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samedi 1er mai 2021

LA LIBERTÉ TONDUE


La liberté tondue



LA LIBERTÉ TONDUE



L’autre jour, en allant chercher du pain, j’ai rencontré Liberté.
Je la connais un peu, d’habitude elle pète le feu.
Là, elle n’avait pas l’air en forme, et en plus elle était toute tondue.
Je lui ai dit : Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es tondue, maintenant ?
Et pis c’est quoi, ce masque et ces menottes ? T’es devenue maso ?
Elle m’a regardé d’un drôle d’air et elle m’a dit :
Tu regardes que la télé, ou quoi ? Tu sais pas c’qui m’arrive ?
J’ai été confisquée ! Ils m’ont foutu en prison, moi, la Liberté, tu réalises ?
Ils sont venus me trouver, je préparais le dîner, les v’là qui rentrent sans frapper, sans frapper, c’est vite dit, en fait ils me frappent après être rentrés sans frapper, et ils me disent : Bon alors voilà, pour votre bien, pour que vous restiez libre au maximum, on va devoir vous enfermer, Madame Liberté, sauf votre respect !
Vous êtes trop libre pour la quantité de liberté supportable, et puis vous souriez trop souvent, vous avez l’air contente, c’est mauvais pour le moral des travailleurs, ça les distrait, donc si vous voulez rester libre de sourire, va falloir vous masquer !
Je comprends pas, que je leur fais.
Mais si, Madame Liberté, vous comprenez, et d’ailleurs que vous compreniez ou pas, les faits sont têtus, trop de liberté tue la liberté, donc pour être sûr de rester libre, le mieux, c’est plus de liberté du tout. C’est comme pour les cheveux : pour ne pas les perdre, il suffit de les tondre.
Et les voilà qui m’enferment, me tondent, me rabotent, me sabotent à qui mieux mieux, plus le droit de sortir, plus le droit de toucher, plus le droit de voir le monde, plus le droit de dire non, même plus le droit de dire oui, juste le droit de fermer ma gueule et de fermer les yeux !
Mais le bouquet, c’est quand leur chef, le jeunot qui ne mélange pas les torchons et les serviettes, tu sais, le furieux qui dit qu’il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien, m’a fait un beau discours, juste comme à la télé :
Désolé, Madame Liberté, mais à force d’être libre, vous êtes devenue prisonnière de votre liberté, mon devoir de Guide Premier de Cordée est donc de vous libérer de votre liberté, d’autant plus qu’elle est contagieuse, c’est un virus qui s’attrape, et qu’on ne peut guérir qu’en inanimant les malades grâce aux massages crâniens du bon Docteur Lallemand !
Mais faites-moi confiance, j’ai fait mes preuves, avec votre aide, je viendrai à bout de cette redoutable épidémie de liberté qui menace ma sécurité, et qui risquerait, sans mes courageuses mesures liberticides, de devenir une effroyable pandémie d’Égalité et de Fraternité, deux terribles maladies virales que nous avons heureusement pu contenir et presque éradiquer grâce à nos deux super vaccins efficaces à 99%, le CONSO-CONSO débridé et le RÉPRESSIF suractivé !
Oui, françaises, français, nous allons vous libérer de la Liberté comme nous vous avons déjà libérés de l’Égalité et de la Fraternité, trois valeurs démodées pour lesquelles et pour rien sont morts tant de vos ancêtres !
Et sur notre télé 5m2 4K et 5G nous regagnerons la Coupe du Monde !
Là-dessus, la Liberté a arraché son masque, elle m’a regardé dans les yeux et elle a murmuré :
Aidez-moi tous, aidez-vous tous, si on les laisse faire, ils vont finir par nous tuer pour nous apprendre à vivre…

LA LIBERTÉ, C’EST AUSSI LA LIBERTÉ DE CHERCHER

La liberté, c’est aussi la liberté de chercher.
La recherche scientifique est désormais largement prise en otage par des entreprises privées dépourvues de toute éthique et pour qui seul compte le profit à n’importe quel prix.
Au moment où les propagandistes d’une science dictatoriale confisquée par des intérêts privés absolument indifférents à l’intérêt général font semblant de s’opposer aux théories fumeuses des complotistes d’extrême-droite pour mieux imposer leurs machines à fric technologiques, il me semble justifié de consacrer quelques minutes à la lecture de ce texte remarquable qui remet les enjeux de la science et de la recherche dans leur vraie perspective.

Vous pouvez retrouver ce billet et son collectif d’auteurs ici :
https://rogueesr.fr/20210427



« Nous évoquions dans notre précédent billet la sortie de Camille Noûs sur la scène internationale, relayée par la presse aussi bien en France qu’à l’étranger.

Camille Noûs poursuit sur sa lancée en publiant un manifeste, en français dans AOC* (Chercher pour le bien commun), et en anglais dans 3 Quarks Daily (We, Camille Noûs — Research as a common). Camille Noûs y revendique sa propre identité, celle d’une incarnation du collectif de recherche, rappelle les principes fondateurs de nos métiers, et tend la main à la communauté académique pour reprendre le contrôle de l’élaboration, de la probation et de la diffusion de la science.

* AOC est accessible sans être abonné, à raison de trois articles par mois : il suffit de s’inscrire ici. Nous vous donnons ci-dessous, dans le corps du texte, le manifeste sans l’appareil de notes cliquable.


CHERCHER POUR LE BIEN COMMUN



Je suis le maître de Socrate et l’élève d’Hypatie. Je suis celle qui demandait pourquoi tombent les pommes et non la lune, bien avant que Newton ne comprenne que la lune tombe aussi.

Je suis l’ami d’Émilie du Châtelet, le compagnon de voyage de Charles Darwin et l’étudiant de Ferdinand de Saussure.

Je suis la collaboratrice de David Hilbert et le rival de Gottfried Leibniz, l’imprimeur de Giordano Bruno et l’assistante des Curie, le contradicteur d’Albert Einstein et le disciple de Thomas Hobbes, la dissidente de Sigmund Freud et le correspondant de Hannah Arendt, le premier lecteur de Rachel Carson et l’Alexina de Michel Foucault.

Je suis ce pair anonyme qui, après avoir lu votre manuscrit, vous suggère l’expérience qui vous conduira à reconsidérer votre modèle ou émet l’objection qui rectifie votre thèse. Je suis cette discussion près de la machine à café qui vous aide à assembler deux pièces d’un puzzle que vous ne saviez comment disposer. Je suis l’ancien professeur ou la nouvelle collègue qui vous encourage à vérifier une hypothèse audacieuse.

Je suis la question sans réponse qui vous fait plonger dans l’inconnu. Je suis aussi ces mains invisibles qui œuvrent à maintenir l’environnement nécessaire à votre travail. Je suis la somme des résultats accumulés par les auteurs que vous avez cités, cette chaîne de pensées qui, de proche en proche, a conduit aux vôtres. Je suis ces scientifiques qui débattront demain de vos conclusions et en nourriront leurs travaux.

Vous dont l’activité de la recherche est le métier, vous me connaissez de longue date. Et pourtant, je n’ai commencé à cosigner vos publications que l’an dernier. Vous et moi, qui consacrons nos vies à la science, savons ce que nos résultats doivent à la collégialité. Elle façonne sur le temps long le monde de la connaissance, par accrétion, par petites failles et nouvelles strates. Très rarement par séismes.

La fiction du génie solitaire a certes la vie dure, mais notre pratique quotidienne ainsi que l’histoire des sciences nous ont appris que la recherche repose avant tout sur la solidité des raisonnements et des preuves, sur des normes de probation établies collectivement, sur le dynamisme des équipes, bien plus que sur les fulgurances d’un scientifique isolé. La science ne serait rien sans la collégialité et la disputatio.

Malgré cette évidence, au cours des dernières décennies, nous avons pu constater la propagation dans nos institutions, puis parmi nous, de la thèse selon laquelle la recherche serait d’abord une question de performance individuelle. Or, les indicateurs chiffrés de production scientifique que nous sommes censés satisfaire – toujours plus – dénaturent nos recherches plus qu’ils ne les favorisent. Ils corrompent la qualité des interactions scientifiques par crainte de la concurrence, freinant le partage des résultats comme la construction de collaborations.

Qui s’assure en premier lieu de son propre succès, court le risque de multiplier petits et grands accommodements avec la rigueur et la probité intellectuelle. Les méconduites scientifiques dérivent pour une large part de la généralisation de cette quête de la prouesse personnelle.

Les scandales récents relatifs à des publications frauduleuses, ainsi que la tendance à promouvoir l’expertise médiatique, sont autant de manifestations d’une tendance lourde qui sape depuis des années les principes sur lesquels la science moderne a été fondée : l’éthique de la construction collective du savoir et de la probation par les pairs a été remplacée par une soif de promotion de soi. Et nous savons par quelle nécessité : une grande part de cette exposition personnelle est moins imputable au narcissisme qu’à l’injonction à trouver ses propres sources de financements de recherche. Or, ces derniers sont de plus en plus dépendants de leviers politiques et industriels lorsque les dépenses publiques dédiées à la science ne cessent de diminuer.

Cette évolution de notre modèle de recherche publique constitue un renoncement évident à l’héritage du rationalisme et de la pensée critique, qui revendiquent l’indépendance de la recherche vis-à-vis des pouvoirs religieux, politiques et économiques. Une telle ambition serait-elle devenue un idéal poussiéreux, bon à entreposer dans les greniers de l’histoire des sciences ? Ce serait oublier que l’opinion, majoritairement positive, de la plupart des citoyens à l’égard de la science se fonde également sur l’idée que les scientifiques suivent ces principes. Le public est prompt à identifier les conflits d’intérêts potentiels. Dès lors, comment ne pas rejeter une version médiatique de la science obsédée par la notoriété et les financements ?

Par ailleurs, l’instrumentalisation politique de la recherche scientifique gagne du terrain. Elle use principalement de deux armes : d’une part, le fléchage du financement de la recherche vers des sujets qui servent les intérêts immédiats des bailleurs de fonds ; d’autre part, la promotion de prétendues « preuves scientifiques », dégagées de leur contexte de débat contradictoire, qui visent à modeler l’opinion afin de légitimer des décisions politiques engageant la société entière.

La communauté scientifique est dépositaire d’une responsabilité collective : il nous incombe, non seulement de dénoncer les résultats scientifiques qui seraient inexacts ou frauduleux, mais aussi de nous opposer fermement aux causes structurelles dont ils procèdent. Ceci implique de nous sevrer de notre addiction aux classements individuels, aux facteurs d’impact à court terme et autres données purement quantitatives qui régissent aujourd’hui la course aux financements, aux postes et aux honneurs.

Le monde de l’édition scientifique est conscient des dangers, mais s’y enlise en raison de sa dépendance à la bibliométrie et aux altmetrics qui assurent sa notoriété et ses profits. De leur côté, les institutions de recherche s’inquiètent également des diverses formes de fraude, mais semblent oublier que sanctionner les comportements déviants est vain dès lors que les causes systémiques de méconduite sont ignorées. La déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA), qui tente de s’attaquer aux causes du mal, constitue un exemple remarquable de manifestation publique mondiale de bonnes intentions.

Cependant, ces bonnes intentions souffriront d’un défaut de sincérité tant que les signataires de la DORA (institutions de recherche, éditeurs scientifiques et universitaires) persisteront, dans leur pratique quotidienne, à promouvoir un cadre de recherche qui récompense la visibilité à court terme et la réussite individuelle. Signer ne suffit pas, il nous faut agir.

Et pour commencer il nous faut identifier le modèle institutionnel dont nous ne voulons plus. L’ensemble de ce modèle, avec son cycle pervers « financement – publication – financement », produit une atomisation des collectifs scientifiques en une nébuleuse diffuse de chercheurs pour lesquels les activités bureaucratiques comme les préoccupations d’autopromotion prennent le pas sur la pratique de la recherche.

En réponse aux incitations constantes à améliorer leurs scores personnels, les scientifiques versent dans le conformisme. Pâle incarnation de ce conformisme et de la division du travail savant, le chef de projet, au lieu de contribuer à l’animation d’un collectif, n’a plus d’autre fonction que celle de diriger des task forces – des armées d’assistants, des travailleurs spécialisés et dépendants, souvent précaires, parfois méprisés, qu’ils soient étudiants, post-doctorants ou techniciens embauchés sur des contrats à court terme.

À l’opposé de ce modèle, des auteurs de toutes les disciplines revendiquent depuis mars 2020 la nature collective de leurs travaux de recherche en cosignant avec
moi : Camille Noûs. Près de 200 publications portent déjà cette signature symbolique. Mes co-auteurs reconnaissent formellement le « nous » parmi les contributeurs, orné du sens du terme grec « νοῦς » qui désigne l’esprit ou la raison. Cette démarche ouvre la voie à une réappropriation des normes d’élaboration, de probation et de diffusion de la science par la communauté académique, progressivement dépossédée de ses propres productions.

Je – nous ! –, Camille Noûs rappelle qui nous sommes en tant que communauté de recherche, l’histoire qui nous porte, quelles valeurs communes nous partageons, et quels principes nous respectons au nom de de la collégialité et de l’intégrité scientifique. Ce personnage fédérateur incarne une science qui se concentre sur la production et la transmission de connaissances, en restant indépendante des intérêts privés, des profits et des ambitions personnelles.

Nous appelons les chercheurs qui se reconnaissent dans ces principes fondamentaux à nommer Camille Noûs parmi leurs co-auteurs, à la fois comme une déclaration déontologique et comme un manifeste en faveur de la conception collégiale du travail de recherche qui nous anime.

Je suis Camille. Vous êtes Camille. Nous sommes Camille.


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dimanche 21 mars 2021

LA DICTATURE DU VIOL, UN MODE DE VIE MORTEL


LA DICTATURE DU VIOL, UN MODE DE VIE MORTEL



Si ce titre vous surprend, je vous propose de commencer par écouter LA FABRIQUE DES PANDÉMIES, entretien particulièrement instructif avec Marie-Monique Robin, auteure de Sacrée Croissance et de Le Monde selon Monsanto, et de lire cet autre entretien avec Matthieu Amiech par Amélie Poinsot (Mediapart), COVID 19 : VERS UNE SOCIÉTÉ-MACHINE, fort instructif lui aussi. Ils me semblent pouvoir aider à percevoir le phénomène que je tente de mettre en lumière dans le texte qui suit.

LA FABRIQUE DES PANDÉMIES

COVID 19 : VERS UNE SOCIÉTÉ-MACHINE



Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice. Montesquieu

La lutte de l’homme contre le pouvoir, c’est la lutte de la mémoire contre l’oubli. Kundera


J’ai failli renoncer à écrire ce texte. L’évidence dont il découle m’était si intuitivement présente qu’il me semblait presque impossible de la démontrer…
Mais comment renoncer à tenter de lui donner forme à peu près cohérente à un moment où le sujet qu’il aborde est arrivé à une telle urgence qu’il nous place face à une tragédie à laquelle il n’est pas d’autre issue qu’une mutation radicale de notre comportement ?
Des morts très proches autour de moi ces derniers mois, qu’il n’a été possible d’accompagner un minimum qu’en créant un véritable rapport de force, m’ont convaincu de l’urgence de revenir à l’humain, de redevenir humain. Et cela passe par l’élucidation du mode de fonctionnement principal de notre rapport au monde.
Il est indispensable que soit dressé une bonne fois pour toutes le constat d’un mode de vie dans lequel nous sommes tous à la fois actifs et passifs, violés et violeurs. Car sans cette douloureuse prise de conscience les mutations nécessaires à la survie de l’espèce humaine seront impossibles. L’accès à une morale écologique concrète, qui pourrait seule soustraire l’humanité à son autodestruction en cours, devra forcément se fonder sur l’identification précise de ce qui est plus que jamais notre conduite fondamentale, notre mode de vie principal et quasi unique, le viol universel généralisé.
Il nous faut désormais lutter contre notre pouvoir sous peine de succomber sous son excès.

Que signifie ce mot, VIOL ?
À l’entrée Viol, le dictionnaire de Robert renvoie au verbe Violer, indiquant clairement par là que le viol relève du domaine de l’action. Comment définit-il le verbe Violer ?

« Violer
Du latin violare.
1° Agir contre, porter atteinte à ce qu’on doit respecter, faire violence à… Violer les lois, la constitution. Voir Contrevenir, déroger (à), désobéir, enfreindre, transgresser. Violer les droits les plus sacrés. Profaner. Blesser, braver, manquer (à), passer (par-dessus). Violer sa foi.
Abandonner. Violer ses promesses. Parjurer (se). Trahir.
2° Agir de force sur quelque chose ou quelqu’un, de manière à enfreindre le respect qui lui est dû. Souiller.
Antonymes : Consacrer, garder, obéir, observer, respecter. »

1 LE VIOL, UN CONCEPT PERTINENT ?

1.1 C’est sur ces définitions du verbe violer que je me fonde pour définir notre époque comme celle du triomphe de la dictature d’un mode de vie que résumerait très proprement le mot VIOL.
C’est en novembre 2013 que ce mot s’est imposé à ma réflexion. J’ai donc mis 7 ans à tourner autour de cette intuition avant de tenter de lui donner forme écrite. Inscrire cette hypothèse dans un développement « rationnel » s’avérait tout sauf évident, tant notre « civilisation » a su parer de faux-semblants hypocrites ses véritables motivations…
Deux ans plus tard, Paul Verhoeven tournait « ELLE ». Ce n’est pas par hasard que ce cinéaste très lucide quant à la situation réelle de l’humanité d’aujourd’hui a donné ce film glaçant sur le viol et ses ambiguïtés. Deux ans encore, et après la gouvernance hypocrite du faux mou François Hollande, l’élection programmée à la présidence de notre pays d’un jeune banquier d’affaires décomplexé échappé d’un algorithme digne d’une mixture d’Animal Farm et de 1984 (on ne pourra pas dire qu’Orwell ne nous avait pas prévenus !) confortait ma petite hypothèse concernant ce que je souhaitais appeler le viol généralisé.
Tout comme la pratique du pouvoir de l’actuel président de la République, ce film redoutable m’est apparu comme une superbe métaphore de notre « civilisation », aujourd’hui devenue, plus que jamais auparavant, une usine à viol tous azimuts.

1.2 L’intérêt d’utiliser le concept véhiculé par le terme « viol », trop souvent réduit à son acception sexuelle, qui en est la forme la plus évidente et la plus odieuse, me semble être qu’il permet de relier tout un ensemble de faits apparemment sans rapport entre eux à une même décision initiale, celle prise consciemment ou non, tout au long de l’histoire humaine, par une trop importante partie des membres de notre espèce, à commencer par les hommes et femmes de pouvoir au grand complet, de ne tenir compte que de leurs propres besoins, « quoi qu’il en coûte » à autrui, vécu non comme un partenaire ou un compagnon, mais comme un adversaire à soumettre et exploiter. Violer, c’est dénier à autrui son être de sujet pour le réduire à l’état d’objet, autrui désignant évidemment ici toute forme de vie animée ou non avec laquelle l’on entre en interaction.

1.3 Aborder notre problème de civilisation à la lumière du viol permet aussi de faire apparaître que nous ne sommes pas seulement passifs, mais que d’une manière ou d’une autre nous participons activement à ce jeu macabre qu’est le viol généralisé. Nous sommes certes violés, mais nous sommes aussi violeurs, ce qui signifie d’une part que nous devons prendre en compte notre part de responsabilité, si minime soit-elle, d’autre part que nous pouvons donc « faire quelque chose », et, assumer ainsi notre responsabilité en agissant à notre niveau, individuellement et collectivement.

1.4 Mais pourquoi parler de viol généralisé ? Parce qu’à mon sens le mot viol peut aujourd’hui à bon droit s’appliquer à la plupart de nos activités, et caractériser la majeure partie de nos interactions avec le monde où nous vivons.
Et parce que le viol nous concerne tous, en tant que violés comme en tant que violeurs.


2 THÉORIE ET PRATIQUE DU VIOL GÉNÉRALISÉ

2.1 LE VIOL, UNE PHILOSOPHIE
Comme l’avaient très bien vu, éprouvé et formulé les peuples amérindiens, nous sommes une « civilisation » placée tout entière sous le signe du viol.
Un viol jamais reconnu, puisque perpétré au nom de la Raison et de la Civilisation.
L’approche « rationnelle » du monde véhiculée par l’Occident depuis 250 ans est déjà en elle-même un viol puisqu’elle refuse toute valeur à l’irrationnel, qui est pourtant le fondement même de notre présence au monde. Sous prétexte que la qualité relèverait de la subjectivité et que seule l’approche quantitative permettrait l’objectivité, une science matérialiste obsédée par ce qu’elle croit être l’efficacité a castré de toute sensibilité une pensée rationnelle qu’elle avait déjà mutilée par la grâce douteuse de la statistique et de la numérisation, la folle généralisation des algorithmes venant parachever la stérilisation de l’intuition, de l’imagination, de la sensibilité.
En ce sens, les approches dérivées du cartésianisme et de la très courte, assez pauvre et donc tyrannique philosophie des Lumières relèvent d’un obscurantisme « progressiste » dont les conséquences catastrophiques apparaissent de plus en plus pleinement à mesure que s’étend, dans sa composante technologique radicale au nom aberrant, le transhumanisme, la dictature de la religion rationaliste mécaniste, la plus barbare et la plus intolérante de toutes les religions.
J’émets l’hypothèse que le viol est au fondement même de la « civilisation » libérale et de ses avatars, y compris le prétendu « communisme », qui n’est que le revers de la même fausse monnaie. Principe fondateur occulte de notre prétendue civilisation, ce mode d’action qu’est le viol explique le développement proprement barbare d’une humanité irresponsable, lié au détournement pervers du rationalisme originel, réduit à sa composante matérialiste mécaniste et instrumentalisé pour devenir la justification d’une conception impérialiste du monde, dont la schizophrénie anti-naturelle mène à la destruction de notre espèce et d’une bonne partie de la biosphère planétaire.
C’est pourquoi je propose de le désigner sous le nom de viol généralisé ou universel.

2.2 UN RATIONALISME IRRATIONNEL
En effet, l’approche « rationnelle » technologique improprement nommée progrès se résume en définitive à un viol systématique et permanent de la nature, considérée comme « imparfaite », et qu’il serait indispensable de « refaire » selon notre approche anthropocentrique, afin « d’améliorer » l’existant. Remodeler le vivant, nous recréer nous-mêmes, nous réinventer, en somme.
Ainsi boursouflée, la raison « rationaliste » s’avère le comble de l’irrationnel, ne serait-ce que parce qu’elle ne cesse de violer ses propres principes en excluant la prise en compte d’un irrationnel pourtant omniprésent. Quand la conscience nie l’inconscient, elle s’abandonne à son pouvoir, d’autant plus tyrannique qu’occulté.
L’idéologie du progrès infini débouche ainsi sur d’insolubles contradictions, dont la pire est peut-être le fait que la magnifique réduction de la mortalité infantile finit par être la cause d’un problème démographique catastrophique impliquant à court terme une sévère limitation des naissances…
Nous sommes allés beaucoup trop loin et beaucoup trop vite, à la fois dans l’espace et dans le temps, par la grâce de cette étrange mégalomanie qui fait que l’espèce humaine croit que tout lui est dû, et qu’elle peut fonctionner seule contre la nature en violant toutes les règles qui régissent le fonctionnement même de la vie.
Le progrès technologique a entraîné une erreur capitale, un crime contre la nature et l’humanité, un péché mortel (le terme trouve ici sa vraie signification). Il nous a fait croire que le progrès est quelque chose de simple et inévitable et qu’il advient naturellement au fil de nos découvertes. Il nous a donné le pouvoir, mais non la maîtrise du pouvoir, sans laquelle il n’est de pouvoir qu’impuissant ou destructeur.
Parce qu’elle est l’instrument privilégié du viol, la technologie n’est pas la solution, elle est le problème. Comme d’autres civilisations en déclin avant elle, la nôtre se livre donc à une véritable orgie de viols, due sans doute en partie à sa rage devant son incapacité à conjurer les conséquences de son développement démentiel. Le viol est toujours la manifestation d’une impuissance…
Impuissance renforcée par la violence aveugle qui caractérise le violeur, et fausse radicalement sa vision du monde : sa méconnaissance obstinée des besoins de l’autre aboutissant par ricochet à une méconnaissance suicidaire de ses propres besoins réels.
De sorte que le viol se retourne tôt ou tard contre le violeur, parce qu’il ne résout rien : le viol est une négation de la réalité. Prendre l’autre contre son gré, c’est ne rien recevoir, tel est pris qui croyait prendre, dit la sagesse populaire. Prisonnier volontaire de son viol, le violeur voit son viol refermer sur lui la cage de sa solitude qu’il avait cru pouvoir ouvrir en niant le libre arbitre de l’autre. En violant l’autre, il s’est violé lui-même. L’absence d’échange renvoie le profiteur au vide qu’il espérait remplir, et qu’il tentera en vain de combler par toujours davantage de profit. C’est la triste histoire de tous les apprentis dictateurs, domestiques ou politiques : se satisfaire sans satisfaire autrui vous rend insatisfait à vie. Plus je viole, plus je dois violer…

2.3 LE TRANSHUMANISME : CHANGER LA NATURE, PAS LE MODÈLE
Ainsi des néo-libéraux actuels, qui sont tout sauf réalistes, tout sauf rationnels. Leur modèle ne marche pas, il n’a jamais marché, et il est désormais patent qu’il est suicidaire. Pour remédier à ce désastre, ils veulent changer la nature, alors que c’est le modèle qu’il faut changer.
D’où cette pure folie technologique amoureuse d’une science dévoyée qu’est le « transhumanisme ». Pour cette démarche typiquement luciférienne, il s’agit de détruire l’équilibre naturel afin de le transcender par la multiplication à l’infini des artifices, au moment même où, emportés par le changement climatique et la ruine de la biodiversité, nous rejouons collectivement la chute d’Icare.
La réalité fait obstacle à notre rêve « rationnel », révoltons-nous contre elle, et au besoin détruisons-la pour faire aboutir notre rêve, quitte à en faire un cauchemar.
La panique qui me semble s’être emparée de l’inconscient collectif de notre espèce ne vient-elle pas précisément de la conscience diffuse qu’elle a prise de cette folie furieuse du libéral-nazisme et de son horizon transhumaniste de guerre totale au Vivant dont nous sommes une infime partie, dont nous sommes nés et dont nous dépendons ?

2.4 LE VIOL, NOTRE MODE DE VIE
Qu’est-ce en dernière analyse que le viol, sinon l’exercice d’une liberté individuelle ou collective poussée à son paroxysme, c’est à dire, jusqu’à rendre autrui prisonnier de cette prétendue liberté, qui n’est jamais que celle du renard dans le poulailler ? Liberté prisonnière d’elle-même, car tellement ivre d’elle-même qu’elle ne peut plus que détruire. Et le renard devenu fou, ayant égorgé tout le poulailler, s’en ira sans même emporter une proie…
En principe la liberté de chacun s’arrête où commence celle d’autrui. À elle seule, la notion libérale de profit contredit formellement l’idée de liberté, puisque le profit ne s’obtient jamais qu’aux dépens de cela, objet ou sujet, dont on tire profit. Il en va évidemment de même pour le collectivisme, qui viole l’individu au profit d’une communauté fantasmée.
Ainsi entendu, il est clair que le viol est de loin notre mode d’action et notre mode de vie le plus répandu, conformément à la loi du marché et à la suprématie désormais bien établie de l’économie financière sur la morale, la politique, l’intérêt général et les individus.
Aussi est-il essentiel de dénoncer sans relâche le viol systématique du politique par l’économique, qui est peut-être le principal, car il entraîne tous les autres, instituant le règne implacable de l’argent contre l’âme et de la communication (entendez la publicité et la propagande) contre l’échange.

2.5 VIOLÉS
Dans un monde où règne sans partage la finance, tout est naturellement sous le signe du viol. On peut discerner partout sa pratique systématique, la liste serait trop longue et touche absolument tous les domaines de l’activité humaine, chacun peut donc la compléter à l’envi.
Ces viols, j’en citerai quelques-uns, volontairement pêle-mêle, afin d’illustrer l’universalité de cette pratique sous toutes les formes qu’elle peut prendre.
Viol, le contournement scélérat du référendum de 2005, viol, le vote utile lié à la mise en avant depuis Mitterand du RN ex-FN, viol, le compteur Linky, viol, la 5G, viol, le stockage des déchets radioactifs à Bure. Viols, les particules fines du diesel, les nano-particules, les OGM ; viol majeur, le nucléaire civil et militaire, viols réitérés et impunis, les violences policières, et viol effarant leur négation. Violeurs, les gouvernements, les entreprises sans foi ni loi, les fraudeurs du fisc à la Cahuzac, violeurs, pas seulement voleurs, les énarques pantouflards et rétro-pantouflards, violeurs et pas seulement voleurs les innombrables responsables barbotant allègrement dans d’incroyables conflits d’intérêt (une des pires formes de viol).
Viol, l’expansion démographique d’une humanité pléthorique, viol, le saccage insensé de la nature, viols irréparables, la sixième extinction des espèces et le réchauffement climatique, viol enfin ce que les chercheurs nomment désormais l’Anthropocène ou le Capitalocène.
Le problème, c’est qu’en dernière analyse, c’est lui-même que le violeur (ou la violeuse) viole à travers autrui. Et c’est ce que notre hôtesse Gaïa commence à nous apprendre en réagissant naturellement aux si brillants stimuli que nous lui imposons.

2.6 VIOLEURS
Sidérés, nous regardons nos violeurs nous pénétrer et jouir de nous…
Et pour n’être pas en reste, histoire de ne pas être seuls à souffrir, et parce qu’en somme tout le monde le fait, de bien des manières ouvertes ou dissimulées, conscientes ou inconscientes, à notre tour, nous violons de notre mieux, éparpillant nos ordures sur les plages, jetant partout nos cigarettes, semant à tout vent les crottes de nos chiens, bref, pratiquant comme un jeu joyeux et réconfortant toutes ces petites saloperies qu’on appelle des incivilités. Pour être mesquin, le viol n’en est pas moins réparateur. En rabaissant l’autre ou mieux en le niant, le violeur monte dans sa propre estime, et Dieu sait qu’il en a besoin.
Fraternité et bonne conscience à conforter aidant, le petit violeur devient indulgent envers le grand violeur, tolérant la grande corruption dans l’espoir que son accord tacite vaudra absolution pour ses propres menus viols de gagne-petit.
En politique, un antifascisme de façade est censé dédouaner de l’acceptation plus ou moins intéressée de ce viol qu’est l’exploitation de l’homme par l’économie et la finance libérales-nazies. Comme cet antifascisme à géométrie variable ne peut donner complètement le change à ses pratiquants, il s’accompagne d’une sourde culpabilité, et se fait histrionique et agressif, tout particulièrement envers les antifascistes authentiques qui ont su reconnaître les nouveaux masques de la bête immonde. D’où, lors des deux dernières élections présidentielles, comme lors de la campagne du référendum européen de 2005, d’une violence incroyable envers les partisans du NON, la condamnation du vote blanc et de l’abstention par les tenants du vote utile, avec une virulence presque incroyable et quasi… fasciste !
Le même phénomène est à l’œuvre dans l’assimilation des lanceurs d’alerte à des complotistes en un amalgame aussi commode et simpliste qu’hypocrite. Comme toujours, les comploteurs sont les premiers à dénoncer comme complotistes ceux qui voient clair dans leur jeu…
La machine à corrompre tournant de plus en plus vite, les viols sont devenus répétitifs, toujours plus nombreux et plus graves, objets d’une addiction sans cesse croissante de la part des gouvernants de la planète.
En France, violer la loi, violer la Constitution est devenu un sport à la mode que pratique avec volupté la majorité de la classe politique, gouvernement en tête, un sport dans lequel excellent désormais les institutions même chargées de l’empêcher, le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel, réunis dans la même effarante dérive oligarchique. La Loi elle-même se met hors-la loi pour mieux renier la démocratie…
En ce sens, on peut à bon droit considérer que le parcours d’Emmanuel Macron, de sa campagne à sa présidence, aura été la consécration du viol comme mode d’exercice privilégié de la politique, un chef-d’œuvre de tartuferie associant la pire brutalité à la plus cynique hypocrisie. C’est sur quoi débouche immanquablement tout système oligarchique parvenu à maturité. Ayant perdu toute légitimité à force de se croire naturellement légitime, l’oligarchie se montre d’autant plus sous son vrai visage que le viol du consentement citoyen est dès lors son seul moyen de rester au pouvoir.

