LE GLOBE DE L'HOMME MOYEN

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vendredi 29 juillet 2016

Lettre d’Infos Août 2016

Chers tous,

A toutes fins utiles, voici l’annonce de ma prochaine exposition, Galliera delle Cornici, Lido di Venezia, du 10 au 23 septembre 2016.

Elle sera suivie du 8 au 27 novembre d’une exposition collective à la Galerie Est-Ouest à Marseille, autour de Jean Klépal et des livres qu’il a commis avec les exposants, Alain Nahum, Serge Plagnol et votre serviteur.
Amitié
Alain

« Hommes, il faut savoir se taire pour écouter l’espace. »

Proverbe touareg

Que mes lecteurs ne s’étonnent pas de me voir annoncer largement à l’avance ma prochaine exposition, qui me permet de retrouver Venise et les vénitiens à la Galleria delle Cornici, au Lido. C’est que j’espère y retrouver aussi certains des amis – voire quelques nouveaux ! – qui m’avaient fait la joie de venir partager les beaux moments vécus lors de l’exposition QUASI NIENTE, I COLORI DELLA LUCE, merveilleusement accueillie en janvier 2013 par l’Alliance française de Venise, dans ce lieu magique où elle a son siège, le Casino Venier.

Vous trouverez la suite avec l’affiche et tous les détails nécessaires en cliquant sur ce lien : DIPINGERE IL SILENZIO

Le lien que voici mène à l’avnt-dernier texte publié sur mon blog et intéressera peut-être certains d’entre vous, ceux notamment qui l’ont connue : http://www.ateliersdartistes.com/LA-MORT-LA-MORT-TOUJOURS-RECOMMENCEE.html

Alain SAGAULT

- Courriel : alain@sagault.com
- Site : www.sagault.com
- Blog : Le globe de l’homme moyen
- Tél : 09 52 10 42 18

dimanche 17 juillet 2016

DIPINGERE IL SILENZIO

« Hommes, il faut savoir se taire pour écouter l’espace. »

Proverbe touareg



Que mes lecteurs ne s’étonnent pas de me voir annoncer largement à l’avance ma prochaine exposition, qui me permet de retrouver Venise et les vénitiens à la Galleria delle Cornici, au Lido. C’est que j’espère y retrouver aussi certains des amis – voire quelques nouveaux ! – qui m’avaient fait la joie de venir partager les beaux moments vécus lors de mon exposition QUASI NIENTE, I COLORI DELLA LUCE, merveilleusement accueillie en janvier 2013 par l’Alliance française de Venise, dans ce lieu magique où elle a son siège, le Casino Venier.



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Alain Sagault, à la recherche du silence


L’art de l’aquarelle est un art exigeant, impitoyable. C’est un art où l’excellence est rare.
Réussie, l’aquarelle se caractérise par la subtilité de son élégance, de son raffinement. Elle est sans cesse sur un fil ou la mièvrerie la guette. Rapidité d’exécution, coup d’œil, requièrent à coup sûr de la virtuosité.
L’aquarelle convient parfaitement à qui désire suggérer, vibrer avec l’indicible, fixer ce qui ne fait que passer, l’à peine perceptible.

Il est question de saisir la légèreté fugace de l’instant au moment même du ressenti de l’émotion.
L’artiste réussit ou échoue, sans appel possible.

Pratiquer l’aquarelle et s’y tenir relève soit de la naïveté, de l’audace occasionnelle, ou d’une obsession, c’est-à-dire d’une recherche sans fin.

L’aquarelle, art désuet, art mineur ?
Allons donc ! Il faut beaucoup de caractère pour effleurer le papier humide, contrôler les irisations, et n’inscrire que la trace de l’essentiel minimum. Dürer, Turner ou Cézanne y parvinrent magistralement ! Turner et Cézanne, par leur pratique des réserves non colorées, surent donner au non peint une intensité parfois plus forte que celle du peint.

A sa manière bien personnelle, Sagault s’efforce avec bonheur à leur suite. Il œuvre à la recherche du peu, signifiant. En cela, il se situerait dans une filiation de Giorgio Morandi.
La côte ouest de l’Irlande, la lagune à Venise et la Manche à Wissant sont ses principales sources d’inspiration.
Il nous offre en partage ses surprises, ses émerveillements, son acharnement.

Il faut décidément beaucoup d’audace pour oser l’aquarelle, art de l’instant, qui oblige à l’attention la plus soutenue, celle de l’artiste comme celle du regardeur.
Tenter de saisir l’infini singulier du presque rien, du vague, du vain, de l’invisible.
Il s’agit d’un travail précieux ; il importe avant tout d’écouter le silence, en soi, autour de soi.

Plus elle est légère, plus l’aquarelle donne à voir car elle est alors source d’inspiration.

Jean Klépal
juillet 2016


DIPINGERE IL SILENZIO


À Venise, la lagune, certains jours, nous parle en silence d’un monde qui nous préexiste et nous survivra, et que j’aime d’autant plus que nous ne faisons qu’y passer, la plupart du temps sans même prendre réellement conscience de son existence, seul moyen d’y être au bout du compte heureux.
L’on est sur l’eau et les éléments se pénètrent et s’unissent au point de se confondre en une harmonie si parfaitement équilibrée qu’elle engendre chez le navigateur attentif cette paix dans le mouvement qui est notre seul mode d’approche et de compréhension de ces deux axes de l’univers que sont l’éternité et l’infini.

Venise est pour moi la ville du présent perpétuel, ce lieu magique où l’on peut retrouver l’éternité dans l’instant, le fini dans l’infini, se vivre microcosme au sein du macrocosme, pièce minuscule et irremplaçable du mouvant puzzle de l’espace et du temps.

