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mercredi 14 juillet 2010

ANOBLISSEMENT

J’avais espéré être le premier à remettre au procureur Courroye la particule qu’il mérite, le premier à lui conférer une noblesse dont le moins qu’on puisse dire est que son zèle si particulier ne l’a pas volée : Courroye de Transmission, ça vous a de l’allure, ça sonne les Croisades !
Las, ma paresse naturelle et ma tendance à vouloir prendre un minimum de recul m’ont privé de la primeur officielle de ce jeu de mots certes un peu facile, mais que sa congruité rend particulièrement jouissif dans l’affaire qui nous occupe, affaire dont ledit magistrat s’occupe avec tant d’énergie depuis qu’on le lui a demandé, après l’avoir laissée traîner comme à plaisir.
J’ose espère que cette petite plaisanterie ne le fera pas s’étouffer d’indignation, au risque d’en oublier la noble mission pour laquelle il semble avoir à cœur de se tenir debout : étouffer les affaires qu’il faut Nanterrer – pardon enterrer.
Et que des hérauts d’armes sourcilleux, tels le vicomte de Calonne, ne s’avisent pas de demander à Monsieur Courroye de faire ses preuves : des preuves de sa noblesse d’âme et de caractère, le procureur Courroye en a surabondamment données dans toutes les affaires qu’il a « traitées » jusqu’ici.
Plus noble que lui, tu meurs.

jeudi 8 juillet 2010

"Hurlons, dit le chien."

J’aurais voulu vous parler d’une de mes dernières trouvailles, un délicieux petit conte, « Les Epreuves d’Amour dans les quatre Elémens, histoire nouvelle », publié en 1741 dans Les Etrennes de la Saint-Jean. Supérieurement écrite par Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Branzac (dans l’intérêt de l’état-civil, il commençait à être temps de faire la Révolution !), né à Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765, « archéologue », antiquaire, homme de lettres et graveur français, cette nouvelle est un vrai chef-d’œuvre d’impertinente gaieté et d’esprit pétillant, dans la meilleure veine de cette époque.
Je tenterai dès que possible d’en faire profiter mes lecteurs, à moins qu’ils n’en trouvent le texte sur internet…
Mais juste après ce coup de cœur venu du passé, m’a pris un coup de sang tombé tout droit d’un présent qui n’a jamais été aussi riche en occasions de prendre le mors aux dents (l’expression est certes quelque peu obsolète, mais le passé vit encore, voyez Chantilly et son maire…).

Le moment est donc venu de paraphraser Henri Rochefort, commençant en 1868 le premier numéro de La Lanterne par cet ironique constat : « La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »
En 140 ans les choses ont changé, si, si. D’abord, nous sommes désormais près de 65 millions. Ensuite, devant l’invraisemblable quantité de scandales que fait remonter à la surface du marigot sarkozien la décomposition nauséabonde d’un système radicalement corrompu, ce n’est plus de mécontentement qu’il s’agit, mais d’indignation.
La France compte aujourd’hui 63 millions de sujets, sans compter les sujets d’indignation.
Si j’éprouve le besoin de commencer ainsi mon intervention de ce jour, c’est qu’en vérité on ne sait plus où donner de la tête !
Je ne vais pas reprendre l’interminable liste des scandales en cours, qui n’est d’ailleurs que la cerise sur le gâteau de la kyrielle de feuilletons scandaleux dont l’actuel président a été, dès avant son élection, le scénariste, le metteur en scène, l’acteur et le réalisateur. S’il est un domaine où ce personnage par ailleurs aussi falot qu’incompétent sort de l’ordinaire, c’est bien celui-là.
Mais il me semble souhaitable que tout citoyen conséquent se penche quelques instants sur ce qui est peut-être le plus grave de tous ces scandales à mes yeux : je veux parler de l’incroyable intervention commise dans Le Monde par le luxueux attelage de deux des membres les plus anciens de cette nomenklatura politique que le monde entier nous envie, Michel Rocard et Simone Weil.
À la République des pharisiens il manquait un grand-prêtre, seul capable de porter l’hypocrisie à son comble. Hosanna, nous en avons deux pour le prix d’un, précieuse économie en période de crise !
Le pensum pondu à cul bien serré par ces hautes autorités, et dont le titre, « Halte au feu ! », révèle aussi inconsciemment que maladroitement la véritable raison d’être, est un texte ahurissant par sa totale inadéquation avec la réalité des faits.
Comme remède aux scandales rendus publics, nos deux Gribouilles n’ont rien trouvé de mieux que d’exiger qu’on les balaye sous le tapis ! Il ne s’agit pas d’être propre, mais de faire propre.
Quand les « élites » au pouvoir prennent peur, elles ressortent avec une régularité mécanique le vieil épouvantail du populisme : ce n’est pas la corruption des gouvernants qui détruit le pays, c’est le fait de leur demander des comptes. Saine logique dans le droit fil de l’adage néo-libéral : « Face, je gagne, pile, tu perds… »
On fera à nos deux sermonnaires le douteux crédit de croire que leur copie, proprement immonde au regard du contexte dans lequel elle apparaît et qu’elle affecte d’ignorer superbement, n’est pas le fruit de l’insupportable hypocrisie de deux éminents membres d’un establishment paniqué de voir apparaître au grand jour sa totale illégitimité, mais le désolant résultat d’un gâtisme quasi alzheimerien.
Car enfin Rocard et Weil n’ont jamais dit : Halte ! aux innombrables déviances du libéralisme mondialisé, n’ont jamais réagi contre les abus sans cesse plus effarants des fous de pouvoir, de profit et de paraître.
On peut presque pardonner aux escrocs avérés leurs magouilles et leurs mensonges : c’est dans leur nature. Mais je trouve particulièrement scandaleux de voir de prétendues autorités morales voler au secours des milliardaires fraudeurs du CAC 40 et des ministres trésoriers arrosés par eux et qui leur servent la soupe, pour nous ordonner de casser le thermomètre afin de ne pas pouvoir diagnostiquer la maladie et tenter de la guérir.
Que nos deux moralistes à sens unique lisent ou relisent Molière, ils y trouveront leur portrait tout craché :
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées
Et cela fait venir de coupables pensées. »
Aux pudeurs faussement effarouchées de Tartuffe, il est permis de préférer la franchise « populiste » de Dorine…
On reste abasourdi devant la stupéfiante inconscience de ces deux "consciences" prenant toutes affaires cessantes la défense d’une caste de parasites en condamnant à leur place les responsables des informations qui les mettent en cause !
Si comme ces deux hiérarques incorruptibles je me targuais de donner des leçons de morale, voici les questions que je ne pourrais manquer de me poser :
Dans cette république irréprochable que notre président — en vain, semble-t-il — appelle de ses vœux depuis trois ans, est-ce seulement Woerth qui doit démissionner ? Ne serait-ce pas plutôt le gouvernement tout entier ? Que dis-je, le gouvernement ? Le président, au nom de qui et pour qui tout se fait depuis son accession au pouvoir suprême, ne devrait-il pas partir ? Passé un certain niveau d’incompétence et d’indignité, ne conviendrait-il pas de faire le ménage ?
Il est tristement significatif de voir que la corruption mentale de nos élites politiques est désormais si enracinée, si absolue, que des personnalités dont on attendrait un minimum d’honnêteté intellectuelle, de sens politique et de respect de la morale la plus élémentaire, en viennent à tenir des discours aussi indigents que déshonorants.
Rendons cette justice au peuple français, cette bafouille révoltante semble avoir définitivement discrédité ses deux auteurs en l’occurrence aussi imprudents qu’impudents.
C’est bien le moins.

LE COUP DE PIED DE L’ÂNE
Il manquait une grande voix pour achever (servir, dit-on en termes de chasse à courre) Guillon et Porte, et porter le coup de pied de l’âne à nos deux bouffons préférés.
Nul n’était plus digne de jouer ce rôle de spadassin poignardant ses camarades dans le dos que cet autre Tartuffe à la prose filandreuse, l’imbuvable Levaï, Aliboron de l’information, spécialiste de la culture académique à l’usage des nuls, celle qui lave plus propre les cerveaux disponibles, prototype inoxydable du dévot sentencieux consensuel préposé à la désinformation papelarde.
Marre de ces pharisiens drapés dans leurs vertus hypocrites, jamais avares de génuflexions devant les puissants, prompts à s’autocensurer, sans cesse prosternés devant la sanglante idole de la bien-pensance.
D’un incroyable laxisme envers elle-même, toujours prête à s’exonérer de toute responsabilité (et ne parlons pas de culpabilité !), cette génération de cagots, prompte à cogner à bras raccourcis sur quiconque ne partage pas sa vertueuse indulgence pour les riches et les puissants, est décidément à vomir.

Quittons cette atmosphère méphitique pour écouter quelques instants ce qu’avait à nous dire José Saramago. Je vous livre ci-après une partie de l’entretien accordé au Monde des Livres le 23 novembre 2006, ainsi que le lien vers le texte intégral :

JOSE SARAMAGO : NOUS NE VIVONS PAS EN DÉMOCRATIE

Nous vivons à une époque où l’on peut tout discuter mais, étrangement, il y a un sujet qui ne se discute pas, c’est la démocratie. C’est quand même extraordinaire que l’on ne s’arrête pas pour s’interroger sur ce qu’est la démocratie, à quoi elle sert, à qui elle sert ? C’est comme la Sainte Vierge, on n’ose pas y toucher. On a le sentiment que c’est une donnée acquise. Or, il faudrait organiser un débat de fond à l’échelle internationale sur ce sujet et là, certainement, nous en arriverions à la conclusion que nous ne vivons pas dans une démocratie, qu’elle n’est qu’une façade.

Pour quelles raisons ?
Bien sûr on pourra me rétorquer que, en tant que citoyen et grâce au vote, on peut changer un gouvernement ou un président, mais ça s’arrête là. Nous ne pouvons rien faire de plus, car le vrai pouvoir aujourd’hui, c’est le pouvoir économique et financier, à travers des institutions et des organismes comme le FMI (Fonds monétaire international) ou l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui ne sont pas démocratiques.
Nous vivons dans une ploutocratie. La vieille phrase, "la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par et pour le peuple", est devenue "le gouvernement des riches par les riches et pour les riches".
_
_ Dans L’Histoire du siège de Lisbonne, l’un de vos personnages dit : "Bénis soient ceux qui disent non, car le royaume de la terre devrait leur appartenir. (...) Le royaume de la terre appartient à ceux qui ont le talent de mettre le "non" au service du "oui"." C’est ce que vous illustrez ici ?
"Non" est pour moi le mot le plus important. D’ailleurs, chaque révolution est un "non". Mais, le problème de la nature humaine c’est que petit à petit ce "non" devient un "oui". Il arrive toujours un moment où l’esprit de la révolution, la pureté qu’elle porte, est dénaturé et où après vingt ou trente ans, la réalité devient tout autre. Et, malgré tout, on continue à parler d’une révolution qui n’existe plus. C’est comme la liberté : que de crimes ont été commis en son nom...
_
_ L’eurosceptique que vous êtes a dû être satisfait du non que la France a opposé au projet de Constitution européenne ?
Je ne sais pas quelle France a voté cela, mais j’ai beaucoup aimé ce sursaut. D’un point de vue culturel, la France est pour moi d’une importance fondamentale, même si je pense qu’elle a laissé tomber son rôle de phare. Si vous réussissez à le récupérer, ce serait formidable pour l’Europe et le monde.


Vous dénoncez dans La Lucidité, l’instrumentalisation par certains Etats du terrorisme et de la peur...
Cette instrumentalisation existe depuis toujours. Le 11 Septembre l’a simplement rendue plus visible. Dans une légitime défense contre le terrorisme islamique et les méthodes qu’on utilise, il y a aussi du terrorisme d’Etat. Les Etats-Unis le savent, tout comme nous. Le problème, c’est que cela paraît normal. Il n’y a pas de surprise : chaque fois qu’un gouvernement utilise des mesures d’exception au nom du terrorisme, il répond avec une autre forme de terrorisme.

Avec ce roman, on voit que vous êtes fidèle à votre devise : "Plus on est vieux, plus on est libre, plus on est libre, plus on est radical"...
La vieillesse n’est pas une condition à la liberté, tout au contraire. Néanmoins, dans mon cas, après réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion qu’elle m’a accordé effectivement plus de libertés.
Ce qui m’a conduit à devenir plus radical comme l’illustre ce livre où j’ai mis d’ailleurs en épigraphe : "Hurlons, dit le chien." Ce chien, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous. Jusqu’alors nous avons parlé, nous nous sommes exprimés sur de multiples sujets sans nous faire véritablement entendre. C’est pourquoi, il faut à présent hausser le ton.
Oui, je crois que le temps du hurlement est venu.

samedi 26 juin 2010

CLOWNS TRISTES ? TRISTES BOUFFONS !

Jean-Luc Hees et son exécuteur des basses œuvres Philippe Val, ces parangons de vertu outragée, ont décidé de nous priver des fausses notes insupportables aux gens de goût de leur espèce que sont les chroniques de Stéphane Guillon et Didier Porte.
D’abord, c’est évident, dans la tranche horaire politique, il faut être sérieux. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de vouloir être drôle sur le dos de gens qui ne le sont pas ?
Car, et c’est bien là que le bât blesse ces deux ânes devenus solennels à force de manger dans la main des hommes de pouvoir que sont Hees et Val, Guillon et Porte sont souvent drôles, et sur des sujets qui ne le sont pas, et dont leur drôlerie fait apparaître sous une lumière crue le côté sinistrement scandaleux.
Or, même avec un nez de clown sur la tronche, Hees et Val ne seraient pas drôles. Les cons ne le sont jamais, fût-ce involontairement. Et quand ils se doublent de fieffés hypocrites, ils deviennent franchement répugnants.
À vrai dire, répugnant, Val, qui s’est battu les flancs pendant trente ans pour essayer d’être drôle sans jamais y arriver, l’a toujours été. J’ai eu le déplaisir de voir il y a longtemps le spectacle qu’il a commis pendant de longues années avec Font. C’était, comme on dit dans notre métier, à chier. Stupide, puéril, scatologique, obscène, bref, tout sauf drôle.
On comprend que ce sinistre bouffon soit désespérément jaloux de deux humoristes qui jouissent d’un talent dont il est cruellement dépourvu. Le seul véritable exploit de Val aura été de réunir en sa minuscule personne l’odieux et les ridicules de trois des plus imbuvables et risibles personnages de Molière : Tartuffe, Trissotin et le Bourgeois gentilhomme.
Bien entendu, les « arguments » avancés par les deux compères pour justifier cette vilenie relèvent, comme il se doit en Sarkozie, voyez l’affaire Bettencourt-Woerth, de la plus parfaite hypocrisie et n’ont donc pas à être discutés. Ce n’est pas en se déshonorant que ces deux petits chefs retrouveront leur honneur prétendument souillé par les « insultes » de nos humoristes.
En fait, et sans doute en prévision de l’échéance de 2012, Hees et Val veulent nous priver des quelques bouffées d’oxygène qu’apportaient le regard critique et l’humour vachard de nos deux bouffons dans la matinale faussement délurée et gravement compassée inanimée par le désolant Demorand, ce faux brave à nez de carton – poule mouillée sous masque de capitan, encore un qui voudrait bien être drôle, et mordant, mais se contente de faire semblant, en homme qui sait naviguer, et a compris que le paraître est moins risqué que l’être.
Hees et Val, en bons valets des élites autoproclamées qui savent faire le bien du peuple sans lui demander son avis, ont raison d’éliminer Guillon et Porte. Dans le doucereux sirop matinal distillé par les spécialistes du prêt-à-penser unique, ces deux-là faisaient tache. Non seulement ils étaient drôles, mais leurs chroniques étaient les seuls vrais moments politiques entre 7 h et 9 h, les seuls instants décapants où la langue de bois consensuelle volait provisoirement en éclats.
Alors qu’approche la fin d’un quinquennat qui a donné au monde entier bien d’autres sujets d’indignation que les écarts verbaux de deux humoristes refusant de courber l’échine devant le pouvoir absolu de la communication, il était urgent de mettre un terme à cette insupportable liberté d’expression.
Si Hees et Val ne trouvent pas drôle que je traite d’immondes pharisiens les deux cafards qui se sont chargés de faire ce sale boulot, qu’ils me fassent donc un procès.
Je veux bien admettre que je suis médisant envers eux, mais une chose est sûre, je ne les calomnie pas.
Il n’y a pas de honte à porter un nez rouge. Mais en France aujourd’hui, ils sont nombreux ceux qui devraient avoir honte de ne pas rougir.