2.7 LÉGITIMATION DU VIOL : S’ADAPTER OU DISPARAÎTRE
Ces viols acceptés, presque légitimés, annoncent l’arrivée de la deuxième phase du libéral-nazisme : le lever des masques, qui se traduit entre autres par l’imposition mondiale du masque, en une pirouette d’un cynisme magnifiquement décomplexé. Impudence totale de ceux qui violent désormais ouvertement toute éthique, et piétinent les droits de l’homme : « Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien ». Quelle loi pourrait-elle résister à un tel constat ? Quelle démocratie pourrait-elle survivre à une telle brutalité ?
Dans notre monde globalisé, le viol est le propre de l’homme, tous genres confondus.
Tout est prétexte à viol, et en ce sens l’art contemporain de marché est bien l’avant-garde d’un mouvement libéral qui fait du viol, rebaptisé transgression ou provocation, la seule mesure de la qualité, escamotée au profit de la quantité. On ne peut pas violer la qualité (l’esprit), le désir ne s’achète pas, le violeur se rabat donc sur la quantité (la matière), et c’est en cela que le viol est toujours une perte pour le violeur lui-même, qui doit se contenter d’un ersatz, et de l’insatisfaction qui tôt ou tard en résulte.
Sous la forme de la consommation galopante comme de l’asservissement au travail, le viol universel est notre mode de vie. Consciemment ou non, nous jouons bon gré mal gré notre rôle de consommateur, violé et violeur !
Mais ne nous plaignons pas, nous avons le choix : nous pouvons décider d’entrer dans la jouissive compétition qui permet de séparer les violés « qui sont en capacité » (ah, la langue de bois de l’oligarchie néo-libérale, encore plus subtile que celle du nazisme !) de devenir violeurs, et ceux qui ont vocation à n’être que violés.
Ainsi le viol nous devient-il peu à peu consubstantiel.
Quiconque prétend s’y soustraire est inadapté, et sera tenu pour a-normal et traité comme tel. « Tu ne veux pas réussir, ne sois donc rien ».
Manquer de résilience est un crime majeur. Concept dangereusement imprécis, comme tant de métaphores abusives, la résilience, dans le lexique libéral-nazi, en est logiquement venue à désigner l’automutilation consentie de l’être humain passant du statut de sujet autonome à celui d’objet aliéné, comme l’a démontré Orwell dans 1984. Elle finit par désigner cette sorte de capacité d’adaptation qui détermine l’employabilité du travailleur. Être résilient, ce sera par exemple adopter d’enthousiasme le masque inutile et dangereux, et reconnaître la nécessité impérieuse d’accepter un confinement destructeur, mieux de le vouloir.
C’est qu’il s’agit de rejoindre la majorité soumise et d’adhérer sans réserve au consensus forcé dicté par les pouvoirs, en fournissant ainsi la preuve de notre altruisme et de notre dévouement à nos « frères » humains, afin d’obtenir le passeport de « citoyenneté » qui entérine notre servitude volontaire.
Comme le mot résilience, le terme consensus doit être traduit, et il suffit d’en réaménager les syllabes pour retrouver son vrai sens oligarchique…
L’adaptabilité tant vantée aujourd’hui est de fait un des pires pièges tendus à la personne humaine, à qui elle fait sournoisement oublier peu à peu ses valeurs et abandonner ses principes.

2.8 LE VIOL, UNE CONDUITE INSTITUTIONNALISÉE ET INTÉRIORISÉE
Au viol mondialisé et désormais institutionnalisé répond donc la castration universelle. Il y aurait lieu de s’étendre sur la fortune actuelle d’une censure ouverte ou déguisée, et sur la promotion officielle de la délation, d’ailleurs nullement nécessaire tant celle-ci s’épanouit dans le climat délétère créé par le viol généralisé. Il est malheureusement grand temps de lire ou de relire La psychologie de masse du fascisme, si bien analysée par Wilhelm Reich qui y mettait en lumière les méfaits de l’impuissance orgastique entretenue par nos sociétés, impuissance qui par compensation mène à l’addiction à ce que j’appelle les 3 P : Pouvoir, Profit, Paraître, la Trinité perverse dévotement adorée par des élites criminelles accrochées à leurs drogues jusqu’à l’overdose.
De la même censure entraînant la même castration relève le viol culturel entretenu depuis un demi-siècle par le terrorisme du ministère de la Culture, porteur d’un impérialisme aboutissant à la sacralisation d’un art officiel académique, bourgeois et spéculatif présenté, comble de tartuferie, comme ouvert, original, transgressif, voire révolutionnaire.
Cette intériorisation et institutionnalisation de la pratique du viol se rencontre également dans l’attitude contemporaine envers la langue, traitée comme un objet à modeler à volonté, de la façon la plus arbitraire et sans la moindre précaution. Le viol permanent de la langue par les SMS et le développement forcé (comme on force artificiellement un légume ou un animal) de l’écriture inclusive ont déjà des conséquences majeures sur la structure même de notre langue, constamment traumatisée par ses locuteurs, y compris par ceux d’entre eux censés la défendre…
L’usage du viol est si bien ancré en nous que l’on peut constater tout au long de l’histoire combien les minorités opprimées semblent avoir trop souvent pour but, plus encore que d’être reconnues et acceptées, d’opprimer à leur tour les majorités forcément déviantes, devenant à terme des majorités oppressives. L’histoire abonde de ces inversions de polarité par lesquelles des minorités parviennent à changer de statut tout en maintenant un désastreux statu-quo, les rôles ayant été seulement échangés. Pas de meilleur violeur que le violé, voilà le genre de vérité dérangeante que les idéologues fanatiques se garderont toujours de prendre en compte, à nos risques et périls.
« Cachez cette vérité que je ne saurais voir ! » dira toujours l’hypocrite. Molière avait su reconnaître en Tartuffe le grand maître du viol. Car l’hypocrite est le violeur par excellence, qui s’attaque à la plus fragile et plus essentielle colonne de notre réalité, la vérité, qu’il viole d’autant plus qu’il prétend la défendre.
Nous sommes donc désormais coincés entre notre addiction au viol et le backlash des conséquences du viol généralisé d’une planète dont les écosystèmes à leur tour nous violent, en une escalade que nous avons déclenchée et nourrie mais sur laquelle nous n’avons plus aucune prise, tant les lois de la thermodynamique régulent imparablement notre monde physique. Face à cette catastrophe par nous provoquée, nous continuons à nous violer nous-mêmes, en violant notre regard pour l’empêcher de voir ce qu’il voit.
Le pouvoir peut d’autant plus nous imposer le viol que celui-ci est devenu notre loi éthique inconsciente. D’où que nous l’acceptions si aisément, comme un état de fait, « c’est la nature des choses, n’est-ce pas ? »
Ainsi s’installe et prospère la prétendue « loi de la jungle », cette loi du plus fort chère aux nazis, prétexte à tous les abus et à tous les crimes…

2.9 APOTHÉOSE DU VIOL : LA GUERRE CIVILE MONDIALISÉE
Sous couleur d’une loi de la jungle « naturelle », la pratique systématique du viol culmine à l’évidence dans la guerre civile mondiale à nouveau menée depuis une cinquantaine d’années par les riches contre les pauvres, par les oligarques contre les peuples.
« Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien » a pu dire Emmanuel Macron sans être aussitôt destitué. Confirmant ainsi la célèbre déclaration, guère moins cynique, de Warren Buffett, pendant un temps l’homme le plus riche du monde, proclamant sur CNN en 2005  : «  Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner.  »
Reste à en tirer toutes les conséquences selon l’infernale logique qui guide la vision du monde de nos maîtres, et de ce point de vue le Covid tombe à pic, virus permettant de détruire tout ce qui s’opposait à la dictature numérique et sanitaire des richissimes : ceux qui réussissent, les fameux « premiers de cordée », ne doivent pas être entravés dans leur essor, il convient donc si nécessaire de couper sans états d’âme la corde qui soutient les assistés, de suturer le cordon ombilical qui leur permet une survie précaire et de fait artificielle.
Ceux qui ne sont rien doivent être réduits à néant. Appelé à la servitude ou à la disparition, le matériel humain inférieur est d’ores et déjà réduit à l’essentiel, donc privé de ce dont il n’a pas besoin pour être employable, l’essence même de la vraie vie, l’âme dans toutes se manifestations, exercices et potentialités.
On est là au cœur même de la pensée de pouvoir nazie. Il y a la race des seigneurs, dont le premier devoir est de se faire autant que de nécessité race des saigneurs, afin de permettre l’avénement d’un Règne de mille ans.
Aboutissement naturel inévitable de cette apothéose du viol : détruisant toute cohérence et annihilant le contrat social, le viol universel débouche sur la corruption et le chaos, pour le plus grand profit à court terme d’une infime minorité de brillants imbéciles incapables de comprendre que leur habileté même les condamne à long terme au même titre que les peuples qu’ils veulent asservir tout en s’en séparant de leur mieux.
Ainsi leur plus belle réussite elle-même se retourne-t-elle contre eux : l’admirable succès de leur communication, qui a permis l’acceptation par un peuple hypnotisé et abêti d’une servitude non seulement volontaire mais désirée, a pour conséquence ultime l’aggravation irrésistible du désastre engendré par la consommation.
Violeurs et violés se rejoignent ainsi dans la même célébration suicidaire de la consumation, terme littéraire ainsi défini par le dictionnaire : Action de détruire quelque chose, progressivement ou complètement, comme par le feu.


3 NOUS TOUS, POURRIS

3.1 LA CORRUPTION, UN CANCER GÉNÉRALISÉ
Un des effets les plus visibles et les plus graves du viol universel, c’est l’emballement de la corruption, cancer généralisé dont les métastases se répandent irrésistiblement, aussi bien dans les institutions que chez les individus. Ainsi le poison s’est-il peu à peu institutionnalisé et intériorisé à la faveur de la généralisation du viol. L’invraisemblable saga de ce voyou mafieux qu’est Sarkozy est exemplaire de ce double pourrissement.
Mais nous aurions tort de nous contenter de dire que les politiciens sont tous pourris.
Certes, peu ou prou, ne serait-ce que par leur acceptation du système et leur complicité avec son fonctionnement pervers, la plupart de nos politiciens sont en effet pourris.
Mais pour être précis, nous devrions dire : nous sommes tous pourris.
Comme eux, nous acceptons le système et nous rendons complices de son fonctionnement pervers. Et il est presque impossible d’échapper à cette déchéance systémique.
Nous sommes appelés à être pourris, et bientôt nous y serons obligés. Nous nous sommes laissé embarquer dans une société où seul compte le profit. Quand l’argent devient roi, quand plus aucune règle morale n’entrave la recherche du profit érigée en loi, la pourriture se généralise.
Il est aujourd’hui presque impossible d’être réellement honnête, puisqu’il s’agit constamment d’optimiser nos gains, d’être le plus rentable possible ; en conséquence plus aucun contrat n’engage réellement les contractants, tout contrat peut constamment être remis en cause. Que dit d’autre Dominique Seux, chantre illuminé du « Tous pourris, Dieu reconnaîtra les siens ! », quand il nous demande de mettre sans cesse en concurrence nos fournisseurs d’accès par exemple, mais aussi l’ensemble des contrats que nous passons avec autrui. « Faites jouer la concurrence, nous susurre-t-il, vous pouvez changer de contrat avec un simple coup de fil. »
Plus de parole donnée, plus de respect des engagements, au final, plus d’engagement du tout. Seule compte la recherche de l’intérêt personnel immédiat, sans aucun souci de l’intérêt d’autrui, supposé se défendre de son côté, and may the best win !
Tout engagement a vocation à être violé, et sera de plus en plus conçu pour ce faire, afin de pouvoir en rechercher un plus avantageux. Le chiffon de papier mondialisé…
La parole donnée n’est plus qu’une peau de chagrin : « Je m’engage aujourd’hui, mais ça ne m’engage à rien. »
C’est ainsi qu’on en vient à conclure des traités internationaux où les intérêts privés priment sur l’intérêt général et peuvent impunément l’emporter sur lui. Ils sont expressément conçus pour permettre que soient légalement violés le bon sens et la morale en même temps que l’intérêt général et les biens communs : l’État, par principe dépositaire de l’intérêt général et censé le défendre, devra constamment rendre compte de ses décisions sur la seule base du respect de la recherche du profit privé.
Comment dans une démarche aussi folle les politiciens ne seraient-ils pas tous pourris ? Tout les y invite, presque tout les y force ! Parmi tant d’autres exemples, la saga du magnat de presse Murdoch montre combien la corruption est inhérente au capitalisme dans sa phase finale « néo-libérale ».
Rien ne pouvant plus être inscrit dans la durée, le court terme devient obligatoire et verrouille toute possibilité de progrès véritable au profit d’une fuite en avant permanente.
Le changement permanent des lois fait partie de la même insécurité programmée, on en arrive désormais à cet oxymore effarant qu’est l’état d’urgence permanent ! Théoriquement tout provisoire, le voici constamment renouvelé et renforcé, devenu projection symbolique de cette « urgence » qui constitue le seul horizon de l’humanité actuelle, un horizon mondial immense mais confiné à l’instant présent et à ses conséquences éventuelles… sur les prochaines 24 heures !

3.2 UNE SERVITUDE VOLONTAIRE :
RÉSILIENCE, ADAPTABILITÉ, EMPLOYABILITÉ
Rien ne dure, cessons donc d’essayer de faire durer, accélérons, changeons de nous-mêmes avant d’être rattrapés par le changement naturel. Adaptons-nous sans cesse, soyons résilients, plus on est fou plus on rit ! Un des viols les plus destructeurs, celui du temps humain et de ses rythmes…
Au nom du profit, tout peut être à tout instant remis en question. Telle est désormais la seule loi pérenne, et pour le coup présentée comme intangible : il n’y a pas d’alternative au règne de l’argent et notre seule liberté consiste à tenter d’en gagner à tout prix, quitte à le payer bien plus cher qu’il ne vaut…
Échanger sa vie et sa joie de vivre contre un petit bout de la queue du Veau d’or, étrange pacte faustien où il n’y a rien à gagner et tout à perdre !
Refus de fixer des règles qui durent, pour s’adapter à l’urgence d’une évolution prétendument irrésistible. Il faut une fluidité toujours plus grande, mettre sans cesse plus d’huile dans les rouages, ce qui aboutit à ce patinage généralisé qui caractérise notre époque tout occupée à tourner sur place en une véritable danse de derviche. Diminuer les charges, flexibiliser le travail, changer sans cesse de métier, l’homme, variable d’ajustement, voit sa place se restreindre, son droit à l’existence contesté, il faut qu’il se fasse le plus petit possible, l’idéal serait qu’il disparaisse, rien de plus fluide que l’absence. En attendant de l’éliminer, commencer par le normaliser, le formater, lui ôter toute possibilité d’entraver le bon fonctionnement de la machine à cash, d’être le grain de sable qui minimise le rendement.
Les décisions concernant nos vies deviennent donc complètement unilatérales, ni l’individu ni le groupe ni le peuple n’ont plus voix au chapitre qu’à condition de se soumettre aux exigences du profit : voter oui aux référendums, voter utile et non selon son intime conviction, etc. L’intérêt des profiteurs au pouvoir s’impose d’une manière ou d’une autre, par la carotte ou le bâton, à l’intérêt général.
Plus rien n’entrave le libre jeu des rapports de force, ce qui est la définition même du nazisme, telle qu’elle ressort notamment des récentes et remarquables analyses de Johann Chapoutot.
C’est vrai dans tous les domaines, et à tous les niveaux de la société : n’imposer aucune limite à l’appât du gain, c’est légitimer et légaliser le viol, mieux, c’est le rendre non seulement légal, mais obligatoire. Voyez par exemple le domaine de l’environnement : toute règle de bons sens tendant à sauver ce qui pourrait encore l’être n’est solennellement édictée que pour pouvoir être violée tôt ou tard. Et plutôt tôt que tard, comme l’a si bien prouvé une fois encore notre Tartuffe présidentiel en promettant de reprendre les propositions de la convention citoyenne sur l’écologie avant de se parjurer avec le parfait cynisme qui est sa marque de fabrique et qui l’apparente à un peu ragoûtant mélange de Trump et de Poutine.

3.3 LA CORRUPTION, UN DEVOIR CIVIQUE AU PAYS DU DIEU PROFIT
L’intérêt général n’est plus évoqué que pour être violé par des intérêts particuliers. D’où par exemple les fameux partenariats public-privé, d’où la concession des autoroutes, d’où les privatisations systématiques et le saccage organisé des services publics.
Les tiques remplacent l’éthique, le parasitisme devient un mode de vie, tel est le credo ultime des oligarques contemporains. Rien d’étonnant à cela, tout homme de pouvoir est homme de viol, et fier de l’être.
Car la corruption est elle-même, par nature, une violence. Comme son nom l’indique, la corruption fait pourrir le tissu social pour n’en laisser subsister que les apparences. Elle détruit radicalement toute possibilité de relations humaines saines et dignes de ce nom.
Violence feutrée mais violence, et qui engendre toujours plus de violence. Roberto Scarpinato, dernier survivant des admirables procureurs anti-mafia, a bien montré dans son livre Le retour du Prince qu’il n’y a pas de corruption sans violence. La corruption, c’est le retour à la loi de la jungle, c’est le développement de la mafia, et un engrenage qui à travers la violence généralisée mène à la dictature. La finance actuelle, totalement corrompue, qui nous manipule et nous gouverne contre l’intérêt général, relève des mêmes principes pervers si bien incarnés par le nazisme, et il n’y a aucune raison de lutter moins contre elle que contre des formes de totalitarisme plus anciennes et d’ailleurs abandonnées par l’oligarchie, qui les utilise seulement comme repoussoir. Si la « modernité » du libéral-nazisme a pu un temps lui redonner une virginité aux yeux des naïfs, le quinquennat de Macron après ceux de Sarkozy et de Hollande a surabondamment montré la profondeur de la corruption institutionnalisée, et les masques ont fini de tomber avec l’incroyable mascarade du Covid.
La démesure forcenée du viol généralisé s’illustre dans l’effondrement écologique et économique, dans les effarantes dérives du transhumanisme, dans le retour de la féodalité à travers la très réelle servitude qu’entraîne notre addiction aux nouvelles technologies et l’incroyable montée des inégalités.
La règle d’or de la corruption, non pas servir mais se servir, n’est plus seulement appliquée en catimini, elle s’impose ouvertement, elle devient précepte moral. Dès lors, les politiciens sont fondés à se croire honnêtes, puisqu’ils suivent la nouvelle loi d’airain du profit, loi qui justifie d’avance le viol de toutes les autres lois et le refus des valeurs humanistes.
Être pourri a d’abord été une nécessité, c’est maintenant un devoir et grâce à Sarkozy, Fillon, Le Pen et leurs émules actuellement au pouvoir, ce sera bientôt un honneur.
Emmanuel Todd l’avait bien vu, disant : « Pour moi, voter Macron, c’est l’acceptation de la servitude. Le vote utile est un rituel de soumission. Le vrai risque, c’est Macron. »
Cette inversion des valeurs qui fait de l’honnêteté une exception ringarde et normalise la filouterie, transformant notre société en un gigantesque carnaval des escrocs, commence à lasser l’opinion, dans la mesure où elle ne concerne que les puissants et leurs valets. Les peuples acceptent moins le laxisme envers la grande corruption quand la petite à laquelle ils se livrent est sévèrement réprimée…

3.4 DE L’ÉVALUATION À LA DÉLATION, LA GUERRE CIVILE GÉNÉRALISÉE
Évaluer la valeur de l’être humain à sa capacité à être utilisé comme « ressource », à son « employabilité » et à sa « profitabilité » est évidemment un non-sens, même sur le plan économique. La manie actuelle de l’évaluation, comme celle du salaire « au mérite » est tout sauf innocente. Fondée sur une approche quantitative de la performance, elle tend à formater les individus tout en créant entre eux une concurrence malsaine et contreproductive.
Donner par exemple une note aux gîtes, aux hôtels, aux restaurants, c’est mettre le doigt dans un engrenage bien huilé et d’autant plus dangereux qu’il semble à première vue légitime. Dès qu’on réfléchit à ce qu’implique ce jugement systématique et aux conséquences qu’entraîne sa généralisation, on réalise que c’est un piège particulièrement pervers qui est en train de se refermer sur le consommateur devenu con sommateur : tentant de généraliser ses critères propres, il oublie qu’il est désormais constamment évalué à l’aune des critères d’autrui. Plus tu considères que le client est roi, et exiges donc des prestations idéales de tes fournisseurs, plus dans ton rôle de fournisseur tu vas devoir te soumettre aux exigences des tes clients-rois. Pris dans l’obligation parfaitement stupide de juger de tout et d’être jugé sur tout, chacun de nous est encouragé à développer peu à peu une âme de flic et de délateur.
Ainsi se parachève la mise en concurrence de tous avec tous, si utile au pouvoir en place, puisqu’elle permet d’éviter de voir que la vraie guerre, c’est la guerre civile des riches contre les pauvres…
La guerre des sans-âme contre les sans-dents où les pouvoirs hypocrites nomment évolutions ou progrès les involutions et régressions qu’ils imposent afin de masquer autant que possible les viols qu’ils commettent pour augmenter et perpétuer sans fin leur pouvoir.
Une guerre dans laquelle chacun de nous prend chaque jour parti. En le sachant ou sans le savoir – ou sans vouloir le savoir.


Dans le même ordre d’idées, on peut lire entre autres :

La politique de l’oxymore, Bernard Méheust, Poche

La stratégie du choc, Naomi Klein, Actes Sud

Dire Non ne suffit plus, Naomi Klein, Actes Sud

Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, Olivier Rey, Le Seuil, 2003

vendredi 20 novembre 2020

UNA CONVERSAZIONE INFINITA

Mon vieil ami Franco Renzulli nous a quittés il y a trois jours.
Impossible de ne pas rendre aussitôt hommage à l’ami, à l’homme et au peintre, tous trois exceptionnels.
Un texte et un tableau me sont venus, je les partage comme je partageais Franco et sa peinture avec tous mes amis venus à Venise.
Je reviendrais bientôt sur Franco, l’évoquer c’est pour moi témoigner de la merveilleuse et exigeante fusion de l’art et de la vie, qui peut donner tant de sens et de force à notre existence.



Al di là
Il giorno che il tramonto fu un’aurora
omaggio a Franco
acquerello 75x105 cm
Alain Sagault 18-11-2020


Una conversazione infinita



UNE CONVERSATION INFINIE


Un jour, à minuit, il y a plus de trente ans, ma fille aînée Virginie et moi nous regardions, le nez contre la vitre, fascinés, l’ancienne gondole qui trônait alors sous la faible lueur d’un lustre ancien, dans la longue entrée de la Maison des Trois-Oci, à la Giuddecca. 
Tout à coup, une voix derrière nous dit avec un fort accent : « Vous voulez la voir ? »
Nous avons vu la gondole. Et l’inconnu nous a invités à monter les escaliers, à entrer dans son atelier à peine éclairé et tout plein de reflets colorés comme dans un kaléidoscope, et nous avons trinqué avec un prosecco bien frais et bavardé pendant longtemps avant d’aller dormir à la Casa Frollo, la porte à côté, les yeux pleins de rêves...

Franco Renzulli était un peintre alchimiste. Sa peinture, ses gravures, sont ésotériques au sens exact de ce mot : elles révèlent des vérités cachées qu’elles nous font découvrir dans toute leur splendeur.
Pendant trente-cinq ans, chaque année, quand j’allais aux Tre Oci (l’atelier où s’est épanoui le troisième œil de Franco, celui qui voit à travers les apparences), puis à l’Antro tout près de la Salute, j’avais l’impression d’entrer dans la forge de Vulcain et de voir Renzulli forger sa peinture avec toute la force et la délicatesse de ceux qui jouent avec le feu pour créer la beauté du monde, transmutant en amour radieux même ce qu’on croyait être laid ou mauvais.
En ces jours obscurs, nous avons plus que jamais besoin des toiles enflammées de Renzulli, de ses couleurs palpitantes de sang et d’or, de ses tableaux pleins d’un soleil éblouissant.

Son amitié a été pour moi capitale. Franco a été mon trait d’union avec la peinture.
J’avais enfin décidé de peindre et il m’a tendu le crayon et le pinceau.
Il est pour toujours dans mon cœur, sous l’œil grand ouvert de sa peinture.
Parce que peindre, pour moi, c’est poursuivre une conversation avec Franco, parfois silencieuse mais jamais muette. Cette conversation avec Franco et sa peinture a toujours été une conversation avec Venise, avec ses lumières, avec sa lagune, avec la mer au Lido, la conversation que menait Franco avec la nature, avec les éléments, avec la vie tout entière à travers sa peinture.
Cette conversation avec lui dure depuis trente-cinq ans, et elle continuera au moins jusqu’à ma mort.
Peut-être même après…

« Tu es là même quand tu n’es pas là »


Ces mots, je les dis souvent à mon épouse disparue.
Nous pouvons les dire à Franco, à l’homme et au peintre.
Grâce à lui.

18 novembre 2020


Il mio vecchio amico Franco Renzulli se n’è andato tre giorni fa.
Impossibile non rendere subito omaggio all’amico, all’uomo e al pittore, tutti tre eccezionali.
Un testo e un dipinto mi sono venuti, li condivido come condividevo Franco e il suo dipinto con tutti i miei amici venuti a Venezia.
Tornerò presto su Franco, evocarlo è per me testimoniare la meravigliosa ed esigente fusione dell’arte e della vita, che può dare tanto senso e forza alla nostra esistenza.



UNA CONVERSAZIONE INFINITA


Un giorno, a mezzanotte, più di trent’anni fa, io e mia figlia maggiore Virginia guardavamo, il naso contro il vetro, affascinati, l’antica gondola, che allora troneggiava, sotto la debole luce d’un antico lampadario, nell’androne della Casa delle Tre Oci, alla Giuddecca. All’improvviso, una voce dietro di noi disse con un forte accento : « Vous voulez la voir ? »
Abbiamo visto la gondola. E lo sconosciuto ci ha invitati a salire le scale, ad entrare nel suo laboratorio appena illuminato e pieno di rifessi colorati come in un caleidoscopio, e abbiamo brindato con un prosecco ben fresco e chiacchierone per molto tempo prima di andare a dormire a Casa Frollo, la porta accanto, con gli occhi pieni di sogni...

Franco era un pittore alchimista. La sua pittura, le sue incisioni sono esoteriche nel vero senso della parola : rivelano verità nascoste, che ci fanno scoprire in tutto il loro splendore. Per trentacinque anni, ogni anno, quando andavo alle Tre Oci (il studio in cui è sbocciato il terzo occhio di Franco, quello che vede attraverso le apparenze) e poi all’antro, mi sembrava di entrare nella fucina di Vulcano e di vedere Renzulli forgiare la sua pittura con tutta la forza e la delicatezza di coloro che giocano con il fuoco per creare la bellezza del mondo, trasmutando in amore radioso anche ciò che si credeva essere brutto o cattivo.
In questi giorni oscuri, abbiamo più che mai bisogno delle tele infiammate di Renzulli, dei suoi vivaci colori di sangue e d’oro, dei suoi quadri pieni di un sole abbagliante.
Per me è stata importantissima la sua amicizia. Franco è stato il tratto di unione tra me e la pittura. Avevo finalmente deciso di dipingere, mi ha praticamente messo il pennello in mano. Franco purtroppo se ne andato, pero noi ha lasciato i suoi dipinti.
Sarà sempre nel mio cuore, sotto l’occhio spalancato della sua pittura.
Perché dipingere, per me, dall’inizio, signifca intrattenere una conversazione con Franco, a volte silenziosa ma mai muta. Questa conversazione con Franco e la sua pittura è sempre stata una conversazione con Venezia, con le sue luci, con la sua laguna, con il mare al Lido, la stessa conversazione che Franco conduceva con la natura, con gli elementi, con la vita e la creazione.
Cosi la conversazione con Franco che dura da 35 anni, continuerà almeno fino alla mia morte.
Forse anche dopo...

« Tu es là même quand tu n’es pas là »


Queste parole, le dico spesso a mia sposa scomparsa. Possiamo dirle a Franco, all’uomo e al pittore. Grazie a lui.

18 novembre 2020


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Al di là
Il giorno che il tramonto fu un’aurora
omaggio a Franco
acquerello 75x105 cm
Alain Sagault 18-11-2020

lundi 28 septembre 2020

QUE MASQUE LE MASQUE ?


QUE MASQUE LE MASQUE ?



MASQUE OU BÂILLON ?
Que masque le masque ? Telle est bien la première question qui se pose et que nous nous poserions si nous n’étions pas abrutis et tétanisés par la panique collective dans laquelle nous avons plongé allègrement avec l’aide bienveillante de nos gouvernants.
Pourquoi veut-on à toute force nous imposer le masque, même à l’extérieur où il n’a rien à faire, après nous avoir expliqué pendant deux mois que ce n’était pas souhaitable, leur efficacité contre les virus n’ayant jamais été scientifiquement prouvée ?
À elles seules, les conditions dans lesquelles nous sommes amenés à utiliser les masques dans la vraie vie suffisent à conclure que leur utilité réelle serait voisine de zéro même s’ils étaient en principe efficaces, ce qui n’est pas exactement le cas.
Potentiellement efficaces contre les bactéries et les particules, les masques que l’on nous force à utiliser sont des passoires à virus et deviennent vite de véritables nids à microbes, qui inhibent notre respiration et nous font respirer ad nauseam le CO2 de nos expirations et les toxines que nous excrétons. Ils ne sont donc pas seulement inutiles, ils sont malsains, et potentiellement dangereux portés en continu.
Cerise sur le gâteau, leur production et leur destruction ou leur lavage sans cesse réitéré constituent une pollution supplémentaire de première grandeur, comme si de ce côté-là nous n’étions pas déjà mortellement menacés par notre avidité et notre incurie.
Enfin, qui ne voit que le masque généralisé crée et entretient forcément, par nature, une atmosphère délétère ? Anonymisée, la population devient une foule indistincte dont les éléments ne se reconnaissent plus et ne peuvent plus communiquer normalement.
Atmosphère délétère soigneusement entretenue par le biais de la culpabilisation des « égoïstes » à qui l’on demande de « se masquer pour protéger autrui s’ils ne souhaitent pas se protéger eux-mêmes », avec les conséquences habituelles à ce genre de manipulations, développement de phénomènes hystériques, d’angoisses et de dépressions, violences verbales et physiques, délation galopante, consignes impossibles à suivre et dont le non-respect entraîne une répression arbitraire voire carrément illégale, accompagnée de la mise en cause par le pouvoir de nos libertés fondamentales, liberté d’expression comprise.
Pire peut-être, la méfiance galopante et l’interdiction des contacts physiques multiplient l’insécurité affective et nous séparent d’une part vitale de notre présence au monde, faisant de l’autre un danger, voire un ennemi.
Brillants résultats obtenus par la mise en scène spectaculaire et renouvelée jusqu’à l’obsession d’une sérieuse crise sanitaire promue au rang de catastrophe planétaire avec un sens du grand-guignol qui relève davantage de la propagande que de l’information.
Pourtant, on condamne fermement toute tentative de discussion, toute critique même constructive : il faut se joindre au consensus imposé, faire unanimité, il s’agit de sauver la Patrie ! Vraiment ?