Il y a plus de trente ans, dans le silence des nuits vénitiennes, un ami peintre m’a fait découvrir le dérangeant apaisement du mutisme. J’ai appris à partager son silence et celui de sa peinture, jusqu’à tenter de peindre à mon tour.
Sans que je l’aie voulu, mais par nécessité, par capillarité avec la nature que je tentais d’évoquer, le silence comme une acqua alta s’est mis à sourdre du papier et à se peindre.
Peinture de silence, au bord de l’invisible. Constamment tentée de disparaître, de se fondre dans la lumière ou la nuit. Murmure visuel à peine audible, comme d’un coquillage porté à l’oreille.
Peindre le silence, c’est pour moi partir à la découverte de l’infinie complexité du presque rien. De l’extraordinaire richesse et profondeur des couleurs de la lumière.
Ce que je tente d’atteindre, c’est ce moment où, enfin indissociables, perçus réciproquement l‘un à travers l’autre, le visible et l’invisible engendrent ce que j’appellerai l’âme du paysage.
Alors s’impose, comme une bienheureuse évidence, le lumineux instant de la contemplation silencieuse.
Entre la création et celui qui la découvre, le pont du silence.

A.S.



L’opera di Alain Sagault è per me una essenza di quello che si potrebbe percipire della laguna.
Cattura i dettagli essenziali di un affollato universo dove il meno è più...
lasciando al nostro io più profondo il contemplarci e il contemplare Venezia.
Da un opera a un altra il silenzio può risuonare dentro di noi, come in un spartito musicale... arriva l’allegro.
Una metafora di splosione che può essere un vulcano o il semplice fluire del vento.
La natura è anche silenzio.
Le sue opere prendono questo silenzio per risuonare dentro le nostre percepsioni.
Nelle sue macchie, la sua pittura, il nulla e il tutto condividono uno spazio.
Il colore, la luce, il gesto metafisico della sintesi cosmica.
Come la sua scultura, che ascolta... Brillante e trasparente.

Daniella P. Bacigalupo



Lo scorrere dell’acqua


La curiosità di Alain è in sintonia empatia con Venezia e Venezia ne è piena dai portoni, dai riflessi dell’acqua, dalle storie delle pietre del camminamento, dalle immagini antropomorfe che ti appaiono e risorgono e scompaiono sotto le maree.
E le paline sono testimoni dello scorrere e del crearsi nell’armonia di canali di velme. Quando Venezia comincia a prendere coscienza di voler esistere e di essere Venezia.
Sensazioni, la scienza dell’osservazione che si trasformano nei più bei pensieri che avvengono nel silenzio e nella notte e nell’oscurita, diventano colore.
Il personaggio non teatrale ma vitale è l’acqua, la laguna e le nuvole una reazione in amore verso loro così come il bisogno di ottenere la qualità dello scorrere dell’acqua, della laguna, della vita.

Franco Renzulli

vendredi 15 juillet 2016

LA MORT, LA MORT TOUJOURS RECOMMENCÉE

Est-ce ce qui s’est passé hier à Nice ?
Est-ce le décès tout récent d’une camarade du temps des beaux jours du Garage Laurent et du Brouillon ? Je me décide à publier ce texte qui n’attendait qu’un prétexte. J’aurais préféré qu’il me soit tout personnel, mais nous sommes tous concernés.


BERNADETTE

25 mars 2016
La vie nous est allouée, et nous ne savons jamais la durée de notre bail. Même de notre mort, nous ne sommes que locataires. Et plus encore de celles de ceux que nous aimons et qui nous quittent sans retour.
On a beau s’y préparer, quand ça arrive, c’est un coup de tonnerre dans un ciel serein. Et l’on découvre ce dont on se doutait sans oser y croire : tout préparé qu’on était, on n’était pas prêt du tout. Le fil fragile qu’on avait réussi à nouer avec l’autre casse net, et il faut rechercher d’autres fils, dispersés par l’explosion silencieuse du dernier soupir, et tenter de les tisser à nouveau, mais on sait bien que cette déchirure ne sera jamais réparée.
Cette vie-là trouée, il va falloir s’en trouver une autre.
Face à cette absence si présente, béant comme une porte qui ne ferme plus, on se réfugie dans la prose du quotidien, dans des automatismes un peu puérils mais commodes et confortables, qui posent sur le vide un filet de sécurité ténu, fragile, mais vivant de cette continuité obtuse dont nous ne pouvons nous passer.
On fait comme si on oubliait, mais aux moments qu’elle choisit et qui nous prennent souvent par surprise, la vérité se fait jour, et l’on sent chaque fois dans sa chair que la mort coupe comme un rasoir, et que les deux lèvres de la plaie qu’elle inflige, l’avant et l’après, ne se rejoindront jamais.
La cicatrice n’existe pas, la mort est un gouffre et si nous pleurons, c’est que nous savons trop bien que toutes nos larmes ne pourront pas combler ce tonneau des Danaïdes. Nous pleurons dans le vide ouvert sous nos pieds, et nos jambes tout à coup privées de force tremblent comme des arbustes desséchés secoués par le vent et battus par la pluie.
« Je suis enfin libérée », m’a-t-elle demandé de dire à son enterrement.
Le mort est peut-être libéré, il l’est de lui-même en tout cas, mais en se libérant de la vie, il nous y emprisonne.
Il nous faut alors apprendre à vivre de sa mort en attendant la nôtre.

Je me demande : les morts peuvent-ils nous aider à vivre parce qu’ils vivent encore en nous, ou seulement parce que nous les oublions peu à peu ?
Cinq ans ont passé. Bernadette ne m’est pas présente à tout instant, mais elle revient très souvent, de bien des manières, et son sourire jaillit hors de l’oubli comme on émerge parfois de ce puits qu’est le sommeil, un rêve encore accroché à nos yeux fermés.
Je me réponds : Oui, Bernadette est morte, mais Bernadette est. Et demande à être. La voici, rappelée.





