expérience assez étrange, tout comme il est assez déplaisant d’être traité d’anormal quand on décline des invitations aussi pressantes que déplacées et réitérées…
Les homosexuels ont été trop longtemps scandaleusement pourchassés, et il est essentiel qu’ils aient clairement droit de cité, en tant que minorité humaine digne d’être respectée au même titre que la majorité.
C’est plus fort que moi. J’ai toujours été, je serai toujours pour les minorités contre les majorités. La proportion d’abrutis et/ou de salauds étant la même dans les deux cas, il y en a moins, c’est arithmétique, dans les minorités que dans les majorités. Qui plus est, les minorités étant en position de faiblesse, les imbéciles et les salauds qu’elles recèlent ne sont pas en mesure de nuire comme ils le sont dans une populace où ils finissent toujours par constituer la… majorité !
Et puis, je ne peux être que du côté du plus faible, son impuissance même me le rend intéressant, je brûle de l’aider à désinhiber son potentiel – quitte à le combattre farouchement si ayant pris son essor l’ex-minoritaire se retrouve majoritaire…
Car si les minorités sont trop souvent opprimées et donc en droit de se défendre et de s’entr’aider, elles peuvent très bien, à force de se vouloir agissantes, devenir opprimantes. C’est ce qui me semble menacer les homosexuels qui prennent peu à peu dans notre société une place et un poids sans commune mesure avec leur nombre. Quand une minorité aspire à l’hégémonie, quand elle se découvre une vocation majoritaire, je ne peux plus la défendre, et je vais d’autant plus la critiquer qu’elle me semble se trahir…
La loi sur l’homophobie, pleine de ces dangereuses bonnes intentions dont l’enfer est pavé, me fait craindre que la communauté homosexuelle, surfant sur l’hypocrisie bien-pensante du politiquement correct, soit en passe, au risque de faire renaître un détestable rejet, de devenir une minorité opprimante.
Comme telle, elle s’exposerait, tout comme Israël, à de terribles retours de flamme. Avoir été opprimé ne donne aucun droit à devenir oppresseur. Pire : l’opprimé devenu oppresseur, l’opprimé qui se convertit à l’oppression donne raison à ses oppresseurs, et finit par justifier a posteriori l’oppression dont il a été victime.
Voir la victime se ravaler au rang de son bourreau et rivaliser d’infamie avec lui est le spectacle le plus désespérant qui soit.
Qui proclame et pratique la politique stupide et criminelle résumée par le slogan « œil pour œil, dent pour dent » n’est plus, quoi qu’il prétende, une victime, mais un partenaire et un complice dans le grand jeu de l’horreur humaine.
On n’en est pas encore là, mais à mes yeux, s’attaquer à la liberté d’expression est toujours mauvais signe : vouloir forcer le respect, c’est déjà prouver qu’on ne le mérite pas.

MODESTIE
Comme il est de règle, il entre beaucoup d’orgueil dans ma modestie.

MONDIALISATION
La vérité est que le triomphe de la mondialisation est le pire désastre jamais arrivé à l’humanité. C’est la Tour de Babel à l’envers : à l’incompréhension des différences se substitue le néant de l’uniformisation.

MORT
Le Tarot n’a pas de nom pour la mort : nous ne pouvons la connaître tant que nous sommes en vie. Et c’est à son existence que nous devons la nôtre…
Elle nous accompagne, l’indispensable camarde, inséparable camarade de toute vie, compagne silencieuse dont la présence absente donne à notre existence son sens et son goût.
Car c’est à elle que nous devons d’éprouver ce qui palpite sans cesse sous l’image ternie d’un quotidien émoussé par l’habitude et la résignation : la joie féroce de vivre, toujours présente, au besoin déguisée, même dans la douleur.
Être là, le savoir, en jouir et s’en réjouir, privilège offert par la mort à la vie…
En guérir aussi, par le gai rire. Sous la mort, l’humour !
Cette contradiction originelle qui fait de la mort la condition de la vie, est la base sur laquelle s’épanouissent toutes les contradictions grâce auxquelles tout en adorant la vie, nous n’avons de cesse de la détruire.

MOTIF
C’est un choix : je ne peins pas sur le motif ; je vis le motif. Après seulement, je le peins. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de peindre une montagne, c’est de peindre la montagne. La présence en moi de la montagne. Pas seulement, j’espère. La présence de la montagne.
« Le peintre ne doit pas seulement peindre ce qu’il voit devant lui, mais ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse aussi de peindre ce qu’il voit devant lui » disait Friedrich.

MOUILLER (se)
Contrairement à leurs ancêtres, les français d’aujourd’hui veulent bien se mouiller, à condition que ça ne mouille pas.