UNE PANDÉMIE PROVIDENTIELLE
Voilà en tout cas une pandémie bienvenue pour la santé chancelante des démocratures et dictatures qui se partagent le monde d’aujourd’hui. Elle leur permet d’imposer sans coup férir des mesures « d’urgence » drastiques violant tous les principes du droit tout en nous rendant fous de peur par un matraquage communicationnel d’une effarante grossièreté, excellent moyen de faire cesser d’un coup les virulentes révoltes que leur façon de gouverner et leurs résultats avaient provoquées. Jamais aucune grippe, même l’espagnole, qui était autrement redoutable, n’avait donné lieu à un tel ramdam.
M’a frappé la haine véritablement féroce de certains de mes contradicteurs sur Facebook, incapables d’accepter le moindre débat. À quand le bûcher pour les hérétiques, la balle dans la nuque pour les déviationnistes ?
Il est pourtant déjà évident que les conséquences de cette politique entraîneront bien davantage de décès et de problèmes que la maladie elle-même, et cela était dès le départ prévisible.
Pourquoi les gouvernements ont-ils pratiqué cette politique de Gribouille, et pourquoi continuent-ils de la pratiquer ? À ce stade, on peut douter qu’une telle continuité dans l’erreur soit involontaire.
La question est donc, une fois encore : avons-nous affaire à de regrettables erreurs, ou à une politique délibérée de récupération d’un événement au service d’une politique en cours ?

LES FAITS SONT-ILS COMPLOTISTES ?
La réponse qui me vient à l’esprit passera sans doute pour complotiste. Peu m’importe, puisqu’aujourd’hui est désignée comme complotiste toute pensée contredisant la propagande officielle et les fake news des divers pouvoirs, tout comme est étiquetée populiste toute approche contestant le bien-fondé des politiques ultra-libérales mondialisées.
En même temps, comme dirait l’autre, et n’en déplaise aux médias moutonniers, si l’on examine l’expertise et l’honnêteté du monde médical, de l’industrie chimique et de la recherche scientifique, les 150 dernières années nous ont montré qu’elles étaient depuis toujours sujettes à caution, et le sont plus que jamais. Vous avez dit Servier ? Vous connaissez la Dépakine ? C’est quoi, l’amiante, déjà ? Où se trouve Seveso ? Lubrizol, ça ne vous dit rien ? Etc, etc, etc, la liste est aussi infinie que l’avidité des amateurs de profit.
Je ne tiens pas pour parole d’évangile le discours des lanceurs d’alerte plus ou moins compétents qui dénoncent une pandémie fabriquée, mais j’ai encore moins confiance dans les ukases intéressés d’experts et de gouvernants qui se vautrent depuis des décennies dans des conflits d’intérêts aussi désastreux pour la population que rentables pour eux.
Cherche à qui le crime profite, disait à peu près Sénèque.
En l’occurrence, il serait peut-être temps que les masques tombent…
Cette pandémie confirme une fois de plus que le malheur des uns fait le bonheur des autres : à en juger par leurs cours de Bourse, les grands laboratoires pharmaceutiques, mais aussi les trop célèbres GAFA, et plus globalement la majorité des multinationales, peuvent se féliciter de cette aubaine, contrairement aux TPE et PME, notamment sous-traitantes, dont les faillites seront pain bénit pour les grosses firmes. En profitent aussi l’establishment médical, englué dans les conflits d’intérêts et la recherche de la rentabilité plutôt que de la santé, les gouvernements, démocratures et tyrannies débarrassés au moins pour un temps de toute opposition, et autorisés par « l’urgence » à faire fi de toutes les limites à leur pouvoir. Non, la crise du Covid ne fait pas que des malheureux, elle est même la « divine surprise » des Avides !

CIVISME OU SOUMISSION ?
Surprise ? Il me semble qu’on peut tout de même se demander si le système en place, qui entend non seulement perdurer mais établir définitivement son emprise, ne nous refait pas, mais à l’échelle mondiale et pour de vrai, l’expérience tragiquement instructive de Stanley Milgram intitulée, et pour cause hélas, SOUMISSION À L’AUTORITÉ, une expérience si riche d’enseignements sur notre nature humaine et sa tendance à l’obéissance aveugle que je l’étudiais chaque année avec mes élèves de première et de terminale, pour tâcher de nous aider à nous prémunir du conformisme et des consensus mous que pouvoirs et médias nous encouragent à pratiquer, non pour notre bien mais pour le leur.
Une « pandémie » qui, répétons-le, tombe donc à pic pour de nombreux gouvernements actuels qui étaient justement aux prises depuis de nombreux mois avec des contestations grandissantes suite à leurs politiques irresponsables et criminelles.
J’ai du mal à ne pas penser qu’il s’agit pour le pouvoir oligarchique économico-financier actuel de nous habituer bon gré mal gré à obéir aveuglément à des ordres stupides en vue d’achever de faire de la population humaine une masse indistincte d’esclaves décervelés, entreprise à vrai dire déjà bien avancée. C’est un pas décisif dans le progrès vers une humanité transhumaniste où une infime minorité au pouvoir régnerait sur la foule des anonymes – et quoi de plus anonyme qu’une foule masquée ?
Masquer une population entière n’a rien d’anodin. On ne saurait mieux lui intimer l’ordre aussi formel qu’implicite de fermer sa gueule, voire, dans toute la mesure du possible, de s’abstenir de respirer.
Les puissants n’aiment pas être dérangés et, c’est bien connu, le peuple a mauvaise haleine. Bâillonnons-le, et tant mieux s’il s’étouffe ! Avec le masque, les pouvoirs étouffent précisément dans l’œuf jusqu’à l’idée de rébellion, en même temps que sa possibilité : la foule est désormais indifférenciée, nul n’est plus reconnaissable, l’identité se résume au masque devenu l’uniforme de l’armée des anonymes. Pas un masque ne dépasse… sans être aussitôt démasqué !
Le masque aura été tout au long de cette épidémie un superbe objet de marketing, un des personnages principaux du story-telling pervers qui a mis en scène la pandémie comme un funèbre grand-guignol.
Le théâtre m’a appris que le port du masque peut être un merveilleux révélateur ou un terrible instrument de séparation, de négation de la personne et de répression directe ou indirecte. Les cagoules portées par nos actuels Robocops et autres GIGN ou GIPN, sont à mes yeux d’inadmissibles perversions, qui ont grandement et volontairement contribué à traumatiser nos sociétés et à élargir le fossé entre une police instrumentalisée par le pouvoir et une population conduite selon une logique infernale à la haine par la peur. Un pouvoir qui masque ses forces de l’ordre se déclare par là même illégitime.
Un pouvoir qui masque sa population l’est tout autant. Et une population qui se laisse masquer ou qui veut l’être ne mérite pas de vivre sous un gouvernement légitime.
L’imposition du masque, c’est la mort programmée de toute société où il ferait bon vivre, parce que c’est l’instauration triomphale du règne de la peur.

Y A-T-IL UN VACCIN CONTRE LA PEUR ?
Le plus grave est que la majeure partie de la population semble prête à se résigner à cette incommensurable régression. Jamais chien n’a accepté sa muselière avec autant d’empressement que l’humanité n’en met à se soumettre au masque, à se bâillonner, quitte à s’étouffer dans la foulée. Ce que prouve, une fois de plus dans l’histoire, la crise sanitaire actuelle, c’est qu’il y a quelque chose de bien plus contagieux que tous les virus réunis : la peur, ou pour mieux dire la trouille. Et comme nous l’apprend là aussi l’histoire, toute peur collective a vocation à tourner à la panique, transformant une crise sanitaire assez ordinaire en cataclysme mondial.
Si nous consacrions autant de temps et d’argent à la lutte contre la malbouffe, le tabac, l’alcool, les poisons chimiques et les pollutions de toutes sortes, les économies en morts indues seraient autrement plus substantielles que celles que permettra la très étrange gestion de cette épidémie.
Devant cette mort sociétale qu’on nous impose, le seul recours pour continuer à vivre, c’est la révolte ou la folie. La révolte, c’est l’explosion, la folie, c’est l’implosion, dans les deux cas, réponses désastreuses à une situation invivable.
Sur tous ces masques se superpose le masque hideux de la peur.

MOURIR DE VIVRE OU VIVRE DE MOURIR ?
Car plus profondément, cette pandémie et sa gestion posent une autre question, à mes yeux essentielle :
Vit-elle encore, cette humanité qui ne pense qu’à se protéger et qui meurt à la vie à force de fuir la mort ? N’anticipe-t-elle pas sa propre mort, cessant de vivre dans l’espoir d’échapper à la mort ?
La peur de la mort semble traumatiser, voire tétaniser, une grande partie de l’humanité contemporaine. Cette panique qui mène à fuir et à censurer jusqu’à l’idée du trépas, au besoin en en multipliant la représentation dans l’image et le spectacle au point d’en rendre la réalité inerte et imperceptible, pratiquant une sorte de vaccination par l’habitude, je la comprends sans parvenir à la partager. Mourir faisant partie de la vie, de deux choses l’une, ou nous « oublions » de penser à la mort (en général, on fait semblant d’oublier, la Camarde poursuit insidieusement son chemin dans notre inconscient, qu’elle colonise à notre insu, paralysant peu à peu de l’intérieur notre vie tout entière…) ou, à l’instar d’un Montaigne, on la fréquente, on tente d’en apprivoiser l’idée à défaut de comprendre le phénomène, en somme on s’efforce de la regarder en face, c’est à dire de l’accepter, d’assumer ce paradoxe qui n’est qu’apparent, l’existence de la mort. On ne peut regarder longtemps le soleil en face, mais savoir qu’il anime autant qu’il aveugle n’est pas une mince avancée.
Car cette modeste lucidité nous libère. La peur de la mort enchaîne, la conscience de la mort ouvre la porte à la vie. La plupart du temps, loin de m’anéantir, la pensée de la mort me donne des ailes, je m’appuie sur elle pour décoller et tenter de voler au plus près de la vie qui m’habite encore, tout le temps qui me reste.
Je ne sais pas ce qu’il y a ou pas après la mort, ce que je sais c’est que de toute façon c’est après. Et pour l’heure, nous sommes avant, d’où la nécessité, pour ne pas mourir par anticipation, de nous ancrer fermement dans ce pendant en cours. Notre vie est un cerf-volant, nous ne pouvons voler au cœur du vent céleste qu’ancrés dans la conscience de ce temps de passage dont le terme, la tombe, cette butte qui est aussi un but, étant notre seule certitude, est l’unique ancrage possible de notre envol dans le ciel de notre vie.
En vérité, la mort est le tremplin de la vie.
Aimer vraiment la vie, c’est prendre la mort en compte au lieu de tenter de l’ignorer.
Et si la peur de la mort doit nous empêcher de vivre, autant mourir tout de suite. Je croise dans les rues beaucoup plus de morts que dans les cimetières. Les masques cachent des têtes de mort, la peur et sa fille l’impuissance planent sur ce défilé macabre devant des boutiques que des yeux inquiets fouillent comme on appelle au secours. Mais si la bouée n’est pas lancée par un vivant, elle reste morte elle aussi.
Peur partout, tout le temps, peur de la mort, mais aussi de la souffrance, de n’importe quelle souffrance, fantasmée, caressée, entretenue, peur d’être soi-même, refus ou incapacité de s’habiter, d’être ce qu’on est, d’assumer son genre ou sa condition, d’où des changements incessants, dans le vertige illusoire d’une transformation permanente d’un soi qui n’a pas eu ni n’aura le temps de naître, recherche folle d’une identité sans limites, flexible à volonté, destinée à cacher l’absence d’identité, la plasticité amorphe d’une pâte à modeler prisonnière de la dernière mode idéologique.
Se changer soi-même sans cesse, sans cesse changer de « partenaire », ne plus prendre le temps d’aimer ni de s’aimer. Comment oser aimer ou s’aimer quand il faut sans cesse s’améliorer, se former, se bouger, s’évaluer, à tout instant complaire, c’est à dire plaire aux cons ? Aimer, c’est choisir et choisir, c’est prendre le temps, mais prendre son temps, c’est prendre le risque de vivre, donc de mourir…
C’est à partir du moment où nous voulons tout prendre en main que tout commence à nous échapper. La quête de la sécurité à tout prix est le plus sûr moyen de vivre dans la peur, tout comme la recherche exclusive du pouvoir est le plus court chemin vers l’impuissance.
On s’habitue au masque. L’être humain, si adaptable et flexible, s’habitue à tout. Accepte tout, même Hitler, même Staline.
S’habituer à tout, merveilleuse résilience !
À mes yeux, s’habituer à tout n’est pas la solution, mais le problème…

Face aux écrans de fumée déployés par une propagande officielle qui dénonce les fake news de ses opposants pour mieux imposer les siennes, comment mieux terminer ce questionnement qu’en vous proposant trois passionnantes approches complémentaires qui me semblent opérer une salutaire mise en perspective des dérives totalitaires actuelles et du danger mortel qu’elles font courir à court terme à l’humanité tout entière ?


De la passionnante poétesse surréaliste et essayiste Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, Stock 2018, admirable réflexion sur la confiscation de l’art par le pouvoir financier et sa mise au service de la soumission définitive de l’humanité au règne de la finance.

D’Olivier Rey, remarquable mathématicien philosophe, à propos de la religion scientifique et de ses apories, culminant dans le transhumanisme néo-nazi :
Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, Le Seuil, 2003
L’Idolâtrie de la vie, Gallimard, coll. « Tracts », 2020

De Jean-Claude Michéa, qui, dans la lignée des prophétiques analyses d’Orwell, pointe lucidement les dérives de la gauche de « progrès » et la naissance d’un totalitarisme « mou » :
L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats, 2003
Le Complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011


UN ENTRETIEN AVEC DENNIS MEADOWS EN JUIN 2012…

Dennis L. Meadows, né le 7 juin 1942 au Montana (États-Unis), est un scientifique et professeur émérite de l’Université du New Hampshire et co-auteur, avec trois scientifiques du MIT
du Rapport Meadows en 1972, qui met en avant le danger pour l’environnement planétaire de la croissance démographique et économique de l’humanité.
Membre honoraire du Club de Rome, il a reçu — avec l’Américain et « père de la tomographie » David E. Kuhl — le Japan Prize en 2009
De 1970 à 1972, il a été le directeur du projet « Predicament of Mankind » pour le Club de Rome

2012-06-15 Libération, Laure Noualhat

• Le sommet de la Terre démarre mercredi à Rio. Vous qui avez connu la première conférence, celle de Stockholm, en 1972, que vous inspire cette rencontre, quarante ans plus tard ?
Comme environnementaliste, je trouve stupide l’idée même que des dizaines de milliers de personnes sautent dans un avion pour rejoindre la capitale brésilienne, histoire de discuter de soutenabilité. C’est complètement fou.
Dépenser l’argent que ça coûte à financer des politiques publiques en faveur de la biodiversité, de l’environnement, du climat serait plus efficace. Il faut que les gens comprennent que Rio + 20 ne produira aucun changement significatif dans les politiques gouvernementales, c’est même l’inverse.
Regardez les grandes conférences onusiennes sur le climat, chaque délégation s’évertue à éviter un accord qui leur poserait plus de problèmes que rien du tout.
La Chine veille à ce que personne n’impose de limites d’émissions de CO2, les Etats-Unis viennent discréditer l’idée même qu’il y a un changement climatique.
Avant, les populations exerçaient une espèce de pression pour que des mesures significatives sortent de ces réunions.
Depuis Copenhague, et l’échec cuisant de ce sommet, tout le monde a compris qu’il n’y a plus de pression. Chaque pays est d’accord pour signer en faveur de la paix, de la fraternité entre les peuples, du développement durable, mais ça ne veut rien dire. Les pays riches promettent toujours beaucoup d’argent et n’en versent jamais.

• Vous n’y croyez plus ?
Tant qu’on ne cherche pas à résoudre l’inéquation entre la recherche perpétuelle de croissance économique et la limitation des ressources naturelles, je ne vois pas à quoi ça sert.
A la première conférence, en 1972, mon livre « Les Limites à la croissance » (dont une nouvelle version enrichie a été publiée en mai) avait eu une grande influence sur les discussions. J’étais jeune, naïf, je me disais que si nos dirigeants se réunissaient pour dire qu’ils allaient résoudre les problèmes, ils allaient le faire.
Aujourd’hui, je n’y crois plus !

• L’un des thèmes centraux de la conférence concerne l’économie verte. Croyez-vous que ce soit une voie à suivre ?
Il ne faut pas se leurrer : quand quelqu’un se préoccupe d’économie verte, il est plutôt intéressé par l’économie et moins par le vert.
Tout comme les termes soutenabilité et développement durable, le terme d’économie verte n’a pas vraiment de sens.
Je suis sûr que la plupart de ceux qui utilisent cette expression sont très peu concernés par les problèmes globaux. La plupart du temps, l’expression est utilisée pour justifier une action qui aurait de toute façon été mise en place, quelles que soient les raisons.

• Vous semblez penser que l’humanité n’a plus de chance de s’en sortir ?
Avons-nous un moyen de maintenir le mode de vie des pays riches ? Non. Dans à peine trente ans, la plupart de nos actes quotidiens feront partie de la mémoire collective, on se dira : « Je me souviens, avant, il suffisait de sauter dans une voiture pour se rendre où on voulait », ou « je me souviens, avant, on prenait l’avion comme ça ». Pour les plus riches, cela durera un peu plus longtemps, mais pour l’ensemble des populations, c’est terminé.
On me parle souvent de l’image d’une voiture folle qui foncerait dans un mur. Du coup, les gens se demandent si nous allons appuyer sur la pédale de frein à temps.
Pour moi, nous sommes à bord d’une voiture qui s’est déjà jetée de la falaise et je pense que, dans une telle situation, les freins sont inutiles. Le déclin est inévitable.
En 1972, à la limite, nous aurions pu changer de trajectoire. A cette époque, l’empreinte écologique de l’humanité était encore soutenable.
Ce concept mesure la quantité de biosphère nécessaire à la production des ressources naturelles renouvelables et à l’absorption des pollutions correspondant aux activités humaines.
En 1972, donc, nous utilisions 85% des capacités de la biosphère. Aujourd’hui, nous en utilisons 150% et ce rythme accélère. Je ne sais pas exactement ce que signifie le développement durable, mais quand on en est là, il est certain qu’il faut ralentir. C’est la loi fondamentale de la physique qui l’exige : plus on utilise de ressources, moins il y en a. Donc, il faut en vouloir moins.

• La démographie ne sera pas abordée à Rio + 20. Or, pour vous, c’est un sujet majeur…
La première chose à dire, c’est que les problèmes écologiques ne proviennent pas des humains en tant que tels, mais de leurs modes de vie. On me demande souvent : ne pensez-vous pas que les choses ont changé depuis quarante ans, que l’on comprend mieux les problèmes ? Je réponds que le jour où l’on discutera sérieusement de la démographie, alors là, il y aura eu du changement.
Jusqu’ici, je ne vois rien, je dirais même que c’est pire qu’avant. Dans les années 70, les Nations unies organisaient des conférences sur ce thème, aujourd’hui, il n’y a plus rien.

• Pourquoi ?
Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Aux Etats-Unis, on ne discute plus de l’avortement comme d’une question médicale ou sociale, c’est exclusivement politique et religieux. Personne ne gagnera politiquement à ouvrir le chantier de la démographie. Du coup, personne n’en parle.
Or, c’est un sujet de très long terme, qui mérite d’être anticipé. Au Japon, après Fukushima, ils ont fermé toutes les centrales nucléaires. Ils ne l’avaient pas planifié, cela a donc causé toutes sortes de problèmes. Ils ont les plus grandes difficultés à payer leurs importations de pétrole et de gaz. C’est possible de se passer de nucléaire, mais il faut le planifier sur vingt ans.
C’est la même chose avec la population. Si soudainement vous réduisez les taux de natalité, vous avez des problèmes : la main-d’œuvre diminue, il devient très coûteux de gérer les personnes âgées, etc.
A Singapour, on discute en ce moment même de l’optimum démographique. Aujourd’hui, leur ratio de dépendance est de 1,7, ce qui signifie que pour chaque actif, il y a 1,7 inactif (enfants et personnes âgées compris). S’ils stoppent la croissance de la population, après la transition démographique, il y aura un actif pour sept inactifs.
Vous comprenez bien qu’il est impossible de faire fonctionner correctement un système social dans ces conditions. Vous courez à la faillite. Cela signifie qu’il faut transformer ce système, planifier autrement en prenant en compte tous ces éléments.
La planification existe déjà, mais elle ne fonctionne pas. Nous avons besoin de politiques qui coûteraient sur des décennies mais qui rapporteraient sur des siècles.
Le problème de la crise actuelle, qui touche tous les domaines, c’est que les gouvernements changent les choses petit bout par petit bout.
Par exemple, sur la crise de l’euro, les rustines inventées par les Etats tiennent un ou deux mois au plus. Chaque fois, on ne résout pas le problème, on fait redescendre la pression, momentanément, on retarde seulement l’effondrement.

• Depuis quarante ans, qu’avez-vous raté ?
Nous avons sous-estimé l’impact de la technologie sur les rendements agricoles, par exemple. Nous avons aussi sous-estimé la croissance de la population. Nous n’avions pas imaginé l’ampleur des bouleversements climatiques, la dépendance énergétique.
En 1972, nous avions élaboré treize scénarios, j’en retiendrais deux : celui de l’effondrement et celui de l’équilibre.
Quarante ans plus tard, c’est indéniablement le scénario de l’effondrement qui l’emporte ! Les données nous le montrent, ce n’est pas une vue de l’esprit.
Le point-clé est de savoir ce qui va se passer après les pics. Je pensais aussi honnêtement que nous avions réussi à alerter les dirigeants et les gens, en général, et que nous pouvions éviter l’effondrement.
J’ai compris que les changements ne devaient pas être simplement technologiques mais aussi sociaux et culturels.
Or, le cerveau humain n’est pas programmé pour appréhender les problèmes de long terme. C’est normal : Homo Sapiens a appris à fuir devant le danger, pas à imaginer les dangers à venir. Notre vision à court terme est en train de se fracasser contre la réalité physique des limites de la planète.

• N’avez-vous pas l’impression de vous répéter ?
Les idées principales sont effectivement les mêmes depuis 1972. Mais je vais vous expliquer ma philosophie : je n’ai pas d’enfants, j’ai 70 ans, j’ai eu une super vie, j’espère en profiter encore dix ans. Les civilisations naissent, puis elles s’effondrent, c’est ainsi. Cette civilisation matérielle va disparaître, mais notre espèce survivra, dans d’autres conditions.
Moi, je transmets ce que je sais, si les gens veulent changer c’est bien, s’ils ne veulent pas, je m’en fiche.
J’analyse des systèmes, donc je pense le long terme. Il y a deux façons d’être heureux : avoir plus ou vouloir moins. Comme je trouve qu’il est indécent d’avoir plus, je choisis de vouloir moins.

• Partout dans les pays riches, les dirigeants promettent un retour de la croissance, y croyez-vous ?
C’est fini, la croissance économique va fatalement s’arrêter, elle s’est déjà arrêtée d’ailleurs. Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique « perpétuelle », nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle.
Par effondrement, il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête. Nous sommes dans une période de stagnation et nous ne reviendrons jamais aux heures de gloire de la croissance.
En Grèce, lors des dernières élections, je ne crois pas que les gens croyaient aux promesses de l’opposition, ils voulaient plutôt signifier leur désir de changement. Idem chez vous pour la présidentielle. Aux Etats-Unis, après Bush, les démocrates ont gagné puis perdu deux ans plus tard. Le système ne fonctionne plus, les gens sont malheureux, ils votent contre, ils ne savent pas quoi faire d’autre. Ou alors, ils occupent Wall Street, ils sortent dans la rue, mais c’est encore insuffisant pour changer fondamentalement les choses.

• Quel système économique fonctionnerait d’après vous ?
Le système reste un outil, il n’est pas un objectif en soi. Nous avons bâti un système économique qui correspond à des idées. La vraie question est de savoir comment nous allons changer d’idées.
Pour des pans entiers de notre vie sociale, on s’en remet au système économique. Vous voulez être heureuse ? Achetez quelque chose ! Vous êtes trop grosse ? Achetez quelque chose pour mincir ! Vos parents sont trop vieux pour s’occuper d’eux ? Achetez-leur les services de quelqu’un qui se chargera d’eux !
Nous devons comprendre que beaucoup de choses importantes de la vie ne s’achètent pas. De même, l’environnement a de la valeur en tant que tel, pas seulement pour ce qu’il a à nous offrir.


UN TEXTE DU CRÉATEUR DE L’ASSOCIATON "L’UBAYE CITOYENNE" :

Bonjour à toutes et à tous,
Voici une petite réflexion personnelle du dimanche matin avant d’aller fendre du bois pour me détendre. C’est ce que fait toujours Charles Ingalls dans la petite maison dans la prairie.
Si vous connaissez encore des personnes plus ou moins proches qui veulent rester dans la bulle du monde d’avant, il est certains que les semaines à venir vont être assez difficiles à vivre.
Vous avez probablement essayé de convaincre, d’apporter des arguments, vidéos, livres, mais rien n’y fait. La marche est trop haute. En retour, vous aurez probablement reçu diverses versions : tu tiens un discours complotiste, tu as des propos sectaires, les élites ont trop à perdre si ça se casse la gueule, mais pourquoi nous voudraient-ils du mal, je n’ai pas envie que la société s’effondre, etc.
Il faut comprendre que de nombreuses personnes sont aujourd’hui dans un état de peur profonde, et leur cerveau est en train d’activer tous les mécanismes de protections nécessaires à leur survie.
Le déni et la négociation en font partie. Accepter de sortir de sa zone de confort est une épreuve impossible pour de nombreuses personnes, et malheureusement, on ne peut rien faire pour elles.
Chacun son rythme, son chemin, sa destinée.
Les informations ne sont pas très réjouissantes pour les jours à venir, et je crains depuis le début de cette affaire que l’agenda ne se déroule comme prévu par les psychopathes qui contrôlent les élus que nous avons si docilement mis en place.
La multitude d’informations contradictoires contribue à nous rendre fous. Trop d’information, tue l’information.
La recherche de vérité est une quête impossible. Trop de complexité, de paramètres, de rapidité dans les changements. D’ailleurs la vérité est comme les yeux d’une mouche, elle a mille facettes. Notre corps n’est pas fait pour vivre cette accumulation de stress et ces changements permanents. Les adeptes des travaux du Dr Hamer savent que les conflits ou le stress créent des pathologies plus ou moins graves. Pendant la seconde guerre mondiale, un des instruments de torture pour les juifs dans les camps de concentration, était de changer les règles tous les jours.
Ce qui est désolant, pour ne pas dire épuisant, c’est notre impuissance face à la situation.
Si on ne fait rien, et que l’on reste passif en courbant la tête pour que ça passe, cela s’appelle la soumission, et voilà ce qui nous pend au nez.
[https://www.youtube.com/watch?v=Meg...->https://www.youtube.com/watch?v=Meg...]
Si l’on tombe dans le piège de la fabrication de l’ennemi, chacun va chercher à mettre la faute sur telle personne ou telle communauté, chacun fera sa révolution, et ce sera la guerre civile avec l’intervention de l’armée.
Dans tous les cas, la situation va vite devenir insoutenable dans les semaines/mois à venir. Inutile de faire un dessin quand on va découvrir que des millions de personnes vont se retrouver sans activité, que les entreprises ferment les unes après les autres, que les divorces et séparations explosent, que les taux de suicides sont exponentiels surtout chez les jeunes, que les banques vacillent car les gens ne payent plus leur crédit, en clair que tout s’effondre. Si on ajoute à cela l’effondrement écologique que nous vivons depuis déjà trop de temps, des changements climatiques qui vont contraindre des millions de personnes à migrer vers des terres non hospitalières, c’est que du bonheur !
Depuis à peu près 4 ans, j’ai accumulé énormément de documents sur différents sujets afin d’avoir une vision la plus globale possible de notre société. Il faudrait toute une vie, et cela ne suffirait pas pour comprendre la complexité et la folie du monde dans lequel nous vivons.
Aujourd’hui, la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien.
Aujourd’hui, je suis un optimiste qui a un peu plus d’expérience, et je suis donc devenu pessimiste.
Aujourd’hui, je me concentre sur les conditions nécessaires à notre survie dans les mois/années qui viennent. Manger, boire, avoir un toit.
Pour garder cette concentration, il faut de l’espoir. L’espoir que les choses s’améliorent. L’espoir que notre génération n’arrive pas au bout de ce qui est acceptable.
Est-ce qu’accepter que des laboratoires fabriquent des virus est une bonne chose pour l’humanité ?
Est-ce qu’accepter que des armes nucléaires ou électromagnétiques militaires soient capables de détruire 5, 6 ou 7 fois la terre est une bonne chose pour l’humanité ?
Visiblement la génération d’avant moi ne se soucie que de maintenir sa bulle la plus intacte possible.
Visiblement ma génération est écartelée entre l’éducation et les schémas de pensées qui ont formaté notre cerveau et la vision du monde d’après qui arrive plus vite que ce que l’on imagine. Le progrès est-il bon pour l’humanité ?
Visiblement la génération d’après est vouée à s’adapter aux conditions quoi qu’il arrive. Lorsqu’un enfant naît avec un masque, en ne voyant que des personnes masquées autour de lui, en ne voyant que des personnes avec des armes à la main, en voyant des gens qui courent se mettre à l’abri quand on entend la sirène, il croit que c’est la norme.
La norme de demain ne me convient pas, mais il faut garder le moral.
Heureusement, il y a la nature. Notre civilisation s’en est déconnectée, et c’est probablement le plus gros de ses problèmes.
Rester connectés aux arbres, aux plantes, aux animaux, à la terre mère, c’est peut-être cela qui nous sauvera.

Bon dimanche à toutes et à tous.

Renaud



Covid-19 / Les 12 mensonges de la peur - UP’ Magazine



La très exclusive écriture "inclusive"

jeudi 23 juillet 2020

REMARQUES EN PASSANT 32


Remarques en passant 32.pdf
pour une lecture plus agréable…



AUTONOMIE
Une excessive quête de l’autonomie finit toujours par se briser sur le mur de la solitude.

AVANT-GARDE
Toute avant-garde a pour vocation ultime de devenir l’arrière-garde de celle qui lui succédera. Sa nouveauté même, qu’elle ne peut renouveler sans la trahir et se trahir, la condamne à sombrer dans le terrorisme académique par lequel elle tentera, désolant paradoxe, d’institutionnaliser sa révolution. La production d’une théorie, triomphe de l’avant-garde, consacre son échec.
Ne sont réellement d’avant-garde que ceux qui ne savent ni ne prétendent l’être. Ne revendiquant ni un statut, ni une conquête, mais le seul droit de créer conformément à leur nécessité intérieure. Voir PSITTACISME

AVEU (spontané)
Sur France-Inter, Fabienne Sintès, comme le journal arrive, nous ordonne : « Ne bougez pas ! On s’occupe de tout ! » Il est toujours admirable de voir l’inconscient déjouer la censure du conscient et clamer la vérité urbi et orbi… Quel aveu !