BERNADETTE EST MORTE

Je lui en voudrais presque, à Bernadette.
J’aurais tellement voulu mourir avant elle.
Somme toute, j’avais onze ans de plus qu’elle.
Et le monde avait encore davantage besoin de son sourire que de ma colère.
Je ne suis qu’un vieux croûton enragé par la vie de mort qu’avec notre complicité passive ou active le rationalisme mercantile nous impose depuis trop longtemps.
Impossible de ne pas penser que Bernadette a comme tant d’autres été victime de ce chaos technologique que nous nous obstinons contre toute évidence à décorer du nom fallacieux de progrès.
Je sais, contrairement aux terroristes, les nuages radioactifs, saisis de respect devant la liberté, l’égalité et la fraternité, s’arrêtent aux frontières du pays des droits de l’homme.
Je sais, rien ne prouve « scientifiquement » que les nombreux cancers de toute sorte qui ont poussé comme des champignons vénéneux dans la Vallée de l’Ubaye et ailleurs depuis 1986 soient dûs à l’explosion de Tchernobyl.
J’admets que la mort « naturelle » de la femme que j’aimais a pu avoir d’autres causes, et a peut-être été innocemment provoquée par les pesticides, les additifs alimentaires, bref par l’un ou l’autre des merveilleux produits destinés à nous rendre toujours plus maîtres du monde et à favoriser la croissance illimitée de nos « richesses ».
Toutes ces causes possibles sont d’autant moins prouvées qu’aucun effort n’a été fait pour les rechercher, et qu’au contraire tout a été mis en œuvre pour occulter les dégâts. C’est qu’il est beaucoup plus rentable pour la machine économico-financière de guérir que de prévenir…
Et puis qu’importe les morts, tant que les victimes se reproduisent !
L’un ou l’autre ou tous ensemble, la physique et la chimie et la statistique n’en sont pas moins selon moi les causes directes de la mort de Bernadette.
Je n’ai rien contre la science ni contre l’économie, tant qu’elles restent à leur place, c’est à dire à notre service.
Mais quand, confisquées ou séduites par la recherche du pouvoir et du profit, elles nous mettent à leur service, font de nous des esclaves tout juste bons à servir de bêtes de somme ou de cobayes, il me vient des envies de mordre.
Je sais, l’arsenal médical avec sa chirurgie, ses radiothérapies, ses chimiothérapies, lui a permis de survivre pendant plus de cent cinquante mois en menant un combat perdu d’avance, si bien que la technique qui la tuait a pu en toute bonne conscience tirer profit de sa longue agonie.
Sans l’avoir cherché, Bernadette a beaucoup fait pour la croissance du PIB et le déficit de la Sécurité Sociale, et je m’étonne, je m’indigne même, que son sacrifice n’ait pas été reconnu par un de ces rubans rouges qui servent à récompenser les escrocs bien en cour.
Morte au champ d’horreur, Bernadette aurait bien mérité la Légion du même nom.
Parce qu’elle a jusqu’au bout honoré et célébré la vie dans un monde qui ne cesse de la mépriser et de la détruire.
Parler d’elle, c’est tenter de marcher à sa suite.

jeudi 17 mars 2016

REMARQUES EN PASSANT 28

En post-scriptum anticipé, deux remarques d’actualité toute fraîche :

Il faut cesser de calomnier les riches. Nous sommes très injustes avec eux : comme le prouvent les réactions des habitants du 16e arrondissement de Paris, les riches sont solidaires, on ne peut plus solidaires.
Entre eux.

Hier matin sur France-Inter, dans Boomerang, une émission que je n’aime pas beaucoup plus que l’hystérique mondain qui l’anime, une bouffée d’air frais : Alejandro Jodorowski venu parler d’art et de vie avec ce mélange de gaieté et de profondeur qui le rend si précieux. Sur la nécessité de l’art et l’engagement qu’il exige, ce véritable artiste est autrement convaincant que les zozos de l’art contemporain de marché…


Il y a près de quatre mois que je n’ai rien fait paraître sur le globe de l’homme moyen, et plus d’un an que j’y proposais quelques-unes de mes Remarques en passant, dont vous trouverez ci-après la vingt-huitième livraison. C’est que je me refuse à réagir en permanence, et que je me demande de plus en plus si dans l’universelle clameur à laquelle nous sommes constamment soumis le meilleur moyen d’être entendu ne serait pas de se taire ; savoir faire silence est du moins la voie la plus sûre pour s’entendre soi-même et cesser d’être stupidement réactif à la manière pavlovienne des « créateurs de richesses » et autres stupides et terrifiants amateurs de pouvoir, de profit et de paraître dont la race maudite persiste à vouloir nous tuer pour nous apprendre à vivre.
Commençons donc par évoquer le silence…

« Le silence, qui rend possible l’attention et la concentration, est ce qui nous permet de penser. Or le monde actuel privatise cette ressource ou la confisque. »

Matthew Crawford



« À partir du moment où il y a silence et écoute, le sacré devient possible. »

Juliette Binoche, France-Inter, 23 mai 2015



« La poésie est une éternelle jeunesse qui ranime le goût de vivre jusque dans le désespoir. »

André Suarès, Temples grecs, Maisons des dieux, 1937



Une autre raison de mon silence réside dans la consternation que je ressens à voir se vérifier mes pires craintes quant à l’état du monde et à celui de notre pays. J’aurai l’occasion de revenir sur la succession d’infamies par lesquelles s’illustre depuis 2012 l’actuel gouvernement de gauche ultra-libérale, dévoué serviteur de l’oligarchie économico-financière mondialisée. Je me contenterai ici de quelques citations qui me semblent éclairantes.

« Un gouvernement qui accroît les pouvoirs de la police et de l’armée tend inexorablement vers le fascisme. »

Le cinéaste Paul Verhoeven, lors d’un entretien avec Télérama début 2016



« La manifestation (et l’organisation) de la peur, dans ses formes banales et pathologiques, est le fil rouge de toute existence. L’histoire de chaque individu peut être racontée en observant la manière dont il réagit, interagit et négocie avec ses peurs, dès sa naissance et tout au long de sa vie.
La peur ne marque pas seulement l’existence individuelle mais aussi la vie sociale. Au fond, cela a été observé, toute culture peut être décodée comme un ingénieux mécanisme qui rend la vie vivable malgré la conscience et la peur de la mort. »
« L’organisation et la régénération méthodique de la peur constituent l’essence même de la méthode mafieuse, et l’instrumentum regni au moyen duquel la mafia devient un centre de pouvoir. »

Roberto Scarpinato, Le retour du Prince, pouvoir et criminalité



« Nous résistons au mal en refusant de nous laisser entraîner par la surface des choses, en nous arrêtant et en réfléchissant, en dépassant l’horizon du quotidien. »