MUSSET (Alfred de)
On a un peu oublié Musset. On a tort. C’était un homme libre, de ceux qui ne se laissent jamais embrigader, ni pour bêler avec les moutons, ni pour hurler avec les loups. Nerval mis à part, c’est de tous les romantiques le plus indépendant, parce que c’est le seul que le pouvoir n’intéresse nullement : « Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. »

N’IMPORTE QUOI
D’un journaliste de France-Inter, cette réussite : « Un référendum augmentant les pouvoirs du président Erdogan sera soumis à référendum ». D’un autre : « Il se rapproche de la Russie dont il qualifie son leader de… »
Pauvre Cioran, dire qu’il rêvait d’un monde où l’on mourrait pour une virgule…
Si les français étaient obligés de parler français sous peine de mort, le problème de la surpopulation serait résolu d’emblée. En tout cas, avant d’exiger des étrangers qui viennent travailler chez nous qu’ils parlent français, nous devrions commencer par leur donner l’exemple !
Comme disait élégamment une autre journaliste, toujours sur France-Inter, et comme de juste pendant la Semaine de la Francophonie, « La seule chose d’à peu près certain », c’est que si le respect s’perd, la langue itou…

ORIGINAL (être)
Par un paradoxe en réalité parfaitement logique, la recherche de l’originalité conduit tout droit à l’académisme, vouloir être original étant le plus sûr moyen de ne pas l’être.
On n’est original qu’en étant soi-même, on ne le devient pas en forçant sa nature.
Je ne le répéterai jamais assez : chercher à être original, c’est avouer qu’on ne l’est pas.

ORIGINAUX
Les vrais originaux ne sont presque jamais les originaux reconnus, « officiels ». On les découvre souvent après coup, car le propre du véritable original est de l’être si réellement que le conformisme ne peut même pas le voir tant il est hors des limites habituelles de notre champ de vision. Ainsi de Vermeer, considéré de son vivant comme un excellent peintre de second plan, dont la peinture, pour être vue, a dû attendre plus de 150 ans.

PARASITES
Tentant à nouveau de lire quelques pages du Parasite de Michel Serres, j’en arrive très vite à la conclusion que chez lui comme à vrai dire chez beaucoup de « penseurs » contemporains, le rapport signal-bruit est particulièrement mauvais, c’est à dire que le bruit l’emporte de beaucoup sur le signal…
Le Parasite devrait plutôt s’appeler les parasites, tant la forme, amphigourique jusqu’à la logorrhée, occulte la pauvreté de la pensée. Produit pour dissimuler l’évacuation du signal, le bruit est si assourdissant qu’on n’entend plus que lui. Raison suffisante pour qu’un livre illisible fasse dans ce monde de sourds le bruit qui était son objet. Lacan ne procédait pas autrement.
Paraphrasons Boileau :
Ce qui se conçoit mal s’énonce confusément
Et les mots pour le dire s’entassent absurdement.

PARESSE (hyperactive)
Les vrais paresseux sont très souvent des travailleurs acharnés : il leur faut bien compenser par l’hyperactivité tout le temps qu’ils passent à ne rien faire. Ainsi se rachètent-ils de la culpabilité engendrée par une saine inaction dans nos sociétés vouées à la frénésie d’une incessante activité.

PERSUASION
Convaincre un crétin, c’est faire tort aux idées qu’on croit défendre.

PEUR (mère de sûreté)
Ce que j’en pense a été idéalement formulé par un autre, que je me plais à citer ici : « On nous a traités de « semeurs de panique ». C’est bien ce que nous cherchons à être. C’est un honneur de porter ce titre. La tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître d’eux-mêmes cette peur qu’il est nécessaire d’avoir aujourd’hui. Nous devons par conséquent les aider. »
Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? 1977
Traduction française, Éditions Allia

POSE (prendre la)
Consciemment ou non, nous finissons toujours par prendre la pose. Ma pose à moi, c’est de ne pas la prendre. Il est des déterminismes auxquels on n’échappe qu’en apparence…

PRÉSENCE
Tout change sans cesse, pour mieux retrouver l’essentiel, qui, lui, ne change pas, sous toutes les formes où il s’incarne.
« Sans souvenirs, pas d’imagination », me dit l’ami Klépal. C’et la clef de l’improvisation : pas de fleurs ni de fruits sans racines.
L’agitation contemporaine si semblable à celle du malheureux qui, tombant d’un gratte-ciel, brasse l’air dans l’espoir de se mettre à voler, je me demande si elle n’est pas la suite logique de notre obsession de ce que nous croyons être le « présent », fantasme insaisissable, dont dans notre frénésie de consommation nous avons oublié qu’il n’advient à chaque instant que par la présence d’un passé assumé et d’un futur projeté. Qui ne vit qu’au présent est un mort-vivant. La vraie vie, c’est la présence, permanente renaissance du présent perpétuel.

PRÉSENT
Le présent est devenu si envahissant qu’il fait écran à la fois au passé et au futur, et comme à proprement parler il n’existe pas, nous nous retrouvons dans le vide d’un présent insaisissable que son omniprésence même annihile.