CAPORAL (épinglé)
« Si la Terre veut laisser un bon souvenir dans l’univers, il serait temps qu’elle disparaisse. »
Jacques Perret, Le caporal épinglé, 1947
Curieuse façon de faire porter à notre mère les fautes de ses enfants…
Je suis loin de partager les idées politiques de ce remarquable écrivain, un des meilleurs prosateurs de notre littérature, mais me replonger dans ce livre septuagénaire, qui m’avait enchanté à mes 16 ans, a été un vrai bain de jouvence littéraire et humaine.
Ce récit somptueusement écrit, si somptueusement qu’il paraîtrait affecté à nombre de lecteurs d’aujourd’hui, peu habitués à autant de luxuriance et de pertinence, est un chef-d’œuvre de justesse, non tant dans la description que dans la restitution vivante et précise, non seulement de la vie des prisonniers de guerre français de la seconde guerre mondiale, mais de la chair et de l’esprit d’une civilisation dont l’apogée consistait à entamer au grand galop l’effrayant processus d’un suicide programmé. C’est toute une atmosphère, toute une façon de vivre et de se vivre qui renaît dans ces pages très denses où une élégante et nerveuse légèreté ouvre à tout instant sur une gravité pudique qui atteint à la profondeur sans jamais perdre le perspicace recul de l’humour.
Ainsi, parlant de ceux de ses copains, prisonniers de guerre comme lui, qui pouvaient sortir du camp et nouer des idylles avec les allemandes esseulées, Perret note-t-il : « En fait de relations, plusieurs en cultivaient et des plus tendres, ajoutant d’autres chaînes à leurs chaînes et réalisant peu à peu les principales ambitions de l’homme libre qui sont une vie régulière, un foyer implacable et l’amour à la sauvette. »
Comment mieux résumer nos éternelles, douloureuses et comiques contradictions ?
La langue ici prend tout son sens, donne tout son suc, flatte autant les papilles que le nez, déploie ses trésors avec une évidence irrésistible.

CHURCHILL
J’étais tombé lors d’une vente de livres au bénéfice d’Amnesty sur le premier opus de Winston Churchill, Savrola, mal traduit et parfois un peu niaiseux, mais tout de même impressionnant pour un jeune homme de 23 ans, et avant même le tournant du siècle. J’ai fini par me décider à le lire et ne l’ai pas regretté. Sa vision du monde et sa carrière s’y affichent déjà en creux. C’est assez curieux, cette élaboration d’un destin que le destin va confirmer, comme une prémonition, ou une autosuggestion. Nous sommes plus que nous ne le savons (et ne voulons le savoir, et pour cause) le fruit de nos propres prophéties autoréalisatrices.

CLIENTÉLISME
On ne reprochera pas au maire LR de Chilly-Mazarin de pratiquer la langue de bois. C’est toujours édifiant, un salaud qui n’a pas peur de l’être ! Contestant la régularité de sa récente défaite électorale, il déclare tout tranquillement : « J’ai une clientèle qui ne s’est pas déplacée dans ce contexte ». La corruption est désormais si présente que de cynique elle est devenue inconsciente et peut se déployer en toute candeur, puisque plus personne ne la remarque.

COMPLEXITÉ
On nous rabâche commodément ce truisme : « Ça n’est pas simple, les choses sont plus complexes… » que ne le croient des crétins de votre genre, sous entendu, voire ouvertement formulé.
Le fait qu’un problème soit complexe ne signifie pas que nous ne devrions pas chercher à le réduire à l’essentiel pour lui apporter une solution simple. Tel est au contraire notre devoir, et les mathématiques nous l’enseignent, pour qui la meilleure solution d’un problème est la plus courte et la plus simple possible. Contrairement à la statistique, la mathématique est efficace lorsqu’elle est élégante, c’est à dire d’une simplicité raffinée, refusant la commodité de la quantité au profit de la beauté de la qualité.

CONSENSUS
Tout consensus trop partagé m’inquiète, toute unanimité m’est suspecte : qui est le loup qui guide ces moutons et vers où mène-t-il ce troupeau si heureux de consentir ? Voir LANGUE

CONTRADICTIONS
La contradiction est l’essence même de la condition humaine. L’être humain, animal pourvu de conscience, est contradictoire par nature. Ce sont nos contradictions qui nous permettent de vivre et ce sont elles qui nous détruisent. Seuls parmi les humains, les plus parfaits imbéciles et certains salauds d’exception sont démunis de contradictions, et par là même inhumains.
Nos contradictions sont là pour nous limiter et notre seul moyen de les dépasser est de les reconnaître et de les assumer. Le contraire en somme de la mégalomanie libérale, qui niant les contradictions tombe sous leur empire en croyant les dominer…

COUPLE INFERNAL
Nous autres humains avons deux défauts principaux : la peur et la paresse, qui s’entendent à merveille, tellement qu’elles sont mariées et absolument fidèles l’une à l’autre. Grattez la peur, vous tomberez sur la paresse, grattez la paresse, vous verrez surgir la peur. On ne dépasse ses peurs qu’en allant à leur rencontre, et notre paresse, à qui tout travail fait peur, répugne à cet effort.

CRÉATIVITÉ versus CRÉATION, du zéro à l’infini…
L’être humain ne peut être véritablement créateur que s’il croit à quelque chose, qui le motive et d’une manière ou d’une autre le dépasse. Notre époque honore les créatifs autant qu’elle ignore les créateurs. C’est que nous ne croyons plus en rien, aveuglés par un relativisme complaisant qui nous décharge de la responsabilité de choisir et de juger, seuls moyens de créer dans la durée.
Qui ne croit en rien ne peut envisager la durée, et réduit sa perception et sa compréhension du monde à son minuscule champ de vision. Voir DURER

DIEU
Je n’ai rien contre Dieu, du moment qu’il se conforme à l’idée que je me fais de Lui.
Qui d’entre nous n’a pas pensé cela un jour ou l’autre en son for intérieur ?

DIRIGER
Je ne veux pas être dirigé, je n’ai jamais accepté de l’être. Pourquoi voudrais-je diriger, et de quel droit ?

DROITS
« J’ai tous mes droits ! » criait Julia à sa mère, quand elle avait huit ou neuf ans.
« Commence par faire tes devoirs ! » répondait Bernadette.
Comment mieux résumer l’éternel et nécessaire conflit des générations ?

DUPONT-MORETTI
À mes yeux jusqu’ici le type même de l’avocat indigne, dont la pratique fait la honte d’une profession qu’il déshonore et discrédite, alors qu’elle est absolument essentielle à la justice. Quant à sa nomination ministérielle apparemment aberrante, elle ne devrait étonner aucune personne sensée : il n’est que trop « naturel » que les pervers narcissiques se cooptent entre eux pour le plus grand malheur des gens normaux…
J’ai peur, et serais heureux de me tromper, qu’il s’agisse d’attaquer de front ce qui reste d’indépendance à la justice, afin que puisse se déployer encore plus pleinement la corruption institutionnalisée au service de laquelle la présidence actuelle est d’autant plus dévouée qu’elle lui doit un pouvoir qu’elle sait illégitime et dont elle abuse de toutes les manières possibles. Mais qui nous oblige à voter pour eux ? Relisons La Boétie, et mettons-le enfin en pratique.

DURER
Comment faire durer les choses sans tomber dans la routine ? Comment se renouveler et accueillir le changement sans s’éparpiller ni perdre son cap ? Répondre à sa nécessité intérieure implique à la fois de l’inscrire dans la durée et de la faire évoluer dans le temps. Voir CRÉATIVITÉ

ÉCRIRE
Méfions-nous de nos habitudes de lecture, qui tendent toujours à devenir des œillères.
Écrire ne consiste pas à respecter des bienséances et des préjugés qui ne concernent qu’une infime partie de nos sociétés et y figent des sillons improductifs parce que fermés sur eux-mêmes. J’ai toujours souhaité m’autoriser à creuser tous les sillons qu’il me semble pouvoir, et parfois devoir, explorer, aussi déplaisants puissent-ils être ou paraître. On doit pouvoir écrire contre soi-même, si cela s’avère nécessaire. 
Le seul devoir d’un écrivain, comme d’un peintre, comme de tout artiste digne de ce nom, c’est d’être fidèle à sa nécessité intérieure. C’est une vérité que le règne de la communication a fait perdre de vue, substituant dès lors la forme au fond et l’apparence à l’âme. Cette perte de sens et cette manipulation du langage et des affects ne sont pas pour rien dans le désastre en cours, qui dépasse de loin cette petite pandémie, modeste signe annonciateur d’une apocalypse désormais inévitable et que d’ailleurs presque personne ne souhaite réellement éviter.
L’envie de plaire, c’est la mort de l’art. Je n’emploie pas des mots vulgaires ou déviants par facilité ou pour séduire, encore moins pour faire plaisir ou me faire plaisir, mais parce qu’à cet endroit-là ces mots à mes yeux s’imposent, que je les ai pesés et qu’à mes yeux ils ont leur poids de vérité.
Le lecteur éventuel est libre de ne pas pouvoir ou vouloir le voir, cela va de soi. L’écrivain ne prétend pas imposer une vérité, il est heureux que chacun lise avec ses yeux et non les siens, mais il exprime de son mieux la sienne, dont il ne prétend pas davantage qu’elle soit La Vérité, et dont il sait d’expérience qu’il lui arrive d’évoluer.

ENNEMIS
Nous avons trop souvent tendance à penser que nos ennemis sont comme nous. Qu’ils nous ressemblent, qu’ils ne seraient pas capables de faire ce que nous ne croyons pas être capables de faire, etc.
Nous faisons la même erreur avec nos amis, et c’est la raison principale pour laquelle ils finissent parfois par devenir nos pires ennemis.
Cette tendance à l’analogie, voire à l’identification, est un dangereux manque de respect et de bon sens. Nos ennemis sont différents de nous, ils en ont le droit et croient souvent en avoir le devoir. Inférer de nos ressemblances que nous sommes identiques a quelque chose de rassurant pour l’esprit mais relève d’un rêve fantasmatique digne des Bisounours.
Nous vivons toujours dans un monde différent de celui de nos ennemis, leur vision du monde ne se confond nullement avec la nôtre. Penser par exemple qu’un Sarkozy, un Hollande, un Macron ou un Philippe sont des humains comme nous est une erreur mortelle. De ce point de vue, il suffit de rassembler les différents propos d’Emmanuel Macron, prototype du mutant libéral-nazi, pour saisir qu’il est fondamentalement étranger à toute notion d’humanité. Il « raisonne », si l’on peut dire, d’une toute autre manière que le vulgum pecus qu’il méprise tant, précisément parce qu’il n’a rien de commun avec lui, ni les valeurs, ni les comportements.
Dans le monde du pouvoir, les enjeux ne sont pas les mêmes, on ne pense pas de la même façon quand on parle en milliers ou en milliards d’euros.
C’est sans doute pourquoi, compte tenu des problèmes colossaux engendrés par notre croissance tous azimuts, la part d’inhumanité qui a toujours existé chez les hommes et femmes de pouvoir prend désormais dans l’approche des libéraux-nazis une place si prédominante qu’elle exclut toute empathie, toute compréhension d’autrui. Pour le néo-libéral contemporain comme pour le nazi, tout être différent de lui ne peut prétendre au rang de sujet et se voit à tous égards relégué dans la catégorie des objets à utiliser, manipuler, et au besoin détruire à volonté.
C’est absolument navrant, mais il me semble évident que tant que nous nous obstinerons à penser que les hommes et femmes de pouvoir sont nos semblables, nous demeurerons sous leur coupe. Le monde global financiarisé est un monde abstrait, un monde de mort dans lequel l’être vivant, qui est identité et qualité, est ravalé au statut de la chose indifférenciée, domaine de la masse indistincte et quantifiable gérée par la statistique.
Dans ce monde-là, l’être humain devenu inutile n’a pas de place, et doit s’identifier à la machine avant d’être remplacé par elle, dont il n’est en somme qu’un ersatz, une mauvaise copie.

ENSEIGNANTS
Ce qui rend les professeurs malheureux, ce n’est pas que certains de leurs élèves soient stupides, c’est de constater qu’ils souhaitent à tout prix le rester et se donnent un mal fou pour y parvenir. Et de savoir par leur propre exemple que la même énergie consacrée à l’épanouissement de leur intelligence potentielle leur permettrait d’épanouir leurs possibilités…

ERREUR
L’avantage de se tromper, c’est que l’on s’enrichit toujours à reconnaître son erreur. Avantage dont nous prive trop souvent notre orgueil, ce fossoyeur acharné de notre véritable intérêt.

ÉVIDENCE
Nier l’évidence est la grande affaire de notre époque. Elle y déploie des talents d’aveuglement volontaire encore inédits. Pataugeant désespérément entre les pages somnifères du pensum mémoriel d’un de ces littérateurs convenus qui labourent les chemins bien tracés de la mode littéraire, j’y découvre que le genre n’existe pas. Hasard ? Mon regard se pose sur le fil électrique de la lampe qui me permet de déchiffrer ces pédantesques âneries, au bout duquel, unis dans un évident bonheur et une exquise complémentarité, la prise mâle et la prise femelle s’épousent pour me faire jouir de la lumière de leur énergie partagée.

FANTE (John)
Pas un tricheur, Fante ! Met ses couilles sur la table, bien saignantes, bien arrosées à la sauce humour, et du pain pour saucer, qu’on laisse rien traîner. On s’en lèche les doigts, parce que c’est encore tout frais, du vrai tout frais, cent ans après ça palpite comme au premier jour, c’est tellement autre chose que les petits plats rances des chochottes littéraires que notre trop douce France produit en grande série, labellisées et formatées, à grands coups de prix littéraires bidons.

FLÂNERIE
À Venise, même faire les courses est une flânerie. Se promener dans la vie semble être le fin mot de cette cité, la plus civilisée qui soit. J’ai toujours eu ce sentiment que se promener dans une vraie ville, c’est se promener dans la vie. À l’inverse, déambuler dans une de nos villes modernes, c’est errer dans un cimetière de morts vivants.

GILETS JAUNES
Le peuple des Gilets Jaunes aura représenté ce qui n’est pas encore pourri dans ce pays, face aux morts vivants, maîtres et esclaves réunis, de l’oligarchie financière mondialisée.
Quant à Macron, ce dépendeur d’andouilles dont le caractère obtus et féroce a été pris à tort pour de la fermeté, il laissera le souvenir d’un petit garçon perché sur son ego et jouant avec un déguisement trop grand pour lui.

IDÉOLOGIE
La pire des idéologies, c’est l’idéologie inconsciente. Le pire des idéologues est celui qui n’a pas conscience de l’être. C’est bien sûr le cas de tous les idéologues…

JOUIR
On ne jouit vraiment de la vie qu’en présence de la mort.
Ce n’est pas par hasard qu’à propos de l’orgasme on parlait autrefois de « petite mort ».

JUNGLE (loi de la)
Pure invention de la mégalomanie humaine visant à justifier l’insatiable et obscène avidité des hommes de pouvoir et de profit, la prétendue « loi de la jungle » n’existe pas dans la nature. Plus on l’étudie de près, plus on s’aperçoit que la vraie loi de la nature est plutôt d’ordre symbiotique, fondée sur la coopération volontaire ou involontaire et l’équilibre global à long terme des forces en présence.

LOGIQUE (imparable)
« Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne, puisque je suis sans égal. » John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles
On n’a sans doute jamais plus abruptement dénoncé la contradiction inhérente à l’individualisme…

LANGUE (française)
Je reviens souvent sur l’usage de plus en plus désastreux de la langue française par ceux dont il est pourtant la langue natale. C’est que je partage l’inquiétude qu’exprimaient ces lignes malheureusement encore plus actuelles que de son temps, écrites en 1942 par un grand philosophe trop oublié, Louis Lavelle, dans son livre La parole et l’écriture.
« La corruption de la parole et de l’écriture est la marque de toutes les autres corruptions : elle en est à la fois l’effet et la cause. Et l’on ne peut songer à purifier l’une ou l’autre sans purifier son âme elle-même. La période où nous vivons est à cet égard pleine de péril : il faut veiller pour les conjurer. »
Texte que je pense utile de mettre en résonance avec ces quelques lignes de José Saramago, écrivain portugais dont il serait opportun, à l’heure d’une pandémie instrumentalisée par des pouvoirs aussi autoritaires que corrompus, de lire L’Aveuglement :
« À la fin de ce siècle, il est devenu possible pour la première fois de voir à quoi peut ressembler un monde dans lequel le passé, y compris « le passé dans le présent », a perdu son rôle, où les cartes et les repères de jadis qui guidaient les êtres humains, seuls ou collectivement, tout au long de leur vie, ne présentent plus le paysage dans lequel nous évoluons, ni les mers sur lesquelles nous faisons voile : nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire. »
Un peuple qui ne comprend plus sa langue, c’est un bateau sans gouvernail ni boussole.
Je ne me livrerai ici qu’à un trop rapide florilège, car relever les fautes d’accord orales et écrites des élites désespérément incultes qui nous dispensent la Bonne Parole et nous assomment de toutes les façons possibles tout en écorchant sans pitié leur pauvre langue serait aussi impossible que remplir le tonneau des Danaïdes…
De la sympathique Laure Adler : « Est-ce qu’un arbre peut-il être bien partout ? »
De Jean Viard, sociologue douillettement installé dans l’actuel sens de l’histoire et redoutable pisseur de copie : « « C’est les deux éléments qui fait que je ne suis plus un enfant… » Un tel énoncé, pardonnable à un enfant, l’est beaucoup moins à un adulte si sûr de lui et de son « savoir ». Que d’experts aussi présomptueux qu’incompétents nous aura pondu l’université française !
D’un autre membre de l’élite, député « marcheur » de l’Indre, qui ferait bien de s’asseoir un peu pour réviser sa grammaire défaillante, cette joyeuseté : « leurs enfants sont des victimes collatéraux ». Affreux macho, va !
D’un « syndicaliste » plus intrépide dans ses attaques contre sa langue natale que dans la défense des travailleurs (nul besoin de nommer ce consternant ravi de la crèche) : « des choix qui seraient faits de façon unilatéraux »…
Même machisme grammatical chez Delphine du Vigan, écrivaine moraliste, une sorte de mauvaise copie de la Comtesse de Ségur semble-t-il, lâchant benoîtement ce pet linguistique : « Je trouve important l’attention qu’on porte à ce sujet ».
La journaliste qui traite de la musique classique sur France-Inter a réussi l’autre jour une fausse note grammaticale qui la situe tout aussi haut dans la hiérarchie des pires massacreurs de notre langue, hiérarchie où les places sont pourtant chères, vu le nombre de candidats et l’excellence de leur analphabétisme : « Les festivités battent son plein » a-t-elle suavement gazouillé, la bouche en cœur.
D’un autre journaliste de France-Inter, cette jolie réussite : « Pékin retire sa carte de presse aux trois correspondants. »
« Ce que disent les auditeurs sont importants aussi » déclare sans frémir Nicolas Demorand. Et de renchérir dans la créativité clownesque, évoquant « des outils entre la main du président ».
Rejoint avec une ardeur fanatique par sa complice, l’ineffable Léa Salamé : « Mais l’ampleur de ces émeutes sont-elles assimilées à… ».
Et Fabienne Sintès, chez qui le surmenage libère une belle imagination lexicale, d’évoquer le moment de la « déconfination ».
Notre sympathique et spirituel cousin belge, Alex Vizorek, a-t-il alors raison de proclamer que « les conséquences de l’erreur n’est pas inhumaine » ?
Je m’élève contre l’indulgence de cet énoncé d’une si effroyable barbarie qu’il ne serait pas déplacé dans la bouche de l’improbable Muriel Pénicaud.
On peut trouver comiques tous ces errements. Pourtant, les conséquences de ces fautes de plus en plus fréquentes, à défaut d’être inhumaines, pourraient bien devenir mortelles, non seulement pour notre langue, mais pour les pensées et les émotions qu’elle est censée véhiculer. Ces énoncés, monstrueux parce qu’incohérents, à force d’être répétés deviennent normaux, puis contagieux, avant d’imposer comme nouvelles normes des structures linguistiques décérébrées, qui minent en profondeur la langue et la communication qu’elle est censée porter.
Car le problème n’est pas seulement grammatical, il est essentiellement moral et politique au sens le plus noble de ces deux termes : toute langue véhicule la vision du monde et les valeurs de la société ou de la nation qui la parle. Chacun de nous en est le produit avant de contribuer à la produire, et à ce double titre devrait s’en faire le garant. Quand on s’adresse au public, on a un devoir d’exemplarité. Mais les élites actuelles ont depuis longtemps renié tout sens de la responsabilité, que ce soit personnelle ou collective, et je respecte trop mon lecteur pour le rappeler à l’aide de quelques exemples de l’actualité ou du passé récent. Toute honte bue, « sachants » et experts » contribuent donc allègrement à la déliquescence de leur langue, « ça n’a pas d’importance, ce n’est que du français et de toute façon, tout le monde fait pareil… ».
Toute langue vivante évolue naturellement avec le temps. Mais à son rythme, et si j’ose dire à sa façon, selon son génie propre. Je soutiens que l’appauvrir ou la brutaliser, lui imposer des normes artificielles (l’écriture inclusive, par exemple, véritable machine de guerre idéologique contre la nature de la langue), c’est anéantir progressivement notre compréhension du monde et de nous-mêmes. Voir CONSENSUS

LUMIÈRE
Cette lumière du matin à Venise en janvier, j’ai envie de la nommer vapeur lumineuse, tant elle est à la fois très pure et vaporeuse. Très douce et très lumineuse, elle m’intègre à cette ville, je me sens partie de cette poussière lumineuse qui, sans estomper les monuments, leur confère une délicate vibration, les couvre d’une poudre transparente et dorée. Cette lumière-là, nous vibrons avec elle, elle nous contient, nous enveloppe et nous pénètre. Dans la lumière de Venise, nous devenons nous-mêmes lumière.

MAHLER
La musique de Mahler me fait penser au cinéma d’Hitchcock : il me semble qu’elle se sert elle aussi du cliché pour arriver au symbole. En puisant dans une veine populaire parfois au bord de l’épuisement, oubliée ou démonétisée, elle lui rend sa force et sa noblesse originelles en même temps qu’elle les lui emprunte et s’en nourrit, car le cliché, c’est toujours du symbole qu’un usage excessif a vidé de son énergie initiale et de son sens profond pour lui substituer une image et une pensée creuses, faciles à digérer et à classer. Hitchcock et Mahler avaient besoin de la sève populaire et de ce que recelaient d’authentique éthique les valeurs bourgeoises dévoyées pour revenir à l’essentiel originel, et la culture populaire retrouvait ponctuellement dans leurs œuvres la justesse et l’élan que l’évolution de nos sociétés lui avaient fait perdre.
Hausser l’anecdote au niveau du symbole, retrouver dans l’affadi la puissance initiale de l’émotion, c’est se donner la chance d’incarner dans le connu sa part d’inconnu. Retrouver la profondeur de ce qu’un usage excessif ou indifférent avait rendu superficiel, c’est peut-être cela, la poésie. Paraphrasant Rilke (« Il est tant de beauté dans tout ce qui commence »), j’ai envie de dire : Il est tant de beauté dans tout ce qui recommence.

MAÎTRE ?
Rester autant que possible le maître de mon univers a toujours été pour moi beaucoup plus important que d’être reconnu. Je n’ai jamais été prêt aux compromis, ou plutôt aux compromissions qu’exige le succès, sans doute parce que mon petit monde est fragile et que le succès est brutal…
Être maître de ma vie et de mon temps, c’est au fond toute mon ambition. Démesurée, j’en conviens, coûteuse aussi en temps et en énergie, vaine parfois, obtuse à l’occasion, mais à tout instant vitale.

MARCHÉ (du livre)
Le marketing du livre tue, sinon le livre, du moins la littérature, bien plus sûrement que l’analphabétisme.
Il me semble qu’il y a encore de la qualité par ci par là dans ce qui s’écrit aujourd’hui, mais noyée sans recours sous le tsunami de la quantité, qui nivelle tout. La quantité n’a pas d’états d’âme, et pour cause, étant la négation même de l’âme.

MASQUE
Bien qu’habitué au confinement volontaire, sans être du tout pour autant un ermite, je trouve qu’il a été appliqué bien trop brutalement et de façon excessive, en tout cas dans notre Vallée. À ma connaissance, l’Ubaye n’a connu que de très rares cas, et bénins.
Les conséquences de ce confinement tardif et infantilisant sont déjà chez nous redoutables.
Je reste également à titre personnel plus que réservé quant au port du masque en toute occasion, surtout quand je regarde celui que dans sa mansuétude intéressée m’a fait parvenir notre présidente de la Communauté de Communes de la Vallée de l’Ubaye.
Le texte parfaitement incohérent du prospectus qui l’accompagne montre clairement à mes yeux le côté cataplasme sur une jambe de bois de ce genre de précaution symbolique et ses dangers, qui relèvent aussi de la symbolique. Le masque aura été durant cette épidémie un objet de marketing, un des personnages principaux du story-telling pervers qui a mis en scène cette épidémie comme un funèbre grand-guignol.
Le théâtre m’a appris que le port du masque n’a rien d’anodin, qu’il peut être un merveilleux révélateur ou un terrible instrument de séparation, de négation de la personne et de répression directe ou indirecte. Les cagoules portées par nos actuels Robocops et autres GIGN ou GIPN sont d’inadmissibles perversions, qui ont grandement contribué à traumatiser nos sociétés. Un pouvoir qui masque ses forces de l’ordre se déclare par là-même illégitime.
Un pouvoir qui masque sa population ne l’est pas davantage. Et une population qui se laisse masquer ou qui veut l’être ne mérite pas de vivre sous un gouvernement légitime.

MASQUER
Masquer une population entière n’a rien d’anodin. On ne saurait mieux lui intimer l’ordre aussi formel qu’implicite de fermer sa gueule, voire, dans toute la mesure du possible, de s’abstenir de respirer.

MENSONGE (légitimité du)
Puisqu’il détient la vérité, mentir pour la faire admettre est aux yeux du Tartuffe néo-libéral un devoir sacré. Au nom de sa religion révélée, il est prêt à toutes les casuistiques pour nous la faire partager, voire à l’Inquisition si faute de parvenir à nous y convertir il se voit à regret contraint de nous l’imposer.

MUSIQUE DE CINÉMA
Je n’avais pas aimé Le Voleur de Bagdad , de mon cher Raoul Walsh, à la Cinémathèque, il y a bien longtemps. Depuis, non seulement le fIlm a été restauré, mais il a retrouvé sa musique d’origine, très supérieure aux versions suivantes (il y en a au moins trois), une somptueuse partition symphonique dans le goût classique d’un quasi inconnu, Mortimer Wilson, un modèle de musique de cinéma, trop souvent méprisée à tort, voir Korngold, Hermann, Rota, même Morricone, malgré ses boursouflures et sa vulgarité. Ce superbe nanar se voit enchanté par ces retrouvailles avec sa musique originale, et l’atmosphère de rêve oriental façon Mille et Une Nuits devient parfaitement crédible... Là encore, magie de la musique ! Qui me fait penser, dans un autre genre, aux musiques de Tati, et à ses bandes-son, toujours d’une admirable justesse et d’une grande portée symbolique.

MYTHIFIER
Mythifier, c’est mystifier. L’adoration est aussi mauvaise conseillère que la colère.

NATURE
On vit mieux avec une prairie vivante qu’avec un gazon mort.

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© Sagault 2012
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NATURE
« La nature n’est que poésie » professait l’autre jour Alain Baraton, un des trop rares rayons de soleil du désormais glauque France-Inter. C’est vrai et à mes yeux de la façon la plus profonde, qui n’a rien à voir avec ce qu’un romantisme dévoyé a pu rendre ridicule, ce côté bêta et gnangnan dont Christophe s’est si bien moqué dans la chanson composée en l’honneur de mamzelle Victoire par son héros, le sapeur Camembert :
"Petits voiseaux,
Qui zêtes dans le feuillage
Ousque murmure l’onde du clair ruisseau,
Chantez, chantez, dedans le vert bocage,
Le gai printemps, époque du renouveau !"

NOMBRILISME
L’art au service de l’artiste est une triste caricature de la démarche authentique dans laquelle l’artiste est au service de l’art.
C’est pour avoir oublié ces principes essentiels que l’art « contemporain » a sombré dans la spéculation, le vide et la stupidité. Cantonné dans son ghetto spéculatif, semblable en tout point à la « civilisation » barbare qui l’a engendré, l’art contemporain de marché, n’ayant rien à dire, passe son temps à se dire et se vendre au lieu de se faire.
Face au règne de l’auto-promotion, les artistes gagneraient à se souvenir de cette parole d’Évangile : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé ».
De ce point de vue de radicale humilité, la peinture a encore tout à apprendre et tout à découvrir. Tout reste toujours à peindre. Une nouvelle approche de la picturalité du monde est possible, qui laisserait au magasin des accessoires de grand-guignol mégalomanie infantile et provocations convenues pour revenir à la modestie de l’artiste voué à l’art. Le vrai peintre parle le monde de son mieux, il n’est pas en train de parler de lui au travers du monde. Dans ce dernier cas, c’est son personnage qui s’exprime, dans le premier c’est son âme.
La vraie peinture n’est jamais dans l’avoir, elle est dans l’être du faire. C’est pourquoi elle est inévitablement humble, et c’est par cette humilité même qu’elle accède au sublime.
Nous ne ferons pas mieux que nos prédécesseurs, nous ferons autrement. La compétition n’a aucun sens en art. Ce qui reste de la peinture romaine, par exemple, est d’une qualité qui ne sera pas dépassée, mais rejointe par d’autres chemins et selon d’autres visions.
En art, seule compte donc l’émulation. Il ne s’agit pas de dépasser nos prédécesseurs, mais d’apprendre d’eux pour devenir nous-mêmes, qu’ils n’auraient pas davantage pu être que nous ne pourrions devenir eux-mêmes. Le faussaire se mord la queue, car pour devenir l’autre il s’oublie, abandonnant son identité d’artiste pour celle de ce simple exécutant qu’est le copiste qui d’ailleurs éprouvait souvent le besoin d’illuminer sa tâche machinale en décorant d’une manière ou d’une autre sa copie.
On ne peint pas son nombril. On peint le monde tel qu’il s’incarne à travers soi. Notre peinture s’agrandit de l’humilité avec laquelle nous contemplons l’univers auquel nous appartenons.
Tout le contraire de l’attitude dominatrice de tant d’artistes modernes et contemporains, démiurges en peau de lapin.

« NORMALITÉ »
Ceux d’entre nous qu’un confinement solitaire prolongé ne mettrait pas peu ou prou face à la folie ne devraient pas être considérés comme normaux. Rien ne dispose plus à la folie qu’une solitude imposée.

OPTIMISME
Quand tout va mal, le seul moyen de retrouver l’optimisme, c’est d’aller au bout du pessimisme. De l’avaler comme on prend une potion amère, mais salutaire, qu’on pissera en même temps que les toxines qu’elle libère et qui nous empoisonnaient de leur feinte douceur.

ORDRE
L’ordre à tout prix, c’est le comble du désordre.