Hannah Arendt



« L’esprit de désobéissance naît de votre jugement moral d’adulte qui vous dit que quelque chose ne tourne pas rond dans la société et vous incite à résister. La désobéissance morale est la clé du progrès. »

Une activiste québecoise



Pendant la guerre, on demanda à Churchill de diminuer le budget de la culture en faveur de la guerre. Il répondit : « Alors pourquoi nous battons-nous ? »


Terminons en beauté par cette saillie de Jean Cocteau, qui n’est pas si bête qu’elle en a l’air :
« Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chats policiers. »

Et puisque nous en sommes à la dangerosité animale, je vous livre cette photo prise en Piémont, qui, si vous faites l’effort de cliquer dessus, vous confirmera que les chiens sont plus dangereux que les loups, maintenant qu’ils conduisent.
Sans doute un dommage collatéral de la campagne « Boire ou conduire, il faut choisir ! »

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REMARQUES EN PASSANT 28



AMOUREUX
Envers et contre tout, je reste amoureux.
Amoureux de la vie, et souvent amoureux comblé.
Amoureux de l’humanité et très souvent amoureux déçu, amoureux trompé et enragé, crevant d’envie d’étrangler celle qu’il aime encore et ne peut qu’haïr.

ART
De Cioran, dans L’inconvénient d’être né, ces quelques lignes sur l’art de son temps, toujours actuelles :
« La physionomie de la peinture, de la poésie, de la musique, dans un siècle ? Nul ne peut se la figurer. Comme après la chute d’Athènes ou de Rome, une longue pause interviendra, à cause de l’exténuation des moyens d’expression, ainsi que de l’exténuation de la conscience elle-même. L’humanité, pour renouer avec le passé, devra s’inventer une seconde naïveté, sans quoi elle ne pourra jamais recommencer les arts. »
« À mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d’en être une, si l’on songe que l’art, en voie d’épuisement, est devenu à la fois impossible et facile. »

« ARTISTES »
Comment devenir un artiste sans se fatiguer, telle est la leçon de l’AC, cette tumeur maligne qui a confisqué l’appellation « art contemporain ». Ne demandez pas aux artistes contemporains de travailler ; ils n’ont pas le temps, ils communiquent.
C’est qu’il leur faut entrer dans le moule de l’art officiel, je veux dire du terrorisme académique. Les écoles des Beaux-Arts sont désormais des écoles de conformisme et produisent à la chaîne non des artistes ayant un métier, mais des commerciaux capables de « faire art » avec n’importe quoi, de pratiquer brillamment ces singeries que sont l’originalité formatée et la provocation obligatoire, et de théoriser à l’aide d’un métalangage stéréotypé leur totale impuissance à créer autre chose que des ectoplasmes sans vie.
Ainsi formaté et reproductible à l’infini, l’artiste contemporain de marché excelle à faire semblant de sortir des clous sans jamais dépasser les limites du bon mauvais goût ni sortir des rails du consensus institutionnel qui lui garantit que, pourvu qu’il reste convenablement attaché à sa mangeoire, il pourra tout au long d’une brillante carrière commerciale brouter paisiblement les lauriers du succès tout en ruminant les avantages d’un statut qui lui permet de s’épargner les affres et les risques d’une pratique exigeante de la création artistique.
Car, ne l’oublions jamais, on est artiste aujourd’hui parce qu’on a décidé qu’on l’est, et non par ce qu’on fait. Parfait hermaphrodite, l’artiste contemporain s’engendre lui-même.
Ex nihilo…

AVARICE
Vouloir ne rien perdre conduit à ne plus rien posséder.

CARPE DIEM
Refuser de profiter de l’instant parce qu’on n’est pas sûr qu’il puisse durer, c’est lâcher la proie pour l’ombre, puisque la durée n’est faite que de la succession des instants.

COMMON DECENCY
La common decency chère à Orwell, plus qu’en France, je la trouve en Italie chez mes amis du Saluzzese et mes amis vénitiens. Impression de vivre en société, d’une convivialité naturelle, nullement forcée. Une ambiance, mieux une atmosphère, un air de douce liberté, une sorte de bénévolence ; quelque chose chante, on ne sait quoi, une note faible et légère, la cloche un peu lointaine et tremblante d’un paradis perdu un instant retrouvé, au détour d’une rue, sur une façade, à une devanture.
Et même quand le parfum s’évanouit, on sent qu’il n’est jamais bien loin, toujours sur le point de revenir, pour peu qu’on garde tous les sens entrouverts et le cœur en paix.
Illusion peut-être, survivance presque évanouie, mais qui fonctionne encore, comme un reste de société humaine dans un monde déraciné et décérébré.

CORRUPTION (inconsciente ?)
Une nommée Catherine Pégard, directrice du château de Versailles, se félicitait sur France-Inter d’avoir fait éditer par son sponsor Hermès des foulards à l’effigie dudit château. Elle « justifiait » ce pitoyable et assez sordide mélange des genres par un discours ignoble, bourré d’éléments de langage d’un pharisianisme particulièrement répugnant, dans le style de l’immonde Descoing. Qui nous délivrera de ces fausses élites prêtes à toutes les bassesses, rompues à toutes les prostitutions ?