PROGRÈS
Bon nombre de mes amis, découvrant mes créations de septuagénaire, s’extasient, concluant : Tu as fait des progrès.
C’est fort possible. Mais je leur réponds désormais, usant de cette liberté de parole qui est avec la surdité l’un des privilèges d’une vieillesse bien comprise : C’est peut-être vous qui avez fait des progrès…
Je ne crois pas avoir changé grand-chose à mon écriture depuis une trentaine d’années. J’espère avoir fait quelques progrès, mais je ne serais pas étonné que mes lecteurs, un peu déroutés au départ par le côté un peu marginal de ce que j’écris, s’y soient peu à peu habitués au point de finir par le sentir et l’apprécier.
Quant à ce que je peins, à mesure que se développe ma tentative de traduire à partir de presque rien les couleurs de la lumière et le jeu des éléments, s’ils apprécient le résultat, c’est autant parce qu’ils sont mieux à même, à force d’en voir les variations et l’évolution, de saisir le sens de mon projet et d’entrer dans cet univers si ténu en apparence, que du fait d’une aisance et d’une maturation que j’aurais acquises par une pratique assidue.

PROPHÈTES
Nul n’est prophète en son pays, dit-on.
Si, les médiocres. Il n’y a que les médiocres pour être prophètes en leur pays, parce que leur similitude avec la médiocrité générale fait que loin de déranger, ils sont montrés en exemple.

RAISON
Tant que nous nous abandonnerons à une foi totalement irrationnelle en notre prétendue raison, nous irons de plus en plus vite à notre perte.

RÉALISME
Un réalisme qui ne fait pas sa part à l’idéalisme n’est jamais qu’un idéalisme inversé.

RÉALISME
Le prétendu réalisme des anglo-saxons relève du plus dangereux idéalisme. Il est fondé sur de terribles illusions, issues d’une fondamentale naïveté. Scientisme, progrès indéfini, loi du plus fort, conquête et domination de la nature, ce réalisme d’opposition et de combat où il s’agit toujours de gagner ou de perdre, excluant toute alternative à la recherche du profit au nom d’un pragmatisme à courte vue, est au final le comble de l’irréalisme.

RECONNAISSANCE
Curieusement, mais c’est au fond assez logique, c’est presque toujours quand nous n’avons plus rien à dire que nous sommes enfin écoutés.

REMBRANDT
Ce qui le met si à part, et si au-dessus, de la plupart des autres grands peintres, c’est qu’il est parvenu à matérialiser le spirituel en spiritualisant la matière. La peinture de Rembrandt donne à l’anecdote une portée universelle en l’incarnant avec une force d’évocation qui la transcende de façon quasi alchimique. Littéralement, chez lui, la matière peint l’esprit, parce que l’esprit anime la matière. Rembrandt, alchimiste de la peinture.

RENCONTRES (avortées)
J’ai rencontré beaucoup de gens, qui ne m’ont pas toujours rencontré. Et beaucoup de gens m’ont rencontré sans que je les rencontre. Il ne faut pas seulement être deux pour se rencontrer, il faut être tous deux présents à l’autre, une condition qui n’est que rarement remplie, et encore moins dans la durée. D’où la difficulté du couple.

RESPECT
C’est plus fort que moi. Quand je bouscule un livre, je lui demande pardon.

RESPECT
Avoir du respect pour qui n’en est pas digne, c’est n’en pas avoir pour soi.

RESPONSABILITÉ
Aujourd’hui, personne n’est plus responsable de rien. C’est la faute des autres, du passé, bientôt si notre présent merde, ce sera la faute du futur…

RETARD
Être en retard, c’est souvent prendre de l’avance pour la suite.

RÉUSSIR
Plus que jamais dans notre société de frime mondialisée, le principal talent de la plupart des gens qui réussissent est de savoir paraître plus intéressants qu’ils ne sont, alors que beaucoup de ceux qui échouent le doivent à leur incapacité à paraître aussi intéressants qu’ils le sont.
Comme le savent tous les bons représentants de commerce, ce n’est pas ce qu’on vend qui compte, c’est de savoir le vendre.
D’où qu’il n’est pas nécessaire d’aimer ce qu’on vend, mais essentiel de savoir le faire aimer du client potentiel. Si bien qu’on est souvent d’autant meilleur vendeur qu’on n’est pas attaché à ce qu’on vend.
Ce qui explique, paradoxe cruellement ironique et qui permet de boucler la boucle, pourquoi la plupart d’entre nous sont incapables de se vendre…