PENSEURS
Si un penseur nous ennuie, c’est sans doute qu’il ne pense pas. Quiconque pense vraiment n’est jamais ennuyeux. Ne pas confondre, comme le font tant d’intellectuels plus soucieux de statut que de réflexion, pensée vivante et pensée morte. La première nourrit, la seconde assomme.
Nul besoin de donner des exemples, suffit d’écouter les « intellectuels médiatiques » (on n’est pas loin ici de l’oxymore…) qui souillent à longueur de temps de leurs déjections les media plus ou moins officiels.

PENSEURS (bis repetita…)
Les philosophes qui n’ont pas de problèmes ne sont pas des philosophes, ce ne sont que des penseurs. Les penseurs n’ont pas de problèmes, parce qu’ils bâtissent des systèmes hors sol aux fondations abstraites. Le vrai philosophe prend à bras le corps la vie, qui est à la fois le problème et sa solution. Laquelle est fort simple, disent les philosophes dignes de ce nom, suffit d’accepter le problème et de ne pas en chercher la solution, puisque la solution consiste à vivre pleinement le problème.

PERVERSITÉ
Plus une société est pervertie, plus elle sent le besoin d’être hypocrite, plus elle est corrompue, plus elle affectera la vertu, et quand le gouffre qui sépare ses actes de son discours deviendra trop évident, plus elle apparaîtra obscène, plus elle aura recours à toutes les formes de censure possibles.

PHOTOGRAPHIE
« Comment avez-vous trouvé la Chine ?
Je ne sais pas, je n’ai pas encore regardé mes photos. »
La photo souvenir a fait place à la photo vision, qui est une des formes de télé-vision. Nous n’entrons plus en contact avec le monde mais avec l’image que nous en prenons et tentons de fixer. Avec cette vision « à distance », plus rien n’est vécu en « live », et nous ne connaissons plus du monde que le souvenir d’un souvenir. Nous aimons désormais les lieux pour les photos que nous allons en faire, pour les souvenirs où nous allons les ranger, non pour eux-mêmes. Cette perception abstraite est celle du touriste de masse, qui n’a plus le temps de vivre son voyage et doit se rabattre sur le souvenir. Mais comme celui-ci, n’ayant pas été vécu, est mort-né, nos photos dorment de plus en plus souvent dans nos ordinateurs et sur le cloud. Témoins muets d’une vie que nous n’avons pas pris le temps de vivre…

PODOSOPHE
Personnage sentencieux pour qui la philosophie consiste à penser avec ses pieds. Alain Finkielkraut a su tendre vers cet idéal avec une persévérance justement récompensée par son accès précoce à un état de gâtisme avancé.

PODOSOPHIE
Branche morte de la philosophie fondée sur l’usage exclusif de la mauvaise foi, de la malhonnêteté intellectuelle et d’une rhétorique visant à dissimuler l’absence de tout effort pour penser la réalité. Cette discipline de manipulation grossière jouit d’une faveur particulière dans notre époque tout entière vouée au marketing et au storytelling. Les nouveaux philosophes, qui n’étaient ni nouveaux ni philosophes, ont bâti leur succès médiatique sur son usage immodéré. Parmi les intellectuels en mal de célébrité qui se sont illustrés dans cette douteuse discipline, citons deux des plus pénibles radoteurs de la droite moisie, Brückner et Finkielkraut, dont les éructations sont à la pensée ce que le Big Mac est au gigot à la ficelle.

PSITTACISME
Le psittacisme, c’est, dit le dictionnaire, « le fait de répéter quelque chose comme un perroquet en raisonnant sans comprendre le sens des mots que l’on utilise. »
On devrait parfois écouter les vieux. Du moins quand ils ne sont pas au pouvoir…
Ils ne radotent pas toujours, et de toute façon, nous radotons tous, enfants, adultes ou vieillards. Car de tous les radotages, le pire est ce que j’appelle le psittacisme du contemporain. Regarder les vieux et plus encore les écouter peut nous permettre de comprendre à quel point le contemporain est prisonnier de sa contemporanéité. Le consensus collectif plus ou moins inconscient d’une société modèle tellement la pensée et l’absence de pensée de la majeure partie de ses membres qu’il suffit de les écouter réellement pour s’apercevoir qu’ils disent tous à quelques fioritures près exactement la même chose, prisonniers qu’ils sont d’une idéologie et d’une atmosphère bien plus largement partagées qu’ils n’en ont conscience. La littérature française actuelle en fournit chaque jour des exemples consternants.
Ce modèle, norme contemporaine inconsciente, les vieux le remettent en cause par leur seule présence – d’où qu’elle soit si souvent vécue comme dérangeante. C’est qu’à leur époque, aussi bizarre que cela paraisse, ils ont eu leur propre contemporanéité, leur modèle consensuel breveté sans garantie du gouvernement, dont ils ont pu, pour les moins stupides d’entre eux du moins, constater la relativité puis la caducité. Le fait qu’ils y sont forcément restés peu ou prou englués leur permet de voir à quel point le nouveau modèle non moins breveté qui a succédé au leur lui est identique dans son uniformité, son conformisme et sa pauvreté intellectuelle et morale.
En cela comme en bien d’autres matières, les vieux pourraient être très utiles aux jeunes qui pensent penser par eux-mêmes alors qu’ils ânonnent des slogans imposés par une vision du monde collective. C’est d’ailleurs pourquoi penser que la jeunesse va sauver l’humanité relève de la pire démagogie ou de la sottise la plus obtuse, comme l’a prouvé cet admirable enculage de la jeunesse qu’a été la prétendue Révolution culturelle de ce vieux salopard de Mao.
Ainsi chaque génération tend-elle à développer avec une irrésistible ardeur la logorrhée narcissique de son conformisme particulier… Voir AVANT-GARDE

RELATIVISME
Tout est possible, tout devient donc impossible…
On ne peut pas tout faire à la fois. Ni tout être en même temps.
Le relativisme, c’est la mort de toute réflexion autonome, parce que cela empêche tout choix. On ne peut choisir qu’en jugeant, en hiérarchisant.
Si tout se vaut, aucun choix n’est possible, donc aucune action.

RESPONSABILITÉ
La seule idée d’être responsable, fût-ce seulement de soi, tétanise l’actuel « citoyen du monde » occidental.

ROMAN, GOTHIQUE, BAROQUE
Nous sommes dans une époque baroque, qui voit le sublime dans l’exubérance, le profond dans le complexe, le raffinement dans la sophistication. À mes yeux, sauf notables exceptions comme à Venise l’église de la Salute, de Longhena, sauvée par l’approche ésotérique de son concepteur, le baroque est toujours le signe d’une décadence et d’un épuisement. Il fait tomber l’art dans la décoration, tentant, souvent en vain, de retrouver de la force par l’accumulation et la variété, ces deux mamelles de la richesse superficielle.
Je crois que le sublime est dans le dépouillement, la profondeur dans la simplicité et le raffinement dans une constante recherche de l’épuré.
Ce qui explique la préférence marquée pour l’art roman de nombre d’amoureux de la beauté, qui considèrent, à tort selon moi, l’art gothique comme « impur » parce que trop décoratif et sophistiqué à leurs yeux. Cela me semble injuste, car il y a dans le gothique un élan vers la perfection céleste, une ardeur ascensionnelle, une volonté d’échapper à la matière en la mettant au service de l’esprit afin qu’elle incarne autant que possible le Royaume céleste, qui manquent au baroque, trop enclin à se satisfaire des apparences et des faux-semblants. Là où roman et gothique veulent prier et célébrer, le baroque veut séduire. Même flamboyant, le gothique ne triche pas, ignore le trompe-l’œil, ses sortilèges reposent sur d’extraordinaires audaces architecturales mises au service d’un dessein mystique et non d’un triomphe humain ou d’une reconquête comme dans le cas de la Renaissance tardive et de la Contre-Réforme.
Le contexte historique est totalement différent et il me semble plus juste et plus fécond de se souvenir que le gothique pousse sur le roman où il plonge ses racines, comme le prouve une étude approfondie du Mont Saint-Michel, archétype à la fois de l’âme gothique et de l’esprit médiéval. Mais on peut aussi évoquer entre beaucoup d’autres de nombreuses cathédrales françaises, dont celles de Rodez ou d’Embrun, la cathédrale de Barcelone, les églises des Frari et de San Zanipolo à Venise, les abbatiales de San Giovanni à Saluzzo et de Santa Maria à Staffarda. Le roman et le gothique s’y associent, s’y épaulent avec naturel et sans solution de continuité, les projets se marient parce que l’élan qui les engendre reste fondamentalement le même.
Moins austère mais non moins mystique, le gothique poursuit, affine et élève la méditation du roman, il reste fondamentalement contemplatif presque jusqu’à la fin, alors que le baroque reste essentiellement matérialiste jusque dans ses tentatives de mysticisme. Ses splendeurs s’affichent avec ostentation, au point de sombrer parfois dans la vulgarité qu’engendre toute accumulation. Le baroque architectural est un peu l’ancêtre de l’approche publicitaire, et la Contre-Réforme ressemble à une superbe campagne de marketing visant la rentabilité, alors que le gothique est tout entier dans l’exubérance de la gratuité…

ROTHKO
Ce qui est intéressant chez Rothko, ce n’est pas à mes yeux sa peinture, c’est sa mégalomanie, poussée à un point véritablement pathologique, et qui s’exprime à tout instant dans ses écrits, où l’art se fait constamment recherche de pouvoir. Ce n’est pas par hasard qu’ont poussé à la même époque les totalitarismes de tout poil avec leurs dictateurs fous et les artistes à prétention démiurgique. Ils sortent du même moule, celui des hommes de pouvoir. L’art n’a jamais d’intérêt qu’en ce qu’il échappe aux pauvres sortilèges du pouvoir pour entrer dans la magie sacrée de la beauté sous toutes ses formes. L’ego hypertrophié de beaucoup des artistes modernes et contemporains a bien souvent bouffé leur création. Ériger sa propre statue, même revendiquer un statut, sont les plus sûrs moyens de passer à côté de la création profonde. S’autopersuader de son génie est certes le moyen le plus aisé d’en convaincre les contemporains, mais la postérité n’est pas toujours aussi crédule, qui ne voit plus le prestidigitateur mais ce qui reste de son œuvre.

SENSURE
À propos du très recommandable entretien de Bernard Noël sur la SENSURE :
Très bon texte en effet, que je vais m’efforcer de faire lire. Mais ce ne sera pas évident, il règne ces jours-ci une anesthésie, voire un coma artificiel tout à fait inquiétant.
C’est l’humanité qui est en réanimation, et j’ai bien peur qu’elle n’ait plus ni la force ni l’envie de se réveiller – ni même la capacité de comprendre qu’elle, littéralement, n’existe plus ;
En pire, ce que les marxistes, qui s’y connaissaient, et voyaient la poutre dans l’œil de leur voisin capitaliste sans voir celle qu’ils avaient fichée dans l’orbite, appelaient l’aliénation…

TICS
Il y a au moins une production que la pandémie en cours ne freine pas : celle des tics de langage, ces mots-tics, béquilles destinées à soutenir le discours quand on n’est pas très sûr de ce qu’on avance, et qui de fait l’affaiblissent. Donner à notre propos tout son poids d’indiscutable véracité, tel est le but maladroitement recherché par notre inconscient tentant de venir au secours d’un conscient empêtré dans ses efforts de rationalisation des émotions qui sous-tendent la plupart de nos réflexions…
L’adverbe Effectivement jouit depuis quelques années auprès des beaux parleurs d’une faveur absolument exaspérante. Parmi les 150 mots qui composent désormais le vocabulaire du bavasseur moyen, homme politique, journaliste, expert plus ou moins patenté ou quidam désireux de se hausser du cul pour péter à la bonne hauteur, effectivement revient sans cesse à la rescousse pour pallier l’absence d’arguments dignes de ce nom et l’incohérence du discours décérébré qui tient lieu de réflexion aux amateurs d’éléments de langage et de philosophie de bistro. Si je dis « effectivement », plus besoin de prouver quoi que ce soit, l’adverbe vaut preuve implicite, surtout si j’ai la présence d’esprit de lui adjoindre un passe-partout comme « c’est vrai que » ou « Y a pas d’doute que », Sésame-ouvre-toi qui ferment d’entrée toute possibilité de réflexion.
Si vous ne passez pas déjà votre temps à vous appuyer lourdement sur ces béquilles, essayez, c’est imparable. Vous vous retrouverez aussitôt « en capacité de » (« en mesure de » serait plus français, mais la mode est une maîtresse exigeante) mettre fin à toute discussion, opération intellectuelle trop délaissée, dont l’objet théorique est la recherche commune d’une vérité partageable ou d’un compromis intelligent.

TOUTE-PUISSANCE
Avec les nouvelles technologies, tout le monde va se souvenir de tout et de tout le monde, effrayante perspective…

VENISE
Vous trouverez ci-dessous l’intéressant commentaire d’André Rey sur mon article de blog du 26-3-2020, UN RENARD DANS LA NEIGE. Répondre aux deux objections principales (passé encombrant et possibilités de survie dans le monde actuel) que soulève André Rey demanderait de longs développements. Je me suis contenté ici de resituer rapidement Venise dans son double contexte passé et présent.
Il m’écrit :

« Magnifique, le texte du confiné de Venise, autant que le vôtre dont je partage de nombreux passages et d’abord ce monde des renards que vous saluez fort justement.
Pourtant l’un et l’autre me semblent en contradiction. Une question : Venise la belle indolente aujourd’hui momentanément retrouvée, Venise enfin débarrassée de ces hordes des touristes (dont je fus), Venise qui pour autant ne me donne pas envie de mourir après que je l’ai vue, dites-moi, cette Venise n’est-elle pas celle des marchands cupides et des ecclésiastiques puants auxquels les paysans grecs (entre autres) préféraient le « joug » musulman ?
Je reste sensible au charme esthétique de Venise où je retournerai volontiers – si ... – mais qu’on me dise de quoi – ou comment – vivrait une Venise enfin débarrassée du tourisme de masse autant que de son encombrant passé sans porter atteinte à un environnement proche ou lointain ou sans succomber aux démons du lucre et de la spéculation, bref sans renouer avec les sacrosaintes valeurs occidentales du « sabre et du goupillon » traduisons pognon (de dingue ?) et mondialisation. Si Venise doit mourir, de la peste ou du coronaschtroumpf, eh bien, qu’elle meure ! D’autres suivront que nous précèderons. Sans fierté. »
Je lui ai répondu :
« Merci beaucoup de ce judicieux commentaire auquel j’ai plaisir à répondre.
Oui, c’est certain, Venise fut une grande prédatrice commerciale. En revanche, les vénitiens ont toujours su utiliser la religion à leur avantage et tenir en bride, et fort serrée, les ecclésiastiques de tout poil, vénitiens et surtout romains, car en dépit de ses avantages ils ne prisaient guère la vocation ecclésiastique. Je n’oublie pas cet aspect mercantile sans grands scrupules, dont ils étaient bien loin d’avoir l’exclusivité, mais l’aventure vénitienne, par son originalité, son exceptionnelle durée qui ne doit rien au hasard et tout à la qualité de ses hommes et de leur formidable capacité d’organisation, reste une réussite incomparable.
Son passé me semble bien moins encombrant que le nôtre, et plus généralement que celui de notre monde occidental, parce qu’elle a toujours eu – en partie parce que les limites technologiques de l’époque et la dangerosité des expéditions commerciales rendaient ses marchands moins imprudents que no modernes « entrepreneurs » – un sens de l’équilibre dû en bonne partie à l’essentielle précarité de son existence lagunaire.
Depuis près de 40 ans, je passe au moins un mois par an à Venise, avec les vénitiens et la minuscule diaspora des français qui l’aiment assez pour y élire domicile en dépit de ses nombreux inconvénients. J’y poursuis ce que j’appelle mon travail, qui est en fait une joie parfois difficile mais jamais démentie, et j’y partage avec artistes et artisans vénitiens, loin des Biennale et autres Mostre, la passion d’un art où se rencontrent l’homme et la nature, et le goût de la plus belle ouvrage possible. Les vénitiens, plus encore qu’ailleurs en Italie, ont gardé l’amour de la gratuité et le sens de la beauté, en partie peut-être parce que de plus en plus minoritaires et décalés, ils se défendent en tentant de perpétuer des valeurs qu’une modernité dévoyée est désormais bien incapable de reconnaître.
Cette Venise-là se voit moins que celles des foules qui la piétinent, des commerçants qui la corrompent et des puissants qui la violent en lui imposant leur absence d’âme et leur ridicule mégalomanie. Mais plus on la connaît, plus on l’aime, parce qu’on y vit. Et qu’on s’y sent vivre.
D’où l’étonnante fascination qu’elle continue d’exercer.
Si vous lisez l’italien (Venise me l’a appris, à défaut de me permettre de parler vénitien), je vous recommande, puisque vous pensez qu’il ne serait pas grave que la Sérénissime meure, un bien beau livre de Salvatore Settis, remarquable archéologue et historien de l’art, qui fut président du Conseil scientifique du Louvre à l’époque où celui-ci était encore géré comme un musée et non comme une grande surface.
Son livre s’intitule  Se Venezia muore…  et c’est une remarquable réflexion sur ce qu’est une vraie cité : un lieu de vie fécond parce que lieu de civilisation et de ce que les italiens appellent la civiltà, dont les français, bien plus américanisés qu’ils ne le croient, et au pire sens du terme, ont perdu jusqu’à l’idée.
Venise mourra peut-être, et avec elle un passé qui, loin de nous encombrer, pourrait nous nourrir si nous prenions la peine de le vivre au présent.
Reste que même morte, et cela dit tout, Venise fascinerait encore. »

VISION
La vue, c’est l’accueil du dehors. La vision, c’est le regard qui crée. À force de regarder, on finit par voir plus loin que la vue. Et ce qu’on voit prend vie, la vision s’incarne. La vision est la récompense de l’humilité qu’il y a à se mettre à l’école et au service du regard.

WALSH (Raoul)
John Ford est biblique, Raoul Walsh est shakespearien. C’est pourquoi, bien qu’aimant le premier, je préfère le second. Reste que Ford, avec La Prisonnière du désert a réussi un western sublime, à la fois biblique et shakespearien, tout comme Walsh avait porté à l’incandescence le film noir avec L’Enfer est à lui, chef-d’œuvre aussi biblique que shakespearien.

vendredi 1er mai 2020

TESTAMENT D’UN CONFINÉ


TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Au début, ça m’a fait marrer.
Cette histoire de confinement, de confits nés, de confiniais, que sais-je ?
Un bordel innommable, une tragicomédie grotesque.
Mieux valait en rire. Et se confiner bien sagement, comme le demandaient papa président et maman premier ministre, nos parents indignes. Pas par conviction, juste faute de mieux, puisqu’il était trop tard pour prévenir ce qui aurait pu être évité.
Au début, pas de doute, ça m’a fait marrer.
Tout seul dans l’île déserte d’une maison entourée d’un petit jardin printanier, c’était presque un cadeau, une chance à coup sûr, un privilège en tout cas.
Aujourd’hui, ce 30 avril, je ne rigole plus. Je craque.
J’en ai marre.
On va essayer d’être clairs.
J’ai toujours eu un certain mal à supporter les autres, je les trouve souvent envahissants et je n’aime pas trop leur façon, volontiers insistante, d’être différents de moi.
Un manque de tact assez irritant à la longue, une conduite de mauvais goût, dont ils semblent de plus n’avoir aucunement conscience.
Je m’isolais donc assez souvent, en vertu de l’adage : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même ».
Mais ça, c’était avant. Dans le monde d’avant, comme ils disent, ces crétins.

Maintenant… quelque chose, j’en ai peur, a changé.
Maintenant que je n’ai plus à supporter les autres, je les trouve moins insupportables. Au bout de sept semaines, j’en viens même à me demander s’ils ne me supportaient pas, si par hasard, ne serait-ce qu’en me supportant, ils ne m’aidaient pas à me supporter.
À vivre, en somme…
Sans eux, on dirait que peu à peu je m’écroule. M’effondre, comme un corps à qui on a retiré son squelette. Littéralement, je ne tiens plus debout.
C’est un fait, j’en ai plus que marre. Mais plus tellement des autres, non.
J’en ai marre de moi !
Peux plus me saquer… Rien que l’idée de moi me donne envie de vomir.
Bon, comme nous tous, je vis avec moi depuis ma naissance. Et c’est avec moi, plus qu’avec n’importe qui d’autre, que j’ai passé le plus clair de mon temps, comme nous tous.
À force, je commençais à me connaître, et j’arrivais à me tolérer ; il m’arrivait même, exceptionnellement, d’être content de moi.
Nous menions moi et moi une petite vie de couple un peu planplan, mais somme toute assez sympathique, égayée de temps en temps par la présence des autres, et parfois rendue franchement agréable, dans les moments où ces autres se rendaient importuns en faisant preuve du détestable excès d’altérité qui les rend si difficiles à vivre.
Rentrer dans sa coquille quand on sait pouvoir en sortir est un plaisir de gourmet…
Dans ces moments-là, en contemplant mon nombril, je me disais à moi-même :
« Bon, d’accord, tu n’es pas parfait, mais souviens-toi de l’adage : Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console. »
Je me comparais, et ça me consolait.
Le problème est que depuis sept semaines, plus question de me comparer.
Et j’ai eu tout le temps de me regarder. Pire : impossible de ne pas me voir tout le temps !
Sept semaines sans me quitter d’une semelle.
Bien plus que le temps nécessaire pour me rendre à cette évidence que j’avais toujours réussi à ne pas voir, entre autres grâce aux autres : je suis invivable.
Depuis sept semaines, je mange avec moi, je dors avec moi, je jardine avec moi, moi et moi nous faisons tout ensemble, ce salaud fait tout ce que je fais, pense tout ce que je pense, rêve tout ce que je rêve, vit tout ce que je vis !
Je n’ai plus aucune intimité.
Quand j’y pense…
Je comprends enfin que vivre avec moi tout seul pour de vrai est une telle épreuve que par anticipation je faisais l’impossible pour y échapper. D’où mon agitation, mon goût du divertissement, la téloche, le ciné, l’ordi, le smartphone, l’admirable gestion du temps qui me permettait d’en perdre un maximum à des futilités sans trop culpabiliser, toute cette fuite de moi hors de moi…
Et quand je suis coincé avec moi, je me fuis encore dans le bavardage, je me parle tout seul, je discute avec moi, je m’engueule, me réconcilie, me flatte et m’agonis d’injures, et ne cesse de me raconter des histoires ou de rêvasser !
Comment ai-je pu m’accepter pendant trois quart de siècle ?
Comment ai-je pu supporter mes rêves mégalomaniaques, mes perpétuels radotages politiques, mon entêtement borné, ma faiblesse et ma dureté, ma méfiance et ma crédulité, et par dessus tout, rutilante cerise sur cet indigeste gâteau, mes innombrables et aberrantes contradictions ?
Et encore, ce n’est pas le pire. Mais bon Dieu, toutes ces petites manies ridicules et exaspérantes, un sucre dans le café, pas plus, pas moins, une brique dans le réservoir de la chasse d’eau, des gants de peau pour conduire, une collection de casquettes digne des Peaky Blinders ou de L’Homme Tranquille, se peser chaque matin plus cinq minutes de gym à la con, au moins quatre confitures différentes au petit déjeuner sans oublier le miel, les portes toujours verrouillées, les volets de la bibliothèque toujours fermés, la cuisine toujours impeccable, les prises électriques toujours débranchées, je vous le demande, comment ai-je pu endurer ce supplice chinois ?
Mais le pire du pire, ce sourire idiot accroché en permanence à la bouche comme une enseigne de salon de thé pour dames bien élevées !
Comment ai-je pu supporter ma tronche ?
Comment ai-je pu m’accepter ?
Certes, il m’est arrivé bien des fois de me regarder dans le miroir et de hocher la tête avec une compassion teintée d’ironie, mais le fait est que je m’acceptais…
Il m’arrivait même de me trouver fréquentable, et une ou deux fois, j’ai failli m’aimer.

C’est fini. Je ne peux plus me voir en peinture. Je ne veux plus rien avoir à faire avec moi.
C’est confiné que j’ai enfin compris que j’étais un con fini.
Et me voilà obligé de me poser la question que je ne voulais surtout pas me poser : Comment les autres ont-ils fait pour me supporter ?
Moi, je m’y refuse. Vivre encore des années avec moi ? Dans ma peau ? Pas question !
Pour sortir du confinement, je ne vais pas me contenter de sortir de chez moi, ce serait retourner au monde d’avant.
Dans le monde d’après, je vais sortir de moi.
En espérant devenir un autre.

Ci-dessous, le même texte en pdf :


Alain Sagault
TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Vous pouvez aussi découvrir UN ENTERREMENT ANNULÉ et plein d’autres textes et photos dans les archives de ce petit Globe…

Je relaie par ailleurs le lien vers ce film envoyé par un ami cinéaste et photographe, Alain Nahum, avec nos commentaires.
Il vaut vraiment la peine d’être vu, tant il était lucide sur son époque… et sur la nôtre !

« La peste Blanche » (Bílá nemoc) film tchèque de Hugo Haas sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939,
https://vimeo.com/401839761 mot de passe : cinecroisette (disponible jusqu’au 30 avril). Mais il semble qu’il soit encore disponible au moins aujourd’hui…

Alain Nahum me signale qu’on peut aussi se procurer le dvd du film sur le site cinecroisette.com)

On doit pouvoir le trouver aussi en streaming.

Bonjour Alain
Je te joins le lien pour un film Tchèque La Peste Blanche c’est une rareté incroyable sur la propagation d’un virus.
Il faut que tu le vois, il vaut le détour (malgré ses faiblesses) ,il résonne avec notre situation actuelle de pandémie.

Merci beaucoup, Alain,
je l’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, de plaisir et d’étonnement. Tout y est, ou presque, confinement compris…
Eu égard à la date, il est d’une lucidité quasi prophétique, tant pour le futur immédiat que pour le long terme… qui aujourd’hui nous concerne !
Il est de son époque, c’est vrai, mais il n’en a pas que les défauts, et je l’ai trouvé plutôt bien fait et assez fascinant, même si les personnages restent plus près du cliché que du symbole.
Mais je trouve que la fable tient la route et n’a rien perdu de son actualité, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale…
Et le rapport peste physique et peste émotionnelle, qui vont de pair, comme nous le constatons aujourd’hui, me rappelle La psychologie de masse du fascisme, une des œuvres les plus actuelles de Reich, hélas.

Voir en ligne : À lire aussi : CONFITEOR, dans les Épistoles improbables de Jean Klépal

samedi 11 avril 2020

UN ENTERREMENT ANNNULÉ

UNE PREUVE DE PLUS QUE LA PROVINCE EST EN AVANCE SUR PARIS !



EN UBAYE, DÈS LES IDES DE MARS, COMME AGNÈS BUZYN, ON AVAIT TOUT COMPRIS.
ET COMME ELLE, ON N’A RIEN DIT. MAIS ON A ANNONCÉ LA COULEUR !
Comme le prouvent ces deux photos contagieuses prises tout début mars par notre journaliste d’investigation, au péril de sa vie…

ATTENTION ! Avant de les regarder, vérifiez à l’aide d’un mètre étalonné que vous êtes bien à au moins un mètre de ces photos
ou lavez l’écran de votre ordinateur avec une solution hydroalcoolique.

Vous pouvez vérifier votre température sur le thermomètre fixé au mur, en profiter pour ramasser les déjections de votre chien à l’aide du distributeur,
et faire un retrait au guichet automatique de la BNP, « la banque du monde qui vient » et désormais celle du monde qui s’en va.
Ne nous remerciez pas, on est comme ça à Barcelonnette, on anticipe !


Cliquez sur les photos pour les agrandir
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jeudi 9 avril 2020

ENTENDRE LE LOUP QUI VIENT





ENTENDRE LE LOUP QUI VIENT



Hier soir, j’ai vu le loup. Pas comme le voyaient autrefois les demoiselles trop curieuses, non. Nous avons changé tout ça. D’ailleurs, je ne l’ai pas vu. Je l’ai entendu. Ou plutôt je les ai entendus, car ils étaient au moins deux, voire trois ou quatre. C’est la première fois, en ce qui me concerne, et je ne crois pas qu’il aient jamais jusqu’ici donné un tel concert dans la Vallée.

C’était à 9h du soir, sous les 2.500 mètres du Chapeau de Gendarme, autant dire sous le nez des gendarmes, en haut de la forêt de Gaudissard, à deux kilomètres, des hurlements un peu étouffés et relativement courts, mais parfaitement audibles et instantanément reconnaissables. Une première fois beaucoup plus impressionnante que je ne l’eusse cru. Après tout, je connais bien par de nombreux enregistrements le chant du loup, et, joli petit talent de société, je l’imite passablement, aussi bien que le ululement de la hulotte et quelques autres cris d’animaux.

Passons sur mes talents d’imitateur, le fait est que j’ai été secoué par ces hurlements totalement inattendus. À la fois ravi et effrayé. Oui, il m’est venu une sorte de frisson antédiluvien, monté du fond d’un inconscient collectif jusqu’alors enfoui sous mes lectures et mes rencontres avec le loup roumain d’un ami, un mastard bien plus grand que nos loups italiens, très impressionnant mais on ne peut plus amical. On peut gérer le regard, et même celui du loup, si insondable, mais le son, c’est une autre histoire, ça rentre comme dans du beurre, jusqu’au tréfonds !

C’était beau et sauvage, comme l’annonce d’un inexorable retour à l’envoyeur, d’un backlash venant compléter en boomerang l’irruption du Virus Exterminateur. Je suis resté six ou sept minutes, un temps fou, à écouter leurs échanges fracasser l’illusion sécuritaire de notre petite ville.

Oui, pas de doute, pandémie aidant, les loups se rapprochent, ils nous cernent.

On pourrait se dire qu’on va se réfugier dans la grande ville, et que là, ils ne nous atteindront pas.

L’ennui, c’est que les loups sont déjà dans la cité.

Mieux, ils la gouvernent.

Ceci n’est pas un poisson d’avril.

Les loups à deux pattes sont à l’œuvre, et s’ils font moins peur que les vrais, ils sont, comme nous n’arrêtons pas de le constater à nos dépens, autrement dangereux.

jeudi 26 mars 2020

UN RENARD DANS LA NEIGE

Le confinement est sans doute une mesure sanitaire efficace, mais il pourrait finir par être une erreur politique : il nous donne à tous le temps de réfléchir et de redécouvrir la vraie vie…
Dans cette optique, et tout particulièrement dans le contexte actuel, je ne saurais trop vous engager à lire, quitte à le discuter, mais après avoir pris la peine d’y réfléchir honnêtement tant il nous remet tous personnellement en cause, le livre de Jean-Claude Michéa, L’EMPIRE DU MOINDRE MAL, Essai sur la civilisation libérale, un ouvrage fondamental soigneusement occulté par la pensée officielle libérale dont il déchiffre impitoyablement la vacuité et la toxicité. Publié dans la collection « essais » des éditions CHAMPS.
Je joins en pdf à la fin de cette chronique une synthèse qui me semble remarquable, tant elle est claire, précise et complète, mettant en lumière et en perspective une catastrophe qui ne doit rien au hasard.
« CRISE SANITAIRE, FAILLITE POLITIQUE » a été publiée sur son blog dans Mediapart par Alain Bertho.