DAESH OU L’ART CONTEMPORAIN
Si l’art « interroge », Daesh est le plus grand artiste de notre temps.
Car il est un domaine où Daesh affiche une expertise que nous pouvons lui envier, celui de l’art contemporain : depuis la nuit des temps les barbares ont toujours été des as de la communication…
L’art contemporain, tel qu’il se définit à la suite de Duchamp et de sa ridicule et si dangereuse prétention à faire œuvre d’art par la seule décision arbitraire de « l’artiste » (montrant bien par là qu’il ne s’agit plus dès lors de créer véritablement, mais de revendiquer, de façon terroriste, un statut dépourvu de toute légitimité), cet art-là a sans doute aujourd’hui trouvé ses plus grands artistes, ses vrais démiurges, les créateurs de Daesh, qui en sont la conséquence logique et le suprême aboutissement. Ce sont eux qui font aujourd’hui le plus bel acte de création duchampesque : la décapitation, l’égorgement, et la façon dont ils les mettent en scène, voilà des performances qui ont une autre allure qu’un chichiteux plug anal ou qu’un étron desséché sous vitrine, et qui questionnent un peu plus sérieusement le sens de la vie – et celui de la mort.
La destruction de Palmyre par ces plasticiens ultimes, ça a tout de même une autre gueule qu’un malheureux urinoir, apocryphe de surcroît…
Avec l’ingénuité du néophyte, ce révolutionnaire par innocence, les barbares de Daesh portent l’art contemporain à son point d’incandescence, là où la vie et la mort deviennent, grandiose oxymore, spectacle réel par la transmutation de la réalité en spectacle.
L’art contemporain de marché n’est en réalité qu’un art de la communication, et ne se distingue en rien de la publicité à qui il emprunte la plupart de ses tics et de ses trucs.
Tout étant désormais art par la grâce de la mégalomanie généralisée, les égorgeurs de Daesh pourraient donc revendiquer à bon droit d’être les artistes suprêmes. Une logique infernale était à l’œuvre dans le putsch aussi stupide que criminel de Duchamp, logique parfaitement en harmonie avec les crimes monstrueux du siècle passé. Même mégalomanie, même prise de pouvoir fondée sur l’imposture érigée en système. Rien d’étonnant à ce que cette conception académique terroriste de l’art ait été adoubée par le capitalisme financier, dont elle reprend le goût du pouvoir, le cynisme mondain, l’absence de scrupules et la malhonnêteté foncière tout en lui fournissant une inépuisable matière à juteuses spéculations.
Comme tel, il se coupe de façon radicale de ce qu’est un art véritable. Il était intéressant d’entendre, aussitôt après que France-Inter ait exalté le « génie » de Duchamp à la suite d’une émission dans laquelle l’argent était le seul critère et qui prétendait parler de Tendances alors qu’il ne s’agissait que de mode, le directeur de la rédaction de Society conclure : « Maintenant, l’art supposé grand et l’art de la mode se croisent ».
Tout ça, ça va de soi, c’est la même chose…
Mais alors, du moment qu’il n’y a plus d’autre critère que la valeur financière et la célébrité, pourquoi les gens de Daesh s’empêcheraient-ils de commettre leurs atrocités, ces admirables œuvres d’art au merveilleux impact communicationnel, donc promotionnel, qui leur permet à peu de frais d’augmenter leur pouvoir et leurs profits ?
Le relativisme qui règne aujourd’hui a été et demeure la porte ouverte au terrorisme tous azimuts qui caractérise notre époque et ne s’arrête nullement aux terroristes proclamés, mais contamine l’ensemble de nos sociétés, dont les gouvernements ne cessent de jouer avec la terreur sous toutes ses formes, comme le prouvent Guantanamo, la pratique des assassinats « ciblés » avec ou sans drones, les bombardements volontairement aveugles et tant d’autres saloperies de plus en plus ouvertement assumées voire célébrées par notre belle civilisation occidentale.
L’art contemporain de marché est ainsi l’un des chevaux de Troie de la complaisance à l’entropie, entretenue par la recherche effrénée du pouvoir et du profit, recherche dont l’incohérence pourtant évidente nous a conduit au désastre actuel, lequel, comme nous le savons ou le sentons tous, ne fait que commencer.

DÉCADENCE
Nous vivons aujourd’hui une décadence que, par la grâce de notre triomphale technologie, nous avons cru être notre apogée, et dont, toujours grâce à elle, nous sommes en train de faire une apocalypse.

DÉCALAGE (horaire)
André Suarès écrivait superbement à son ami Louis Jou : « Chacun étend à tout l’univers les plis de son propre caractère. »
Depuis presque 70 ans que je fréquente l’humanité en moi et hors de moi, je ne suis arrivé qu’à une seule certitude : quelle que soit sa bonne volonté, pour le meilleur et pour le pire, chacun voit midi à sa porte. Nous ne sommes donc jamais à la même heure…

DICTIONNAIRES
Encore une raison de bougonner, le fait exaspérant que rien ne change, confirmé par cette citation tirée du délectable Dictionnaire national et anecdotique de Chantreau, paru en 1790.
« Capitaliste : ce mot n’est connu qu’à Paris et dans quelques villes de France (heureux temps, oserai-je dire ! Le mot n’a depuis que trop gagné en notoriété). Il désigne un monstre de fortune, un homme au cœur d’airain, qui n’a que des affections métalliques. Il n’a point de patrie, il est domicilié sans être citoyen ; et cet être isolé ne craint point que la fiscalité s’exerce sur son bien, qui est immense. »
Comme tu vois, lecteur, la bibliophilie n’est pas qu’un divertissement pascalien !

DIGNITÉ
La moindre des choses est d’être assez orgueilleux pour se refuser à être immodeste.

DISCERNEMENT
Contrairement à ce qu’on essaye sans cesse de nous faire croire, ce n’est pas être passéiste, ce n’est pas être un conservateur rétrograde que de refuser, dans son époque, ce qu’elle produit de pire. Et son évolution actuelle fait qu’à moins d’être un salaud intégral ou un parfait crétin, on ne peut accepter ce qu’elle est en train de produire.
Il n’y a aucune raison d’accepter comme nécessaire, inévitable et source de progrès ce qui constitue une régression, une involution, et aboutit à une situation pire que celle qui précédait.

ÉCRITURE
Dans mon enfance, fidèles à une tradition désormais surannée, beaucoup d’écrivains ne s’occupaient pas encore de ce que le peuple des lecteurs voulait entendre, mais de ce qu’ils avaient à dire. Ils créaient une œuvre, aujourd’hui on élabore un produit. Mutation, peut-être, progrès sûrement pas.

ÉRADICATION
La Commission de Sécurité routière souhaite faire abattre tous les arbres des routes.
Logique : ce sont eux qui sont dangereux, pas nous…
Éradiquons, éradiquons, vivent les solutions finales !
Mais prenons garde que notre mère Nature, prenant exemple sur nous et jalouse de notre « efficacité », ne décide d’éradiquer le pire de ses nuisibles et le seul capable de la mettre en danger, l’homme.
Je donnerais cher pour voir les arbres décider d’abattre les gros cons de la Commission de Sécurité routière. Pas de danger que ça arrive, hélas : les arbres sont plus humains que nous, tout comme les loups à quatre pattes sont infiniment moins stupides et moins dangereux que les loups à deux pattes.