RÉUSSITE
M’étonne l’étonnement de certains de mes amis, notamment les américains, quand je leur dis ne pas être très intéressé par ce qu’ils appellent la réussite et avoir en fin de compte préféré jouer un jour devant deux personnes plutôt que devant cinq cents, parce qu’il en est sorti une vraie relation. Que valent les applaudissements passagers d’une foule anonyme face à la découverte d’une personne et à la naissance d’une amitié ?
Croire que l’on peut arriver à la qualité par la quantité, quelle naïveté ! Croire que l’éphémère peut combler comme la durée, quel leurre !
Tout l’échec mortel de notre prétendue civilisation contemporaine est là, dans cette foi magique dans le pouvoir du plus et dans ce paresseux refus de la difficile, de l’exigeante beauté du mieux.
Je regardais hier les images d’un gigantesque barrage en construction dans une partie de la forêt amazonienne où vit depuis des lustres une tribu que ce barrage littéralement noiera. Par contraste, les images montrant cette population dans le milieu naturel avec lequel elle vit en symbiose depuis des siècles illustraient la terrifiante réalité de ce que contre toute évidence nous nous obstinons à nommer réussite.
Choisir l’industrie contre l’artisanat, la réussite immédiate contre le progrès à long terme, c’est choisir le viol contre l’amour, c’est à la fois détruire la vie et perdre son âme.
Je n’ai pourtant rien contre le mot réussite. Je pense seulement qu’il est trop souvent confondu, particulièrement de nos jours, avec un autre, qui est pourtant loin d’être synonyme, le mot succès.
Pour moi, réussir, c’est réaliser un rêve. Avoir du succès, c’est réaliser le rêve d’autrui. Nuance…
Réaliser le rêve d’autrui, pourquoi pas, si c’est aussi et pour commencer mon rêve. Sinon, cherchant à plaire, je ne suis plus moi-même. Se conformer au désir d’autrui, c’est se prostituer.
On a du succès quand on a réussi à faire partager par autrui ce que l’on a fait, quelle qu’en soit la valeur réelle.
On sent qu’on a réussi quand on s’est approché, aussi près qu’il est en notre minuscule pouvoir de le faire, de la perfection, ou du moins de l’idée que nous nous en faisons. Et tant mieux si les autres s’en aperçoivent et font de notre petite réussite un succès !
Mais le succès ne prouve nullement la réussite.
Est-il plus important d’avoir du succès comme Bouguereau ou de réussir comme Van Gogh ?
Réussite et succès peuvent évidemment aller de pair, voire fusionner, selon des proportions variables à l’infini.
Mais ce qui rend heureux, c’est la réussite, et plus encore le chemin parcouru pour y parvenir, alors que le succès et les chemins qu’il emprunte, même quand ils ne sont pas tortueux comme trop souvent, ne combleront jamais pleinement un créateur.
Le succès donne du plaisir, la réussite du bonheur.
Je ne crache pas sur le premier, mais pas question de lui sacrifier le second.
Le succès dépend davantage d’autrui que de soi, la réussite dépend de soi bien plus que d’autrui. Tout dépend de ce que nous cherchons : voulons-nous plaire à autrui ou être le plus possible nous-mêmes ?
Plaire à autrui, c’est s’insérer dans une synchronie, dans ce qu’on appelle à tort le présent, et donc en être la plupart du temps prisonnier ; être à la recherche de soi-même, c’est être dans la diachronie, autrement dit dans l’évolution et dans la quête d’une perfection qui n’est jamais atteinte. C’est vouloir incarner l’infini dans le fini, alors que le succès consiste à insérer son fini dans le fini général…
C’est pourquoi notre époque où règnent la mode et le consensus obligatoire se détourne des démarches artistiques dignes de ce nom, qui sont à ses yeux sans valeur, au profit d’un art de marché avant tout préoccupé par une incessante recherche de la valeur ajoutée notamment par des opérations de marketing systématiques qui n’ont rien à voir avec l’art et tout avec le règne de la mode instantanée et la frénésie spéculative imposées par la dictature de la finance.
L’artiste authentique est engagé et engage avec lui son éventuel public dans une constante recherche de perfection quand l’artiste de marché, parasite officiel et provocateur académique, est tout occupé à susciter la demande de la partie solvable du public et à y répondre. Son travail ne consiste pas tant à créer réellement qu’à élaborer des stratégies commerciales gagnantes.
L’opposition entre ces deux extrêmes n’est pas toujours aussi tranchée, mais elle n’en est pas moins essentielle, tout comme la différence de nature que je discerne entre réussite et succès.

RIRE
J’ai longtemps ri de tout avec (presque) tout le monde. Je n’ai plus envie de rire de rien, ni avec personne, tellement tout est devenu triste, particulièrement la gaieté. Les « fêtes » dont se gavent mes contemporains sont aussi gaies que des crémations et aussi stériles qu’une masturbation : notre époque a inventé la fête onaniste.

SAGESSE (folle)
Dans les moments vraiment graves, s’en remettre à la sagesse est une folie.

SAVOIR
Savoir quelque chose, c’est risquer de croire qu’on sait, ce qui mène presque naturellement à ne plus rien vouloir savoir d’autre que ce qu’on croit déjà savoir.