PS : Si Jean-Luc Hees veut savoir ce qu’est l’honneur, qu’il semble confondre avec la susceptibilité de son ego hypertrophié, qu’il écoute donc la chronique de François Morel d’hier. Elle n’est pas drôle, et pour cause, mais elle a tout ce qui fait tant défaut à notre duo d’honorables cagots : du courage, du cœur, et de la dignité.
Et pour ce qui est de l’honneur, pardon, de la Légion d’honneur du ministre du Travail ex-ministre du Budget, ne comptez pas sur moi pour donner tous les titres qu’il mérite à l’honnête, l’incorruptible Eric Woerth : comme Guillon et Porte, je me ferais virer de France-Inter…
Que par ailleurs, en auditeur cohérent, je quitte en même temps qu’eux, puisqu’eux seuls et Mermet m’y avaient ramené !

PS 2 :
Il n’y a pas qu’à France-Inter que les libertés sont menacées. Suite à l’interdiction pour le moins surprenante d’un pot proposé sur FaceBook par un paisible commerçant de Barcelonnette, l’ami Gouron, photographe citoyen de son état, a lancé cet appel :

LA PELLE DU 18 JUIN
En souvenir de l’ami que nous avons perdu sur FB (Uniquement sur FB), je vous invite tous à
NE PAS venir boire le pot de l’amitié, SURTOUT PAS sur la Place Manuel à Barcelonnette ce jour là,
car je risquerais alors, tout comme notre ami perdu, un procès, une amende, voir une bonne petite garde à vue...
En souvenir de ce jour, je vous invite à prendre votre pelle, si possible à neige,
et dans le recueillement creuser symboliquement et silencieusement pour ne pas nuire à l’ordre public,
un trou dans lequel vous jetterez ce nouveau petit morceau de liberté que l’on nous enlève.

Vive la France libre !

jeudi 24 juin 2010

ET SI ON VOLAIT UN PEU PLUS HAUT ? ou LA PELLE DU 18 JUIN

L’acacia en fleurs

Extrait du blog INTERSTICES-LE MONOLECTE

Le chaos, c’est la vie !

Ils sont tellement domestiqués que le jour où leur chaîne virtuelle se distend, ils n’arrivent même pas à faire un pas de côté, ils ne pensent même pas à explorer cette parcelle de liberté inattendue tombée du ciel, ils ne parviennent qu’à maudire leur sort, à chercher des lampistes sur lesquels défouler leur angoisse et ne rêvent que du sempiternel retour à la normale.
Eux, ce sont les maîtres du monde, les élites du système, concentrés à jouer à saute-mouton d’un continent à l’autre, drapés de leur propre importance, convaincus que sans eux, le monde, leur monde en fait, s’écroulerait dans la minute. Eux, ce sont les naufragés du ciel, éparpillés dans tous les aéroports du monde, les sens paralysés par les derniers couinements de l’Iphone ou du Blackberry, coupé de sa base d’alimentation habituelle.
Eux, c’est l’élite internationale et cosmopolite de ceux qui font le monde tel qu’il est et qui martèlent sans cesse qu’il n’est pas possible d’en changer. Parce que c’est le seul monde qu’ils connaissent, parce qu’ils n’ont aucune imagination, ni aucun sens du réel. Eux, c’est Daniel Mermet qui les décrit, goguenard, amusé, coincé à Tokyo dans un terminal aéroportuaire en train de se transformer en jungle de Calais par la grâce d’un lointain, très lointain volcan islandais.

En quelques heures, tout le système s’est grippé. En quelques heures, il a bien fallu s’adapter à un monde sans avions et brusquement, il est apparu que nombreux étaient ceux qui pouvaient s’en passer. Comme les ministres européens qui découvrent subitement les joies de la téléconférence avant de probablement se mettre à préférer le train. À l’heure où le réchauffement climatique est une préoccupation internationale, où l’on explique à longueur de temps aux citoyens que le choc pétrolier va engendrer le chaos, ceux qui nous gouvernent n’ont de cesse de se réunir, de se retrouver, de se croiser, de se renifler, empruntant sans cesse le moyen de transport le plus polluant du monde, contraints, disent-ils, par la nécessité de leur charge, par le fait qu’ils sont irremplaçables, partout, tout le temps. Jusqu’à ce que les faits, têtus, viennent les contredire.

Parce que vu du sol, un monde sans avions, c’est plutôt sympathique, vu de nos pieds de rampants assignés à résidence par des contingences économiques soi-disant indépassables, le souffle du volcan balaie bien des automatismes, bien des renoncements, et éclaire un horizon sans traces. Pour la grande majorité d’entre nous, la paralysie de l’espace aérien, c’est le chef de service qui va rester bloqué quelques jours de plus (le pauvre !) dans le cadre de ses vacances paradisiaques, c’est le patron en exil prolongé, ce sont les obsèques désertées d’un dirigeant contestable déjà victime du ciel, ce sont des clandestins qu’il n’est plus si urgent d’expulser.
Pour la grande majorité d’entre nous, les cloportes dont le champ des pérégrinations est soigneusement délimité par le triangle étroit des trajets domicile-travail-courses, un monde sans avions c’est un monde dans lequel nous tournons nos regards vers le ciel et où nous plongeons avec délices nos yeux dans le bleu intense et silencieux, un bleu à s’en noyer les rétines, un bleu infini, le bleu au-dessus de la matrice habituellement tracée par leurs innombrables trajectoires indifférentes.

Le grain de sable dans la machine
En fait, comme chaque fois que la machine se grippe, comme chaque fois que la chape de plomb qui nous courbe l’échine se fendille, c’est une brusque profusion, une explosion de petite humanité radieuse qui pousse par les interstices du système comme l’herbe folle envahit les fissures de béton. Le grain de sable ou le nuage de cendre nous rappelle à chaque fois que l’édifice sous lequel s’est construit notre asservissement à un monde qui nous utilise, nous broie et nous jette après usage, que cet édifice est branlant et que ses fondations sont nos habitudes. Chaque fois que l’ordre totalitaire des choses est bousculé, presque immédiatement, ses vides béants sont comblés par la somme des pratiques, des valeurs et des comportements dont on nous dit pourtant qu’ils sont d’un autre temps, démodés, obsolètes.

Je me souviens avec délice du chaos des grandes grèves de 95, quand, subitement, il avait fallu faire autrement, quand, brusquement, ce n’était plus ma montre qui me dictait ma vie. De la nécessité de la patience. Du besoin de communiquer, de partager, de s’entraider. Je me souviens des conversations profondes et intimes démarrées sous un abribus abandonné de tous, entre Opéra et Le Louvre, des covoiturages sauvages et souriants, de cette “galère” commune qui a rempli les rues, les couloirs, les paliers, qui a rendu le sourire à beaucoup, qui nous a restitué un précieux temps de vie que nous concédons habituellement et à vil prix à des tâches sans intérêt et sans gloire.

Je me souviens d’une grande panne de courant dans mon enfance, où, subitement, toutes les boîtes à cons se sont tues, où tous les prophètes du monde qui tombe ont eu le sifflet coupé, où, d’un seul coup, les gens se sont retrouvés sans rien d’autre à faire que de se rencontrer. Quelques heures sans le sempiternel refrain de la peur et du chacun pour sa gueule et déjà, le voisin n’était plus l’ennemi, déjà, il y avait tant d’autres choses à faire que de rester le cul dans son fauteuil à regarder des inconnus vivre à notre place. C’était merveilleusement étrange, ce monde qui, à force de ne plus fonctionner, se mettait subitement à vivre. La rue n’était plus l’espace des trajectoires solitaires et pressées, le lieu des rencontres inquiétantes, des bruits agressifs, c’était redevenu l’artère qui nourrit, l’endroit où tout se passe, où les vieux tirent une chaise sur le trottoir, où la palabre s’installe, où chacun dégaine un saucisson, un bout de pain, quelques poèmes, des blagues salaces, des récits grandioses, des particules de bonheur hors du temps qui nous lamine habituellement.

Plus près de nous, il y a eu Klaus, le visiteur venu du large, son sillage catastrophique dans lequel ont immédiatement germé les graines de l’entraide et de la solidarité.

À chaque fois, pourtant, ils nous prédisent qu’il n’y a point de salut hors de leurs prisons mentales dans lesquelles nous croupissons par la force de l’habitude, la peur de l’inconnu ou juste un immense manque d’imagination.
À chaque fois, pourtant, la multitude des petites gens, des gens de rien, des gens de peu, prouve qu’au contraire, la vie est belle dans les failles du système, qu’il n’y a pas d’effondrement brusque de la civilisation quand leur étreinte se fait moins forte, que sous la contrainte des événements, nous savons, collectivement, inventer du vivre-ensemble, du vivre-bien, du vivre-mieux.
Et même si, à chaque fois, ils finissent par nous convaincre de rentrer dans le rang, petit à petit, les fissures s’agrandissent, les failles se creusent, l’édifice se fragilise et à travers les interstices, nous pouvons déjà deviner que non seulement un autre monde est possible, mais qu’il est déjà là !

D’un autre blog, le 19 avril 2010
Des avions cloués au sol, la bonne affaire !

Un petit volcan qui se réveille et c’est une grande partie de l’espace aérien européen qui reste fermé plusieurs jours (LeMonde du 18-19 avril). Pour nous, cela serait une bonne nouvelle si c’était volontaire et durable : l’avion est l’ennemi de la planète et des humains. Nous trouvons démesuré le fait de partir en vacances au loin, à Tahiti, en Tunisie ou ailleurs. Nous trouvons ridicule de la part des ressortissants européens de prendre l’avion pour aller dans un autre pays européen que le sien. A plus forte raison si on utilise les lignes aériennes internes à son pays. Les avions doivent rester définitivement cloués au sol.
Ce qui rend les voyages si faciles, les rend inutiles. Parce que l’individu moderne aime la virginité, s’il y reste un lieu vierge, il s’y porte aussitôt pour le violer ; et la démocratie exige que les masses en fassent autant. L’avion fait de Papeete un autre Nice et de la dune du Pyla un désert très peuplé ; les temps sont proches où, si l’on veut fuir les machines et les foules, il vaudra mieux passer ses vacances à Manhattan ou dans la Ruhr. Aujourd’hui sites et monuments sont plus menacés par l’administration des masses que par les ravages du temps. Comme le goût de la nature se répand dans la mesure où celle-ci disparaît, des masses de plus en plus grandes s’accumulent sur des espaces de plus en plus restreints. Et il devient nécessaire de défendre la nature contre l’industrie touristique.
Il fallait des années pour connaître les détours d’un torrent, désormais manuels et guides permettront au premier venu de jouir du fruit que toute une vie de passion permettait juste de cueillir ; mais il est probable que ce jour-là ce fruit disparaîtra. La nature se transforme en industrie lourde dont l’avion est le sinistre messager. Les peuples, leurs mœurs et leurs vertus sont anéantis par le tourisme par avion plus sûrement encore que par l’implantation d’un combinat sidérurgique.

NB : Rédigé avec l’aide de Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone, 1967)

vendredi 11 juin 2010

(DÉ)MOBILISATION GÉNÉRALE

MINISTRE ? SINISTRE !
Luc Chatel n’est pas seulement ministre de l’Éducation nationale, il est porte-parole du gouvernement, autrement dit titulaire de l’inexistant, mais d’autant plus présent, Ministère à l’Éducation du peuple et à la Propagande.
Je n’exagère pas. Dans le torrent d’eau tiède ronronnante émis sur France-Inter le 7 juin par l’organe doucereux de ce communicant chevronné, j’ai vu soudain luire cette incroyable perle de manipulation sordide, à propos de la « faute de goût » commise par Rama Yade en évoquant les dépenses d’hôtel excessives de l’équipe de France de football en Afrique du sud : « Ce qui est important aujourd’hui, c’est que tous les français soient mobilisés autour de leur équipe. »
Fermez le ban et lâchez les chiens…
Chaque mot de cette insupportable sentence compte, et leur ensemble dit tout de l’idéologie aussi ignoble que surannée qui « anime » la plupart des gouvernants et hommes de pouvoir et d’argent actuels.
Je ne sais pas comment je fais, certains matins, pour ne pas vomir mon petit déjeuner sur ma radio.

À ceux de mes lecteurs qui se gendarmeraient que je me déclare insoumis et déserteur face à la mobilisation-manipulation générale à visée démobilisatrice proclamée par des gouvernants indignes, je ne saurais trop conseiller la lecture du remarquable article dont je joins le lien :

LA COUPE DU MONDE, UNE ALIÉNATION PLANÉTAIRE


Et que les futurs retraités ne viennent pas se plaindre plus tard de vivre un troisième âge sans le sou ou de devoir travailler jusqu’à cent ans : quand leur sort futur se jouait, ils étaient assis bien sagement devant leur télé à téter des canettes et regarder jouer à la baballe des millionnaires aussi demeurés qu’eux…

samedi 5 juin 2010

UN FRANÇAIS EXEMPLAIRE

LANGUE (mauvaise)
Le français (c’est de notre langue que je parle, non de ceux qui la parlent, ou plutôt trop souvent l’écorchent), la langue française donc, est bien malade. Pierre Nora émettait ce judicieux diagnostic sur France-Inter ce matin, remarquant que plus personne, même parmi les intellectuels de haute volée qui comme chacun sait peuplent nos assemblées et nos médias, ne semble capable de respecter les règles d’accord les plus élémentaires. Quant à l’accord du participe passé, il n’y faut plus songer, la plupart de ceux que les pédants appellent des locuteurs le remplaçant en cas de doute (et doute il y a désormais dans presque tous les cas !) par un infinitif commodément invariable.
Il est certain, me disais-je in petto en l’écoutant, que le français présente tous les symptômes de la maladie d’Alzheimer. Notre langue a perdu conscience, elle s’oublie à tout instant comme une vieille incontinente – à moins que ce ne soit nous…
Non seulement j’approuve cette courageuse sortie de Pierre Nora, mais j’avoue mon admiration presque envieuse pour l’abnégation dont il a fait preuve en illustrant aussitôt par l’exemple cette décadence frôlant le gâtisme, enchaînant en ces termes : « (…) cet espèce de délitement profond de la langue, à laquelle participent même nos élites (…) »
Je cite de mémoire, mais pas de doute, il s’agit bien d’un superbe échantillon de faute d’accord impardonnable, suffisamment atroce pour faire reculer d’horreur jusqu’au plus déterminé des massacreurs de notre syntaxe, prenant soudain conscience du caractère iconoclaste de sa désinvolture langagière.
Il y a un vrai mérite, pour un fervent amoureux du français le mieux châtié, à commettre volontairement une faute si grossière, dont les esprits superficiels risquent de croire que loin d’être voulue, elle témoigne de ce que le juge lui-même tombe dans les errements qu’il condamne par ailleurs avec une si contagieuse fureur sacrée…
Ce disant, un frisson court mon échine : se pourrait-il que cette faute à faire dresser les cheveux sur la tête, l’éminent Nora ne l’ait pas commise exprès ?
Un français aussi exemplaire devenu incapable de parler un français exemplaire ?
Maladie auto-immune ? Notre langue s’autodévore, semble en voie d’implosion. Un tel délitement, affaissement, n’est ni anodin ni innocent. Il accompagne et accélère la destruction et l’effacement d’une culture, c’est toute une histoire devenue muette, et que ses héritiers littéralement n’entendent plus.
Que les langues évoluent, c’est inévitable et parfois souhaitable. Qu’elles se suicident, c’est une catastrophe.
Notre langue est décidément bien malade, si même ses grands-prêtres en lui rendant hommage la conchient.