ÉRUPTION
Qui danse sur un volcan ne devrait pas s’étonner s’il entre en éruption.

EUROPE
Il est temps d’en finir avec l’Europe : elle n’existe pas. Ou plus.
Elle est devenue le cheval de Troie du libéral-nazisme, et devant la montée des résistances, ne s’en cache même plus. Comme je l’avais prévu, et c’était à vrai dire facile à prévoir, l’oligarchie, n’ayant plus les moyens de nous fournir de la carotte, a désormais recours sans façons ni faux-semblants au gros bâton. En avant pour l’état d’urgence permanent !
L’Europe n’est plus récupérable parce qu’elle est depuis des décennies, et chaque jour davantage, tout entière bâtie sur une série de mensonges ayant peu à peu entraîné une invraisemblable et mortifère contradiction entre ses paroles et ses actes.
L’enfer européen était au départ pavé de bonnes intentions. Mais les idéalistes initiaux ont peu à peu laissé la place à une technostructure sans âme, inféodée à l’oligarchie économico-financière internationale, et fonctionnant très consciemment et volontairement de façon de plus en plus antidémocratique.
Comme dans le 1984 d’Orwell, l’ordre, c’est l’anarchie, organiser le chaos permet d’imposer la contrainte. Faire naître la peur et la folie mène au désir d’ordre à n’importe quel prix…
Le fond du problème, c’est peut-être que les hommes de profit et de pouvoir sont eux-mêmes rendus fous par la peur intérieure qui motive leur quête de démesure, et d’autant plus fous qu’ils sont incapables de s’en rendre compte, bloqués qu’ils sont dans une philosophie des lumières fondée sur un rationalisme matérialiste mécaniste archidépassé. Nous vivons aujourd’hui le désastreux triomphe de la folie d’une rationalité que son incapacité à prendre en compte l’irrationnel rend radicalement irrationnelle…
Il me semble donc que la violence mondialisée, généralisée, ne naît pas seulement de l’oppression par un système pervers. Si elle s’exacerbe, en même temps d’ailleurs qu’à l’inverse s’approfondissent l’avachissement et l’autruchisme des peuples « développés », c’est qu’elle relève d’une panique globale devant les conséquences… de notre inconséquence !
La violence est fille de la peur, et l’humanité actuelle, dépassée par ses « progrès », et prenant peu à peu conscience de son effondrement en cours, est en pleine panique et se débat en touts sens, multipliant comme à plaisir les remèdes pires que le mal. Ai-je vraiment besoin de donner quelques exemples ? Diesel, pesticides, OGM, pollutions de toutes sortes y compris sonores et lumineuses, « croissance verte », lutte « anti-terroriste », transhumanité…
Nous ne sommes pas tant dans une crise « politique » que dans une crise existentielle, pris au piège de notre hubris comme des rats dans une nasse qu’ils auraient eux-mêmes tissée. Cela dépasse individus et sociétés, c’est l’espèce en tant que telle qui est concernée. En ce sens, se focaliser sur la « renaissance » des extrêmes-droites alors que nous sommes totalement entre les mains de ce que j’appelle depuis plus de quinze ans le libéral-nazisme ne me semble pas pertinent. N’y a-t-il pas là une dangereuse erreur de perspective ? Ce qui ne signifie nullement qu’il faille approuver l’extrême-droite, mais simplement qu’il serait plus utile de s’attaquer aux causes qu’aux conséquences…

FAIBLESSES
On a beau connaître parfaitement ses faiblesses, elles restent des faiblesses. Tant qu’on ne sait pas en jouer.

FROMANGER (Gérard)
Que vient faire en peinture cet affichiste publicitaire ? Qualifier Fromanger de peintre, c’est insulter à la fois l’intelligence et la peinture. Quand serons-nous débarrassés de ces industriels de l’image dont les puérils barbouillages encombrent galeries et musées et contribuent pour le présent comme pour le futur à la dilapidation intéressée des deniers publics ?

HARMONIE
Mozart disait : « Je cherche les notes qui s’aiment. » Essayons d’en faire autant avec les mots, cherchons les mots qui s’aiment. Et plus encore les mots qui sèment. Ce sont souvent les mêmes, dès qu’on les réunit.

L’HEURE JUSTE
J’ai tant de retard sur elle que je suis largement en avance sur mon époque.

IDÉE
Une idée qui ne s’incarne pas n’est même pas une idée morte ; ce n’est pas une idée. C’est le propre des civilisations décadentes devenues paresseuses faute d’énergie que de croire qu’une idée puisse exister sans s’incarner, et que la réalité est dans les mots et non dans ce qu’on en fait. Il n’y a pas plus de concepts abstraits que d’art conceptuel.

INDÉPENDANCE
Se vouloir totalement indépendant, quelle servitude !

INDIVIDUATION
L’individualisme, c’est le contraire de l’individuation. L’individualisme néo-libéral veut que l’individu prenne toute la place, alors que l’individuation consiste à trouver sa place au sein de notre monde.
Plus nous devenons individualistes, plus nous devenons grégaires et cherchons à nous identifier à une équipe, car plus notre solitude augmente…