SENSIBLERIE
Notre époque se croit sensible. Tout comme elle confond qualité et quantité, réussite et succès, économie et finance, sophistication et raffinement, elle prend sa sensiblerie pour de la sensibilité.
Lourde erreur ! La sensiblerie est l’exact contraire de la sensibilité. La sensiblerie regarde autrui à partir de son point de vue à elle, de ce qu’elle ressent, alors que la sensibilité est à l’écoute de l’autre, de son point de vue et de ce qu’il ressent.
Dans la sensiblerie, je m’occupe de mon ressenti, dans la sensibilité, je m’occupe du ressenti de l’autre. Je ne suis donc pas sensible à l’autre, mais à ce qu’il me fait éprouver, alors que dans la sensibilité, je suis sensible à ce que l’autre éprouve.
La sensiblerie est confortable, elle est le fruit de notre paresse, la sensibilité demande un difficile effort pour sortir de soi.
La sensiblerie s’accommode d’autant mieux de l’égoïsme et de la cruauté qu’elle en procède, puisqu’elle n’est que le masque de notre indifférence à autrui et de notre égocentrisme.
La sensiblerie veut voir la souffrance de l’autre, d’où le voyeurisme si complaisamment entretenu par certains médias, la sensibilité cherche à lui porter secours.
En vérité, la sensiblerie n’aide pas l’autre, elle l’enfonce, alors que la sensibilité perçoit ce dont l’autre a besoin.
Noguchi, célèbre guérisseur japonais fondateur du seitaï, alors que des naufragés épuisés montaient à bord du paquebot où il se trouvait, se jeta sur eux et les engueula férocement, au grnad scandale de l’assistance accourue pour accueillir dignement ces pauvres gens. Furieux, les naufragés l’injurièrent copieusement en retour. Sommé de s’expliquer sur son inadmissible conduite, Noguchi répliqua tranquillement à peu près ceci : « Ces naufragés étaient si épuisés qu’un bon accueil, en leur permettant de se détendre après l’énorme tension qui leur avait permis jusque là de survivre, se seraient effondrés, victimes d’un collapsus fatal. Pour les sauver, il fallait les faire réagir, les mettre en colère, les empêcher de se laisser aller en les forçant à mobiliser ce qui leur restait d’énergie. Leur indignation les a préservés de votre mortelle bienveillance… »

SENTIMENT
Notre époque de sensiblerie devrait méditer cette maxime d’une artiste infiniment sensible :
« Faire du sentiment, c’est prouver qu’on en manque. »
Virginie Demont-Breton

SÉRIEUX (esprit de)
L’esprit de sérieux cache presque toujours le goût inavoué du pouvoir.

SILENCE
Le monde du silence n’a ni cartographie ni guide, notre seule présence muette et tendrement têtue en ouvre les portes.
Garder le silence sied à qui tente de le faire parler.

SIMPLICITÉ
Une simplicité qui évacue la complexité n’est que simplisme. Je ne suis pas sûr que nombre de peintres du siècle passé, dont Miro, Matisse, Picasso ou Rothko, ne soient pas parfois tombés dans ce travers, qui d’une recherche admirable finit par faire une commode voie de garage.

SURMOI (abolition du)
La volonté plus ou moins consciente de détruire tout surmoi, qui est au fond la grande affaire du XXe siècle, poursuivie avec une folle ardeur par le XXIe, est caractéristique de la recherche de l’intérêt personnel, poussée jusqu’au mépris systématique de l’intérêt général, et par là même contraire en fin de compte à un intérêt personnel bien compris. Qu’un surmoi collectif bride le moi dans les élans de son expansion indéfinie est insupportable à des individus « libérés » pour lesquels aucune « croissance » n’est excessive pourvu qu’elle contribue à l’hypertrophie de leur petite personne.
Cette perte du surmoi, nous en voyons en tous domaines les effets destructeurs, présentés comme d’irrésistibles « progrès », d’inévitables « avancées ».
La psychanalyse, devenue système de pouvoir sous l’influence de divers charlatans truqueurs de langage, loin de rechercher un équilibre entre le moi, le surmoi et le ça, cherche sous couleur de décomplexer à détruire toute limite, libérant des énergies qu’il est vital de canaliser, dans l’intérêt de l’individu comme dans celui de la société où il évolue.
Remplacer les règles morales par de petits rites de comportement à valeur supposément éthique est un leurre : sans morale définie par un consensus suffisamment général, pas de surmoi qui tienne, la folie, singulière et plurielle, installe le pouvoir dictatorial du chaos.
Une morale trop rigide tue la vie, l’absence de morale la dilue et l’épuise. Pas de mouvement possible sans à la base une colonne vertébrale.
Aux prises avec ses instincts et la volonté de puissance de son ego, l’individu perd le contrôle de ses énergies et sa liberté se résume à la soumission à des pulsions qui le dépassent. Paradoxe parfaitement logique, c’est au moment où la personne est le plus strictement réduite à elle-même qu’elle devient la plus dépendante des divers flux énergétiques du monde « extérieur » auquel elle ne cessera jamais d’appartenir, qu’elle le veuille ou non.
En matière d’énergie vitale, ce qu’on appelle la morale est un système de « refroidissement » des passions, s’imaginer pouvoir s’en passer conduit droit à la surchauffe. En ce sens, le réchauffement climatique est une métaphore concrète de notre incapacité à élaborer et maintenir une éthique de l’équilibre qui permette un jeu aussi harmonieux que possible d’énergies dont nous sommes par nature incapables de maîtriser le déchaînement.
Faute de « régulation thermique morale », les minuscules entités que nous sommes, s’agitant en tous sens selon un illisible mouvement brownien, achèvent leur course dans un magistral burn-out individuel et collectif.
Tout se tient et en morale aussi, on ne joue pas impunément avec les lois de la thermodynamique…