UN RENARD DANS LA NEIGE

La perfection ne faisait que passer



C’était il y a quelques années, après une tempête qui avait déposé au sol un épais manteau de neige immaculée, aussi légère que le duvet d’un caneton. Entre minuit et une heure, passa dans ma cour, sous ma fenêtre, au moment où je montais l’escalier dans le noir, un renard.
Il était très grand, hiératique et souple à la fois, et son trot silencieux semblait voler dans la neige, une apparition d’un autre monde, une image inoubliable, toute la justesse de l’animal parfaitement animal, et dans son sillage toutes les légendes que cette mystérieuse justesse, que cette aisance inouïe a fait naître dans une humanité si empesée et dénaturée par la conscience de soi, la connaissance du bien et du mal et le refus d’en assumer les conséquences.
Il savait où il allait, lui, et je n’ai jamais vu un être vivant aussi absolument royal.

Je sais que cette impression est partagée par tous ceux qui ont vu de près évoluer dans leur milieu vital les animaux dits sauvages, qui sont seulement des animaux naturels, animaux fidèles à eux-mêmes, auprès desquels nos animaux domestiques trop souvent dénaturés semblent, malgré la sympathie qu’ils peuvent inspirer, bien artificiels et bien patauds.
Dauphins, écureuils, passereaux et rapaces, loups et lynx, araignées et papillons sont des merveilles vivantes, au même titre que les être humains qui ni plus ni moins qu’eux font partie de cet ensemble d’inséparables merveilles vivantes qu’est notre monde à tous. La vérité est que nous nous méprisons et nous détruisons nous-mêmes chaque fois que nous partons en guerre contre leur vie qui est aussi la nôtre.
Stupidité et infamie de la guerre contre qui ou quoi que ce soit !
Tout comme les bactéries, les virus sont des merveilles, à nous de les comprendre et les apprivoiser.
Dans le vrai monde, toute entrée en guerre est une défaite…
Et toute quête de paix un progrès.
Puissent enfin le comprendre les guerriers de pacotille qui par notre faute, pour notre malheur et le leur, nous gouvernent !


LA GUERRE POUR TOUT BAGAGE



Car les virus ne sont pas nos ennemis. L’humanité n’a qu’un seul ennemi, et qui est assez fort pour la détruire à lui tout seul : le genre humain, tous genres confondus. Il est temps que l’humanité se réconcilie avec elle-même, en commençant par ne plus traiter en ennemi le monde où elle a la chance de vivre… et qui est aussi le seul où elle puisse vivre !
Fichons la paix au monde ! C’est notre seul moyen de la trouver nous-mêmes…
Je suis donc plus que réticent devant toute cette rhétorique guerrière, qui tourne à la logorrhée dans les allées mal famées d’un gouvernement à mes yeux radicalement illégitime, tant par la façon dont il a été élu que dans son exercice autocratique du pouvoir, sans oublier la parfaite incompétence qu’il y manifeste, qui trouve son apothéose dans la « gestion » aussi stupide qu’ignoble de la pandémie en cours.
Pas question que je me joigne à un consensus frelaté, manipulé par tous les moyens modernes de communication. Pas question que j’accepte d’encenser en chœur les héros que les autorités de tout poil me somment d’aduler, ni que je me joigne aux délateurs qui condamnent a priori les boucs émissaires que ces mêmes autorités nous désignent cyniquement en espérant que les déclarer irresponsables leur permettra d’escamoter leur propre irresponsabilité.
L’honnête homme est celui qui ne hurle pas plus avec les loups qu’il ne bêle avec les moutons. Le refus de se soumettre au consensus imposé, qu’il vienne d’en haut ou d’en bas, est le premier devoir du citoyen digne de ce nom. Aucune majorité ne saurait donner la moindre légitimité à un pouvoir que son action délégitime.


LA TENTATION DU POUVOIR



J’écoutais ainsi l’autre jour une journaliste évoquer avec des trémolos dans la voix l’engagement citoyen d’une philosophe autoproclamée, professeure à la Sorbonne, qui après avoir lu à la cantonade quelques phrases de La Peste de Camus a lancé à la foule cet ordre à mes yeux ahurissant : « Allez, on applaudit encore ! » C’est ça, la Philosophie ? Je rêve…
Étrange attirance des intellectuels pour le pouvoir, pour la prise en charge de ce qu’autrui doit savoir ou doit faire. Toute occasion leur est bonne pour enfourcher leur bidet poussif et prendre la tête d’une charge pataude et sans risque, peu importe laquelle, l’important étant d’être la tête (bien-)pensante du mouvement, fût-il futile, stupide ou désastreux…
Je ne doute pas une seconde de l’engagement du corps médical et de l’efficacité de son dévouement malgré tous les obstacles qui l’entravent et qui ne relèvent pas du hasard mais de choix aussi stupides que scandaleux effectués sans l’aveu citoyen et très souvent contre leur volonté par les minables « élites » qui ont confisqué le pouvoir depuis des décennies.
M’étonne et me chagrine tout de même la propension d’une partie dudit corps médical, la plus académique et statutaire, comme par hasard, à user d’arguments d’autorité et à préconiser des mesures bien plus politiques que scientifiques, et très propres à redonner de fait au bon Docteur Knock le pouvoir quasi divin auquel il avait dû peu à peu renoncer depuis quelques décennies.
Je ne pense pas que la science échappe par la grâce de la raison raisonnante à notre part d’irrationalité, celle que le scientisme cherche toujours à occulter, bien conscient que la présence de l’irrationnel lui ôte l’essentiel de sa légitimité à prétendre au pouvoir absolu qu’il rêve d’exercer sur le monde.
Pas plus que la raison n’est jamais pleinement rationnelle, la science n’est jamais seulement scientifique, l’idéologie et l’inconscient n’en sont jamais absents.


MOBILISATION GÉNÉRALE… MAIS POUR LA PAIX !



Pour qui nous prennent tous ces gens d’autorité, tous ces amateurs de pouvoir, qui veulent nous faire applaudir au commandement comme de bons petits soldats ?
Bientôt puisque c’est la guerre, leur guerre à eux tout seuls en fait et qu’ils mènent contre nous, il faudra claquer des talons à la cadence de leur orgasme dominateur !
Tartuferie des mobilisations générales, que la petite bourgeoisie, cette cocue des concessions perpétuelles et des compromis à courte vue, avale comme du petit lait, avide qu’elle est de consensus mous, de conformité rampante et de cafarde délation du hors norme inconvenant : pour ces perpétuels trouillards, que j’ai vus sévir dès l’école primaire dans les années 50, tant la peur et la lâcheté sont précoces chez certains, mieux vaut se perdre avec l’approbation générale que se sauver contre l’avis de tous…
Nous sommes confinés, pourquoi pas ? Je n’ai pas compétence pour savoir si la mesure est bonne, mais elle ne me paraît pas plus idiote qu’une autre, et je la respecte en espérant que c’est dans notre intérêt à tous. Pour autant, pas question de l’adopter d’enthousiasme, ni d’ânonner au garde-à-vous les slogans de basse propagande déversés à longueur de temps par des medias à qui l’absence d’esprit critique et la soumission cauteleuse aux pouvoirs en place tient lieu d’éthique et d’honneur.
Pas question non plus de faire confiance aux experts académiques, intellectuels d’autorité et mandarins stipendiés du système médico-pharmaceutique : les innombrables conflits d’intérêt où ils barbotent leur ôtent à mes yeux toute crédibilité. Pour ne rien dire du crime de masse contre l’humanité dont se rend coupable depuis plus de 150 ans l’industrie chimique tout entière…
Je ne m’engagerai pas dans votre guerre, pas plus que je ne serais parti la fleur au fusil en 1914 : je vous laisse vos guerres, elles vous appartiennent, c’est bien assez qu’avec tous mes concitoyens j’en subisse les conséquences, dont nous exigerons que vous nous rendiez compte et nous dédommagiez, et à vos frais, pour une fois !
C’est pour la paix que je m’engage, à commencer par ce minimum de paix intérieure sans lequel nul ne peut prétendre apporter la moindre paix à autrui…
Dans cet esprit je laisse la parole à une personne dont je ne connais pas l’identité, mais à qui sa réclusion forcée à Venise a inspiré un texte auquel pour le coup je souscris avec enthousiasme.
Les morts-vivants du profit ont fait assez de mal.
Qu’ils dégagent, et place à la Vie, aux renards et à la neige !



TEXTE D’UN CONFINÉ DE VENISE



« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa (des courses), les vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre ! À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant. Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur.
Andrà tutto bene. »



CRISE SANITAIRE, FAILLITE POLITIQUE
Alain Bertho

lundi 24 février 2020

ASSERMENTÉS : AUTORISÉS À MENTIR ?

Il n’est peut-être pas inutile, malheureusement, de reprendre aujourd’hui ce texte que j’avais publié le 12 décembre 2010 pour rappeler quelques principes essentiels. Cela permet de constater combien depuis dix ans ils sont de plus en plus bafoués par ceux-là mêmes dont le premier devoir serait de les respecter…


ASSERMENTÉS : AUTORISÉS À MENTIR ?
Je n’ai absolument rien contre les policiers tant qu’ils sont au service de l’intérêt général et de la société et se refusent à mettre le pouvoir que nous leur conférons au service d’intérêts particuliers, que ce soient les leurs ou ceux d’un gouvernement abusant du mandat qui lui a été confié.
Mais quand j’entends Brice Hortefeux dire à propos d’un jugement que « Notre société ne doit pas se tromper de cible : ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », j’ai du mal à en croire mes oreilles.
Citons les quotidiens : « Sept policiers jugés à Bobigny pour avoir porté de fausses accusations contre un homme ont été reconnus coupables, vendredi 10 décembre, de « dénonciation calomnieuse » et « faux en écritures » et condamnés à des peines allant de six mois à un an de prison ferme. Trois d’entre eux étaient également poursuivis pour « violences aggravées », l’homme accusé à tort ayant reçu des coups après son interpellation. »
Au passage, il n’était pas accusé à tort, il était victime d’un coup monté, ce qui n’est pas du tout la même chose ! Où l’on voit que la manière de rendre compte d’un événement témoigne du sens qu’on veut lui donner…
Si je comprends bien le ministre de l’Intérieur, un policier, du fait qu’il est policier, ne devient pas un délinquant quand il commet des « dénonciation calomnieuses », des « faux en écritures », ou des « violences aggravées ».
Sa nature de policier le blanchit par essence de toute culpabilité.
Dans ce cas, il est donc grand temps de réhabiliter les membres de la Gestapo, de la Stasi, etc, injustement condamnés par des juges qui n’ont pas su reconnaître leur qualité de policiers et les ont donc condamnés à des peines disproportionnées.
Quant aux policiers français qui ont pratiqué les rafles du Vel d’Hiv, il va de soi qu’ils avaient raison de mettre hors d’état de nuire des juifs dont l’étoile jaune prouvait assez qu’ils étaient des délinquants et des criminels.
Jusqu’à quand allons-nous tolérer de pareilles infamies ?Retour ligne manuel
Devrait-il être nécessaire de rappeler que, du fait même qu’il est assermenté, un policier dispose d’un pouvoir tel que tout manquement dans l’exercice de ce pouvoir doit être sanctionné avec la plus grande sévérité ? Mentir quand on est assermenté est une acte de la plus extrême gravité, un acte criminel au sens exact du terme et qui fait de celui qui le perpètre un délinquant majeur.
Il est vrai que l’actuel ministre de l’Intérieur n’en est pas à un mensonge près quand il s’agit d’échapper à ses responsabilités, qu’il s’agisse de pagaille ou de racisme…
Une chose est certaine, Brice Hortefeux a tout à fait raison de nous rappeler que « ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », même et surtout s’ils appartiennent à la police, et à commencer bien entendu par lui-même, qui non content d’être poursuivi et condamné en première instance pour injures racistes, vient de commettre avec récidive une forfaiture particulièrement inadmissible.

jeudi 7 novembre 2019

REMARQUES EN PASSANT 31


Avant de laisser la place à ces remarques, je recommande tout particulièrement ces quatre livres récents, très éclairants me semble-t-il :

La politique de l’oxymore, Bertrand Méheust, La Découverte
Dire Non ne suffit plus, Naomi Klein, Babel Essai
Le Marché contre l’Humanité, Dominique Bourg, PUF
Après le capitalisme, Pierre Madelin, Écosociété

Je vous offre par ailleurs ces trois textes, qui me paraissent très intéressants dans le contexte où nous (nous) débattons aujourd’hui :

Sortir de la croissance, c’est revenir à la réalité Eloi Laurent sur Mediapart

Reprendre l’économie aux économistes Alain Deneault sur Mediapart

Entretien avec François Rufin Mediapart 11-2019




« Le ciel de l’humanité moderne s’est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance. Oui, ce monde avance à tâtons dans les ténèbres de l’égocentrisme et de la vulgarité.
Mais en attendant… si nous savourions une tasse de thé ? »
Okakura Kakuzô, Le livre du thé, 1906


REMARQUES EN PASSANT 31



ALERTE MAXIMALE
« D’où vient les cas importés ? »
« Nos patries frères »
« ces grands chefs-d’œuvre picturals (sic) »
Ces fautes d’accord ahurissantes, commises un matin parmi tant d’autres sur France-Inter et France-Culture, ne l’ont pas été par des analphabètes, mais, pour la première, par une chercheuse de haut niveau, pour les secondes, par l’un des commissaires de l’exposition Léonard de Vinci au Louvre…
J’ai tort : elles ont bien été commises par des analphabètes – nous sommes tous en train de le devenir. La déliquescence de nos sociétés entraîne avec elle celle de nos langues maternelles, qui pour l’essentiel nous sont désormais étrangères. Nous ne les habitons plus, parce qu’elles ne nous habitent plus. En vérité, nous ne les fréquentons même plus, nous nous sommes séparés d’elles, en douceur, sans même nous en rendre compte.
L’incapacité récente et désormais quasi absolue de la majorité des locuteurs français à accorder en genre et en nombre est la preuve tangible d’une complète perte de repères. Smartphones, internet et GPS nous ont déchargés de la nécessité d’apprendre et de s’orienter par soi-même. Nous sommes très exactement désorientés.
Ce qui vaut pour la syntaxe vaut aussi pour le vocabulaire, auquel l’image est priée de suppléer – ce qu’elle échoue radicalement à faire. Nous devenons incapables de penser la réalité, et cet effondrement linguistique peut être assimilé à un Alzheimer collectif.
Alzheimer qui mine également notre réalité sociétale et politique, car ce qui vaut pour la langue vaut pour nos sociétés, agitées de « questions sociétales » plus ou moins oiseuses qui les fragmentent toujours davantage et nous occupent au détriment de l’essentiel. Est-ce par hasard qu’au moment où nous ne savons plus accorder les genres dans notre langue, nous n’arrivons plus à les accorder dans notre vie sociale ?
Mémoriser notre existence en la confiant jusque dans ses plus infimes détails à un Cloud virtuel ou à la vitrine publicitaire mobile d’un Facebook, sous prétexte de pérenniser et d’étendre notre présence, ou plus exactement notre visibilité, c’est de fait nous résigner à perdre la mémoire.
Ne vivre qu’au présent, c’est être un mort-vivant. Comme le sont les malades atteints d’Alzheimer et comme risquent de l’être les Petites Poucettes si démagogiquement exaltées par ce penseur de pacotille qu’était Michel Serres.
Il est des périodes où l’optimisme béat devient un crime contre l’humanité. Nous y sommes.

AMBITIEUX
Si brillants qu’ils paraissent, la plupart des ambitieux sont au fond des imbéciles. Poussés par leur soif de pouvoir, ils ne prennent jamais le temps de réfléchir à autre chose qu’à leur destin. Incapables d’échanger et plus encore de partager, ils se réfugient dans la communication, tentant de manipuler autrui avec une férocité d’autant plus obstinée qu’elle les enferme toujours davantage dans leur solitude. L’ambitieux n’est la plupart du temps qu’un mort-vivant, trop conscient de son ego pour se rendre compte qu’il est le jouet de son inconscient névrotique et que c’est sa « réussite » même qui le fait passer à côté de la vie.

AMBIVALENCE
Le mâle humain, dit-on, envisage le sexe opposé sous deux aspects aussi diamétralement divergents en apparence que complémentaires en vérité, la maman et la putain. C’est qu’il a besoin des deux pour fonctionner correctement, c’est à dire selon les besoins de la conservation de l’espèce. Et les dames que j’ai vues à l’œuvre depuis trois quarts de siècle m’ont paru, quoi qu’elles en aient, obéir aux mêmes lois naturelles propres à satisfaire leurs besoins, attirées à la fois sinon en même temps par le Don Juan et le bon père de famille.
Le seul moyen, non de leur échapper, mais de dépasser nos déterminations naturelles, est d’en prendre réellement conscience. Les nier comme le fait stupidement notre époque qui se voudrait prométhéenne et n’est que capricieuse, revient à faire le choix du chaos et l’apologie du suicide collectif.

ÂME
La plupart d’entre nous ne regardons qu’avec deux yeux, alors que l’être humain ne voit bien qu’avec trois, parce qu’il n’est pas de regard sans vision.
Ce qui compte dans ce qui se voit, c’est ce qui ne se voit pas. Cet invisible qui s’incarne à travers le visible.
C’est pourquoi, si je devais choisir, je préférerais l’ancien au moderne et l’artisanat à l’industrie. Ce n’est pas la quantité ou l’immédiateté qui engendrent l’âme, c’est la qualité et la durée. Pas d’âme sans histoire, consciente ou inconsciente, pour la porter.

AMOUR
Je fais partie de ces gens, fortunés ou infortunés, comme on voudra, qui peuvent dire que l’amour leur a fait faire beaucoup de bêtises, mais que sans lui leur vie n’aurait eu aucun sens.

AMOUR
L’amour, c’est un choix. À refaire chaque jour. Choisir et continuer de choisir, pas étonnant que nous ayons tant de mal à aimer.

ART MANCHOT
L’art tel qu’il est trop souvent pratiqué aujourd’hui ne prépare ni à la vie ni à la mort. En vérité, il n’engage plus à rien, il n’est que discours, alors que l’art proprement dit est Parole – et comme tel se passe du discours, ce parasite inventé par la conscience pour masquer l’inconscient. Dans l’art contemporain, rien ne se passe que sur le plan mental, l’objet n’étant là que pour « signifier » l’idée, sans qu’ait été fait le travail nécessaire pour l’incarner, travail qui est la raison d’être et la condition sine qua non de la création artistique.
C’est précisément parce qu’ils s’épargnent ce travail fondamental du créateur que tant d’artistes autoproclamés, créatifs à défaut d’être créateurs, n’ont que le mot travail à la bouche, évoquant à tout bout de champ, avec une mauvaise foi d’autant plus totale que consciemment inconsciente, leur « travail » inexistant, dans l’espoir que le mot, par une étrange alchimie fantasmatique, se substituera à une réalité absente.

AUTOSATISFACTION
Si être content de soi n’est pas forcément une bonne idée, c’en est une excellente d’être content d’être soi. Ne serait-ce que parce qu’il nous est impossible d’être quelqu’un d’autre…

CARNAVAL
Nous vivons une époque de carnaval permanent, un renversement systématique des valeurs que même la Venise décadente du 18e siècle n’avait pas poussé aussi loin.
IL a paru tout normal qu’un concessionnaire Peugeot soit bombardé ministre de la Culture. Ce seul détail dit pourtant tout de ce qu’est devenue aux yeux des pouvoirs actuels, mais aussi des masses consommatrices anesthésiées par la quête frénétique du divertissement, la « culture » contemporaine, cette sœur jumelle du soi-disant art contemporain : une entreprise de marketing vouée à la rentabilisation d’un marché où le domaine public se met au service du privé en un partenariat contre nature, fruit pourri d’une corruption parvenue au faîte de l’ignominie et de la stupidité.
Tout peut s’acheter et n’a plus de valeur qu’en fonction du prix que le marché lui attribue arbitrairement, au gré des besoins de ses spéculations.
Dès lors, peu importent la passion, la compétence, la recherche désintéressée, la création, en un mot. Un système où toute valeur est contingente et relative n’a pas de meilleurs alliés que le cynisme, l’indifférence, l’incompétence volontaire, organisée, systématique, qui entraînent tout naturellement l’effondrement progressif de la véritable culture, la perte de la mémoire collective, et la disparition du patrimoine humain comme de l’écosystème dont il est né et dont il dépend.
Aux yeux du pouvoir mondialisé, plus nos dirigeants sont nuls, mieux c’est. Pions interchangeables, zombies anonymes, rouages bien huilés chargés de mettre en œuvre le plan de crétinisation définitive des peuples occidentaux soumis au plus inflexible des jougs, celui de leur propre lâcheté.

CENSURE
J’aurai à revenir sur ce terme, à propos d’un certain nombre de sujets dont il est désormais interdit de parler, sauf à adopter le discours consensuel obligatoire imposé par des lobbies qui ont même réussi, parce que les pouvoirs y trouvent leur intérêt, à inscrire dans la loi une censure anticipée qui étouffe toute approche critique de leurs présupposés, puisqu’elle impose l’autocensure.
Cette dictature d’une opinion manipulée est d’autant plus dangereuse qu’elle produit de nombreux effets pervers, donnant notamment l’occasion à des « penseurs » effectivement dangereux de se poser en victimes et d’obtenir une audience à laquelle ils n’osaient rêver avant d’être pris à partie – et mis en vedette.
Pour faire taire les imbéciles et les salauds, le mieux serait sans doute de les laisser parler tout leur soûl… avant de les contredire de notre mieux !

CESBRON (Gilbert)
Rhéteurs et sophistes d’aujourd’hui, intellectuels de gauche bien-pensants d’autrefois, tous ont dit beaucoup de mal de Cesbron, qui vaut mieux qu’eux. Il avait beaucoup de bon sens et de générosité, de bonne foi aussi, trois crimes capitaux au royaume des bavards. J’ai plaisir à le citer un peu, ce naïf plus lucide que les habiles mérite mieux que l’oubli dédaigneux que lui réserve l’inculture des gens cultivés.
« Ce qu’on attend de qui vous aime, c’est d’abord du temps, la seule chose au monde que l’argent ne puisse remplacer ; celle aussi dont les Importants savent le moins se priver. »
« (…) l’impression d’être en faute, sensation que détestent les hommes arrivés, puisqu’ils ne sont parvenus à cette réussite que pour fuir l’écolier qui demeure en chacun. »
« Les fêtes se multipliaient, d’ailleurs – symptôme du mal, présage du pire. Ne pariez jamais sur le bonheur d’un couple qui sort tous les soirs ! »
« Tout enfant, pour s’épanouir, a besoin d’un vieil homme sage et silencieux, d’une vieille pleine de récits, mais aussi d’un adulte fantasque, d’une grande personne buissonnière. »
« Le pire est parfois d’avoir songé à tout, d’avoir tout prévu et tout mis en branle ; c’est le supplice des puissants et des avisés. Le pire est de ne rien pouvoir faire de plus, lorsqu’on a perdu l’habitude d’attendre et celle de prier. »

CHARABIA
De Julien Dray, dont on n’attendait pas moins, cet innommable charabia : « La construction européenne n’a pas donné toutes les attentes qu’on voulait… »
Cet amateur de montres de luxe devrait remettre son français à l’heure juste…

CHIMIE
La chimie, c’est la science de la vie morte – décomposée.
En médecine, il serait temps de la remettre sous contrôle et de se souvenir des bienfaits de la mécanique, en substituant par exemple aux vasodilatateurs les lavages de nez, à la fois moins dangereux et bien plus efficaces.

COMMUNION
Il me semble qu’enfants, c’est durant les « arrêts de jeu » que nous prenions conscience de baigner dans la nature, d’être en vie, c’est à dire dans la vie, en son sein. Une sorte de retour sur terre enivrant. Après avoir « fait », on se sentait « être ». Mais sans y réfléchir ou vouloir s’en souvenir, pure jouissance de l’instant, qui ne faisait que passer, non sans laisser sa marque.
C’’est peut-être le recul que bien involontairement nous prenons peu à peu vis-à-vis du présent en investissant trop le futur et en portant sur nos épaules un passé de plus en plus lourd au lieu de nous en faire un tremplin, qui nous éloigne de la communion enfantine. Dans nos pays catholiques, tout se passait alors comme si la communion solennelle, loin d’être un commencement, marquait la fin de notre présence parfaite au monde, si caractéristique de toute première enfance, quelque difficile qu’elle puisse être.
Plus nous apprenons à calculer pour obtenir ce que nous voulons, moins nous sommes unis à ce que nous sommes.

CONFIANCE
Pour une femme, le meilleur moyen d’être sûre de son homme est de s’assurer qu’il ne soit jamais tout à fait sûr d’elle. La réciproque est sans doute vraie, mais dans les deux cas, il convient d’avoir le pied léger…

CONFIANCE (en soi)
Étranges humains qui si souvent méprisent et rejettent qui les aime, pour mieux aimer et respecter qui les méprise ! Et qui accordent presque toujours plus de valeur à ce qu’on leur vend qu’à ce qu’on leur offre. Tant d’entre nous ont si peu confiance en eux-mêmes qu’ils ne peuvent respecter qui les respecte et se sentent tenus d’approuver qui les méprise…

CONTACT (entrer en)
Pour comprendre la peinture, c’est à dire pour la sentir, il n’y a guère que les peintres, et les rares personnes parmi les gens dits simples qui aiment assez la vie pour prendre le temps de la contempler, c’est à dire de la laisser entrer en eux sans vouloir la posséder. Galeristes et conservateurs interposent entre elle et eux des couches de culture et d’intentions qui la voilent, la dénaturent et occultent l’essentiel, qui est l’impression.
Dans notre vie d’êtres bien plus sentants que pensants, tout contact réel demande beaucoup d’innocence et, pour s’approfondir, une vraie culture, assez profonde pour ne pas s’imposer au ressenti et pour l’enrichir de ses résonances et de ses échos.

COULEUR
On n’est sans doute pas un grand peintre sans le dessin, mais on ne l’est pas davantage sans la couleur. À condition d’admettre qu’aux yeux de la lumière le noir et le blanc sont des couleurs.

COURAGE
Nous ne devrions pas nous plaindre de ce que les autres ne comprennent pas ce que nous avons à dire si nous n’avons pas le courage de prendre la peine de le leur dire. Vouloir être compris à demi-mot, c’est exiger d’autrui un service dont nous prouvons par cette exigence même que nous ne sommes pas disposés à le lui rendre. Qu’il d’autant moins à nous rendre que nous ne sommes pas nous-mêmes capables de le leur rendre.

CULTURE
Manquer de culture n’a jamais été un crime. Ce qui est criminel, c’est de manquer de curiosité. Être inculte n’est pas une tare, vouloir le rester est le fait d’un taré. Voir CURIOSITÉ

CULTURE
Après avoir créé cette rare merveille qu’est la civilisation barbare, notre époque, friande d’oxymores parce qu’elle porte à un extrême insupportable les contradictions humaines et n’a donc d’autre choix que de faire semblant de les ignorer, a inventé la culture analphabète, et s’en vante. Nous voici donc tous cultivés, et à peu de frais. Reste à voir les fruits…

CURIOSITÉ
Le pire de tous les défauts, donc le plus répandu, c’est l’incuriosité.
Je sais ce que je sais, qu’aurais-je à savoir d’autre ? Voir CULTURE

DÉCADENCE
Une civilisation triomphante finit toujours par oublier la qualité au profit de la quantité. Implosant sous le poids de ses excès, elle entre alors en décadence et s’effondre lentement, étouffée par sa richesse même. Ainsi se courbent, puis se couchent, les cultivars de pivoines doubles, dont l’épanouissement coïncide avec la chute, tant leur tige orgueilleuse s’avère incapable de porter leur trop artificielle et trop exubérante apothéose.
Leur glorieuse floraison s’achève cachée sous le feuillage, et s’éparpille au sol, préparant la vraie gloire, toute d’humilité retrouvée, de leur sacrifice à l’élan d’une future renaissance.

DICTATURE
C’est insensiblement, par petites touches, en s’avançant sous le masque des grands mots couvrant des réalités radicalement contraires à ce qu’ils signifient, que s’installe la dictature. Le néolibéralisme pratique depuis plus d’un demi-siècle un perpétuel, systématique et universel renversement des valeurs, en faisant sans cesse le contraire de ce qu’il dit. On ne dira jamais assez les méfaits de la « communication », publicité et propagande acharnées à faire des consommateurs les instruments dociles et malléables de l’enrichissement supposément indéfini des oligarchies. Ce matraquage incessant, qui nous présente des régressions sans cesse plus graves pour des « progrès » et l’esclavage comme le fin mot de la liberté, a fini par pervertir notre jugement en investissant nos inconscients, personnels aussi bien que collectifs.
Nous en sommes au moment où l’anesthésie n’est même plus nécessaire, car le patient se réveille trop tard, et constate, groggy, que le manteau protecteur qu’on lui promettait est une camisole de force. Voter Macron contre Le Pen, c’était voter la peste contre le choléra, il fallait être aveugle pour ne pas discerner dans le discours et la manière de parvenir au pouvoir de ce jeune aventurier sans scrupule et de ses soutiens les prémisses tout à fait conscientes d’une mise à mort enfin définitive des principes et du fonctionnement d’une société humaine digne de ce nom. Ce qui s’institutionnalise aujourd’hui, c’est une oligarchie mafieuse tout entière fondée sur l’exploitation maximale du faible par le fort et l’accaparement du pouvoir et des profits par une infime minorité de super riches, dont la haine du peuple se reconnaît entre autres à la diabolisation du prétendu « populisme » par les médias qu’ils contrôlent.
Cette reprise en main néo-féodale vient de loin. L’Europe du mensonge institutionnalisé a d’abord pris quelques précautions, s’est avancée plus ou moins masquée, même si des indices fort clairs (certains textes de l’époque notamment) montrent que la confiscation de la démocratie au profit du magistère économique et financier d’une élite autoproclamée était d’entrée au cœur du projet européen. Cette hypocrisie carnavalesque a culminé avec le cynisme décomplexé des deux derniers Présidents, un François Hollande allant jusqu’à faire exactement le contraire de ce pourquoi, au vu de son programme, il avait été élu.
Avec Macron, le masque semble désormais inutile, c’est la violence pure, directe et sans frein qui s’exerce. On se gargarise encore de valeurs, mais pour la forme, comme une caution offrant un minimum de bonne conscience au cynisme débridé, mais le pouvoir assume de plus en plus ouvertement sa conviction que les seules valeurs à respecter sont celles du profit à n’importe quel prix.
C’est que la finance pense avoir gagné, comme l’assénait tranquillement Warren Buffet il y a quelques années. Et aura gagné, si nous ne nous décidons pas enfin à nous révolter pour la ramener à sa juste place de servante et chasser ses domestiques, nos gouvernants.
Voir NYCTALOPIE

ÉTERNEL
Mon ami René Pons, avec qui j’ai le très grand plaisir de correspondre encore par lettre et non par mail, m’écrivait l’autre jour ne rien voir d’éternel dans notre vie humaine que nos souvenirs les plus marquants, disant : « Peut-être aimons-nous seulement pour créer de l’éternel avec de l’éphémère ? »

ESTROSI
Il est des abrutis qui méritent qu’on les cite tant ils sont exemplaires de ce que l’humanité peut produire de pire en matière de crapoteuse démagogie.
Dans ce domaine les deux voyous niçois, Ciotti et Estrosi, jumeaux d’infamie, sont sans rival. Citons le motard :
« Taper sur un uniforme, c’est être un ennemi de la France. Représenter la police ou l’armée, c’est être sacré. » « Attaquer la police est un sacrilège. »
Qu’on puisse proférer pareilles âneries sans être foudroyé sur le champ est la preuve la plus incontestable de l’inexistence d’un Dieu vengeur.