samedi 22 mai 2010

LES ROSES ONT DES ÉPINES

Roses épineuses

vendredi 23 avril 2010

LA POLITIQUE, UN RÉALISME ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE

LA POLITIQUE, UN RÉALISME ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE


REPARTIR DE ZÉRO : RETOUR À LA CASE DÉPART
L’état des lieux proposé par Jean Klépal rappelle utilement un certain nombre de réalités, à commencer par l’incapacité récurrente de la pensée dite de gauche à s’incarner dans le pouvoir autrement qu’en se diluant ou se dénaturant, pour finir par se trahir ainsi que ses soutiens, soit en pratiquant plus ou moins honteusement une politique de droite, soit en devenant carrément une dictature d’extrême-droite.
C’est peut-être pourquoi, tout en approuvant très largement ce texte, je me sens quelque peu décalé par rapport à lui.
Pour moi, ce n’est plus une question de gauche ou de droite. Il faut repartir de zéro. Nous avons complètement perdu de vue les principes fondamentaux qui légitiment l’existence des sociétés humaines. Bref, il est grand temps de relire Montesquieu et Rousseau, L’Esprit des lois et Le Contrat social !
Depuis trop longtemps, nos sociétés, et particulièrement les sociétés occidentales, alors qu’elles devraient avoir pour visée l’intérêt général, fonctionnent en ne tenant réellement compte que des seuls intérêts particuliers, dont l’exacerbation démente détruit inéluctablement toute possibilité de coexistence harmonieuse entre les individus.

LES LUTTES POLITIQUES SONT-ELLES L’ALPHA ET L’OMÉGA DE LA VIE EN SOCIÉTÉ ?
Au fond, je n’ai pas grand-chose à faire avec la politique au sens où on l’entend actuellement. Gauche, droite, cette distinction ne me paraît plus opératoire, à supposer qu’elle l’ait jamais été, ce dont je doute.
Je récuse la vision du monde des « intellectuels de gauche » telle qu’elle s’est incarnée jusqu’à l’absurde dans la très imprudente et dangereuse démarche sartrienne, à la fois abstraite et manichéenne (ça va merveilleusement de pair) ; il y a du grotesque et de l’odieux dans la commode, fantasmatique et inopérante distinction entre gauche et droite véhiculée par la bonne conscience de gauche. Je me sens beaucoup plus proche de militants du réel (et réellement engagés) comme Koestler ou Orwell, pour qui le problème n’est pas une question de gauche ou de droite, les deux se rejoignant et se confondant à leurs yeux dans le même appétit de pouvoir.
C’est bien le problème du pouvoir qu’il faut régler et ce problème-là ne peut l’être que sur un plan moral, conformément à une éthique. Et sûrement pas en référence à un étiquetage trop souvent opportuniste, qui ne garantit en rien l’authenticité ni la fraîcheur du produit qu’il tente de promouvoir.
J’ai pour ma part déduit de mes nombreuses et parfois cuisantes expériences militantes que la solution n’est jamais dans l’action politique traditionnelle, ni même dans les rapports de force, qui n’ont de vraie valeur que ponctuelle et ne résolvent pas les problèmes de fond ; elle est à mes yeux dans l’action de chaque individu par rapport aux valeurs qu’il reconnaît, et pour la réalisation desquelles il milite dans sa propre vie en compagnie de ceux de ses concitoyens qui les partagent.
J’ai trop vu les enfers engendrés par les meilleures intentions idéologiques du monde pour ne pas m’intéresser d’abord aux actes et à leur signification morale plutôt qu’aux idéologies, aussi séduisantes et apparemment fondées soient-elles.
Étant donné la variété (et parfois la légitimité !) des opinions et des comportements, une société, pour fonctionner, c’est à dire pour que le contrat social engendre un véritable consensus, ne doit pas tant reposer sur des compromis politiques que sur des fondements moraux. Comment vivre ensemble si l’on ne commence pas par s’entendre sur les quelques principes moraux qui permettent de fonder une vie en société digne de ce nom ?
« Valeurs partagées » : je n’entends par là rien de « politique », mais un ensemble de choix moraux qui s’imposent à tous dès lors qu’une communauté humaine se forme autour d’un contrat social, quelles que soient les opinions politiques de chacun.
Ce consensus n’existe plus actuellement, comme le prouvent chaque jour davantage les réactions de plus en plus divergentes engendrées par les innombrables scandales récents : du tourisme sexuel au népotisme, de la corruption mafieuse à la triche footeuse, les règles les plus élémentaires de la morale ordinaire sont ouvertement bafouées, ou pire, violées au moment même où le violeur, la main sur le cœur, déclare son indéfectible respect envers elles…
Si bien que c’est l’opinion publique, cette girouette, qui, en vertu des mouvements désordonnés et incohérents de ses émotions, décrète au jour le jour les limites de l’acceptable, en vertu d’un rapport de force majoritaire prétendument dégagé par des sondages orientés et manipulés.
Une véritable guerre civile est ainsi en train de s’installer entre les zélateurs individualistes du cynisme tous azimuts et de la « loi de la jungle », esclaves dévoués du pouvoir et de l’argent, et les citoyens encore conscients de leur appartenance à une civilisation fondée sur des valeurs trop importantes pour être abandonnées sous prétexte qu’elles ne s’incarnent jamais parfaitement dans une réalité plus complexe que nos idéaux.

LA MORALE, UN SENS COMMUN
Ma vision du monde n’a jamais été fondée sur des rapports de force, mais sur des lois, sur des règles de fonctionnement. Ces lois, je les considère comme naturelles parce que leur application entraîne des effets positifs et que leur transgression déchaîne des forces incontrôlables et destructrices. Elles relèvent donc tout bêtement de ce qu’il est convenu d’appeler le bon sens, n’en déplaise aux élites qui affectent de mépriser ce terme, trop populaire pour ne pas leur paraître populiste.
Le bon sens, par exemple, refuse d’accepter la stupide et criminelle pétition de principe qui voudrait que les pulsions, passions et intérêts personnels puissent, comme par miracle, s’autoréguler. Purement idéologique, dépourvue du moindre fondement historique, la prétendue régulation par les marchés est le péché originel du libéralisme.
Car le libéralisme est un faux pragmatisme : nulle société ne peut se fonder sur une totale liberté accordée aux rapports de force, ne serait-ce que parce qu’une complète absence de régulation morale débouche automatiquement sur le règne corrupteur de l’argent, et s’achève en décadence et autodestruction, comme nous sommes en train de le vérifier une fois de plus – la fois de trop.
Aucune société ne peut perdurer en laissant à la loi du plus fort toute liberté de s’exercer. Tant que nous fonderons nos sociétés sur des rapports de force, y compris sur le rapport de force démocratique qui soumet une minorité à une majorité en vertu de la seule loi du nombre, aucune société ne pourra fonctionner de manière saine.

LA DÉMOCRATIE : QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Il y aurait beaucoup à dire sur cet étrange modèle démocratique qui donne la possibilité à une majorité d’imposer ses choix à une minorité. Là réside à mes yeux l’erreur cardinale du régime démocratique et l’origine de sa sempiternelle et si lassante perversion.
Selon moi, le rapport de force majoritaire aboutit inévitablement à l’oppression, puis à la dictature. D’une part, le processus majoritaire est très aisé à pervertir et à détourner, comme nous avons pu le constater constamment depuis 1958 ; d’autre part, il est vicié dans son principe même : moralement, la notion de pouvoir majoritaire est essentiellement bancale, et ne peut conférer aucune légitimité incontestable, puisqu’elle décale l’origine du pouvoir de la qualité vers la quantité et de la morale vers la loi du plus fort.
Or la seule société possible est celle où non seulement les intérêts de chacun sont autant que possible préservés, mais celle qui admet que des principes qualitatifs, c’est à dire des règles morales, des lois vitales, doivent l’emporter, non seulement sur les intérêt privés, mais sur les intérêts des majorités comme des minorités. La quantité n’est pas un critère de moralité et l’utiliser comme nous le faisons revient à faire rentrer par la fenêtre les rapports de force qu’on prétendait exclure du contrat social.
Il me semble que dans les sociétés animales, les rapports de force sont moins essentiels que la conception sociale qu’ils incarnent : la prétendue loi de la jungle, cette invention humaine, y est inconnue, parce qu’en transformant l’instinct de conservation naturel et légitime en un pervers désir d’augmentation elle programme son autodestruction.
Le rapport de force n’est pas un principe sur lequel fonder une société cohérente et durable. Une société doit être fondée sur des règles de vie en commun, selon des principes admirablement résumés par Orwell dans l’expression « common decency ».

LA SÉPARATION DES POUVOIRS, CONDITION DE LA DÉMOCRATIE
D’autre part, pour devenir et rester le ciment d’une société, la morale qui la fonde ne peut pas être laxiste, et c’est pourquoi l’existence d’un authentique pouvoir judiciaire est vitale pour toute société.
Non seulement la politique est bien obligée de s’encombrer d’un certain nombre de réalités contingentes, mais c’est son devoir d’en tenir compte ; celui de la justice est au contraire de réduire au maximum les contingences du vivant et l’extrême mutabilité qui en découle.
C’est pourquoi c’est au pouvoir judiciaire et non au législatif ou à l’exécutif d’assurer l’intégrité d’une constitution et à travers elle du contrat social dont elle énonce, légitime et en quelque sorte sanctifie les principes.
On retrouve là encore la notion de morale, et l’idée que les valeurs qui fondent la vie en société doivent avoir le pas sur les « nécessités » du moment, sous peine d’invalider, sinon dans les faits du moins dans les esprits, le contrat social.
De ce point de vue, la Cour Suprême des États-Unis, sans être parfaite, est de loin plus conforme à l’esprit démocratique et au bon sens qui veulent l’équilibre des pouvoirs que cette caricature bancale de conseil des sages qu’est ce que j’appelle le Conseil Inconstitutionnel de la république française.
La séparation des pouvoirs, avant d’être une règle de bon sens politique, est une loi éthique fondamentale, dont doivent impérativement, pour être légitimes et fonctionner convenablement, découler les institutions gouvernementales.
D’où la catastrophe que représente le mode de gouvernement instauré par la Cinquième République. En renversant l’équilibre des pouvoirs et en personnalisant outrageusement notre régime politique, l’actuelle Constitution a sapé les fondements mêmes de notre démocratie et ouvert la porte à la formation et à la « légitimation » d’une oligarchie quasiment héréditaire, en voie de reconstituer une féodalité associant clientélisme et népotisme.

PAS DE DÉMOCRATIE SANS MORALE, PAS DE MORALE SANS DÉMOCRATIE
Face au dévoiement de la politique et des politiciens, que pouvons-nous réellement exiger en tant que citoyens ? Pour commencer, comme un strict minimum, l’absence de tricherie, cette forme élémentaire d’honnêteté sans laquelle aucune confiance n’est possible et qui consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit. Ce serait une vraie révolution, à un moment de l’histoire où on n’a jamais autant fait le contraire de ce qu’on dit, jamais autant pratiqué la langue de bois, jamais autant manipulé l’opinion.
La pierre de touche, c’est l’accord entre les paroles et les actes. On ne proclame réellement la morale qu’en la pratiquant. Contre l’irrésistible attrait de ce que j’appelle les trois P (profit, pouvoir, paraître), seuls la définition et le respect d’une éthique peuvent permettre de fédérer les individus autour d’un contrat social digne de ce nom.
C’est dire que je ne crois pas au matérialisme, dialectique ou non ! Le marxisme-léninisme, en s’affranchissant de la dimension morale, s’est enfermé dans la même cage que son ennemi apparemment mortel, le libéralisme.
Le matérialisme triomphant, tel qu’il s’incarne dans la société globalisée de consommation et d’extermination du vivant, représente la victoire de la mort sur la vie.
Pour fonder la cité, La Boétie, Montesquieu et Rousseau sont au moins aussi importants que Montaigne, Ricardo ou Marx !
La politique contemporaine n’est devenue si impuissante que parce qu’elle s’est voulue supérieure à la morale, et a prétendu exercer à sa place un pouvoir qui lui échappe par définition. Dès lors il était inévitable qu’affrontée aux intérêts particuliers la politique sacrifie la morale au pouvoir des plus forts, perdant par là toute légitimité.
Ainsi que toute efficacité à long terme : la morale est en fin de compte une question de bon sens, et c’est pourquoi elle déplaît tant aux « entrepreneurs » et autres « aventuriers ». Non seulement elle leur imposerait des limites, mais elle condamne d’avance leurs entreprises en faisant apparaître la futilité et la nocivité d’une vision fondée sur un individualisme forcené et une totale incapacité à envisager un autre avenir que le court terme le plus borné.
C’est ce que la plupart des citoyens ont, peut-être confusément, mais aussi très profondément, compris, d’où leur rejet d’une politique dévoyée et de politiciens corrompus, ou leur renoncement à tout engagement devant l’évidence de leur impuissance à obtenir que les principes les plus élémentaires du contrat social soient respectés. La relative acceptation actuelle de la prétendue loi de la jungle est ainsi due à une forme de contagion, de contamination, à un renoncement, à un dégoût : là encore, à travers l’abstention se révèle la disparition progressive du contrat social.
Dans la mesure où l’État n’est plus le fruit d’un consensus, mais l’aboutissement d’un processus de spoliation du peuple citoyen, les gouvernants actuels, produits de ce qu’Eduardo Galeano appelle si justement la démocrature, n’ont en fait plus aucune légitimité démocratique.

PREMIÈRE À GAUCHE : LA POLITIQUE AU SERVICE DE LA MORALE
Il est donc grand temps que nous repartions de zéro, en posant à nouveau clairement les principes qui nous animent et les conséquences qu’entraîne leur mise en œuvre. Aucune action dite de gauche n’a actuellement la moindre chance de réussir, parce qu’il n’y a plus de repères moraux crédibles pour la légitimer. On ne peut pas, comme par exemple DSK, servir l’économie financière globalisée tout en se réclamant d’une morale qui non seulement lui est totalement étrangère, mais qu’elle s’acharne à détruire parce qu’elle y voit le dernier obstacle à son hégémonie.
Quand elles perdent leur colonne vertébrale morale et ne reposent plus que sur leur chair politique, les sociétés finissent par s’effondrer d’elles-mêmes.
Les partis politiques aussi. Voyez le PS…
Quant à l’UMP, aucun risque de voir s’effondrer ce qui n’existe pas : ce n’est pas un parti politique, mais une simple machine électorale, l’exemple type du détournement à des fins d’accaparement du pouvoir des institutions censées assurer la vie de la démocratie.
En fin de compte, l’opposition entre la gauche et la droite n’est pas pour moi entre les partis qui se réclament de l’une ou de l’autre. Elle se résume à une formule toute simple : ou l’on tient pour la morale et ses difficultés, et l’on est de gauche, ou l’on préfère la loi de la jungle et son simplisme destructeur, et l’on est de droite. Ce n’est pas une question d’étiquette, ni d’appartenance, c’est un choix de vie.

jeudi 15 avril 2010

LA GAUCHE, UNE ILLUSION POÉTIQUE ?