SYSTÉMIQUE
Ce que j’appellerais la pensée systémique, et qui devient souvent pensée systématique, qui cherche à harmoniser l’individu et le groupe, ne fonctionne pas sur les grands nombres, car le système, en se renforçant par nécessité pour garder sa cohérence eu égard au nombre excessif d’individus, l’emporte sur ses parties ; le groupe s’annexe les individus, réduits à des rouages interchangeables. D’où l’incompatibilité entre démocratie et système, que celui-ci soit capitaliste ou communiste, voire se réclame de la prétendue « social-démocratie ».

THINK POSITIVE
Un lieu commun archi rebattu prétend qu’il vaut mieux voir son verre à moitié plein qu’à moitié vide. Voilà de ces vérités révélées auxquelles nous accordons la foi du charbonnier alors qu’elles sont tout sauf indiscutables.
Je soutiens pour ma part, d’expérience, qu’il est beaucoup plus utile et nécessaire de voir que notre verre est toujours à la fois à moitié plein et à moitié vide et d’essayer de le remplir que de se contenter de le voir à moitié plein. Ne voir que le bon côté des choses est un excellent moyen de mal évaluer une situation et de prendre de calamiteuses décisions.
En vérité, il est très intéressant de confronter les adeptes de la pensée positive aux conséquences de leur consolante croyance. On a beaucoup vanté l’optimisme américain, cet esprit d’entreprise inextinguible. Ces grands tenants du « Think positive ! » sont en effet persuadés que leur verre est toujours plein, et en tirent une confiance en eux que nous admirons d’autant plus que nous sommes exagérément portés à douter de nous-mêmes comme d’autrui. Ce qui me frappe chez mes amis américains, c’est qu’ils m’ont assez souvent donné des exemples, parfois caricaturaux, des dangers d’un excès d’optimisme. Car les américains sont en effet persuadés que leur verre est à moitié plein, et va l’être encore davantage et l’est déjà plus que celui des autres. Ils ont tellement confiance en eux que même quand il est plus qu’à moitié vide ils le voient encore plein à ras bord.
Ne voulant jamais considérer le côté à moitié vide des situations, ils ont en eux-mêmes une confiance inébranlable, et s’autorisent du coup, non seulement à faire les pires bêtises, mais à les répéter à l’infini. Le désastre engendré par l’optimisme outrancier de la civilisation barbare créée par et pour les États-Unis et qui perdure depuis plus de 150 ans a quelque chose de terrifiant : le verre est assez plein en effet, mais il a vidé tous les autres verres…
Il faut cesser de croire que l’optimisme à tous crins est une valeur et un mode de conduite à généraliser ; c’est au contraire à mon sens un chemin en pente très raide vers une conception abstraite de la vie qui permet de nier la réalité tout en la détruisant, et fait de nous de véritables morts-vivants.
Au bout du compte, comme tout volontarisme, la pensée positive est d’essence fasciste. Elle est le fondement même de la vision du monde des hommes de pouvoir. Elle était au cœur du communisme comme du nazisme, et elle a engendré les pires comportements chez ses plus ardents promoteurs, les États-Unis d’Amérique, voir entre tant d’autres les merveilleux résultats obtenus au Vietnam, en Afghanistan et en Irak par le fameux optimisme américain, faux-nez d’une bonne conscience particulièrement perverse et destructrice, qui avait fait ses premières armes avec le traitement si généreusement positif appliqué aux tribus amérindiennes…
Beaucoup de mes amis, y compris certains des meilleurs, affichent aujourd’hui encore un optimisme dont je veux croire qu’il est forcé tant il est décalé par rapport à la réalité de la désastreuse situation où nous nous trouvons par notre faute.
Face à cet aveuglement volontaire qu’avec quelques autres je vitupère depuis déjà plus de trente ans ( ma première nouvelle sur le réchauffement climatique a été publiée dans Hara-Kiri en 1983 ou 84), je vote sans hésiter pour un pessimisme résolu. Quand il s’appuie moins sur une orientation personnelle névrotique que sur la lucidité qu’apporte une réelle attention aux faits, le pessimisme n’exclut ni une forme réaliste d’espérance, ni l’humour qui est si cruellement absent de la pensée prétendument positive, qui n’est jamais qu’une pensée infantile, pensée qui n’atteint à l’humour qu’après une maturation qui signe un authentique passage à l’âge adulte.