FANATISME

Peut-on défaire le genre ? blog de Jeanne Deaux sur Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/jeanne-deaux/blog/010719/peut-defaire-le-genre

Lire ce texte me démontre une fois encore qu’il n’est rien de pire que l’idéologie, parce que ses beaux raisonnements poussent toujours sur le fumier de l’inconscient. Ce texte en propose un cas d’école, dont les meilleurs commentaires, nullement agressifs, n’en déplaise à l’auteure, démontent le mécanisme assez grossier par lequel une construction abstraite en vient à exiger la destruction du réel pour se justifier en tant que théorie.
Pour une analyse qui me semble solide et éclairante des dérives totalitaires auxquelles mène selon moi ce genre de pensée très exactement fanatique, je recommande le texte suivant de DID 2019 : https://blogs.mediapart.fr/did2019/blog/250619/pma-gpa-une-approche-marxiste
Voir ci-après GENRE et REPÈRES (perte de)

FUTURISME
D’un député en ordre de marche particulièrement inspiré, cette envolée futuriste vers des lendemains qui chantent : « La recherche peut nous offrir les évolutions futures de demain ! »
Exaltant de voir combien, avec cet intrépide nouveau monde, nous échappons définitivement au passé d’hier…

GENRE
De mon point de vue, après lecture, particulièrement pénible tant la sophistique y est permanente, de nombre d’articles publiés sur ce sujet par des fanatiques tentant d’objectiver « scientifiquement » leurs obsessions subjectives, les théories du genre sont des foutaises fantasmatiques caractéristiques d’une conception hystérique de la « liberté » et des « droits » d’un individu réduit à son ego au point de se vouloir tout-puissant et de nier la condition humaine en se niant lui-même. Ainsi le transhumaniste, allant au bout de ce délire mégalomaniaque, veut-il sortir du genre humain en détruisant l’homme fini créé par l’évolution de la nature à laquelle il appartient en vue de créer par lui-même l’homme infini qui n’appartiendrait qu’à soi. Tout-puissant, l’homme ayant vaincu sa condition deviendrait immortel.
Hannah Arendt avait fait justice par avance de ce projet aussi infantile que suicidaire, qui occulte le très nécessaire et très vital sujet de l’égalité hommes-femmes (mais non de l’identité !) ainsi que la réalité politique et écologique du monde actuel, écrivant que l’homme moderne « croit ouvertement que tout est permis et secrètement que tout est possible. »
Être soi-même ne consiste pas à dépasser ses limites à tout prix, mais à en faire bon usage. C’est en les acceptant qu’on les dépasse, la contrainte choisie engendre la seule vraie liberté.
Voir ci-dessus FANATISME et ci-après REPÈRES (perte de)

HAINE
Les gens qui condamnent la haine sans se demander d’où elle vient sont des cons ou des salauds, et généralement les deux à la fois. Ce confort intellectuel si fréquent chez les privilégiés, qu’il rassure et absout d’avance, est le premier pas vers l’inhumanité et constitue un encouragement à la répression de toute tentative d’émancipation des opprimés. Stigmatiser la violence des opprimés pour mieux occulter celle des oppresseurs est en tout temps la principale trahison des clercs, qui pourtant en connaissent souvent un rayon en matière de haines recuites…

HASARD
Le hasard n’existe pas. Les hommes l’ont inventé pour éviter de se sentir responsables de leur destin.

INCOMPATIBILITÉ
« L’intensité et la durée sont des ennemis aussi vieux que le feu et l’eau. Ils s’entredétruisent et ne peuvent coexister » écrit Jack London, dans son récit autobiographique Le cabaret de la dernière chance.
Je pense exactement le contraire. La durée ne s’obtient qu’à force d’intensité, et pour cette raison même aucune intensité digne de ce nom ne peut naître que de la durée.
Ne serait-ce que parce que nul désir n’est plus fort que le désir de durer…

INDULGENCE
Je n’ai aucune indulgence envers les puissants. Ils n’ont nul besoin d’indulgence et ne doivent avoir droit qu’à notre méfiance. Leur absence totale de pitié envers plus faible qu’eux, leur complet manque d’empathie à l’égard de qui n’appartient pas à leur caste et leur refus systématique de prendre en compte si peu que ce soit l’intérêt général prouvent qu’ils se considèrent supérieurs à l’eurs congénères, se mettant par là-même au ban de l’humanité.
Ont besoin d’indulgence les pauvres, les faibles, « ceux qui ne sont rien », les « sans-dents », pour parler comme les deux minables qui ont achevé de déshonorer une Ve République que sa naissance bâtarde comme sa Constitution boiteuse vouaient d’entrée au pouvoir personnel et à la corruption.
À ceux qui souffrent, et souvent de notre fait, nous devons non seulement notre indulgence, mais notre soutien et notre aide.

JOIE
Contrairement à ce que voudrait notre ego à tous, rien de beau, rien de grand, rien de vrai ne se fait dans la facilité. C’est que rien de beau, de grand ou de vrai ne se fait sans la joie, qui est tout sauf facile.

LIENS
Ce qu’une famille ne vous pardonnera jamais, c’est de ne pas avoir besoin d’elle.
Tout comme nous avons un mal fou à pardonner à notre famille notre besoin d’elle.

LUCIDITÉ
C’est déjà être intelligent que de l’être assez pour se rendre compte qu’on ne l’est pas.

LUCIDITÉ
« Hommes, il faut savoir se taire pour écouter l’espace. » Proverbe touareg
Il serait temps de nous rappeler que nous sommes des poussières d’étoile, et que si nous voulons nous reconnaître, entrer en contact avec le peuple lumineux de la nuit est un indispensable premier pas vers la lumière. La vraie, pas celle, mortifère parce qu’artificielle, que nous imposent sottise et peur d’exister.

LUCIDITÉ
Elle passe par la contemplation.
Les peintres lettrés de la Chine ancienne sont pour moi, très concrètement, des références, tant leur vision du monde, que je pourrais tenter de définir par un oxymore qui n’est qu’apparent, contemplation active, structure aussi bien leur existence que leurs œuvres. On pourrait aussi parler de recul immersif, ou de communion à distance.
La Chine actuelle, à commencer par ses hommes de pouvoir, me semble fort peu soucieuse de cette quête de profondeur authentique, et livrée à un matérialisme obtus dont je me demande s’il n’a pas été de tout temps une des tentations du peuple Han. Bref, la Chine nous a rejoints et désormais nous dépasse dans le choix de la quantité contre la qualité, fondamentale erreur liée au règne sans contre-pouvoir de l’argent et de la technique, qui fait peu à peu de l’humanité une espèce nouvelle que je nommerais volontiers l’inhumanité.
« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure » écrivait Bernanos à son retour en France après la guerre, dans ce livre vraiment prophétique qu’est La France contre les robots. Prémonitoire, la phrase est restée célèbre, et il est plus que tentant de la mettre en rapport avec la surveillance permanente et tous azimuts décrite par Orwell dans 1984 et actuellement en cours d’installation (déjà bien avancée) en Chine, mais aussi plus insidieusement chez nous, comme dans le reste de l’Europe et à la suite des USA. Dans ce domaine aussi, la Chine nous dépasse. Mauvaise nouvelle, pour elle plus encore que pour nous.
Régis Debray, dans son livre intitulé Civilisation propose une distinction culture-civilisation qui ne me paraît pas très opératoire parce que simpliste ; en revanche, après cent pages d’enfonçage de portes plus ou moins ouvertes, sa quatrième partie Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ?, fondée sur la dialectique Espace-Amérique/Temps-Europe est éclairante. Elle reprend en l’élargissant à la vision géopolitique la distinction synchronie-diachronie qui a permis à Saussure de créer, pour le meilleur et pour le pire, les fondements de la linguistique, juste avant la Première Guerre mondiale. Elle est riche parce qu’elle peut, pour une fois à bon droit, se décliner, faisant clairement apparaître le fossé entre le lu et le vu, le texte et l’image, la transmission et la communication, la qualité et la quantité.
S’agissant de lucidité, il est grand temps de relire Soumission à l’autorité, de Stanley Migram. Les résultats de son expérience étaient terrifiants. Il faudrait la refaire aujourd’hui, en France, aux USA, en Inde et en Chine, par exemple. Je suis convaincu que les résultats ne seraient guère différents selon les pays, mais seraient bien pires encore qu’à l’époque de l’expérience initiale. Ce que j’appelle l’autruchisme est bien plus répandu qu’à l’époque, parce qu’en somme bien plus nécessaire, tant est éprouvant, voire désespérant, un regard lucide sur la situation actuelle de l’humanité, engendrée par ce qu’on commence enfin à appeler l’Anthropocène, ou plus justement encore le Capitalocène, voire le Technocène.
Nous voulons d’autant moins voir ce qui se passe réellement que l’inconscient collectif de l’espèce ne nous a pas attendu pour en prendre conscience, d’où sous différentes formes angoisse et violence généralisées – la mondialisation la plus réussie !
En ce sens, la Chine n’est à mes yeux qu’un épiphénomène à l’intérieur d’un cataclysme en cours que sa réussite précipitera d’autant plus qu’elle sera éclatante…
Je maintiens que dans le contexte actuel l’optimisme est plus que jamais un crime contre l’humanité. Billy Wilder, qui parlait d’expérience, avait coutume de répondre aux gens qui lui vantaient les vertus de l’optimisme et du Think positive : « Parmi les juifs allemands, les pessimistes ont fini dans une piscine à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz… »

MAL (faire du)
J’ai passé l’âge de faire du mal à des gens que j’aime. Mais pas encore atteint l’âge où l’on ne veut même plus faire du mal à ceux qu’on n’aime pas. Question de testostérone ?

MALHEUR
Je n’ai jamais compris cette volonté d’être malheureux qui anime, ou plutôt « inanime », tant d’êtres humains.

MANQUE
D’une certaine façon, ça me rend très heureux de sentir que quelqu’un me manque, et que peut-être je manque à ce quelqu’un. L’absence engendre la présence, la présence naît de l’absence, nous sommes vivants l’un en l’autre.

MUSIQUE
Vous croyez faire de la musique ; vous faites du bruit. C’est que vous ne savez pas vous taire.

NYCTALOPIE
Comme toujours, les choses se font petit à petit, on voit passer les détails, ce ne sont que des détails, et puis un beau matin l’ensemble émerge au grand jour, et le masque démocratique tombe : on ne le savait pas, mais on était déjà en dictature.
L’humanité est ainsi : elle ne commence à y voir clair qu’une fois la nuit tombée.
Voir DICTATURE

OUVERTURE
Regardant de tous mes yeux cette grappe au bleu si pur et si tendre, je me souviens que cela vaut la peine d’écarquiller les yeux pour voir, pour avaler par les yeux. Ouvrir la bouche et le nez, ouvrir son corps et accueillir, comme le font les très jeunes enfants, tant qu’ils n’ont pas appris à la fermer…

PARADOXE
S’il est un futur pour l’humanité, les temps qui viennent diront sans doute de nous : ils voulaient si fort être libres qu’ils se retrouvèrent prisonniers de leur liberté. L’absence de limites est le plus sûr des esclavages.

PARADOXE
Rien de plus immédiatement désagréable que d’être aimé par quelqu’un qu’on n’aime pas. Ce poids impose fuite ou brutalité, voire cruauté. Certains écartent l’importun comme on écrase un moustique. C’est qu’ils se sentent violés, envahis contre leur gré. Qui est la victime, qui le bourreau ?

PARENTS
On ne devient vraiment adulte que quand on cesse d’en vouloir à ses parents, attitude qui est la pire manière de les prendre pour références.

PEINTRE (un vrai)
Ce printemps, au Musée Jacquemart-André, rencontré la peinture d’Hammershøi, peintre danois du tout début du 20e siècle. Il est des peintures qu’on rencontre plus encore qu’on ne les découvre.
Dans les cinq premiers portraits notamment, une imperceptible gaze, un air translucide tendu comme un voile impalpable les isole de notre monde, celui des voyeurs, et cet écart, cette invisible frontière est un irrésistible appel à la traverser, suscite en nous le désir fou d’entrer dans le tableau, d’y retrouver un monde inconnu que nous pressentons pourtant familier.
La profondeur de la peinture d’Hammershøi vient de la résistance que nous oppose la surface nue de ses tableaux, posée comme une vitre à peine visible sur l’image qu’à la fois elle emprisonne et délivre. Ce monde existe d’autant plus qu’il nous échappe.
Je me retrouve dans ses paysages, tendus vers l’infini entrevu à travers le fini, ses arbres solitaires, dénudés, mais intégrés au décor urbain qui leur sert d’écrin et qu’ils mettent en valeur à leur tour, tout comme ses personnages prennent tout leur relief de l’écrin des pièces intimes et nues où ils siègent, où ils prennent la pause, saisis dans le cours d’un instant que la peinture éternise.

PERFECTION
Ce n’est pas en refusant l’imperfection qu’on atteint la perfection, mais c’est en explorant toutes les formes de l’imperfection qu’on finit par y découvrir tous les germes de perfection qui s’y incarnent et qu’elles abritaient. Pas plus qu’on ne comprend l’infini en voulant dépasser les limites du fini, mais en creusant chaque petit bout du fini jusqu’à l’endroit où il s’ouvre sur l’infini dont il émane.
Ce n’est pas davantage en luttant contre le passage du temps qu’on rejoint l’éternité, c’est en vivant chaque instant de passage qu’on s’intègre au présent perpétuel.

PEUPLE (le bon)
Très étrange, le comportement de nos concitoyens. Ils sont un peu mieux informés qu’avant, ont un peu plus de vocabulaire et beaucoup moins d’orthographe, mais restent, par choix, peut-être sage au bout du compte, parfaitement superficiels, barbotant dans une sorte d’aveuglement volontaire traversé d’éclairs de lucidité aussitôt évacués pour s’occuper de l’essentiel, le foot à la télé, la piscine en plastique dans le jardin équitablement partagé entre béton et gazon artificiel, l’apéro et le barbecul.

PROSÉLYTISME
« Inviter est une erreur fraternelle », disent les membres d’une de ces sectes catholiques qui fleurissent au Brésil.
Le prosélytisme est toujours l’amorce d’une tragédie, parce qu’il s’adresse à l’imbécile en nous, qui ne dort jamais que d’un œil, avide qu’il est de rejoindre toute cause lui permettant de se décharger de l’insupportable poids de son libre-arbitre.

QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Pour avoir vécu les deux expériences, je sais qu’être badé par quelques centaines de spectateurs est bien moins intéressant qu’être apprécié par une douzaine de personnes que l’on aime et admire. La quantité enivre, mais débouche sur la gueule de bois et l’addiction, la qualité encourage, nourrit et stimule, elle permet ce dépassement de soi-même qui est le fondement de tout art authentique.

RELIGION
De toutes les religions, celle de la raison est la pire de toutes, parce qu’elle est à l’origine de toutes les autres. Notre besoin de trouver une raison à notre existence pour éviter la folie qu’entraîne pour la conscience l’absence de sens nous a conduits à inventer toutes sortes d’ordres divins propres à légitimer notre présence au monde. Le rationalisme n’a prétendu tuer les religions que pour mieux asseoir la sienne, de toutes la plus irrationnelle et donc la plus fanatique…

REPÈRES (perte de)
Concernant les genres, les nombres et les accords ou désaccords qu’ils impliquent, même la droite bon chic bon genre a perdu ses repères. Ainsi a-t-on pu entendre sur France-Inter l’ex-directeur de campagne de François Fillon, un nommé Stefanini, déclarer : « Valérie Pécresse, dont j’ai été la directrice de campagne… »
Démagogie ou désorientation ? Pour permettre enfin à tous de se retrouver dans la jungle du genre, devenu « culturel » et non plus naturel ou linguistique en vertu des ukases de « sciences » humaines d’une bêtise de plus en plus inhumaine, je suggère une solution radicale : supprimons tout bêtement le masculin et ne conservons qu’un seul genre universel, le féminin.
Il est des nœuds gordiens qu’il faut savoir trancher.
Pardonne, ma langue a fourchée : Il est des nœudes gordiennes qu’elle faut savoir trancher.
Comme quoi, avec une peue de bonne volontée, on peut parvenir à une consensuce qui satisfaite toute la monde. À qui est-ce qu’elles disent merci ?
J’ajoute, car ma zèle de nouvelle convertie m’emporte, qu’il conviendrait également de réprimer à coupes de Benalla bien placées les provocateuses qui commettent volontairement des accordes machistes comme celle-ci, glanée sur France-Inter, cette inépuisable mine de fautes de française :
« Nous devons proposer des solutions à des personnes plus près de chez eux ».
Qu’elle eût bien sûre fallue écrire :
« Nouses devones proposère des solutionnes à des personnes plus prèses de chez elles. »
Car la résistance au progrès va se nicher jusque dans les cercles les plus vertueux de l’adhésion inconditionnelle au dernier consensus en vigueur. Ainsi, l’autre jour, ouvrant son Téléphone sonne, l’inénarrable Fabienne Sintès lance-t-elle, impavide : « l’obsession du bien-être est-il en train de faire de nous… »
Grâce à Dieu, Thomas Legrand, jamais en retard d’un conformisme, rétablit l’honneur du service public en remplaçant courageusement un accord au masculin par un intrépide accord au féminin : « Le flanc gauche de la majorité, elle… »
Moins vertueux, un de ses commensaux viole allègrement l’accord au féminin, proclamant avec sagacité que « l’intervention qu’on vient d’entendre est tout à fait révélateur », soutenu, ô horreur, par une consœur évoquant « cette reconstitution auquel vous avez assisté ».
« La politique de sécurité auquelle nous sommes les uns et les autres attachés » renchérit Jean-Paul Delevoye, Monsieur Retraite par points, se joignant avec ardeur à cette croisade des « élites » contre leur langue natale.
Pascal Lamy enfin, ce Gribouille de la mondialisation heureuse, dont on se demande toujours en l’écoutant s’il est plus stupide qu’ignoble, s’attaque lui aussi au français avec son habituelle assurance de cancre autosatisfait, claironnant : « Quel est les moyens pour contraindre M. Trump (…) ? »
Ce Trump dont il vient de rappeler qu’il s’agit d’un crétin analphabète, la Charité ne craignant jamais de se moquer de l’Hôpital, à qui elle ressemble trait pour trait.
Même le sympathique Alain Baraton s’égare et herborise le 3 mars cette superbe faute d’accord dans le jardin en friche d’une langue qui fut durant des siècles celle de la haute culture : « leur goût est loin d’égaler en qualité ceux des kiwis ».
Cerise sur le gâteau, un militant de la Ripoublique en Marche à France-Inter, à propos de son innocent petit camarade Benalla, claironne : « c’est pas bien grave, y a toujours des gars qui shortcuttent les process… »
Et des cons pour charcuter le français.
Voir ci-dessus FANATISME et GENRE

RIGUEUR (manque de)
« L’alerte orange reste de vigueur », annonce solennellement le journaliste de France-Inter, étalant sans pudeur un regrettable manque de rigueur. Une de ses consœurs n’est pas en reste, qui annonce sans trembler que pour le Tour de France, « les Pyrénées vont rabattre les cartes »…

SENSIBLERIE
Notre époque, qui confond constamment sentiment et sensiblerie devrait méditer cette maxime d’une artiste infiniment sensible :
« Faire du sentiment, c’est prouver qu’on en manque » écrivait Virginie Demont-Breton.

« SOCIÉTALES »
Les « questions de société », le genre, la PMA, rideaux de fumée repris et amplifiés par les pouvoirs pour faire escamoter questions politiques et réponses tyranniques. Vieux truc de prestidigitateur, qui suppose l’inconsciente complicité du spectateur abusé. Pendant que nous enculons les mouches à coups de point médian supposé redonner place dans la langue écrite au genre féminin scandaleusement opprimé, nous oublions de poser les vraies questions et ils imposent leurs réponses.

SOLLERS
Relu ce qu’il dit de La Fontaine. Ça se voudrait léger et profond, mais ce style pesamment enlevé révèle irrésistiblement la vulgarité d’âme de son auteur et l’indécrottable snobisme qui lui aura sans cesse interdit de parvenir à l’essentiel.

SORT (ironie du)
C’est au moment de retomber en enfance qu’on est enfin en mesure d’en sortir.

SURRÉALISME
Baroque et surréalisme m’ont toujours semblé au fond très proches, peut-être parce que le surréalisme dans son avatar français ne me convainc pas.
Intellectuel et raisonneur, Breton, c’est l’icône d’un surréalisme étriqué réduit à l’anecdote, vu par le petit bout de la lorgnette, jouant au fond très bourgeoisement avec les formes sans jamais se coltiner au fond.
À ce surréalisme de pouvoir, très distancié, il manque la chair, et l’abandon à l’univers. Surréalisme et pouvoir, comme voyance et pouvoir, ne font pas bon ménage.
Quand je pense surréalisme authentique, deux noms me viennent aussitôt, Ghelderode et Michaux, des belges (même si le wallon Michaux a renié sa belgitude !), pas par hasard.
Un troisième rapplique au triple galop de son cheval d’apocalypse, Bosch, flamand lui aussi.
Pour être surréaliste au sens où j’entends ce mot, il faut avoir une vision (c’est pourquoi Dali n’est en rien un surréaliste digne de ce nom, mais un faiseur, très habile dans la contrefaçon léchée, et tout à fait incapable de partager quelque émotion vitale que ce soit).
Pour moi, « les » vrais surréalistes sont les romantiques allemands, et plus généralement ces hommes, Lautréamont, Nerval, Rimbaud et d’autres, dont l’écriture met la vie en jeu et non l’inverse.
Ce que n’ont pas compris la plupart des « surréalistes » français, parce que la visée surréaliste ne leur est pas naturelle mais intellectuelle, relevant d’une idée, non d’une vision, c’est que le surréalisme n’a rien à gagner à être tapageur, à s’afficher brutalement, à faire semblant de combattre une bourgeoisie à laquelle il appartient d’entrée et sur laquelle il vit, bref à céder à la tentation du pouvoir.
Le surréalisme, pour être authentique, passe par le rejet de toute approche « publicitaire ». Il ne s’agit pas pour lui, comme pour toute forme d’art digne de ce nom, de créer l’émotion à partir de l’image, mais de créer l’image à partir de l’émotion. En ce sens, les romantiques allemands, ces indiscutables précurseurs, sont de vrais surréalistes, puisqu’au lieu de jouer avec la vie, ils mettaient clairement leur vie en jeu.
Breton reste à la superficie du surréalisme, là où se prétendant mouvement il se fige en institution. Le surréalisme officiel finit par ressembler à cette forme de bureaucratie tatillonne et autoritaire si caractéristique de la petite bourgeoisie, qui veut pleinement posséder le peu qu’elle possède.
À l’inverse, Magritte et Man Ray sont, si j’ose dire, réellement surréalistes : non par décision volontariste, mais par un penchant de nature, tout comme Suarès, dont la prose me paraît bien plus réellement et naturellement surréaliste que celle des ses contemporains surréalistes autoproclamés.
Pour vivre, le surréalisme doit être sincère, et pour être sincère, il doit venir non de la tête, mais des tripes. Ce qui revient à dire que le surréalisme ne peut devenir l’œuvre du conscient que s’il naît d’abord de l’inconscient.
Un surréalisme essentiellement intellectuel, par trop conscient pour ne pas être sous contrôle de l’ego et du surmoi, tombe inévitablement dans le jeu avec les mots, et se résume très vite à une succursale à prétention poétique de l’Oulipo.
Les exemples désolants de cet affadissement, de cet embourgeoisement contre nature ne manquent pas. Le surréalisme sage est une boutique ouverte en permanence, et voisine avec sa consanguine alliée, la provocation académique, engendrant comme elle de juteux profits grâce à un imbattable ratio effort consenti/retour sur investissement.
Cette différence entre l’intellect et la tripe, le ressenti, il me semble qu’on la retrouve aujourd’hui dans l’art cinématographique. Il y a actuellement une tendance, issue de l’idéologie publicitaire et de ses méthodes, de la communication en un mot, à travailler non sur ce que signifie une image, mais sur les références et « émotions » qu’en tant que stimulus elle éveille mécaniquement chez sa cible. Pour parler comme les précieux contemporains, on convoque les clichés, non, quoi qu’on en dise, pour les questionner, mais afin d’usurper leurs effets sans avoir à se donner la peine de les recréer en les incarnant pour faire revivre leur potentiel symbolique inhibé. Les clips vidéos, mais aussi de nombreux longs métrages fonctionnent selon cette fructueuse paresse, déclinant ad nauseam les procédés « efficaces ».
Les créatifs sont de fait les parasites de la création, qui se servent de l’image comme stimulus pour provoquer une émotion, à la façon systématique des publicitaires, communicants et autres manipulateurs d’opinion, alors que le véritable travail d’imagination et de création consiste à incarner une émotion dans une image. Là est toute la différence entre le cliché et le symbole.
On retrouve ici la notion de viol. L’ordre naturel du processus créateur est violé, inversé, détourné et récupéré à des fins de « profit » (n’oublions pas qu’il est bien d’autres profits que le seul profit financier).
En somme, les créatifs, ces utilitaristes, seraient les disciples zélés de Pavlov, alors que l’artiste véritable se tiendrait de son mieux au côté d’Einstein.

SYNERGIE
Un homme ne « prend » ni ne « possède » une femme – sauf à la violer.
Dans cet échange réciproque qu’est l’amour physique bien senti, l’homme donne plus qu’il ne prend, il se donne, et la femme qui se donne le reçoit. Vécu comme une prise de pouvoir, le sexe perd tout intérêt parce que se repliant sur lui-même il perd son sens véritable et ne peut atteindre son acmé dans l’orgasme, cette synergie fusionnelle.
C’est ce que Reich avait si bien compris et formulé quand il parlait de l’impuissance orgastique et démontrait son lien avec la psychologie de masse du fascisme, titre d’un de ses meilleurs ouvrages, plus que jamais actuel. Prendre et posséder sont des actes qui séparent et détruisent, l’amour physique réunit et crée.

TRENTE-ET-UN
Ce matin-là, la journaliste de France-Inter s’était mise sur son trente-et-un : « Le Sénat argentin à trente-huit voix contre trente-et-un (…) ».

TROP
Tout aujourd’hui est trop. À commencer par nous, les humains. Si la langue est, comme je le crois, le miroir de l’inconscient collectif du peuple qui la parle et est créé par elle autant qu’il la crée, ce n’est pas par hasard que l’adverbe trop a connu une incroyable fortune depuis une vingtaine d’années, au point de devenir un adjectif qualificatif. Ce petit mot qui désigne l’excès d’une quantité constitue la plus sobre, la plus lapidaire des définitions de notre époque de productivisme délirant et de croissance mortifère. « Tout notre progrès technologique, dont on chante les louanges, le cœur même de notre civilisation, est comme une hache dans la main d’un criminel » disait Albert Einstein.
Cela valant aussi en matière démographique. Pas de doute, nous sommes trop…

URGENCES
Terrible dilemme contemporain : comment déterminer les urgences les plus urgentes ? Ce choix mobilise tout naturellement l’essentiel de notre temps utile, puisqu’il est clair qu’il n’est rien de plus urgent que de reconnaître ce qui est le plus urgent…

VENISE
Je suis heureux à Venise même quand je ne le suis pas. C’est la seule ville où l’on puisse être heureux quand on ne l’est pas.

VICTIME
Ce n’est pas en se vivant comme une victime qu’une victime cessera de l’être. C’est en refusant de se considérer comme dépendante d’autrui et en s’estimant au moins partiellement responsable de son sort qu’elle reprendra possession d’elle-même.

VIE
La survie n’est pas une vie. La vraie vie est dans la sur-vie. Quelle qu’en soit la nature.

VIEILLESSE
La vieillesse, c’est quand les idées vous viennent toujours aussi vite, mais qu’elles vous quittent encore plus vite. Comme si on n’avait plus le temps de s’y arrêter. Alors, on laisse filer…

VIOLENCE
Par faiblesse décadente et manque d’énergie intérieure, nous avons constamment besoin de nous nourrir de violence. La violence de la pub, la violence de nos images, la violence de nos échanges et de nos politiques : une seule et même surenchère formelle qui voudrait masquer l’épuisement de notre énergie et la réalité de notre impuissance.

VOYAGE, VOYAGER, VOYAGEUR
Il s’est dit sur les voyages et leurs supposées vertus tant de solennelles âneries qu’on n’en finirait pas de les recenser. Sous toutes les latitudes, des écrivains voyageurs professionnels ont ainsi exalté leurs pérégrinations, souvent encombrées des pires platitudes pseudo philosophiques, lieux communs emphatiques et compte-rendus soporifiques.
À notre époque plus qu’à aucune autre, le voyage est considéré comme une sorte de panacée, prétendu remède à l’engourdissement casanier provoqué par cette sorte de maladie honteuse qu’est aux yeux des aventuriers touristiques du 21e siècle la sédentarité.
Le voyageur digne de ce nom a de fait à peu près disparu, remplacé par le touriste ou obscènement singé par le routard. Chez le Monsieur Perrichon contemporain, voyeur compulsif et non plus voyageur, à tout instant le ridicule le dispute au sordide. Il ne fait, littéralement, que passer, ou s’incruste en parasite, étranger à lui-même comme à l’autre, qu’en toute bonne conscience il viole de toutes les manières possibles.
Pas plus que le touriste, le routard n’est un nomade, mais comme lui un sédentaire invasif, corps étranger acharné à se contempler et s’autocélébrer dans le miroir d’une altérité qui sert de reflet à son narcissisme.
On ne voyage bien qu’en s’installant, qu’en séjournant, comme le savaient par nécessité les voyageurs du passé, contraints par la lenteur des déplacements à un contact réel avec ce qui n’était pas qu’un paysage, voire un décor, mais un univers qu’ils venaient découvrir, souvent pour s’y perfectionner dans un métier qu’ils pratiquaient déjà.
L’échange seul est voyage, et il y a loin de Nicolas Vanier à Nastassjia Martin, vraie voyageuse parce qu’elle s’arrête pour vivre et partager, pour le meilleur et pour le pire, au lieu de parcourir et survoler, pour le plaisir.
L’exotisme n’est jamais que l’ersatz de la différence.

vendredi 30 août 2019

PRENDRE LE THÉ, TOUT UN ART…

À mes yeux, ce qui se passe aujourd’hui décourage le commentaire.
Je couve depuis trois mois un texte sur mon expérience en compagnie des Gilets Jaunes, un texte qui a bien du mal à naître, tant je suis aux prises avec nos contradictions à tous, et les trouve de plus en plus insolubles.
Tant aussi j’ai le sentiment de répéter jour après jour depuis plus de trente ans les mêmes mots, les mêmes constats, au point que je pourrais reprendre, et l’ai déjà fait et le referai sûrement, per forza, nombre de mes textes de l’époque sans y changer une virgule puisque je pourrais les écrire à l’identique aujourd’hui…
Reste peut-être la possibilité de partager un sarcasme douloureux, aveu d’impuissance et de dégoût mais aussi énième appel à un minimum de lucidité – cette démarche exigeante, et frustrante parce que révélatrice, sans laquelle aucune action n’est possible.



PRENDRE LE THÉ, TOUT UN ART…



Je prends mon thé.
Earl Grey, parsemé de fleurs de bleuet et de calendula.
Il fait beau ce matin.
Le jardin s’éveille, les roses s’ouvrent, les capucines commencent enfin à fleurir.
Il est 8h.
Pendant que je prends mon thé, quelque part en Syrie, un enfant vient d’être éventré par une bombe, et sa mère le regarde.
La peau de cet homme entre deux âges se boursoufle et brûle sous la morsure de l’acide que son bourreau, un type compétent, verse attentivement sur ses parties les plus sensibles.