LA GAUCHE, UNE ILLUSION POÉTIQUE ?

Quand vous êtes dans la merde jusqu’au cou, Il ne reste plus qu’à chanter.
(Samuel Beckett)


Banderoles, slogans et défilés comme des chanteries désespérées. Que reste-t-il d’autre ? De temps en temps un sursaut, une tentative pour y croire. Par exemple, le rejet d’un projet de traité constitutionnel ou une votation très populaire en faveur du maintien du statut public du service postal. On tente un plaisir collectif, on tente l’illusion d’un rassemblement autour d’une idée. On se donne des frissons. Don Quichotte mouline une impuissance dont il se repaît. Il scrute la plaine à la recherche de troupes amies, nombreuses et rassurantes, mais l’écho ne renvoie rien, le paysage ne bouge pas, l’armée de Blücher scelle des Waterloo à répétition.
L’évidence est insupportable, elle assène des coups assourdissants auxquels le boxeur sonné ne veut pas plus se rendre qu’il n’accepte de modifier les conditions de son entraînement. L’évidence est que la France est un pays frileux, égoïste et conservateur, solidement ancré à droite. Droite dure et cynique, soigneusement entretenue par une majorité de jocrisses nourris à l’individualisme et abreuvés d’hypocrisie, adeptes de la servitude volontaire, celle qui permet à la fois d’éviter de penser, de fuir comme la peste toute marque d’esprit critique et d’espérer récupérer des bénéfices personnels sans tenir aucun compte du voisin. La peur soigneusement entretenue par le pouvoir (crise financière, chômage, sécurité, pandémie, déficit prétendu de l’assurance maladie, tensions internationales) et la soumission dominent et pétrissent les esprits.
Rideau. Inutile de remonter sur le ring alors qu’aucune des données ne change. D’autant plus inutile que les soigneurs estampillés à gauche disputent entre eux au détriment de leurs poulains. Détenir l’oscar du meilleur soigneur potentiel importe seul. Toutes les arguties sont bonnes pour tenter de donner le change et se maintenir dans le marigôche en ne modifiant rien des pratiques habituelles.

Y eut-il jamais une gauche au pouvoir en France ?

Quelques exemples suffisent à dire la faiblesse des essais hasardeux qualifiables de gauche : la volonté de Robespierre d’instaurer une égalité politique et sociale, la très brève Commune de Paris, la parenthèse du Front Populaire, les premiers pas du premier septennat de François Mitterrand, autant de jalons à chaque fois rapidement battus en brèche par une asphyxie financière ou une sanglante reprise en main auxquelles le nouveau pouvoir balbutiant a toujours très vite été confronté (Thermidor, annonciateur du Consulat et de l’Empire ; répression des Versaillais). Oubliant qu’elle perdait son âme, la gauche a trop souvent accepté de composer avec ses détracteurs dans le fallacieux espoir de durer (refus d’intervention en Espagne en 1936 ; acceptation de la primauté de la finance au détriment de la politique dans la construction de l’Europe, traité de Maastricht). À chaque fois le pouvoir dit de gauche s’est alors transformé en un gouvernement centriste, dont la nature de l’hémisphère dominant, droit ou gauche, importait peu.

La IIIe République colonialiste, pas plus que le gouvernement Guy Mollet conduisant la guerre en Algérie, ou celui de Lionel Jospin accentuant la primauté du monde des affaires, notamment avec le traité de Nice, ne sauraient être assimilés à un vrai pouvoir de gauche. Par sa succession d’affaires financières douteuses, par ses manœuvres florentines, par l’entretien d’un mensonge permanent sur la situation du Président et la dissimulation de pans glauques de son passé, par sa morgue, l’épisode François Mitterrand a amorcé la mort lente de la gauche toute entière. Il a éradiqué toute croyance possible en un idéal politique.
Depuis la fin du 18e siècle la gauche véritable n’a gouverné qu’à de très brefs intervalles (moins de dix ans au total), savamment montés en épingle par la droite pour la déconsidérer. La France est un vieux pays de tradition droitière où la bourgeoisie au pouvoir depuis la révolution n’a de cesse de singer l’Ancien Régime pour tirer la couverture à soi, asseoir ses prébendes et assurer sa pérennité.

Il existe sans aucun doute une saga de gauche, entretenue par des contes légendaires établis à partir de grands noms de la littérature, au premier rang desquels Victor Hugo et Jules Vallès. Il ne s’agit là que d’une illusion poétique au charme romantique propre à entretenir le rêve et à faire considérer que tout progrès est nécessairement de gauche. Ce manichéisme masque les turpitudes auxquelles la gauche s’est livrée pendant des décennies en couvrant ou en s’accommodant de régimes plus que douteux (outre le stalinisme, les régimes corrompus des anciennes colonies offrent de pitoyables exemples), ainsi que celles qu’elle perpétue aujourd’hui en se soumettant à la loi de la vampirisation financière mondialisée et du marketing politique selon laquelle on vend désormais la politique et le politicien comme n’importe quelle gamme de produits dont on se contente de soigner les emballages à coups de techniques de communication.
Si les sagas ne véhiculent pas seulement du rêve, elles entretiennent une pensée. Mais aujourd’hui les têtes de gondole sont tellement allégées qu’on peut les garantir dénuées de toute pensée. Seule existe désormais une pseudo concurrence entre sous-marques d’une même chaîne télévisuelle de distribution régnant sur un marché monopolisé.

Cependant, des avancées et des progrès…

C’est indubitable, on doit à des gouvernements de gauche comme à la présence d’homme de gauche dans des gouvernements centristes, voire de droite, des avancées sociales et politiques majeures : suffrage universel (pour les hommes), enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire, congés payés, abolition de la peine de mort, protection sociale des plus démunis, pacte civil de solidarité (Pacs)… Mais on ne peut nier que d’autres ont été portées par la droite : vote des femmes, troisième semaine de congés payés, interruption volontaire de grossesse, contraception, divorce par consentement mutuel, majorité à 18 ans… On ne doit pas oublier non plus que le Conseil National de la Résistance, au sein duquel figuraient des représentants de la gauche et de la droite, a su élaborer un programme dont le régime gaulliste, qui dans un premier temps a fait place à des hommes de gauche, s’est fortement inspiré (assurances sociales, retraites par répartition, vote de femmes…).

1789, la IIIe République et le C.N.R. ont fondé et établi des principes de liberté, d’égalité, d’impartialité et de solidarité sur lesquels nous avons vécu jusqu’à présent. Ces principes sont actuellement en train de voler en éclats. Le tout sécuritaire s’oppose à la liberté, les discriminations sociales et ethniques enfreignent la notion d’égalité de même que celle d’impartialité, la solidarité est mise à mal par un capitalisme effréné. La régression et la confusion sont totales, nous retournons à grandes enjambées à des situations proches de celles qui ont généré 1789. Si l’histoire ne se répète pas, elle peut comporter des enseignements et permettre des analogies. L’éventualité d’une violence difficilement maîtrisable ou de sursauts libertaires (mai 68 en fut sans doute un, vite détourné et récupéré) n’est pas à exclure.
La gauche émiettée, ramollie, empêtrée dans le souvenir diffus de vieilles lunes, a perdu toutes références. Ses membres, pour la plupart issus des mêmes cercles que ceux de la droite, font de la politique un ensemble d’affaires propres à favoriser leur carrière personnelle. Les affaires sont les affaires… A partir du moment où on fait carrière en politique, on ne fait plus de la politique au service du plus grand nombre, on vit de la politique qui devient à l’évidence un business comme un autre. Ce qui change beaucoup la vision des choses. Les utopies sociales ou politiques ont cédé le pas au réalisme le plus terre à terre, inducteur de renoncements multiples.
Confrontés à cela, conscients d’être abandonnés par des syndicats réformistes qui ne craignent plus d’entériner l’incontournable violence patronale, des salariés gavés d’impuissance posent des actes de révolte face à un avenir bloqué : séquestrations, menaces de destruction d’équipements, revendication de magots illusoires et volatils pour solde de tout compte, suicides en chaîne.
Energie du désespoir.

Sans plus aucune référence solide du fait de la faillite généralisée des régimes dénommés socialistes, combattue, vaincue, compromise, dénuée de toute capacité de se projeter en avant, la pseudo gauche rejoint la droite dans son amoralité totale. Le personnel politique devient presque interchangeable, c’est ainsi que des hommes présumés de gauche président aux destinées d’organismes internationaux soucieux de commerce et de capitaux cosmopolites. Il ne reste plus que quelques nuances de détails pour différencier les uns des autres.
Au moment où la morale défaille il n’y a plus de place que pour les magouilles de la politique dans laquelle se dissout la notion de gauche. De ce point de vue se pose la question de savoir s’il y a compatibilité entre se situer à gauche et accéder au gouvernement.
La gauche est du côté de la pulsion de vie opposée au repli sur soi et au conservatisme frileux ; elle porte en germe permanent la contestation et la subversion, ce qui ne peut que la tenir à distance de l’exercice du pouvoir. Si un gouvernement de gauche parvient à exister peut-il dès lors être autre qu’éphémère ? La gauche aiguillon permanent certainement, indispensable ; une gauche de gouvernement, voilà un objectif sans doute irréaliste à moins que le gouvernement de gauche ne renie promptement ses valeurs de justice, d’équité, de primauté du travail sur le capital, de souci du travailleur par rapport à ses conditions de travail...
Il n’empêche cependant que nombreuses sont les idées, forts les principes issus de la gauche, qui ont cheminé et ensemencé la vie politique française depuis plus de deux siècles.

La République en danger

Aujourd’hui le clivage ne s’établit plus entre droite et gauche, mais nettement au niveau des principes moraux de la République qu’il est urgent de sauvegarder. L’omni présence caporaliste de l’Etat, favorisée par le pavlovisme d’une pseudo opposition rivée sur ses vieux démons et ses artefacts intellectuels, trouve le champ libre devant elle. Aucun projet porteur d’avenir n’existe plus. Pour la première fois peut-être dans l’histoire, l’avenir de nos enfants ne se dessine plus dans la confiance en un sentiment de progression possible, mais dans l’idée que les choses ne peuvent aller que se dégradant. Pour la première fois la perpétuation des conditions de vie sur la planète fait l’objet d’interrogations. La croissance de la violence induite et la crainte de toute divergence entraînent crispations et antagonismes, voire désir de restauration d’un ordre ancien. Flicage, autoritarisme, militarisation se présentent comme les seules réponses possibles aux interrogations d’une société prise à la gorge. La mise à sac des acquis par la classe politique et la finance s’opère avec une telle outrecuidance que la négation grossière et méprisante des principes fondamentaux entraîne l’indifférence apparente d’une grande partie de la population, tétanisée car saisie de tant d’impudence et rendue temporairement passive par l’absence de réaction porteuse clairement identifiable.
Tout se met sournoisement en place pour favoriser des affrontements violents.
Le crime contre l’esprit que représentent les mensonges, les coups tordus, le formatage des informations, l’accent mis sur les anecdotes et les faits divers, les contre vérités assénées à longueur d’antennes, la volonté d’appropriation clanique des rouages du pouvoir, nous conduisent droit à l’abîme de l’aventurisme d’une dictature ayant l’apparence formelle de la démocratie (grâce au rideau de fumée d’un système électoral soigneusement arrangé).
Eduardo Galeano, écrivain sud américain, nomme cet hybride la « démocrature ». La présidentialisation effrénée du régime en est l’actuelle préfiguration.
Des pensées nouvelles, des acteurs nouveaux, parviendront-ils à susciter et à organiser une résistance plurielle, « oecuménique », indispensable, comme ce fut parfois le cas aux pires moments de notre histoire contemporaine ?

Jean Klépal, oct.-nov. 2009

vendredi 26 mars 2010

REMARQUES EN PASSANT 22

ACTES
Si tu laisses de côté le discours de camouflage pour ne t’occuper que des actes du gouvernement actuel, tu t’aperçois vite qu’ils vont tous dans la même direction : l’installation progressive, sans tambours ni trompettes, sans bottes ni pas de l’oie, d’une dictature oligarchique néo-libérale qui dans les faits sinon dans les mots exalte les mêmes valeurs et aboutit aux mêmes résultats que les dictatures fascistes, si on définit ces dernières comme la prise en main de l’appareil d’état et sa mise au service d’une clique mafieuse décidée à soumettre les masses, quitte à les entraîner dans le mur, pour satisfaire leur mégalomanie, leur avidité, leur frénésie de pouvoir et de profit.
Comme avec les nazis, le rideau de fumée des principes, d’autant plus solennellement affirmés qu’ils sont en même temps allègrement violés, et le recours permanent au discours de la « légitimité démocratique » au moment même où elle est de plus en plus systématiquement et ouvertement contournée, sont là pour « autoriser » le citoyen moyen à se laisser aller à sa paresse et à sa lâcheté, pour le désorienter, le dégoûter et le mener à rejoindre le troupeau dans la passivité léthargique de ces proies qui espèrent échapper au pire en se faisant toutes petites et immobiles, en une mort prématurée censée leur éviter la destruction qui les guette.
J’écrivais ceci il y a trois mois. L’abstention aux deux tours des régionales et les réactions du gouvernement et de ses séides me semblent confirmer ce diagnostic « pessimiste ». Ce que mettent aussi sous une lumière crue ces élections, c’est la différence entre ce que j’appellerai charitablement la petite intelligence de l’actuel président, cette intelligence égotique, autiste, calculatrice et manipulatrice, tout entière tournée vers le court terme et prête à toutes les compromissions, et la véritable intelligence, désintéressée et visionnaire, qui embrasse le passé et le futur pour créer du présent, œuvrant non pour une clique de prédateurs et une clientèle de nantis, mais en vue du bien commun.
En ce sens, la comparaison avec un Obama est terrible pour ce politicien à la petite semaine qu’a toujours été et sera toujours Sarkozy.
Entre un homme politique digne de ce nom et le sarkozhistrion, il y a toute la différence entre un gamin mal élevé et un adulte responsable.
Voir INFÂMES et SORDIDE

ADAPTABILITÉ
L’adaptabilité, voilà la solution ! clament en chœur les adeptes de l’assez stupide et faussement original concept de résilience. Mais l’adaptabilité est aussi le problème. Notre drame, c’est que nous nous faisons à tout.
L’adaptabilité que nous vante le libéralisme, qui y trouve son compte, n’est le plus souvent qu’une forme élaborée de lâcheté. Il est bon d’être omnivore, pas forcément d’accepter de manger de la merde. Et si le chêne peut être foudroyé, le roseau ne montera jamais bien haut.

AMBITION
Je n’ai jamais cherché le profit ni le pouvoir, ni même la « réussite ». Chaque fois que je m’en suis approché d’un peu trop près, j’ai vite reculé, de peur de m’y brûler ou de m’y aveugler.
Non que j’eusse peur de l’argent, du pouvoir ou du succès ; c’est de moi que j’avais peur, conscient que j’étais du risque de me perdre et mon âme avec moi dans le marigot des ambitions, toujours d’autant plus déçues qu’elles ont été accomplies. Rester soi-même m’a toujours paru plus important que réussir.
Je n’ai jamais été sûr d’être assez fort pour résister à mon propre pouvoir, assez honnête pour n’être pas acheté par mon argent, assez modeste pour ne pas faire de ma réussite un échec.
Et puis, je ne sais que trop que quand on a atteint son sommet il ne reste plus qu’à redescendre.