Seul un pessimisme tempéré permet de s’atteler aux vrais problèmes, puisqu’on a pris la peine d’en reconnaître l’existence et de les identifier. Il est tout de même effarant de pouvoir continuer à agir à l’aveuglette dans une situation de catastrophe sans faire le point, sans aucunement réfléchir sur les causes de ce qui est déjà advenu, sans examiner ce qui risque d’advenir et sans s’interroger sur ce qu’il est possible de faire, le tout sous prétexte qu’il faut positiver, et que ça va donc s’arranger de soi-même grâce au « progrès technologique ».
Le plus sûr moyen de rendre une situation définitivement catastrophique, c’est de refuser d’admettre qu’elle l’est déjà…
Que le pessimisme soit un garde-fou essentiel contre le danger mortel que représente l’optimisme n’est pas un paradoxe, mais relève au contraire du bon sens le plus élémentaire.
De ces faux paradoxes, mon lecteur pourra trouver de délicieux et éclairants exemples dans le dernier livre de Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise, bel exemple d’humanisme lucide, d’empathie sans sensiblerie. L’auteur y pose avec un humour raffiné des questions essentielles, et nous rappelle avec pertinence que qui veut faire l’ange fait souvent la bête…
Ce qui signifie entre autres que nous vivons dans notre cœur et nos tripes autant et plus que dans notre tête, où se sont réfugiés beaucoup de nos contemporains pour être à l’abri de la réalité, qui ne les en rattrape que plus facilement, voyez leur consommation d’antidépresseurs et de psychotropes. Il nous amène à voir en face ce qui est en jeu aujourd’hui, à savoir l’existence même de la vie, et la possibilité de rester humain dans un monde numérique où l’humanité devient « le maillon faible », comme le démontre brillamment Éric Sadin dans son dernier livre, La silicolonisation du monde.
À qui douterait encore de la réalité du problème écologique mortel devant lequel nous séchons, je recommande une fois encore chaudement, cas de le dire, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces et Osons rester humain.
Ce sont des oiseaux que je veux voir dans mon jardin, pas un monde de béton repeint en rose pour faire joli.
Concernant l’état actuel de nos sociétés, j’espère trouver le courage de revenir sur des évidences si aveuglantes qu’elles restent totalement occultées : nous vivons dans des sociétés régies par la peur et le viol, la peur universelle et le viol systématique et généralisé, non pas suelement en matière sexuelle, mais dans tous lers domaines de la vie ert de l’activité humaines. Peur de tout, besoin de s’assurer contre tout, car, comme toujours quand il y a peur, la volonté d’anticiper, « pour plus de sûreté », amène à agir avant que ce soit nécessaire. De peur de subir la violence, nous la pratiquons « préventivement », ce qui est une sorte de viol.
Notre viol collectif de la nature, notre viol collectif des droits de l’homme, tout cela fait que nous sommes une société autodestructrice, parce que fondée sur la peur de l’altérité et sur le viol généralisé qu’engendre cette peur. Si nous ne mutons pas réellement, si nous ne changeons pas en profondeur, nous sommes condamnés. Cette mutation, qui n’est pas seulement un changement mental, mais une évolution totale, impliquant l’esprit mais aussi le corps, et si nous en avons une, l’âme, je l’espérais vers la fin des années 70.
Je tiens à le redire aujourd’hui, même si je l’ai déjà dit il y a près de 40 ans. Sans me faire aucune illusion sur l’utilité de cette répétition ! Qui n’a pas encore compris ne comprendra sans doute jamais…
Il est plus que temps de passer de l’homme de pouvoir à l’homme de perfection, pour parler comme Georges Roditi, dont je ne saurais trop recommander L’esprit de perfection, délicieux et stimulant petit livre longuement peaufiné au fil des rééditions et dont la mort de son auteur n’a en rien entaché l’actualité.

TRAVAIL
Le travail d’un véritable artiste, ce n’est pas d’aller voir ce que font les autres, c’est de faire ce qu’il a à faire. Les autres, il faut leur piquer ce dont on a besoin pour ce qu’on a à faire, point barre.

TRIPES
Penser avec ses tripes n’est pas forcément la meilleure manière de penser. Mais ça devient la pire de toutes quand on pense avec ses tripes tout en croyant qu’on pense avec sa tête. Brillamment instrumentalisée par l’oligarchie ni gauche ni droite, la peur panique du FN qui a permis de faire élire un candidat dont personne ne voulait, à part l’oligarchie et les domestiques dont elle s’entoure, nous en a fourni une preuve éclatante.