ISLAM
Quoiqu’assez porté au mysticisme, ou peut-être à cause de cela, j’éprouve d’expérience la plus grande méfiance envers les religions constituées. Je les respecte profondément, quand elles se respectent assez elles-mêmes pour respecter ceux qui ne croient pas en elles…
L’Islam est une religion qui peut prendre des visages extrêmement différents, en vertu des contradictions au moins apparentes de son texte fondateur, le Coran.
Les quatre années passées en terre d’Islam, au Maroc, m’ont donné le sentiment que la religion musulmane n’était souvent dans ce pays qu’une couverture, une sorte de vêtement social qu’on portait sans trop y croire, par obligation et par conformisme, me rappelant en cela mon enfance catholique et « l’éducation » religieuse qui a failli me priver à tout jamais de ma part de mysticisme.
J’ai certes eu la chance de connaître quelques authentiques croyants, proches du soufisme, à la foi aussi ferme et digne que tolérante, des exemples accomplis d’humanité rayonnante.
Mais la majorité des élèves et des professeurs avec qui je travaillais étaient tout à fait absents d’une religion dont ils prenaient bien soin d’afficher à l’extérieur les signes distinctifs tout en la reléguant aux oubliettes dès la porte de leur domicile privé fermée.
L’Islam que j’ai vu pratiquer dans ce pays splendide était une religion d’autant plus exigeante sur la forme qu’elle l’était peu sur le fond, capable de justifier tout et son contraire à l’aide des nombreuses contradictions entre les sourates qui rendent l’interprétation du Coran si problématique, pour ne pas dire périlleuse. Religion installée, ancrée dans la vie quotidienne par le poids des habitudes entretenues par des rites très formalistes. Religion d’apparences, empesée par une irrésistible tendance au rabâchage, voire au radotage : pas d’enseignement plus systématique et plus creux que celui de l’école coranique…
Conciliante sur l’essentiel, féroce sur les détails, la religion musulmane m’est apparue avant tout comme une sorte de code civil assez lâche, un mode d’emploi du quotidien fort peu soucieux de la profondeur de la foi mais très sourcilleux quant au respect des apparences.
Au Maroc, elle me semblait fonctionner, hors de tout sens spirituel, comme une sorte d’ossature de la société civile, soutien du pouvoir établi, instrument de conditionnement, de censure et de répression, et c’est à ce titre que la plupart des jeunes la rejetaient plus ou moins ouvertement.
C’est d’ailleurs ce côté rituel ordonnateur de la cohésion sociale qui a séduit des colonisateurs comme Lyautey qui ont bien vu que l’Islam, religion sécularisée, se prêtait parfaitement, pourvu que son clergé y trouve son compte, à être instrumentalisé par le pouvoir colonial : honorer l’islam et le favoriser, c’était le récupérer et l’associer aux intérêts à long terme du colonisateur aussi bien qu’aux siens. Garant de la paix sociale, l’Islam le fut donc aussi de la paix du protectorat…
Ce délitement d’un Islam figé, desséché et vermoulu est probablement l’une des causes du développement de l’islamisme. Celui-ci malheureusement ne cherche nullement à redonner une valeur spirituelle à une religion qui peut d’autant plus difficilement s’approfondir que le Coran étant présenté par son inventeur comme la parole même de Dieu, il est d’entrée impossible d’y rien changer. Religion intrinsèquement absolue, l’Islam balance constamment entre l’absence spirituelle d’un formalisme creux, donc tolérant, et la présence très concrète d’un despotisme fanatique, donc radicalement intolérant.
Il est dès lors en toute logique inévitable que le prosélyte qui veut retrouver la « pureté » d’un Islam originel largement fantasmé ait pour objectif premier de revenir à la stricte application des préceptes sociaux les plus arbitraires et les plus rétrogrades avec un rigorisme fanatique qui annihile toute possibilité de vie spirituelle. Cet Islam-là n’est pas une religion, c’en est une mauvaise caricature – comme telle donnant très logiquement et légitimement prise à la caricature.

JUGER (ne pas)
Regardons-nous juger, et jugeons notre regard : nous voilà déjà bien plus indulgents qu’en faisant semblant de ne pas juger. Car où nous jugeons le plus, et le plus mal, c’est quand nous croyons ne pas être en train de le faire. Quand nous avons la ridicule prétention d’être capables de ne pas juger…
L’absence de jugement (à tous les sens de cette expression !) si caractéristique de notre époque se fonde ainsi sur le refus de juger, au nom d’une tolérance dont la lâcheté est liée au douteux confort d’un relativisme paresseux lui-même issu d’un humanisme dévoyé.
À la vérité, nous jugeons sans cesse, ne pouvant vivre sans juger. Se croire objectif est évidemment le comble de la subjectivité, alors que se savoir subjectif est un premier pas vers l’objectivité.
« Ne jugez pas ! », voilà une injonction paradoxale presque aussi stupide et dangereuse que « Soyez spontané ! ». À ce propos, une amie chère me parle de mon goût pour le paradoxe. Je ne fais pas de paradoxes, j’ai l’air d’en faire parce que notre époque, assez démente pour pratiquer l’inversion systématique des valeurs, voit dans l’usage du bon sens un extravagant défi au sens commun…
Mes prétendus paradoxes ne sont que des tentatives plus ou moins adroites pour remettre en cause les idées reçues, et tenter de faire naître une réflexion critique en mesure de démasquer ces authentiques paradoxes que sont les dogmes aberrants de l’idéologie néo-libérale, dont la novlangue en vigueur a imposé le consensus quasi universel par un matraquage de tous les instants dont la froide perversité n’a rien à envier au Big Brother d’Orwell. Promotion du chaos sous le nom de gouvernance, mise en place d’un ordre du désordre qui trouve sa plus belle incarnation dans l’ubuesque et atterrante création d’un état d’urgence permanent !

JUSTESSE
« C’est l’une des facultés de la justesse : elle dote le trait (ou le son, ou la voix, ou le geste, ou le plan) d’une force symbolique singulière, suscitant une émotion parfois bouleversante. » Olivier Céna, Télérama, 13 mai 2015

LÂCHETÉ
Ce qui me frappe dans l’universelle lâcheté contemporaine, c’est l’extraordinaire ingéniosité des prétextes qu’elle parvient toujours à se trouver pour accepter l’inacceptable… et si possible en profiter !

LAGUNE
À Venise, la lagune, certains jours, nous parle en silence d’un monde qui nous préexiste et nous survivra, et que j’aime d’autant plus que nous ne faisons qu’y passer, la plupart du temps sans même prendre réellement conscience de son existence, seul moyen d’y être au bout du compte heureux.
L’on est sur l’eau et les éléments se pénètrent et s’unissent au point de se confondre en une harmonie si parfaitement équilibrée qu’elle engendre chez le navigateur attentif cette paix dans le mouvement qui est notre seule mode d’approche et de compréhension de ces deux axes de l’univers que sont l’éternité et l’infini.