AQUARELLES
La plupart des aquarelles que j’ai vues restent prisonnières de l’aquarelle…
Turner a pourtant donné l’exemple de ce que l’aquarelle ne prend sa vraie force qu’à condition de s’émanciper d’elle et de la traiter pour ce qu’elle est : une peinture à part entière.

AUTODÉNIGREMENT
Dans « Esprit critique » sur France-Inter, un journaliste dit ce matin de Franz-Olivier Giesbert qu’il est très bon dans l’autodénigrement. Pas étonnant : le sujet s’y prête.

CADEAUX
Les cadeaux peuvent à l’occasion entretenir l’amitié. Jamais en tenir lieu. Tel est pourtant le rôle que nous leur assignons très souvent. Quitte à nous étonner – hypocrisie de l’inconscient ! – de l’ingratitude de ceux dont nous voulions acheter l’affection au moindre prix, et qui se contentent en toute logique de nous rendre la monnaie de singe de notre pièce…

CAPACITÉS
L’on ne fait jamais que ce qu’on peut, mais on peut toujours bien plus que ce qu’on croit pouvoir.

CHANGEMENT
Contrairement à ce que croient les mordus du progrès, on peut être aussi prisonnier du changement qu’on peut l’être du conservatisme. Le changement est une drogue dure, et ceux qui y sont accros, en bons drogués, ne sont guère regardants sur la qualité de la daube, pardon, de la dope qu’on leur refile…

CIORAN
Je n’avais rien lu de Cioran. Grâce à un vrai ami, je veux dire quelqu’un qui me prête Cioran au lieu de m’en parler, j’aborde aujourd’hui ce rivage désolé. Pour m’apercevoir qu’à certains égards je faisais du Cioran sans le savoir, en moins systématique j’espère.
Cioran tape comme un sourd et, à force, souvent dans le mille. Mais à taper en tous sens, il finit aussi par taper à côté, et à force de vouloir enfoncer le même clou en vient à se taper sur les doigts.
Il semble faire partie de ces masochistes qui s’acharnent à passer à côté de l’essentiel sous prétexte qu’ils ne peuvent pas le vivre en permanence.
Beaucoup d’entre nous fonctionnent ainsi : si je ne peux pas tout avoir, je ne veux rien.
Au bout du compte, Cioran ne pardonne rien à la vie parce qu’il ne supporte pas de n’être pas Dieu. En cela, il est bien moins original qu’il ne le croit…
Voir ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

CLASSE
Si l’on veut savoir ce que signifie le mot classe, il faut lire Chamfort, Laclos, Musset, Gautier, Nerval. Chez eux et quelques autres, le français est une langue souple comme un fouet, avec toute l’élégance de cette précieuse fausse désinvolture par laquelle un auteur fait partager à son lecteur le fruit de son travail sans lui imposer l’effort qui l’a engendré.
Leur aisance de ton souveraine donne à tout ce qu’ils écrivent un caractère de distinction naturelle que nous avons tout à fait perdu, occupés que nous sommes à tenter de convaincre au lieu de suggérer.

COMPÉTENCE
Pas besoin d’être très intelligent pour savoir comment fonctionnent les imbéciles. Suffit de redescendre à leur niveau. Nous en sommes tous capables, et souvent même sans le faire exprès…

CONFINS
Mon travail, particulièrement quand je peins, mais aussi en tous domaines et depuis toujours, consiste à tenter d’explorer la limite entre fini et infini, à aller toujours plus loin vers les confins.
Voir CONTINUITÉ

CONFUSION
L’art contemporain est aussi triste que la chair contemporaine. Ce n’est pas par hasard que l’une des grandes prêtresses du discours de l’art de marché, tout comme elle confond créativité et création, réflexion et communication, critique et publicité, cherche dans le sexe un remède à l’absence d’amour, et n’oublie surtout pas de mettre en scène cette pitoyable quête pour lui faire rendre tout le profit qu’on peut espérer d’un « scandale », si anodin et conformiste soit-il.
Le sexe façon Catherine Millet, c’est comme l’art façon ArtPress : très prétentieux, très con, très chiant, comme chaque fois que la mécanique l’emporte sur la vie.
Courir après tout ce qui peut s’échanger ou mieux encore se vendre, telle est la pauvre recette d’une société de consommation qui fait tout pour oublier de regarder en face cet essentiel qui la terrorise : à chaque instant, il est temps de vivre.

CONSÉQUENCE
À partir du moment où c’est l’économie qui prime, quel que soit le système politique la corruption s’installe.

CONTINUITÉ
Quand j’y regarde de près, ce qui me saute aux yeux, c’est que dans tout ce que j’ai tenté de faire, j’ai cherché à incarner l’universel dans le particulier, à découvrir l’infini à travers le fini.
L’écriture, le théâtre, l’improvisation, la peinture, dans chaque domaine j’ai poursuivi la même quête, mené la même démarche.
Qui conduit d’elle-même à toujours plus de dépouillement : mon éloge de la fadeur ne s’arrête pas à la peinture, mais se retrouve dans l’évolution des Remarques en passant vers la maxime lapidaire.
Essayer de faire plus avec moins, c’est peut-être le meilleur moyen de découvrir l’infini dans le fini.
Voir CONFINS

CRÉER
Nous sommes tous pareils en fin de compte : si tu ne crées pas, tu crèves. Créer ou crever, notre seul dilemme. Par voie de conséquence, peu importe ce que tu crées, l’acte compte plus que l’objet et même que le résultat.

CROTTES
Le problème ne se limitant pas à la Vallée de l’Ubaye, comme j’ai pu de nouveau le constater à Venise tout récemment, et comme je vais sûrement m’en apercevoir à Paris prochainement, je reproduis ici le texte que j’ai commis sur ce sujet pour notre revue locale :
« Il n’y a pas qu’en ville. Le long des chemins de la digue, très fréquentés par de nombreux piétons, les crottes fleurissent toute l’année en aussi grand nombre que les pissenlits au printemps, et le promeneur peut admirer la perspective d’une route où elles sont disposées avec une élégante régularité à peu près tous les trois mètres, ce qui donne à tout bipède tant soit peu distrait ou inapte au slalom une très honnête chance d’y mettre les pieds – ou pire.
Ce n’est évidemment pas la faute des hommes et des femmes, dont personne de sensé ne peut attendre qu’ils se comportent de façon responsable, mais de leurs propriétaires, les chiens, qui trop souvent manquent du savoir-vivre le plus élémentaire et adoptent, quand ils promènent leurs chouchous, un comportement d’un égoïsme inadmissible.
Il serait grand temps que les chiens se décidassent à éduquer leurs animaux de compagnie, de sorte que ceux-ci cessent de laisser traîner un peu partout leurs excréments. Les chiens doivent prendre conscience que laisser ainsi divaguer leurs amis humains porte gravement atteinte à leur image de marque. Il est clair que les êtres humains comptent parmi les animaux les plus frustes et les moins susceptibles d’un comportement décent ; raison de plus pour que leurs maîtres chiens réalisent qu’il leur appartient de les dresser, au besoin avec toute la sévérité nécessaire, afin de les rendre, sinon un peu plus dignes de respect, du moins un peu moins nuisibles à la communauté.
Il serait infiniment regrettable que devant l’impossibilité d’éliminer du paysage les déjections humaines les autorités compétentes se voient contraintes d’envisager l’éradication de ces charmants compagnons de nos solitudes canines. Car que deviendraient les chiens, qu’ils y songent, sans l’amitié de leurs un peu pénibles, un peu égoïstes et obtus, mais ô combien fidèles compagnons à deux pattes ?
Si les chiens souhaitent que leurs serviteurs humains soient acceptés de tous, l’incivilité révoltante que constitue le fait de les laisser déféquer partout doit cesser. C’est une question de bon sens autant que de principe. La gent canine s’est donné pour but il y a des millénaires de civiliser autant que possible l’espèce humaine. Tâche certes difficile, presque impossible, diront les mauvaises langues, mais d’autant plus exaltante que presque tout reste à faire !
À l’exemple de nos frères les chiens de traîneau, n’hésitons plus à nous atteler à cette entreprise prométhéenne et à dire une fois pour toutes merde aux crottes ! »

CUISINE
Une des qualités d’une bonne cuisine chinoise, vietnamienne ou thaïe, c’est d’être vibratoire. Sa saveur ne cesse de s’estomper pour se recomposer, irisée comme un arc-en-ciel ; j’en avais pris conscience il y a près de vingt ans en regardant flotter, à travers le rideau de chaleur ondulant du réchaud à catalyse, le gros caractère chinois doré en relief sous l’aquarium du restaurant où je déjeunais souvent à l’époque à Digne.
La cuisine polychrome du patron, presque un ami, qui m’accueillait toujours d’un nasillard et ironiquement respectueux : « Bonjour, Professeur ! » accompagné de la demie courbette syndicale chère aux orientaux dans leurs rapports avec les barbares occidentaux, me permettait, contrairement aux steack-frites surgelés des bars et brasseries enfumés, de reprendre mes cours l’après-midi sans m’endormir en chaire, et même avec une certaine alacrité…

CUISINES
J’ai toujours préféré les cuisines raffinées qui ont l’air simple aux cuisines ostensiblement compliquées qui n’ont en fait que l’apparence du raffinement et toute la vulgarité de l’excès. De ce point de vue, la cuisine d’Al Colombo, le restaurant vénitien de mon ami Alessandro Stanziani, est l’une des meilleures que je connaisse.

CYNISME
Beaucoup de cyniques ne le sont que par idéalisme déçu. Ils ne demanderaient qu’à croire, mais leur enthousiasme a été trop souvent douché pour qu’ils ne cherchent pas à se prémunir contre le désespoir par une ironie désenchantée dont la cruauté les blesse autant qu’elle les soulage.

DÉCLINER
Je déteste décliner : on décline un procédé, vraie façon de sceller le déclin de l’intelligence. Je préfère explorer un phénomène, seule façon de le comprendre, puis de l’aimer, et de se rendre compte pour finir qu’on ne l’a pas épuisé, qu’on ne l’épuisera jamais, et que là réside la joie de créer.

DÉPRIME
Nous ne sommes pas nés pour être déprimés. La déprime est une création humaine, de toutes la plus inhumaine, le triomphe de l’esprit de mort sur l’esprit de vie.

ÉCHELLE (changement d’)
Nous ne voulons pas le voir. Dommage : il explique à peu près tout. Mais parce qu’il est on ne peut plus réel, si nous ne changeons radicalement de regard il nous demeure incompréhensible.

ÉLITE
Une élite digne de ce nom ne se prendrait pas pour une élite, et ne chercherait pas à prolonger son pouvoir, mais à le partager. Une élite qui se présente comme une élite n’en est déjà plus une, à supposer qu’elle l’ait jamais été.

EMBARRAS
J’entends souvent dire, comme si c’était un privilège : « Tu n’as que l’embarras du choix ». Mais de tous les embarras, le plus embarrassant est bien l’embarras du choix, et d’autant plus que c’est en effet un privilège…

ÉPUISEMENT
C’est la sensation que je ressens quand j’entends ce brave Stéphane Paoli écorcher lui aussi une langue pour laquelle il a plus de respect que d’affinités : « On n’a pas fini d’épuiser la question… » conclut-il son émission de ce samedi. Hélas non !

ÉQUILIBRE
Il faut des Cioran pour nous aider à ne pas aller trop loin. Mais il n’en faut pas trop, on n’irait pas loin.
Voir CIORAN, FOI, INDIVIDUALISME, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

FASCINATION
Je n’en ressens aucun plus forte que celle qui me subjugue quand je me trouve au milieu d’une de ces lagunes qui ont l’air mortes et dont les eaux plates grouillent d’une vie d’autant plus ardente qu’elle demeure invisible sous leur surface miroitante.

FAUSSE MONNAIE
La question qui se pose une fois de plus après ces régionales et que je ne cesse de me poser depuis qu’il est entré en politique comme un renard entre dans un poulailler, est toute simple : Comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu vendre à tant de citoyens supposés adultes son plomb pour de l’or ?
Un plomb particulièrement vil, qui plus est, et particulièrement mal déguisé. Faut-il que la peur soit ancrée parmi nous pour que tant de moutons crient au berger quand des loups, la gueule enfarinée, leur proposent benoîtement de les croquer tout crus !
Si seulement ce lamentable épisode pouvait réveiller nos concitoyens (je finis par me demander comment je dois écrire ce mot…) et leur apprendre une fois pour toutes que la verroterie ne passe pour du diamant qu’auprès des imbéciles, je me consolerais d’avoir dû endurer ce sommet d’indécente stupidité humaine et politique qu’aura été le ridicule et désastreux « règne » de notre ô combien minuscule président.
Mais si j’en juge par le passé, les faux-monnayeurs ont encore de beaux jours devant eux.

FOI
Il ne pouvait vivre sans une foi. Refusant de croire en la vie, Cioran a mis son espoir dans le néant, qui l’a comblé en retour.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

GÉNIE
Il va de soi que les gens qui n’en ont aucun sont les premiers à dire que le génie n’existe pas.

GÉNIES
Impression persistante que nous sommes passés de l’ère des grands génies à celle des « p’tits génies ». Nous vivons le triomphe de l’astuce sur l’intelligence. Le monde est-il vraiment trop complexe pour pouvoir être embrassé tout entier ? Je n’en suis pas si sûr, je crois plutôt que nous avons appris à ne plus le voir que de près. Noyés dans l’infini des détails, nous n’avons plus le recul nécessaire pour percevoir l’infini.

GOUJAT
Trichet, prototype du goujat bien élevé, qui crache avec élégance dans la soupe des autres.
C’est à vrai dire la spécialité des banquiers, ces artistes de la goujaterie enrobée, must du savoir-vivre mondain.

GROTESQUE
À bien y regarder, la caractéristique première de ceux que j’appelle les hommes de pouvoir, c’est le ridicule : plus ils l’aiment, plus ils sont grotesques. Aucun n’y échappe : Mussolini, Hitler, Bush, Berlusconi, Sarkozy : odieux, certes, infâmes, souvent, mais avant tout parfaitement ridicules.
Non seulement le ridicule ne tue pas, mais il mène au pouvoir.
Le ridicule ne tue pas, mais les ridicules finissent souvent par tuer. Plus elle est dérisoire, plus la mégalomanie, dans son implacable volonté d’être prise au sérieux, tend à rejoindre l’horreur.

HISTOIRE (de France)
Sarkozy y aura sa place, mais pas celle qu’il aurait voulu. Il y restera non seulement comme l’un des plus odieux et nuisibles politiciens que notre pays ait eu le masochisme de s’infliger, mais encore comme le plus ridicule de tous les hommes de pouvoir qui y ont exercé leur sinistre activité.
La compétition est pourtant féroce, mais il emporte la palme : jamais personne n’a autant cherché à péter plus haut que son cul. Il est vrai que dans son cas ce n’était pas la mer à boire.