VACCINS OBLIGATOIRES (11)
Je vais encore faire hurler quelques myopes volontaires, mais il me semble que la prise en main de la médecine et de la Sécurité sociale par les grands laboratoires et leurs alliés politiques nous mène tout doucement vers une forme nouvelle de la si profitable collusion des industries chimiques allemandes avec le régime nazi, merveilleux exemple d’intégration réussie de la politique, de la science et de l’économie…
C’est à cette miraculeuse synergie qu’on doit entre autres le succès du Zyklon B. Il ne faut pas surtout pas arrêter le progrès de la régression systématique !
Sauf bien sûr si on pense que l’humain vaut mieux que la santé trafiquée et instrumentalisée par la quête démente du pouvoir et du profit, ces frères siamois de l’inhumanité.

VALEUR (création de)
Je m’interroge toujours davantage sur cette peu ragoûtante passion que partagent adorateurs inconditionnels et spéculateurs avisés quant à la « valeur artistique » de la moindre crotte de nez étalée par inadvertance sur un mouchoir par les génies artistiques consacrés par l’époque, qu’ils soient réels ou mythifiés.
Il est grand temps de retrouver un minimum d’esprit critique et d’honnêteté, et de cesser de porter automatiquement aux nues l’œuvre entier d’artistes qui, si géniaux soient-ils, ont comme nous tous des hauts et des bas.
Une récente exposition Turner à l’Hôtel de Caumont à Aix, malgré la pénombre opportunément ménagée, ne donnait que trop à voir des rogatons dénichés parmi des brouillons écartés, fonds de tiroirs qui n’apportent pas grand-chose à la compréhension de l’artiste et encore moins à sa gloire, mais qui par une abusive analogie autorisent une validation indirecte de quantité de déchets picturaux plus ou moins contemporains, que Turner aurait annoncés et donc légitimés par avance…
La ficelle est grosse, mais pas autant que celle qui par la grâce des subsides d’un industriel collectionneur propulse les dégueulis mégalos du sinistre Anish Kapoor dans la Salle d’Honneur du Rijksmuseum d’Asterdam, aux côtés (et donc implicitement au niveau) des Rembrandt, Vermeer, Frans Hals, etc. Délaissé par l’État, le musée se prostitue pour survivre et cautionne les manœuvres spéculatives d’un chercheur de plus-values artistiques tous azimuts en conférant par une douteuse analogie de proximité un brevet de génie à un bricoleur mégalomaniaque.

VEAU D’OR
Toujours debout…
Pharisiens et philistins sont bel et bien au pouvoir, ils ont envahi les corps et ce qui reste des âmes, le relativisme spéculatif triomphe en tous domaines. Associé au règne du quantitatif, il impose cette récurrente, et désormais presque universelle, religion de l’argent grâce à laquelle notre fanatique paresse espère à tort réaliser le vieux rêve d’une dérisoire mégalomanie : avoir tout, tout de suite et sans effort. L’ennui, c’est que l’argent finit tôt ou tard par présenter la note, et qu’elle est d’autant plus salée qu’elle a été différée. Ce qu’on appelle en finance la cavalerie se termine toujours par l’arrivée au grand galop des chevaux de l’Apocalypse…

VERMEER
Vermeer l’impalpable. Qu’en dire, sinon regarder.

VIN
On ne fait pas du bon vin parce qu’on a la « science » du vin, on fait du bon vin parce qu’on a le sens du vin. En matière de création, il s’agit toujours davantage de sentir que de savoir. Jamais technique ni marketing ne peuvent remplacer l’âme, ils sont tout juste capables de la singer.
Tout comme singent la beauté ces créatures hybrides fabriquées par la science, déchets botoxés qui violent la nature et se violent eux-mêmes.

VIOL
Au viol est toujours associée la lâcheté. Le violeur est courageux : il a le courage d’user de sa force contre plus faible que lui, et il lui faut une grande force morale pour ne pas succomber à la tentation de l’apitoiement…

VIOL
À propos du viol et de l’art contemporain, l’AC, il est clair que le viol des foules, cette façon d’imposer l’AC à la hussarde, par voie étatique arbitraire et sans recours, va tout à fait dans le sens de ma théorie sur le viol généralisé. On nous impose l’AC auquel nous sommes indifférents, ou que (de plus en plus) nous rejetons. En même temps, ceux qui nous l’imposent, violant délibérément liberté d’expression et de création, éliminent impitoyablement, que cela nous plaise ou non, tout ce qui n’est pas conforme à leur norme.
Dans le même élan, les artistes à la mode, questionnent, provoquent, violeurs sans risque encouragés et adoubés par les « autorités culturelles » dans leurs confortables transgressions académiques, le cul confortablement assis dans les commodités qu’on leur offre.


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Et pendant ce temps-là…