Il est 11h.
Un petit creux…
Pendant que je croque-suce mon chocolat bio équitable aux éclats d’amandes grillées, les forêts sibériennes brûlent et les cendres couvrent la banquise, accélérant encore le réchauffement climatique.

Il est 13h30, l’heure de mon café, un moka suave, aux arômes raffinés.
Pendant que je le sirote, en Chine, des enfants Ouïgours, comme des branchettes qu’on élague, sont brutalement séparés de leurs parents, qu’un régime compatissant a décidé pour leur bien d’envoyer dans des camps de « déradicalisation ».

Il est 17h, je vais goûter. Sacré, le goûter ! Pas encore décidé si ce sera thé ou infusion. Le thé parfois perturbe mon endormissement. J’ai besoin de bien dormir.
Pendant que je déguste mon cake aux fruits bio (je n’en ai pas trouvé d’équitable), gaz et pétrole de schiste pourrissent les sols dans l’est canadien, et sur le rivage antarctique des touristes aventureux jettent des poissons aux manchots empereurs.

Il est 19h30.
Tout en dînant légèrement pour garder la ligne, je vais écouter les infos sur France-Inter, « la première radio de France ». J’aime me tenir informé, rester ouvert au monde. Question de citoyenneté, car, comme beaucoup de mes congénères ayant pratiqué le tourisme, je me sens citoyen du monde. Après tout, mon thé vient des Indes ou de Ceylan, mon café de Colombie ou d’Éthiopie, mon chocolat du Pérou.

Il est 23h.
Quelle belle journée ! Quelques pages d’un bon polar bien cynique et bien sanglant, histoire de me vider la tête. Je suis parfois obligé de relire deux ou trois fois une phrase ou l’autre, car mes yeux se ferment : j’ai bien travaillé aujourd’hui.

Il est minuit passé.
Je n’arrive pas à m’endormir. Je me demande bien pourquoi…

mercredi 9 janvier 2019

LA MADONNA SCONTA

LA MADONNA SCONTA

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La Madonna sconta, détail © Sagault 2019

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Je l’ai appelée « La Madone cachée ».
C’est en son apaisante, énigmatique et profonde présence que j’ai choisi de vous souhaiter une belle et bonne année 2019.
Cette Vierge à l’enfant dissimulée dans l’ombre du mur latéral du chœur d’une église piémontaise que je ne nommerai pas, rien ne la signale. Je suis passé bien des fois près d’elle sans la voir, et c’est un rayon de soleil inattendu qui me l’a dévoilée l’été dernier. De l’autre côté du déambulatoire, en face d’elle, à peine plus visible, s’épanouit un San Sebastiano extatique, tout hérissé de flèches ; ses yeux et son sourire le disent, il est déjà en paradis et nous appelle à l’y rejoindre. Seulement, il y a d’abord les flèches…
On n’a rien sans effort – sans engagement. Une sorte de Gilet Jaune, ce Saint Sébastien ?
La fresque à la Madone est nettement plus ancienne que celle qui la recouvrait et dont ne reste, à droite, qu’un fragment. Les restaurateurs l’ont-ils voulu, ont-ils mis en scène cette rencontre admirable ? Sur le fragment le plus récent, un saint, un dominician apparement, semble la découvrir, notre Madone cachée, et il en est frappé comme de la foudre, ébloui.
C’est qu’elle est bien belle, la Madone cachée, bien profonde aussi avec son regard de mère inquiète qui anticipe un avenir douloureux pour son fils et tente d’explorer l’insondable mystère de leur destin à tous deux. C’est aussi nous qu’elle interroge en silence : Et « toi, que fais-tu ? Qu’as-tu fait ? Que feras-tu ? »
Encore un beau silence, si bien peint, si parlant, à verser au grand livre des silences de la Peinture, dont nous avons tenté mon ami Jean Klépal et moi une ébauche toute subjective, faisant appel à nos minuscules univers personnels.
Ce qui est caché n’est pas forcément honteux, me suggère cette envoûtante Vierge à l’enfant, et l’offrir à la lumière peut lui permettre de révéler une beauté aussi nouvelle qu’inattendue.
Et je me dis que cela vaut peut-être le coup d’aller voir ce qui se cache de vrai vécu et d’humanité sous les Gilets Jaunes plutôt que de se réfugier dans le douteux confort versaillais des amalgames malhonnêtes en se contentant des clichés véhiculés par ces agences de désinformation que sont trop souvent devenus les médias, tant publics que privés, dès que le système se sent mis en danger par ceux qu’il opprime depuis trop longtemps avec une violence feutrée autrement féroce que celle qui répond à son injustice grandissante et à son usage de plus en plus démesuré de la brutalité policière.
De même, cela vaut le coup d’écouter ce qu’a à dire un Étienne Chouard avant de lui coller une étiquette indue destinée à rendre sa parole inaudible. Elle mérite pourtant d’être entendue et discutée plutôt que rejetée a priori parce qu’elle dérange les pouvoirs actuels.
Contre les Gilets Jaunes, l’a-priori du gouvernement et des médias qui le servent et l’ont amené au pouvoir est tout sauf démocratique. Il vise de façon particulièrement grossière à les diaboliser en faisant litière de leurs motifs et de leur comportement pour généraliser des bavures très minoritaires. Cette politique de Gribouille mène au pire.
Je formulerai donc le vœu que nous prenions tous la peine de nous souvenir que si nous voulons vivre en société, nous devons nous écouter, nous comprendre, nous entr’aider et non nous mépriser, nous exploiter, nous opprimer.
Je ne suis pas croyant, mais je crois à la beauté et à la bonté, et c’est parce que je sens ces seules vraies valeurs vibrer au plus haut point dans la petite Madone cachée de Saluzzo que j’ai voulu la partager avec vous en ce tout début de l’année 2019, dont nous sommes responsables.

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La Madonna sconta © Sagault 2019

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dimanche 30 décembre 2018

LES GILETS JAUNES, UNE LUEUR DANS LA NUIT ?

« Il est possible de cheminer seul. Mais le bon voyageur sait que le grand voyage est celui de la vie, et qu’il suppose des compagnons.

Compagnon : étymologiquement, c’est celui qui mange le même pain. Heureux qui se sent éternellement en voyage et qui voit dans tout prochain un compagnon désiré...

Le bon voyageur se préoccupe de ses compagnons découragés, las... Il devine le moment où ils en viennent à désespérer. Il les prend où il les trouve. Il les écoute. Avec intelligence et délicatesse, et surtout avec amour, il leur fait reprendre courage et retrouver goût au voyage. »

Dom Helder Camara


GILETS JAUNES, UNE LUEUR DANS LA NUIT ?

Ce que j’ai vécu sur notre rond-point et ce que ça me dit


Ce que je vais livrer ici est un ressenti personnel. Je ne témoigne que de ce que j’ai vu et vécu, et ce témoignage est donc subjectif – comme tous les témoignages, et comme toutes les opinions, n’en déplaise aux amateurs « d’objectivité », il n’est pas inutile de le rappeler au passage.
Subjectif, ce témoignage paraîtra peut-être « naïf », il me semble pourtant correspondre à une évolution si essentielle qu’elle pourrait bien entraîner une authentique révolution. Évolution qui me semble liée à « une prise de conscience inconsciente » : l’inconscient collectif de notre espèce perçoit le désastre en cours et y réagit, mettant peu à peu en mouvement des fragments de plus en plus importants de la population.

J’ai passé du temps depuis trois semaines en compagnie d’autres Gilets Jaunes sur un rond-point situé à l’entrée de Barcelonnette, petite sous-préfecture des Alpes de Haute-Provence.
En tout premier lieu, et quel soulagement ce fut, j’ai eu le sentiment très fort d’avoir enfin affaire à des êtres humains et non aux brutes déshumanisées qui prétendent nous représenter et nous gouverner et que j’entends à longueur d’émission sur France-Inter et France-Culture étaler depuis des années leur langue de bois mensongère qui déguise la violence de leur politique sous les éléments de langage prémâchés par leurs maîtres.
À la fois Tartuffes et zombies, plus que jamais auparavant, ceux qui « réussissent » m’ont paru bien médiocres, comparés à ceux qui ne sont rien…

Cette coupure entre le peuple et de prétendues élites réunissant en une véritable mafia d’authentiques prédateurs cooptés pour leur cynisme et leur avidité, elle vient de loin, comme me semblent le montrer les impressions que j’avais à l’époque retirées de ma participation au mouvement de mai 68, à la Sorbonne et dans la rue, comparées aux impressions que j’ai ressenties sur notre rond-point et dans nos réunions, y compris avec certains élus attentifs.
Comparées aussi à celles que me donne toujours davantage depuis plus de 40 ans le petit monde politico-économico-financier qui a remplacé le souci de l’intérêt général et le service de la nation par l’absolue primauté des intérêts particuliers d’une infime minorité, la recherche du profit à n’importe quel prix, le tout à l’aide d’une corruption si généralisée et si profonde qu’elle est devenue inconsciente.

Pour ce que j’en constate et crois en comprendre à l’heure qu’il est, la révolte de mai 68 et celle des Gilets Jaunes n’ont rien en commun. Il s’agit de deux mouvements totalement différents, tant dans leurs motivations que dans leurs méthodes et dans les actions entreprises, et probablement aussi dans leurs conséquences.

De même, le mouvement des Gilets Jaunes est par nature radicalement étranger à la vision du monde autoritaire du système oligarchique dont l’emprise de plus en plus féroce sur l’humanité suscite désormais des révoltes toujours plus violentes des populations qui subissent peu à peu un esclavage de fait, et se voient dépossédées de la moindre possibilité d’avoir une influence sur leur destin.

La différence de nature est profonde, et elle est vitale. Je tente d’en faire une première approche, à compléter, à préciser et à fonder, en exposant ci-dessous la perception que j’en ai.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’un travail de sociologue, mais des intuitions personnelles d’un militant !


GILETS JAUNES 2018


Aux ronds-points :

Des adultes, dont de nombreux retraités, la plupart sans idéologie, plus ou moins « apolitiques ».
Grande variété des origines, des âges et des choix de vie, mais accord sur l’essentiel, tolérance, solidarité, partages, échanges sans violence.
Pas de leaders, une parfaite et évidente égalité et une naturelle répartition des tâches.
Une réelle maturité d’ensemble. Sincérité et honnêteté. Simplicité. Pas de jugement, de la coopération. Respect réciproque.
Ces êtres humains veulent vivre en paix. Et en sont probablement capables, parce que de bonne volonté.
Paradoxe apparent, ils sont très unis parce que très variés. Il s’agit d’un collectif non prémédité, animé par l’intérêt général de ses membres, et qui aspire à en rejoindre d’autres animés des mêmes intentions.


SOIXANTE-HUITARDS 1968


Sur les barricades, dans les AG :

De jeunes étudiants immatures, très politisés, souvent fanatiques.
Enfermés sur eux-mêmes, méprisants, incapables de dialogue, perroquets ayant tous à quelques nuances près le même discours formaté, profondément désunis par leur recherche effrénée du pouvoir.
Car leur soumission à une idéologie extérieure apparaîtra vite pour ce qu’elle était, le vecteur d’une quête individualiste de pouvoir : la plupart des leaders autoproclamés de mai 68 resteront des fanatiques mais en changeant de doctrine. Convertis au profit et au paraître, les « leaders » du mouvement étudiant deviendront tout naturellement soit les garants « de gauche » d’une social-démocratie dévoyée, soit les jeunes loups libéraux-nazis qui mettront le pays en coupe réglée à partir des années 1990.
Nouveau paradoxe apparent, ils étaient très désunis parce que très semblables. Leur collectivisme affiché, en fait un corporatisme déguisé, était la courte échelle de leur féroce individualisme tout entier dévoué au service de leur intérêt particulier…


CEUX QUI « RÉUSSISSENT », entendez : LES PRÉDATEURS 1968-2018


Comportement et discours du pouvoir oligarchique politico-économico-financier :

Des « adultes » immatures, adolescents attardés et manipulateurs dont l’absence d’empathie confine à l’autisme. Hypocrisie permanente (ils parlent de bienveillance mais méprisent systématiquement autrui), indûment nommée pensée complexe, en vérité enfumage consistant à faire constamment l’exact contraire de ce qu’on dit.
Idéologues bornés et fanatiques, d’une étonnante rigidité d’esprit, avec une conception autoritaire du pouvoir, une recherche permanente de la verticalité, une mise en compétition systématique, une exaspérante infantilisation du citoyen (généralement nommée « pédagogie »), notamment à l’aide d’un recours généralisé à une « évaluation » dévalorisante.
Perpétuellement en guerre entre eux (ils sont divisés justement parce qu’ils se ressemblent, il n’y a pas de place pour tout le monde quand il y a trop de clones), ils sont aussi solidaires en tant que classe pour faire une guerre impitoyable à tout ce qui ne leur est pas soumis. Ces individualistes invétérés pratiquent sur une grande échelle les renvois d’ascenseur et leur fonctionnement de type mafieux s’apparente au comportement du milieu du grand banditisme dont ils partagent l’absolu mépris des « caves », de « ceux qui ne sont rien ». En témoignent leur arrogance, leur froide inhumanité et… leur impunité cyniquement assumée, voir l’affaire Benalla…


On comprend mieux dès lors ce que je crois être les mobiles profonds du mouvement des Gilets Jaunes.
Le système actuel de pouvoir, fondé sur la mainmise d’une infime minorité grâce au règne absolu de l’argent et à la recherche concomitante du profit à n’importe quel prix, est de fait en guerre civile contre la majeure partie de l’humanité, désireuse d’une paix sociale qui ne peut exister que dans le partage et la solidarité.
Ce qui se joue à mon sens avec la révolte citoyenne des Gilets Jaunes, c’est donc le rejet d’un monde autodestructeur imposé par une minorité droguée à la compétition et au profit en faveur d’une civilisation qui mériterait ce nom en vivant selon les valeurs opposées, et seules porteuses d’avenir pour l’humanité, de coopération et de gratuité.



En complément, je vous propose cet entretien intéressant et instructif avec Philippe Pascot sur Sud-Radio :
« Monsieur Macron est un menteur »
https://www.youtube.com/watch?v=fgYYGuerTAg&feature=youtu.be

Et ces cinq documents :

Lettre ouverte à Mesdames et Messieurs les élus actuels, par les Gilets Jaunes de la Vallée de l’Ubaye

Lettre ouverte à l’intention de tous, par les Gilets Jaunes de la Vallée de l’Ubaye

Alain Supiot décrypte la politique ultra-libérale culminant avec Macron

Pourquoi la colère sociale n’est pas près de s’apaiser, par Laurent Mauduit

Pablo Servigne : « Il est possible que nos sociétés se dégradent beaucoup plus rapidement que les anciennes civilisations »

lundi 10 décembre 2018

LA POLITIQUE POLITICIENNE, UN « RÉALISME » ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE

Il me semble utile, au moment où les Gilets Jaunes reposent avec force la question du fonctionnement de la démocratie, de soumettre à nouveau à mes lecteurs ce texte désormais quasiment préhistorique, puisque je l’avais publié sur ce blog en avril 2010 !
En ressort, dans le contexte du mouvement des Gilets Jaunes, l’absolue nécessité de recréer un authentique contrat social, à travers la création d’une démocratie largement et réellement participative, assumée par un peuple responsable.
Cela passe par un retour au fondement de toute société durable, le contrat moral, l’adhésion réelle, dans les actes et pas seulement dans les mots, à des valeurs autant que possible partagées.
La démocratie faussement représentative instituée par la Ve République a accouché, après plusieurs désolants avortons, de l’actuelle caricature présidentielle. Taillée pour le pouvoir personnel, cette démocrature conduit tout naturellement, par une pente irrésistible, au pouvoir quasi absolu d’une mafia oligarchique méprisante et corrompue par l’excès de son pouvoir et l’avidité sans frein qui en résulte.
Avec comme conséquence un rejet de la politique et une haine croissante des politiciens de la part d’un peuple qui, n’étant plus autorisé à se vivre citoyen, se réfugie dans l’indifférence ou la haine, alternant l’apathie et la révolte selon les variations de l’oppression plus ou moins feutrée dont il est constamment l’objet.
Parmi d’autres mesures non moins nécessaires, l’utilisation du tirage au sort, si elle ne résoudrait pas tous les problèmes d’un coup de baguette magique, permettrait d’approcher de cette démocratie réelle, en impliquant à tour de rôle un grand nombre d’entre nous. Les expériences menées en Islande et en Irlande semblent prometteuses.
Encore une fois, et c’est cela aussi,
la morale : en démocratie, le peuple n’est pas au service du pouvoir, le pouvoir est au service du peuple.
Il serait temps que le citoyen Macron le comprenne et en tire les conséquences.


LA POLITIQUE POLITICIENNE, UN RÉALISME ILLUSOIRE :

POUR UN RETOUR DE LA MORALE




REPARTIR DE ZÉRO : RETOUR À LA CASE DÉPART
Il y a des années que nous débattons sur le sens réel de ces deux mots antagonistes et complémentaires, la droite et la gauche. Ce débat est né pour l’essentiel, me semble-t-il, de l’incapacité récurrente de la pensée dite de gauche à s’incarner dans le pouvoir autrement qu’en se diluant ou se dénaturant, pour finir par se trahir ainsi que ses soutiens, soit en pratiquant plus ou moins honteusement une politique de droite, soit en devenant carrément une dictature d’extrême-droite.
Pour moi, ce n’est plus une question de gauche ou de droite. Il faut repartir de zéro. Nous avons complètement perdu de vue les principes fondamentaux qui légitiment l’existence des sociétés humaines. Bref, il est grand temps de relire Montesquieu et Rousseau, L’Esprit des lois et Le Contrat social !
Depuis trop longtemps, nos sociétés, et particulièrement les sociétés occidentales, alors qu’elles devraient avoir pour visée l’intérêt général, fonctionnent en ne tenant réellement compte que des seuls intérêts particuliers, dont l’exacerbation démente détruit inéluctablement toute possibilité de coexistence harmonieuse entre les individus.


LES LUTTES POLITIQUES SONT-ELLES L’ALPHA ET L’OMÉGA DE LA VIE EN SOCIÉTÉ ?
Au fond, je n’ai pas grand-chose à faire avec la politique au sens où on l’entend actuellement. Gauche, droite, cette distinction ne me paraît plus opératoire, à supposer qu’elle l’ait jamais été, ce dont je doute.
Je récuse la vision du monde des « intellectuels de gauche » telle qu’elle s’est incarnée jusqu’à l’absurde dans la très imprudente et dangereuse démarche sartrienne, à la fois abstraite et manichéenne (ça va merveilleusement de pair) ; il y a du grotesque et de l’odieux dans la commode, fantasmatique et inopérante distinction entre gauche et droite véhiculée par la bonne conscience de gauche. Je me sens beaucoup plus proche de militants du réel (et réellement engagés) comme Koestler ou Orwell, pour qui le problème n’est pas une question de gauche ou de droite, les deux se rejoignant et se confondant à leurs yeux dans le même appétit de pouvoir.
C’est bien le problème du pouvoir qu’il faut régler et ce problème-là ne peut l’être que sur un plan moral, conformément à une éthique. Et sûrement pas en référence à un étiquetage trop souvent opportuniste, qui ne garantit en rien l’authenticité ni la fraîcheur du produit qu’il tente de promouvoir.
J’ai pour ma part déduit de mes nombreuses et parfois cuisantes expériences militantes que la solution n’est jamais dans l’action politique traditionnelle, ni même dans les rapports de force, qui n’ont de vraie valeur que ponctuelle et ne résolvent pas les problèmes de fond ; elle est à mes yeux dans l’action de chaque individu par rapport aux valeurs qu’il reconnaît, et pour la réalisation desquelles il milite dans sa propre vie en compagnie de ceux de ses concitoyens qui les partagent.
J’ai trop vu les enfers engendrés par les meilleures intentions idéologiques du monde pour ne pas m’intéresser d’abord aux actes et à leur signification morale plutôt qu’aux idéologies, aussi séduisantes et apparemment fondées soient-elles.
Étant donné la variété (et parfois la légitimité !) des opinions et des comportements, une société, pour fonctionner, c’est à dire pour que le contrat social engendre un véritable consensus, ne doit pas tant reposer sur des compromis politiques que sur des fondements moraux. Comment vivre ensemble si l’on ne commence pas par s’entendre sur les quelques principes moraux qui permettent de fonder une vie en société digne de ce nom ?
« Valeurs partagées » : je n’entends par là rien de « politique », mais un ensemble de choix moraux qui s’imposent à tous dès lors qu’une communauté humaine se forme autour d’un contrat social, quelles que soient les opinions politiques de chacun.
Ce consensus n’existe plus actuellement, comme le prouvent chaque jour davantage les réactions de plus en plus divergentes engendrées par les innombrables scandales récents : du tourisme sexuel au népotisme, de la corruption mafieuse à la triche footeuse, les règles les plus élémentaires de la morale ordinaire sont ouvertement bafouées, ou pire, violées au moment même où le violeur, la main sur le cœur, déclare son indéfectible respect envers elles…
Si bien que c’est l’opinion publique, cette girouette, qui, en vertu des mouvements désordonnés et incohérents de ses émotions, décrète au jour le jour les limites de l’acceptable, en vertu d’un rapport de force majoritaire prétendument dégagé par des sondages orientés et manipulés.
Une véritable guerre civile est ainsi en train de s’installer entre les zélateurs individualistes du cynisme tous azimuts et de la « loi de la jungle », esclaves dévoués du pouvoir et de l’argent, et les citoyens encore conscients de leur appartenance à une civilisation fondée sur des valeurs trop importantes pour être abandonnées sous prétexte qu’elles ne s’incarnent jamais parfaitement dans une réalité plus complexe que nos idéaux.


LA MORALE, UN SENS COMMUN
Ma vision du monde n’a jamais été fondée sur des rapports de force, mais sur des lois, sur des règles de fonctionnement. Ces lois, je les considère comme naturelles parce que leur application entraîne des effets positifs et que leur transgression déchaîne des forces incontrôlables et destructrices. Elles relèvent donc tout bêtement de ce qu’il est convenu d’appeler le bon sens, n’en déplaise aux élites qui affectent de mépriser ce terme, trop populaire pour ne pas leur paraître populiste.
Le bon sens, par exemple, refuse d’accepter la stupide et criminelle pétition de principe qui voudrait que les pulsions, passions et intérêts personnels puissent, comme par miracle, s’autoréguler. Purement idéologique, dépourvue du moindre fondement historique, la prétendue régulation par les marchés est le péché originel du libéralisme.
Car le libéralisme est un faux pragmatisme : nulle société ne peut se fonder sur une totale liberté accordée aux rapports de force, ne serait-ce que parce qu’une complète absence de régulation morale débouche automatiquement sur le règne corrupteur de l’argent, et s’achève en décadence et autodestruction, comme nous sommes en train de le vérifier une fois de plus – la fois de trop.
Aucune société ne peut perdurer en laissant à la loi du plus fort toute liberté de s’exercer. Tant que nous fonderons nos sociétés sur des rapports de force, y compris sur le rapport de force démocratique qui soumet une minorité à une majorité en vertu de la seule loi du nombre, aucune société ne pourra fonctionner de manière saine.


LA DÉMOCRATIE : QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Il y aurait beaucoup à dire sur cet étrange modèle démocratique qui donne la possibilité à une majorité d’imposer ses choix à une minorité. Là réside à mes yeux l’erreur cardinale du régime démocratique et l’origine de sa sempiternelle et si lassante perversion.
Selon moi, le rapport de force majoritaire aboutit inévitablement à l’oppression, puis à la dictature. D’une part, le processus majoritaire est très aisé à pervertir et à détourner, comme nous avons pu le constater constamment depuis 1958 ; d’autre part, il est vicié dans son principe même : moralement, la notion de pouvoir majoritaire est essentiellement bancale, et ne peut conférer aucune légitimité incontestable, puisqu’elle décale l’origine du pouvoir de la qualité vers la quantité et de la morale vers la loi du plus fort.
Or la seule société possible est celle où non seulement les intérêts de chacun sont autant que possible préservés, mais celle qui admet que des principes qualitatifs, c’est à dire des règles morales, des lois vitales, doivent l’emporter, non seulement sur les intérêt privés, mais sur les intérêts des majorités comme des minorités. La quantité n’est pas un critère de moralité et l’utiliser comme nous le faisons revient à faire rentrer par la fenêtre les rapports de force qu’on prétendait exclure du contrat social.
Il me semble que dans les sociétés animales, les rapports de force sont moins essentiels que la conception sociale qu’ils incarnent : la prétendue loi de la jungle, cette invention humaine, y est inconnue, parce qu’en transformant l’instinct de conservation naturel et légitime en un pervers désir d’augmentation elle programme son autodestruction.
Le rapport de force n’est pas un principe sur lequel fonder une société cohérente et durable. Une société doit être fondée sur des règles de vie en commun, selon des principes admirablement résumés par Orwell dans l’expression « common decency ».

LA SÉPARATION DES POUVOIRS, CONDITION DE LA DÉMOCRATIE
D’autre part, pour devenir et rester le ciment d’une société, la morale qui la fonde ne peut pas être laxiste, et c’est pourquoi l’existence d’un authentique pouvoir judiciaire est vitale pour toute société.
Non seulement la politique est bien obligée de s’encombrer d’un certain nombre de réalités contingentes, mais c’est son devoir d’en tenir compte ; celui de la justice est au contraire de réduire au maximum les contingences du vivant et l’extrême mutabilité qui en découle.
C’est pourquoi c’est au pouvoir judiciaire et non au législatif ou à l’exécutif d’assurer l’intégrité d’une constitution et à travers elle du contrat social dont elle énonce, légitime et en quelque sorte sanctifie les principes.
On retrouve là encore la notion de morale, et l’idée que les valeurs qui fondent la vie en société doivent avoir le pas sur les « nécessités » du moment, sous peine d’invalider, sinon dans les faits du moins dans les esprits, le contrat social.
De ce point de vue, la Cour Suprême des États-Unis, sans être parfaite, est de loin plus conforme à l’esprit démocratique et au bon sens qui veulent l’équilibre des pouvoirs que cette caricature bancale de conseil des sages qu’est ce que j’appelle le Conseil Inconstitutionnel de la république française.
La séparation des pouvoirs, avant d’être une règle de bon sens politique, est une loi éthique fondamentale, dont doivent impérativement, pour être légitimes et fonctionner convenablement, découler les institutions gouvernementales.
D’où la catastrophe que représente le mode de gouvernement instauré par la Cinquième République. En renversant l’équilibre des pouvoirs et en personnalisant outrageusement notre régime politique, l’actuelle Constitution a sapé les fondements mêmes de notre démocratie et ouvert la porte à la formation et à la « légitimation » d’une oligarchie quasiment héréditaire, en voie de reconstituer une féodalité associant clientélisme et népotisme.

PAS DE DÉMOCRATIE SANS MORALE, PAS DE MORALE SANS DÉMOCRATIE
Face au dévoiement de la politique et des politiciens, que pouvons-nous réellement exiger en tant que citoyens ? Pour commencer, comme un strict minimum, l’absence de tricherie, cette forme élémentaire d’honnêteté sans laquelle aucune confiance n’est possible et qui consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit. Ce serait une vraie révolution, à un moment de l’histoire où on n’a jamais autant fait le contraire de ce qu’on dit, jamais autant pratiqué la langue de bois, jamais autant manipulé l’opinion.
La pierre de touche, c’est l’accord entre les paroles et les actes. On ne proclame réellement la morale qu’en la pratiquant. Contre l’irrésistible attrait de ce que j’appelle les trois P (profit, pouvoir, paraître), seuls la définition et le respect d’une éthique peuvent permettre de fédérer les individus autour d’un contrat social digne de ce nom.
C’est dire que je ne crois pas au matérialisme, dialectique ou non ! Le marxisme-léninisme, en s’affranchissant de la dimension morale, s’est enfermé dans la même cage que son ennemi apparemment mortel, le libéralisme.
Le matérialisme triomphant, tel qu’il s’incarne dans la société globalisée de consommation et d’extermination du vivant, représente la victoire de la mort sur la vie.
Pour fonder la cité, La Boétie, Montesquieu et Rousseau sont au moins aussi importants que Montaigne, Ricardo ou Marx !
La politique contemporaine n’est devenue si impuissante que parce qu’elle s’est voulue supérieure à la morale, et a prétendu exercer à sa place un pouvoir qui lui échappe par définition. Dès lors il était inévitable qu’affrontée aux intérêts particuliers la politique sacrifie la morale au pouvoir des plus forts, perdant par là toute légitimité.
Ainsi que toute efficacité à long terme : la morale est en fin de compte une question de bon sens, et c’est pourquoi elle déplaît tant aux « entrepreneurs » et autres « aventuriers ». Non seulement elle leur imposerait des limites, mais elle condamne d’avance leurs entreprises en faisant apparaître la futilité et la nocivité d’une vision fondée sur un individualisme forcené et une totale incapacité à envisager un autre avenir que le court terme le plus borné.
C’est ce que la plupart des citoyens ont, peut-être confusément, mais aussi très profondément, compris, d’où leur rejet d’une politique dévoyée et de politiciens corrompus, ou leur renoncement à tout engagement devant l’évidence de leur impuissance à obtenir que les principes les plus élémentaires du contrat social soient respectés. La relative acceptation actuelle de la prétendue loi de la jungle est ainsi due à une forme de contagion, de contamination, à un renoncement, à un dégoût : là encore, à travers l’abstention se révèle la disparition progressive du contrat social.
Dans la mesure où l’État n’est plus le fruit d’un consensus, mais l’aboutissement d’un processus de spoliation du peuple citoyen, les gouvernants actuels, produits de ce qu’Eduardo Galeano appelle si justement la démocrature, n’ont en fait plus aucune légitimité démocratique.


PREMIÈRE À GAUCHE : LA POLITIQUE AU SERVICE DE LA MORALE
Il est donc grand temps que nous repartions de zéro, en posant à nouveau clairement les principes qui nous animent et les conséquences qu’entraîne leur mise en œuvre. Aucune action dite de gauche n’a actuellement la moindre chance de réussir, parce qu’il n’y a plus de repères moraux crédibles pour la légitimer. On ne peut pas, comme par exemple DSK, servir l’économie financière globalisée tout en se réclamant d’une morale qui non seulement lui est totalement étrangère, mais qu’elle s’acharne à détruire parce qu’elle y voit le dernier obstacle à son hégémonie.
Quand elles perdent leur colonne vertébrale morale et ne reposent plus que sur leur chair politique, les sociétés finissent par s’effondrer d’elles-mêmes.
Les partis politiques aussi. Voyez le PS…
Quant à l’UMP, aucun risque de voir s’effondrer ce qui n’existe pas : ce n’est pas un parti politique, mais une simple machine électorale, l’exemple type du détournement à des fins d’accaparement du pouvoir des institutions censées assurer la vie de la démocratie.
En fin de compte, l’opposition entre la gauche et la droite n’est pas pour moi entre les partis qui se réclament de l’une ou de l’autre. Elle se résume à une formule toute simple : ou l’on tient pour la morale et ses difficultés, et l’on est de gauche, ou l’on préfère la loi de la jungle et son simplisme destructeur, et l’on est de droite. Ce n’est pas une question d’étiquette, ni d’appartenance, c’est un choix de vie.

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