IMPÔT
Jean Klépal m’envoie cette citation extraite de « L’ancien régime et la révolution » d’Alexis de Tocqueville (Livre II, ch. X, p. 1013, col. Bouquins, Robert Laffont) :
« Du moment où l’impôt avait pour objet, non d’atteindre les plus capables de le payer, mais les plus incapables de s’en défendre, on devait être amené à cette conséquence monstrueuse de l’épargner au riche et d’en charger le pauvre (...) De là vint cette prodigieuse et malfaisante fécondité de l’esprit financier ... »
C’est particulièrement triste à dire, puisque cela implique que l’humanité ne tire jamais les leçons de ses erreurs, mais nous devrions enfin nous souvenir que si le monde change, les mêmes causes continuent à produire les mêmes effets…

INDIVIDUALISME
Cioran paie le prix d’un individualisme si forcené que pour son malheur il finit par se suffire à lui-même. Or Cioran est exigeant : se suffire à lui-même ne lui suffit pas. De sorte que s’il touche le prix douteux qu’offre la renommée à toutes les entreprises extrêmes, qu’elles soient utiles ou néfastes, vertueuses ou criminelles, il en reçoit aussi l’équivoque récompense : exister sans vivre n’est guère plus passionnant que vivre sans exister.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

INFÂMES
Comment ne pas mépriser les hommes politiques d’aujourd’hui quand on vient d’écouter Copé enfiler des insanités pendant toute une émission ? Infâme, sa façon de s’indigner que Proglio « soit jeté aux piranhas » ! Qu’ont à craindre des piranhas les requins ? Et Copé de se démasquer en déclarant dans la foulée qu’il faut créer des systèmes « pour éviter les pires abus ». Les abus normaux, ça passera toujours, mais les pires, c’est trop voyant…
Ces gens-là, qui nous agressent avec la dernière violence, ce sont eux qui se sentent agressés quand nous tentons de nous défendre contre leurs attaques !
Voyez les ignobles discours de l’actuel premier ministre entre les deux tours des régionales, et ses effarantes tentatives de récupération. Cet homme-là trompe son monde. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’allure policée de garçon coiffeur endimanché qui sert de masque à son incroyable violence et à son inoxydable mépris pour tout ce qui n’est pas de son monde : j’ai toujours détesté la gomina, elle donne aux chevelures trop domestiquées de sinistres reflets de bottes vernies.
Voir ACTES et SORDIDE

INFIRMIÈRE
Pas de malade plus difficile que l’infirmière. Elle a dû subir tant de malades tyranniques, endurer tant de corvées ; l’heure de la revanche a sonné, c’est enfin son tour de réclamer, d’exiger, de régner depuis son lit de majesté sur le temps, les activités, les pensées d’autrui. Tous les abus lui paraissent normaux, elle en a tant supporté…
Si par chance celui qui la soigne est en même temps son conjoint et si ses activités lui avaient donné une certaine indépendance vis-à-vis d’elle, l’infirmière grabataire tient son triomphe : l’ancienne otage soumise aux caprices des patients comme à ceux de l’administration peut enfin exercer le métier dont son inconscient rêvait depuis toujours, celui du bon geôlier, aux jouissances duquel certains malades plus faibles ou compatissants lui avaient permis de goûter.
Et comme elle connaît son métier, le soignant débutant va bénéficier d’une attention de tous les instants ; sa maîtresse vérifiera avec soin qu’il exerce son nouveau métier presque aussi bien qu’elle le faisait elle-même. C’est dire que rien ne sera jamais comme il faut ni quand il faut, et que de légitimes remontrances ponctueront l’apprentissage jamais terminé du petit nouveau, le bleu étant même souvent soumis à un bizutage en règle, culminant dans le fatidique coup de pied de l’âne qui couronnera de nombreuses journées harassantes passées à tenter de satisfaire le Moloch en jupons :
« Tu ne t’occupes pas de moi… »
Mais on finira par tout pardonner à l’infirmière parce qu’on n’oublie pas qu’elle est passée par le même enfer avant nous, et plus d’une fois, et qu’elle a toujours su y garder le sourire, tout comme son humour a survécu à la maladie qui n’en finit pas de la tuer.

INGRATITUDE
Même quand nous faisons profession de détester l’ingratitude, nous nous en servons constamment. Pas de vie possible sans un minimum d’ingratitude.

INGRES
En tant que peintre, je ne l’apprécie guère. Sa peinture ne vit que par le dessin, si tant est que ce soit vivre pour une peinture de ne tenir que par le dessin. C’est un choix très volontaire de sa part, et qui correspond pleinement à sa personnalité un peu étriquée, très ordonnée, très rangée – jusque dans ses dérangements. Car Ingres ne se contente pas de dessiner, il cerne son dessin, le soumet à la dictature du trait, un empire glacé qu’il porte à la perfection ; ses toiles ont la netteté implacable et un peu vaine des désordres policés, et au fond policiers, de Sade, cette noirceur lumineuse, cet aveuglant soleil blanc si caractéristique du dix-huitième siècle finissant, et que seul Laclos a su porter jusqu’au chef-d’œuvre.
Cette lucidité glaciale, Ingres la prolonge et l’embourgeoise sans lui retirer tout son venin mais en la figeant et l’édulcorant, à la mesure des personnages dont il livre le portrait avec une probité qui n’exclut pas l’acuité d’un regard sans illusion ni véritable indulgence, un des rares regards de peintre qui frôle cette arlésienne qu’est par bonheur « l’objectivité ».

JEU
Il me semble constater une différence entre ma génération de sexagénaires et les trentenaires actuels. Leur travail, s’il ne les ennuie pas forcément, jamais ne les emballe. S’ils ne s’y éclatent pas, du moins le font-ils bien. Par devoir, dirait-on, histoire de gagner à peu près leur vie.
Mais l’argent qui leur plaît, l’argent qui les excite, ce n’est pas celui qu’ils gagnent par leurs efforts, mais celui qu’ils gagnent par hasard, grâce à la chance. Comme une façon de s’assurer que le destin peut venir à leur secours. Ainsi jouent-ils à toutes sortes de jeux, du loto aux courses en passant par le poker.
Comme s’il ne s’agissait plus pour eux de mériter l’argent qu’on gagne, mais de gagner l’argent qu’on n’a pas mérité.
Comment le leur reprocher ? Ces jeunes ont tiré la leçon du casino financier mondialisé : l’argent qui tombe du ciel a désormais plus de valeur que celui qu’il a fallu aller chercher à force de travail.
L’argent n’étant plus symbole d’autre chose que de lui-même, peu importe la façon de le gagner, toutes les formes de perversion et de corruption n’ont plus besoin d’autre justification que leur rentabilité.
Tout devient un jeu – un jeu d’argent.
Mais à ce jeu-là, au bout du compte, il n’y a que des perdants.

JUBILATION
Cioran éprouve une jubilation si contagieuse à se vautrer dans le malheur universel que j’en vient par instants à avoir envie d’échanger mon humble bonheur quotidien, bête petit bonheur de vivre, contre le grandiose désespoir qu’il s’est construit envers et contre tout – et même contre l’évidence. Ça a de la gueule, un mensonge aussi acharné.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, INDIVIDUALISME, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

LOIS
Faire des lois, rien de plus facile. Les faire respecter, toute autre histoire. Faut-il encore qu’elles soient respectables, et plus on en fait moins il y a de chance qu’elles le soient, ne serait-ce que parce qu’entasser les lois est le plus sûr moyen de les rendre méprisables : quand bien même elles seraient bonnes, leur quantité excessive à elle seule fera douter de leur qualité. De même, légiférer à la hâte conduit à créer des lois si mal pensées et rédigées qu’elles s’avèrent bien vite inapplicables.
Dès lors que le citoyen ne peut plus connaître ou comprendre la loi, celle-ci perd toute légitimité à ses yeux. Demeure la seule loi qui plaise aux puissants, la prétendue loi de la jungle, la trop réelle loi du plus fort.
Tel est sans doute le but profond, conscient ou non, de la boulimie législatrice des récents gouvernements, celui de l’Europe compris, qui se servent des oripeaux de la démocratie pour mieux installer leur pouvoir arbitraire. Démonétisée par le nombre et la hâte, la loi n’a plus force de loi, et cède la place au bon plaisir des oligarchies en place.
C’est ainsi que désormais quand le peuple vote mal, c’est à dire tente de faire entendre sa voix et respecter ses choix, on le fait revoter jusqu’à ce qu’il rentre dans le droit chemin, celui du troupeau qu’on mène à l’abattoir.

MALHEUR
Ce qui rend la lecture de Cioran si jouissive par instants, ce n’est pas seulement qu’il est à l’évidence plus malheureux que le plus malheureux d’entre nous, ce qui en soi serait déjà consolant, c’est qu’il l’est de façon si excessive, si manifestement artificielle qu’il nous pousse sans le vouloir à ne pas davantage croire à notre malheur que nous ne pouvons croire au sien.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

MANQUE
Dès que nous nous quittons, elle me manque, disait cet amoureux transi ; mais là où elle me manque le plus, c’est quand nous sommes ensemble…

MODE
La mode en dit toujours long sur notre façon de voir le monde. Le complet-cravate sinistre va comme un gant à la rigidité cadavérique du capitalisme. Les vêtements noirs et les croquenots de clergyman défroqué collent parfaitement avec la « sinistritude » branchée des clercs de l’académisme intellectuel et artistique, portant fièrement le deuil de l’intelligence et de la création. Très logiquement, face à ces modes mortifères, le peuple a adopté la mode caca. Il n’est que trop vrai que nous sommes dans la merde. De là à jouer les gribouilles en nous coulant dans le bronze…
Mais le raisonnement du subconscient collectif est bien là : puisque qu’on nous traite comme des merdes, habillons-nous en étrons ambulants !
Et la mode de décliner toutes les variétés de marron, toutes les nuances de couleur caca, créant une collection de sacs de patates informes et marronnasses, si ignoblement laids que leurs porteurs, dans un accès d’inconsciente lucidité, rabattent sur leurs yeux les cagoules qui achèvent de les fondre dans l’anonymat de l’universel égout mondialisé.
C’est ainsi que sur les pistes de ski on voit aujourd’hui slalomer des étrons…
Voir VÊTEMENTS

MONSTRUOSITÉ
J’adore les libéraux : quiconque les attaque, et même si c’est pour se défendre de leurs propres agressions, est un monstre, digne par là même d’être puni de façon monstrueuse.
Le 11 septembre était une horreur. Cela justifiait-il Guantanamo ?
Le 11 septembre est une horreur. Dresde, Hiroshima et Nagasaki aussi.
La Shoah, c’est l’horreur absolue. Le gazage systématique est le comble de l’horreur. Cela fait-il du napalm, des mines anti-personnel et des obus à l’uranium appauvri des armes propres ?
Quand j’étais enfant, on me rappelait assez souvent l’histoire de la paille et de la poutre, qui pour être archi usée n’en reste pas moins d’actualité.
Dès que je considère l’autre comme un monstre en oubliant de me regarder moi-même, je commence à lui ressembler comme un frère, et lui donne tout lieu de voir en moi le même monstre que je vois en lui.
Terroriste ? J’ai bien peur que ce soit toujours aussi « çui qui l’dit qui y est ».


NIHILISME
Le nihilisme se contredit à l’instant même où il proclame que rien n’existe. Rien, ce n’est pas rien, n’en déplaise aux observateurs superficiels.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

NOSTALGIE
Contrairement aux apparences, nostalgie et curiosité sont à mon sens essentiellement liées. L’envie qui me saisissait, enfant, devant une image de livre où l’on voyait un caneton s’enfoncer entre les épis dorés d’un champ de blé mûr dans une sorte de tunnel obscur, d’entrer dans l’image et d’emboîter le pas au curieux pour découvrir avec lui l’inconnu, l’au-delà, c’était peut-être aussi le désir profond, incessamment sous-jacent, de retrouver l’entrée de la matrice et d’y retourner. Notre aspiration au macrocosme, notre désir d’infini me semblent relever en même temps du désir éperdu de retrouver le mystérieux microcosme où nous avons vécu neuf mois en symbiose avec l’univers, dans un déploiement d’énergie vitale qui touchait à l’infini, passant des deux cellules originelles à l’incroyable complexité et à l’essentielle unicité de la personne à naître, passagers actifs d’une incroyable aventure que nous avons tous connue sans jamais pouvoir la partager.
Nous ne cessons de l’oublier pour notre malheur : en nous, le fini et l’infini se touchent.

OGM
À propos de ces chimères que sont à tous les sens du terme les OGM, citons ce proverbe africain particulièrement adéquat : « Le mensonge donne des fleurs, mais jamais de fruits ».

PARADOXE
En un paradoxe qui comme presque toujours n’est qu’apparent, le malheur de Cioran a quelque chose de roboratif, et son nihilisme est assez réconfortant. C’est qu’il est tellement outré, qu’il relève si manifestement d’une pose, d’un choix quasiment prophylactique, que par contraste ce malheur abouti en devient réjouissant à force de perfection simulée. Cioran a réussi ce tour de force de réconcilier le principe de l’homéopathie et la pratique de l’allopathie : comme la première il utilise le poison pour guérir, mais à dose massive comme la seconde…
Et ça marche, pour son lecteur du moins. Pour lui aussi, semble-t-il, puisque ce fanatique du suicide a différé le retour au néant qu’il ne cessait d’appeler de ses vœux jusqu’à l’âge de quatre-vingt quatre ans. C’est dire à quel point il était malheureux !
Pas de doute, Cioran avait le désespoir solide.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

PENSÉE POSITIVE
Se voir meilleur qu’on n’est, c’est la pire façon de ne pas s’accepter tel qu’on est. Si nous voulons devenir meilleurs, commençons par reconnaître ce qu’il y a de mauvais en nous. Je me demande toujours quelles tares inavouables quelles peurs paniques tente de dissimuler une excessive confiance en soi. Y compris quand je me laisse aller à mon optimisme naturel me concernant !

PEOPLE
Beaucoup de « people » ne sont finalement que des poupées gonflables dans lesquelles souffle constamment « l’esprit » de l’époque. Le personnage chez eux n’a fait qu’une bouchée de la personne. D’où leur succès auprès d’un certain type de fans que rien n’attire autant que le vide qu’ils pourront remplir de leurs fantasmes.

PÉRISSABLE
J’étais en train de discuter, en rêve, avec une amie. C’était sur un sujet capital à mes yeux, et je développais mes habituels demi-paradoxes, histoire d’essayer d’éclairer nos faibles lanternes. Dans le feu de la discussion, je me sentais devenir peu à peu vraiment intelligent, et je me disais, voyant ma réflexion s’approfondir à mesure que je tentais de répondre aux objections qu’on lui opposait : « Il faudrait que je note ça tout de suite pour les Remarques en passant ! Ce serait dommage que je le perde comme trop souvent… »
Et j’essayais de me souvenir de l’essentiel. La discussion à peine finie, je me suis précipité sur un carnet pour commencer à noter. J’écrivais tout en continuant à réfléchir, et j’étais ravi de réussir pour une fois à sauver l’une des manifestations de mon impérissable génie !
Mais c’était en rêve, et quand je me suis réveillé, j’avais tout oublié de ce que j’étais encore en train d’écrire.
Heureusement, car si je m’en étais souvenu, c’aurait été pour me rendre compte que je n’étais pas plus génial endormi qu’éveillé…

PLAISIR
« Tout plaisir cesse d’être plaisir à partir du moment où l’accoutumance s’installe. »
Tel est le genre de sentences apparemment évidentes dont Maître Tsuda parsemait ses conférences et ses livres. Une telle phrase peut sembler banale à quiconque n’a pas travaillé avec lui à l’École de la respiration, parce qu’il n’en verra que le sens immédiat et non les implications concrètes pour notre comportement. Tsuda avait le génie pour faire sentir l’infinie complexité des choses les plus simples et percevoir la vacuité des complications intellectuelles dont est si friande la civilisation occidentale décadente.

POUVOIR
La plupart d’entre nous sont à la recherche de je ne sais quel pouvoir. Nous n’avons besoin d’aucun pouvoir pour être là. Être là nous donne tout le pouvoir nécessaire.
Ce que nous appelons pouvoir nous rend esclaves d’autrui : quand nous avons du pouvoir sur quelqu’un, nous dépendons de lui pour notre satisfaction.

PRÉSENT
Qu’elle est petite, étroite, mesquine, l’existence de ceux qui ne cherchent leur présent que dans la synchronie ! Vivre au présent ne peut se faire que dans la diachronie, en intégrant la durée à l’espace.
Être présent au présent, ce n’est possible qu’en présence du passé.
Notre dimension historique, tant personnelle que collective, que nous négligeons stupidement parce que la culture demande un effort, elle nous conditionne d’autant plus que nous affectons de l’ignorer.
On n’est soi-même qu’en compagnie, non seulement de son passé à soi, mais de celui des autres, que nous ne pouvons pas ne pas partager, parce que nous sommes faits de lui.
Notre prochain, ce ne sont pas seulement ceux d’à côté, ce sont ceux d’avant, dont l’influence sur nos consciences et nos vies, pour être moins visible, n’en est que plus décisive.
Le seul moyen d’oublier le passé est de le connaître assez pour n’avoir plus besoin de s’en souvenir.

PROFESSEUR NIMBUS
Tout petit bébé, ma famille m’avait surnommé Professeur Nimbus, car comme ce personnage de comics célèbre à l’époque, j’avais un cheveu qui se dressait droit sur la tête avant de prendre assez exactement la forme d’un point d’interrogation, signe tangible de l’insatiable curiosité dont j’ai toujours été affligé.
Depuis que j’ai passé la soixantaine, et que ma défaillante crinière a été remplacée par un léger duvet digne d’un nourrisson encore au sein, le cheveu du Professeur Nimbus a reparu plus droit et plus fier que jamais, rebelle indomptable qui ne se pose même plus de questions, et se dresse triomphalement au sommet de mon crâne dégarni, pointant son triomphal point d’exclamation vers l’infini du cosmos comme un vaisseau spatial en partance.
D’autres se dressent à ses côtés, mais il les dépasse tous, affirmant avec un aplomb inaltérable que quoi qu’il arrive et malgré l’usure du temps, je serai comme nous tous resté fondamentalement le même toute ma vie, usque ad mortem, comme disait avec componction Monsieur Dumas, mon prof de latin de sixième.

PROGÉNITURE
Un pays qui a adulé un Johnny Halliday pendant cinquante ans se devait de porter un Nicolas Sarkozy à sa tête, puisqu’il l’avait dès longtemps perdue. La vulgarité engendrant la vulgarité, Sarko est le fils très peu spirituel du très inculte Johnny.

PRUDENCE
Pour réconcilier optimisme et lucidité, une voie étroite : croire, mais sans illusion. Acrobatique…

QUESTIONNEMENT
Le questionnement si à la mode dans les milieux de l’art risque de ne pas passer de mode de sitôt. Il permet en effet au questionneur de s’épargner la peine d’avoir à trouver les réponses, et même celle de les chercher, puisqu’en posant lui-même la question il transfère habilement la responsabilité de la réponse sur le public, lequel est d’autant plus désorienté que la plupart du temps il ne s’était pas posé la question.
Ce tour de passe-passe a autorisé des générations d’escrocs à se prétendre artistes sans l’être et à « créer » sans produire d’œuvres, ce qui achève de les rendre invulnérables, puisqu’il n’y a pas matière à critiquer.

RADARS
Rien de plus scélérat que l’institution des radars, répression machinale dont les instruments sont à la fois juge et partie, et cas type de détournement de la loi pour servir des intérêts particuliers.

RAFFINEMENT
Poussé à l’extrême, le raffinement est le pire ennemi de la subtilité. Que ce soit en art ou en cuisine, pour exalter l’essence, il faut savoir dépasser les détails. Fondamentalement grossière du fait de son goût immodéré de l’avoir aux dépens de l’être, l’époque actuelle en fournit en tous domaines d’innombrables et désolants exemples.
Contre sa gloutonne avidité, cultiver le vide devient un acte de survie.

RECONQUÊTE
Un certain Grumbach, architecte de son état et lourd d’une compétence dont il semble au moins aussi persuadé que ses interlocuteurs, pérore sur France-Inter ce matin. Et comme, tout architecte qu’il soit, il manie sa langue à la truelle, le voilà qui déclare avec une impavidité qui force le respect – tant certains sommets d’ignorance feraient passer l’Everest pour un monticule… – qu’il faudra mieux utiliser « l’espace reconquéris ».
On lui suggérera charitablement de commencer par reconquérir sa langue, qui visiblement lui échappe. Si je devais faire construire, j’aurais quelque inquiétude à confier mon projet à quelqu’un qui ne sait pas même construire les verbes de sa langue natale.
Stéphane Paoli, qui est la bonté même, histoire de mettre le cancre à l’aise et de détourner le juste courroux de l’auditeur ainsi bousculé dans ses fondements, pousse la bienveillance jusqu’à commettre une de ces doubles interrogations qui sont le pont-aux-ânes de qui veut trop bien faire et parler sa langue mieux qu’il ne la connaît : « Est-ce que la solution n’est-elle pas de… ? » brame-t-il avec son habituel enthousiasme.
Comme la lecture des journaux, l’écoute de la radio devient chaque jour davantage un chemin de croix pour qui parle encore français. Les élites qui nous « informent » ne gagneraient-elles pas à lutter contre leur propre analphabétisme ?

RESPECT
Il peut arriver que le seul moyen de respecter quelqu’un soit de le contraindre. Certains viols sont plus respectueux qu’une tiède et confortable abstention.

RESPONSABILITÉ
Contrairement à beaucoup d’artistes, qui se déchargent sur autrui de toutes les viles besognes, j’ai toujours voulu assumer mon indépendance, non par altruisme, mais parce que je répugne à faire porter ma croix aux autres, sachant que comme moi ils portent déjà la leur. Je leur devrais trop, et ne suis pas tout à fait assez égoïste pour ignorer ce que je leur devrais.

RÉUSSITE
Les gens qui réussissent dans notre société actuelle, je me demande toujours ce qu’ils ont accepté de perdre pour « gagner ».

RÊVE
Mes obsessions, comme de juste, me poursuivent jusque dans mes rêves, où elles se frayent parfois d’assez réjouissants chemins : c’est ainsi que l’autre jour, à l’aube, ma petite sœur par deux fois me présentait des « œuvres d’art » qui lui plaisaient, qu’elles trouvaient intéressantes. À mes yeux, elles étaient habiles mais inhabitées ; les deux fois, je faisais donc la moue et disais : « Non, ça ne m’intéresse pas beaucoup », ce qui avait naturellement le don de l’agacer…
La seconde fois, il s’agissait d’un buvard sur lequel une feuille de papier ivoire était reproduite une trentaine de fois, réduite à la taille d’un très petit timbre-poste, créant ainsi une sorte de damier dont les cases ne se toucheraient pas. Parfaitement lisse au départ, cette feuille minuscule était un peu plus froissée à chaque fois, tout en gardant à peu près sa forme rectangulaire.
Manifestement, le créateur, l’artiste, avait voulu évoquer par ce symbole aussi subtil que puissant le passage irréversible du temps et donner un foudroyant résumé, non seulement de la condition humaine, mais du destin universel.
Faut-il que je sois béotien pour avoir trouvé que ce chef-d’œuvre n’était qu’une triste daube !
Ma seule excuse est que c’était en rêve, et chacun sait que l’inconscient manque totalement de discernement en matière de symbolique…

SÉGUIN (Philippe)
Le président de la Cour des Comptes était un des très rares élus pour lesquels j’aie pu éprouver du respect et une certaine sympathie. Séguin était un politique, pas un politicien. Séguin était tout bêtement ce que devrait être tout homme politique, avant tout un homme, et qui n’a garde de l’oublier.

SENS (bon)
Tout, absolument tout, est une question de bon sens. À tous les sens du terme. Les différents sens du mot sens font véritablement sens. Non, je ne suis pas en train de jouer avec les mots, mais d’énoncer l’idée fondamentale de tout fonctionnement vital adéquat. Idée que notre extraordinaire capacité d’abstraction nous a fait totalement perdre de vue…
Le bon sens est à l’adaptabilité ce que l’intuition est à l’esprit de système.

SÉPULCRES BLANCHIS
J’admire l’aisance avec laquelle tant de bonnes âmes supportent les minarets chez les autres…
Quelle belle indignation humaniste chez tous les pharisiens de la gauche caviar ! Il y a des burqas qui se perdent.

SORDIDE
Sans doute l’adjectif qui identifie le mieux un certain type d’homme politique, dont François Fillon, ou les deux Xavier, Bertrand et Darcos donnent de confondants exemples. Leur discours politique, toujours empreint d’un mélange d’hypocrisie jésuitique et de haine recuite sous-jacente, tout en se présentant sous le masque de la morale et des valeurs, vise systématiquement en dessous de la ceinture.
Le plus frappant chez ces politiciens manipulateurs, ces aboyeurs de meeting, c’est leur nullité intellectuelle ; poussée à ce point, la mauvaise foi finit par corroder et annihiler tout autant l’intelligence de qui use de ces moyens minables que celle de ceux qui s’y laissent prendre.
La campagne des régionales, menée par une droite qui n’a jamais cessé d’être la plus bête du monde, en a donné des exemples qui seraient à mourir de rire s’il ne mettaient une fois de plus en lumière la nocivité du système communicationnel qui a depuis un demi-siècle peu à peu phagocyté tant le discours que l’action politique, et la gravité de la confiscation du pouvoir par des « élites » d’autant moins légitimes qu’elles ne sont pas seulement avides de pouvoir, de profit et de paraître, mais encore d’une incroyable et suicidaire stupidité.
Voir ACTES et INFÂMES

STÉRILITÉ
Ce qui rend pour moi assez stérile la pensée de Cioran, c’est son impuissance volontaire à accepter son impuissance pour la rendre créatrice. Vivre sa vie, ce n’est rien de plus, et rien de moins, que rendre l’impuissance créatrice. Le désespoir est une facilité – et un cruel manque d’élégance.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, VOLONTARISME

TEMPS
Ce qui m’importe, ce n’est pas le temps retrouvé, mais le temps suspendu. Il ne s’agit pas de repartir dans le passé, mais de le remettre au présent. Non que je veuille arrêter le temps, encore moins le tuer. Ce qui me passionne dans Proust, ce n’est pas qu’il se souvienne, c’est qu’il redonne au présent toute sa dimension, qu’il lui rend toute sa chair en réincarnant le passé. Notre présent ne vaut que ce que vaut notre passé, et le temps est au fond immobile, si nous sommes pleinement nous-mêmes, présent et passé réunis.
Quand nous croyons échapper au passé pour mieux vivre au présent, nous tentons, d’ailleurs vainement, de mutiler notre expérience, qui n’en continuera pas moins de mettre en forme un présent qui nous échappera d’autant plus que nous nous présenterons à lui « allégés » de tous nos anciens présents. On ne peut vivre le présent qu’en entier.

THÉÂTRE
Venise, la nuit a tout le charme des théâtres vides, cette douce et déchirante nostalgie si bien mise en scène par Tchékhov. C’est quand le public est parti que les vieux théâtres se réveillent ; tout plein de leur passé, leur vide s’anime et nous l’emplissons de nos souvenirs et de nos rêves.

TIRER (se)
Tout bien pesé, se tirer tout court vaut mieux que se tirer une balle.
Il est des fuites plus courageuses que le suicide, parce qu’elles laissent place à l’avenir au lieu de le détruire.

TOUCHE-À-TOUT
Pas plus qu’un Vinci ne se dispersait en exerçant une curiosité active dans toutes sortes de disciplines, je ne me disperse en pratiquant toutes sortes d’écritures et de peintures, en allant de l’enseignement au théâtre et de la thérapie à l’improvisation. Non que je prétende le moins du monde me comparer à ce génie ! Mais si minuscule que soit ma petite personne, elle relève des mêmes lois. Il s’agit toujours d’une recherche personnelle unitaire qui s’incarne sous différente formes et utilise tous les matériaux à sa portée en vue d’atteindre un seul et même but : l’approche de l’universel à travers le particulier, la communion entre l’esprit et la matière, la rencontre de l’individu et du monde, l’harmonie au moins fugitive du microcosme et du macrocosme, du fini et de l’infini.
But inaccessible, mais sur le chemin duquel il y a de belles aventures à vivre, de belles rencontres à faire, de beaux rêves à réaliser.
Ce que j’oserai appeler la dispersion concentrée permet à nombre d’esprits curieux de se rapprocher du macrocosme en percevant les convergences et les divergences des différents microcosmes. Les vrais touche-à-tout ne le sont que pour de leur mieux toucher le Tout.
Un touche-à-tout, c’est quelqu’un qui pressent l’unité de la création et voudrait l’étreindre tout entière.
Qui trop embrasse mal étreint, dit le proverbe. Mais qui n’embrasse qu’à sa mesure n’étreindra jamais que son propre vide.

VÊTEMENTS
Il y a beaucoup à apprendre de nos vêtements. Les modes vestimentaires reflètent nos seulement l’image que nous voulons donner de nous, mais aussi l’orientation de nos énergies, et les valeurs authentiques ou frelatées que nous souhaitons promouvoir. Liés à notre corps, nos vêtements ne se contentent pas seulement de le présenter et littéralement de le mettre en forme, ils fonctionnent avec lui, l’aident ou l’entravent dans ses mouvements. Non seulement ils nous modèlent, mais ils nous conditionnent. Nous le savons et en usons plus ou moins consciemment, mais nous perdons souvent de vue leur véritable impact sur nous et sur autrui et négligeons les informations qu’ils apportent. Plus perspicace comme toujours, notre inconscient en tient compte à notre insu.
J’y pense en changeant de pantalon, quittant un pantalon classique pour un autre plus récent et plus à la mode, qui déplace ma taille vers le bas d’au moins sept ou huit centimètres. Ce changement n’a rien d’anodin, et me perturbe tout entier. Car la hauteur de la ceinture engendre et illustre un fonctionnement moteur et énergétique tout à fait différent, un autre maintien, une autre attitude et une autre façon de bouger. Là où nous mettons notre ceinture, là est l’endroit où nous situons notre centre énergétique, là s’ancre la façon dont nous voulons nous inscrire dans la vie.
Il n’est pas du tout indifférent que la ceinture soit à la hauteur du nombril ou qu’elle repose sur le bas des hanches, ou se laisse tomber jusqu’aux fesses.
Ainsi s’expriment des façons de gérer l’énergie, et à travers elles des attitudes devant la vie.
Il y aurait beaucoup à glaner d’une étude un peu exhaustive de nos comportements vestimentaires. Dis-moi comment tu t’habilles, je te dirai qui tu es…
Voir MODE

VOLONTARISME
Ce qui ôte beaucoup de sa force à la pensée de Cioran, c’est son volontarisme. Cioran veut absolument être malheureux, et tente de justifier son choix du nihilisme en le fondant philosophiquement. Il y a chez lui un côté Gribouille, il se jette à l’eau pour n’être pas mouillé. On est déjà moins malheureux quand on a choisi de l’être…
C’est bien beau, cela fait un joli petit contre-système, mais le parti pris est si évident qu’il lasse. On comprend vite où il veut en venir, et on y finit par y être avant lui. Et si le lecteur peut trouver amusant d’attendre l’auteur, ce n’est pas dans ce but qu’il se donne la peine de lire.
C’est comme au football ou au tennis : très vite le contre-pied systématique ne trompe plus personne.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ

ZEMMOUR
La première fois que je l’ai vu, il m’a fait penser à Goebbels. On peut dire qu’il ne fait rien pour me détromper.

vendredi 19 mars 2010

ANIMALITÉ

ANIMALITÉ
J’ai éprouvé le besoin de répondre à un passage publié le 18 mars par Jean-François Kahn dans son blog, parce qu’il me semble entretenir plus ou moins involontairement une confusion particulièrement grave sur la nature de l’espèce humaine.
Jean-François Kahn écrit en effet ce qui suit :

« Sur l’animal en nous
En lisant certaines réactions suscitées par l’émission télévisée « Le jeu de la mort », je songeais au plaisir que prend le plus adorable des chats à jouer, en la torturant de facto, avec une souris qu’il a attrapée.
Bien sûr qu’il y a de l’animalité en nous tous. Aucune intelligence n’est en mesure – et heureusement d’une certaine façon – d’éradiquer le niveau des émotions et des instincts. Notre propre cerveau est le fruit de la synthèse de toutes ces composantes : à la fois résultat d’une évolution et histoire sans cesse réitérée de cette évolution. Il n’y a pas abolition, mais intégration, à leur propre dépassement, du cerveau reptilien (celui, par exemple, du crocodile) et celui de nos ancêtres primates. Exactement comme il n’y a jamais totale abolition du tribalisme, du féodalisme ou de l’esclavagisme, mais réintégration et recomposition à des stades supérieurs de l’évolution de notre société de ces différents moments de leurs évolutions antérieures.
En d’autres termes, ce qu’on appelle un progrès de civilisation correspond au progressif rééquilibrage correctif du naturel par le culturel, mais évidemment pas à la disparition du naturel.
Pourquoi toute forme d’exaltation collective ou de contrainte (par exemple, l’exaspération des antagonismes ethnico-tribaux dans les Balkans), ou toute emprise autoritaire, qui refoule le culturel au profit du naturel, tend à favoriser une réémergence de l’animalité en nous.
C’est un peu comme lorsqu’une tempête, emportant la couche de limons, fait réapparaître le soubassement granitique d’un sous-sol.
Mais, de même que l’animalité est un « toujours là », l’humanité aussi. Irréductible. Et si chaque être humain est sans doute capable à un moment donné du pire (même le philosophe Althusser a étranglé sa femme), tout être humain reste également toujours capable du meilleur. C’est-à-dire d’altruisme, de générosité, de dévouement, voire même de sacrifices et ça n’est pas contradictoire. »

J’ai posté en réponse le commentaire suivant :
Cher Jean-François Kahn, il a bon dos, l’animal ! L’instinct naît de la confrontation à la réalité concrète, ce qui lui donne des limites que ne rencontre pas la « raison », dont la tendance à l’abstraction ouvre toute grande la porte à la sauvagerie humaine. De celle-ci, les animaux sont par nature exempts, la capacité à abstraire ne venant pas inhiber leur instinct de conservation et libérer leur imagination. Pas de sadisme sans imagination !
Le sadisme étant la spécificité de la seule espèce animale qui puisse croire avoir échappé à son animalité, il n’y a par conséquent aucune commune mesure entre la « sauvagerie » animale et la monstrueuse barbarie humaine. C’est en perdant de vue notre animalité et la présence au monde réel qu’elle implique que nous devenons des monstres : numéroter des êtres humains, voilà la barbarie…
C’est en tant qu’êtres humains « déréalisés » que les juifs ont été massacrés, non par des sauvages livrés à leurs instincts, mais par des bureaucrates obéissants, et obéissant en tout premier lieu à la raison, tout particulièrement à la raison d’état !
Quand nous traitons des humains comme nous traitons les animaux dont nous nous nourrissons, ce n’est pas « l’horrible » instinct animal qui nous meut, c’est la raison « rationnelle » et son si merveilleusement humain souci d’efficacité et de rentabilité.
La financiarisation de l’économie est le dernier exemple, et peut-être le plus significatif et le plus « beau », de la folie d’une certaine raison qui n’appartient qu’à nous.
Nous avons beaucoup à réapprendre des animaux dits sauvages, et plus généralement de la nature, s’il en est encore temps.
C’est en redécouvrant notre statut d’animaux intelligents que nous nous donnerons une chance d’échapper à la dictature fanatique du rationalisme abstracteur en le remettant à la place de serviteur qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Loin d’être notre malédiction, l’animalité est notre garde-fou.

mardi 23 février 2010

POÉSIE, QUAND TU NOUS TIENS !

Marseille, la Vieille Charité, novembre 2009.
J’accompagne des amis à une étrange soirée psychanalytico-poétique, manifestement réservée à une élite d’intellectuels tourmentés – notamment par le démon de midi. Ambiance solennelle. Quelques ecclésiastiques freudo-lacaniens de haut rang se sont réunis pour procéder à la canonisation d’un pauvre vieux poète anonyme qui manifestement n’en demande pas tant, et dont la modestie va jusqu’à bredouiller d’une voix inaudible quelques-uns de ses poèmes dont on perçoit seulement que selon la langue rituelle en vigueur ils interpellent le quotidien et convoquent la transcendance au secours de la vie la plus humble, dans un dénuement sensuel de haute volée.
Bref, on s’emmerde ferme. Les éloges pleuvent sur le pauvre héros de la fête comme les roses sur un cercueil qu’on descend dans sa fosse. Les grands prêtres, tout de noir vêtus, sans doute pour porter le deuil de leur poésie mort-née, font dans la révérence, le public, assez nombreux, observe un silence religieux, et fait assez vite des efforts inouïs pour ne pas bâiller ouvertement. C’est qu’une douce torpeur salue le ronron des dithyrambes successifs, aussi convenus que narcissiques, à l’exception du dernier, dont la relative simplicité et la réelle gentillesse font passer l’honorable banalité.
J’avais prévu le coup et me suis muni du meilleur des antidotes, le « Discours de la servitude volontaire » du camarade La Boétie, dont j’aurai le temps de lire une bonne moitié pendant cette soporifique grand-messe, sous les regards mi-courroucés mi-envieux d’un des organisateurs.
Et je me demande non sans effroi : Comment peut-on se prendre autant au sérieux ? Car on tutoie ce soir l’infini du pédantisme, le comble de l’ânerie élitiste, un himalaya d’ennui pseudo-poétique, Molière se tordrait de rire devant cette admirable invention de la poésie contemporaine : la préciosité dans l’austérité.
Ce qui achève de me terrifier, c’est quand à la fin de cette pesante cérémonie je lis l’affichette qui orne l’entrée de ce haut lieu de la culture marseillaise et qui est censée présenter l’exposition, d’ailleurs intéressante, consacrée à Pierre-Albert Biraud : Car il sût n’être jamais futuriste, dadaïste ou surréaliste, bien qu’il croisa tous ces mouvements (…) ».
Cerise sur le gâteau, jouissive perle d’inculture orthographique dans cette lamentable soirée, qui me confirme une fois de plus dans mon choix de quitter les grandes villes pour une campagne où on trouve encore, et pas seulement chez les intellectuels, des gens qui parlent français.
En contraste, la porte à peine franchie, la Vieille Charité découpe sous une nuit ennuagée de rose la fière élégance de son architecture aussi souple que savante, et qui m’évoque le temps d’un éblouissement crépusculaire la cour intérieure du Fontego dei Tedeschi à Venise. Beauté intemporelle de cette cour et de cette église-temple qui, tant elle paraît taillée pour l’éternité, semble consacrée à tous les dieux de tous les temps, ou mieux encore à ce rêve de perfection qui nous les a fait créer.
Non, la poésie n’est pas morte. Suffit de fermer les oreilles au vacarme de ces indécrottables béotiens que sont toujours les snobs et d’ouvrir les yeux sur l’infini, toujours à portée de main.
En une seconde l’horizon borné des salonnards alambiqués a fait place nette, balayé par le souffle du large, et j’embarque pour les étoiles sous la coupole arrondie comme un sein du beau vaisseau de pierre qui, fendant la houle des nuages, m’emmène voguer dans l’harmonie de l’univers où il taille sa route.
Et je me rends compte une fois de plus que ma vue un peu faible, pareille à la lumière des bougies, en tamisant les contours et adoucissant les contrastes, respecte le mystère des choses. Comme pour m’arracher à l’envoûtement, je chausse mes lunettes, et sous leur trop grande netteté, une partie du charme fascinant de l’endroit s’évanouit. Les lignes s’accusent, les ombres durcissent, la lumière tout à coup gelée fait exploser en mille arêtes aigues l’image vaporeuse que ma presbytie caressait.
Il n’est pas toujours bon d’y voir trop clair.

lundi 8 février 2010

IL FAUT VIVRE AVEC SON TEMPS


IL FAUT VIVRE AVEC SON TEMPS

Il est plein d’attentions depuis quelque temps.
Elle a apprécié qu’il lui propose d’arrêter de travailler, maintenant qu’il a obtenu un vrai CDD. Et elle est contente qu’il ait arrêté de fumer et de boire de l’alcool.
Comme elle s’en étonnait, il s’est exclamé avec sa bonne humeur habituelle :
– Il faut vivre avec son temps ! »
Ravie, elle n’a pu s’empêcher de répondre :
– Depuis le temps que je te le dis… » et devant son air marri s’est aussitôt excusée.
Autre changement, plus notable encore : il ne jure plus – ou se reprend aussitôt.
Et il la couvre de cadeaux, au point qu’elle s’est demandée s’il n’avait pas une maîtresse. Mais il n’a jamais été plus amoureux : après, il a même plusieurs fois parlé de faire un enfant.
– La pilule, au fond, c’est dépassé… » a-t-il conclu.
Lui qui ne s’intéressait pas du tout à ce qu’elle portait, voilà qu’il lui offre de la lingerie fine, des dessous coquins, un seroual transparent. Ce qui se fait de mieux ces derniers temps. De plus cher aussi.
– On me l’a changé… » soupire-t-elle, comblée.
C’est aujourd’hui sa fête. Elle n’ose croire qu’il pourrait s’en souvenir. Ce serait bien la première fois !
C’est pourtant bien lui qui sonne et qui entre, hilare, à demi caché par un gros paquet cadeau.
– Bonne fête, lumière de mes yeux ! psalmodie-t-il, lyrique.
Tandis qu’aux anges elle déchire fébrilement le papier il la couve d’un regard adorant et poursuit :
– C’est la dernière mode. C’est toi qui avais raison : il faut vivre avec son temps. »
Du paquet éventré, elle sort des deux mains et tend vers le ciel, toute brodée, une superbe burqa.


Vous pourrez retrouver ce texte et bien d’autres d’auteurs tout aussi peu fréquentables dans un des prochains numéros de La Belle-Mère Dure, la revue qui paraît quand elle est prête, http://lbmdure.canalblog.com/

jeudi 4 février 2010

DÉFORMATION CONTINUE

"Mon cher ami,
connaissant de longue date votre intérêt pour les problèmes éducatifs, je me permets d’appeler votre attention de jeune retraité sur le nouveau projet de formation des chefs d’établissement. Je pense que vous serez intéressé par cette première mouture, et que vous aurez à cœur de participer par vos remarques et suggestions, au sein de la commission ad hoc qui vient d’être créée et dont j’ai l’honneur d’assumer la présidence, au grand œuvre en cours, cette réforme de l’an saignement que nous appelons tous de nos vieux.
Bien cordialement à vous
(J’ai bien entendu supprimé la signature, mais respecté les fautes de mon correspondant, dues certainement à son emploi du temps de VIP)

FORMATION DES CHEFS D’ÉTABLISSEMENT

Gestion des ressources humaines dans les établissements publics d’enseignement (module obligatoire)

Niveau 1 (Mise à niveau) :
- Mise en phase du personnel dirigeant avec les objectifs : approche du management participatif et de l’évaluation individualisée. Éthique du nivellement.
- Techniques de communication : protocoles argumentatifs et storytelling.
- La langue de bois, ses usages, ses techniques, ses limites.

Niveau 2 (Perfectionnement, parfois dénommé par les étudiants : Carotte-Bâton)  :
- Élargissement des compétences du personnel : polyvalence et devoir citoyen.
- Notre clientèle et ses attentes : éloge de la consommation culturelle, nécessité d’une formation efficace orientée vers l’employabilité et accordée aux besoins des employeurs.
- Repérage des personnes ressources et fichage des individus à faible résilience en vue de les aider à s’adapter aux évolutions en cours.
- Identification des résistances et mise en place des stratégies appropriées à leur réduction :
a) Négociation : du bon usage de la théorie du rapport gagnant-gagnant.
b) Intimidation : l’éventail des sanctions et leur gradation.
c) Culpabilisation : les failles de l’image de soi chez les enseignants et leur exploitation. Prolégomènes à une culture du devoir adossée aux grands principes dont nous sommes tous les serviteurs.
d) Répression : La répression, une fin ou un moyen ? Création d’un rapport de force favorable : diviser pour régner. La délation, mode d’emploi.
e) Élimination : Du bon usage des mines anti-personnel et des munitions propres : pousser à la faute, une clef pour la gestion des ressources humaines indésirables.

Niveau 3 (Expert) :
- Médisance et calomnie dans la gestion rapprochée du personnel enseignant.
- Techniques du harcèlement : jusqu’où aller trop loin (en préparation).
- La diagonale du fou : la pratique systémique des injonctions paradoxales.

Nota bene :
Les étudiants pourront utilement consulter les documents fournis par la Direction des Ressources Humaines de France Télécom et s’appuyer d’une façon générale sur les pratiques des entreprises privatisées, tout en veillant à ne pas tomber dans de préjudiciables excès qui risqueraient d’impacter défavorablement le rapport de force entre la direction et les employés : on évitera par exemple de communiquer sur la nécessité de « marquer un point d’arrêt à cette mode du suicide ».

Remarque : Il est rappelé aux étudiants candidats à un poste de responsabilité dans l’administration du système scolaire que les formations proposées, obligatoires ou facultatives, sont toutes diplomantes, et débouchent sur une certification entrant en compte dans la définition de leur profil de carrière et des primes y afférant."

mardi 19 janvier 2010

PRINCIPE DE PRÉCAUTION

"Chers clients

L’atelier Claude Gouron rue Grenette à Barcelonnette sera fermé ce week-end
pour cause de :

-Glaciation
-Verglas dégoulinant
-Risque d’avalanche de toit ( 5 sur l’échelle de risque)
-Probabilité de présence de grippe H1N1 dans le foyer famillial

L’atelier sera également fermé
ce week end par :

-Arrêté famillial
-Principe de précaution

Si, malgré toutes ces dispositions, notre présence vous paraissait indispensable, vous pouvez prendre rendez vous au 04 92 81 15 77.
Afin de garantir notre quiétude judiciaire, vous voudrez bien vous munir de chaussures à crampons, d’un casque et d’un masque de protection antivirale.

N’oubliez pas de vous laver les mains, votre carte d’identité ou votre permis de séjour et votre carte d’assuré social,
une quittance de loyer, votre numéro de police responsabilité civile individuelle.

merci pour votre compréhension,

Claude Gouron
photographe

15 villa Puebla
04 400 Barcelonnette

TVA INTRACOMM : FR 14 43 07 93 620

04 92 81 15 77 - 06 829 77 477
claude.gouron@wanadoo.fr

http://homepage.mac.com/claudegouronubaye/FileSharing1.html
Visitez les Alpes du sud sur
http://www.claudegouron.fr"

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