LANGUE (morte)
« Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un aspect caractéristique de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia », observait un jour Simon Leys.
Ce sont l’inculture et la paresse qui tuent les langues vivantes, et non pas je ne sais quelle évolution naturelle, fallacieuse excuse à notre laissez-aller et à notre inconscience. Ainsi de ce bulletin météo de France-Inter au cours duquel je fus cueilli à froid par la perle que voici : « En matière de temps, la Bretagne est bien moins lotie ». On ne saurait mieux prouver qu’on ne comprend plus sa propre langue…
Ce qui rendait plus choquante encore, quelques instants plus tard si je me souviens bien, la stupidité si typiquement journalistique de l’insupportable Hélène Jouan, opposant de façon particulièrement mal venue le désir de lire des syriens bombardés au désir manifesté par certains et visiblement ridicule à ses yeux de conserver l’accent circonflexe en français. Inutile d’essayer de faire comprendre à pareille dinde qu’il n’est de langue, donc de livre, possible sans un ensemble de règles suffisamment précises, claires et durables pour assurer non seulement la compréhension des locuteurs entre eux à un moment donné, mais aussi, dans toute la mesure du possible, face à l’inévitable entropie, sa pérennité, condition de la durée d’une culture et de la société dont elle constitue à la fois l’ossature et le levain. Comment s’étonner que notre langue se délite à toute vitesse, quand ceux qui ont la parole depuis une trentaine d’années ne savent plus la parler, et ne la comprennent pas plus qu’ils n’en comprennent le fonctionnement ?
J’exagère ? Allez, un jouissif petit florilège :
La plus que redoutable Léa Salamé, France-Inter, le 25 juin 2015, parle de « ce qui a été paru. » Et que, mauvaise langue, je publie ici !
Du 29 juin 2015, cette merveille, barbarisée par le fringant Patrick Cohen : « Donc, la Grèce est pris en étau ». Et Michel Sapin de reprendre sans frémir : « La Grèce est pris en étau. »
Pire, cette annonce faite avec le plus complet détachement par un autre journaliste de France-Inter : « Déception pour Serge Atlaoui, son recours en grâce vient d’être refusé. » Déception, vraiment ? Le gars est condamné à mort, c’était son tout dernier recours, il va être fusillé, il est déçu…
« Les Écossais ont dit non à l’indépendance du Royaume-Uni », déclare benoîtement un autre. Qui a dit oui à l’indépendance de la langue et du sens…
Jusqu’où ira l’intrépide exploration des tréfonds de la plus épaisse connerie entreprise par les médiacrottes, pardon, les médiocrates ? Très loin, à en juger par ce qui suit.
« L’ensemble des migrants a été traité » déclare benoîtement je ne sais quel élu du PS à propos de l’expulsion manu militari par la police d’un « camp » de migrants. Comme toujours, nos mots nous disent à notre insu de notre plein gré, et cet aveu sémantique on ne peut plus clair me confirme dans l’usage du néologisme libéral-nazisme pour désigner l’oligarchie mafieuse actuellement au pouvoir.
« Cette élection rend fou la moitié de la classe politique ! », assène sans trembler, d’une voix aussi sûre que martiale, l’inénarrable Thomas Legrand.
Concluons pour l’instant avec le sémillant directeur des rédactions du Figaro bavant en toute sérénité cet accord plus qu’imparfait : « la difficulté auquel beaucoup de ces candidats vont être confrontés ».
Pas de doute, nos prétendues élites sont confrontées à de rudes difficultés quand il s’agit de parler français correctement.

MAGISTRATURE DEBOUT
En France, la principale caractéristique de la magistrature debout, c’est d’être toujours prête à se coucher.

MASQUES (Bas les)
Ces glissements de plus en plus marqués, non vers la droite, mais vers l’extrême-droite, montrent que ceux que j’appelle les libéraux-nazis, nos modernes barbares, n’hésitent plus à ôter le masque démocratique qui n’est plus tenable maintenant que le désastre créé par leur avidité exclut le recours à la carotte et nécessite l’usage de moins en moins modéré du bâton pour préserver la continuité de leur enrichissement aux dépens de leurs sujets, le reste de l’humanité. Ce qui est étrange, et relève de notre lâcheté, c’est que cette « élite » formée d’1% des humains ( humains, vraiment ?) puisse mettre peu à peu en esclavage les 99% restants.
Puisqu’ils lisent Machiavel, il serait temps pour nous de le lire, puis de nous pencher sur La Boétie, et de mettre ses conseils en pratique !

MASQUES (démasqués)
Me promenant un dimanche de Carnaval à Venise, nimbé de brume dorée par un soleil lui aussi masqué mais bien présent derrière le rideau impalpable d’un ciel d’hiver aux gris délicats, j’ai la sensation assez pénible de voir le touriste déguisé s’accrocher désespérément à l’image d’un passé dont il ne peut plus sentir la réalité concrète, même quand elle est encore sous ses yeux, parce qu’il n’en comprend ni le fonctionnement matériel ni la portée symbolique. Au mieux aborde-t-il ces deux aspects séparément, alors que dans la vraie vie du passé elles étaient organiquement, intimement liées. Même sans appareil photo pour le dénoncer, le fêtard carnavalesque flotte et dérive dans des costumes trop grands pour lui, qu’il ne sait, littéralement, pas faire marcher. Du jean au bas de soie, du symbole au cliché, des stemmi nobiliaires au logo de marque, du jeu du destin au simulacre de la fête, un gouffre bée.
C’est qu’il n’y a plus d’enjeu.
Far finta, faire semblant, ce n’est pas revivre, c’est se regarder mourir, c’est avouer qu’on n’est déjà plus. On ne ranime pas une civilisation à l’agonie en lui transfusant les cendres d’une histoire plus forte qu’elle, on la renvoie seulement à l’évidence de sa décadence et au désespoir de son impuissance acceptée, revendiquée et assumée, à l’orgueil stupide de cette mégalomanie autodestructrice qu’elle a contre toute raison choisi de nommer progrès.
Rien ne démasque comme un masque qu’on ne sait pas habiter.
Venise pleine à craquer fête le vide paresseusement hystérique d’une époque épuisée de toutes les formes de vanité qu’elle cultive pour ne pas affronter l’horreur de sa terrifiante vacuité, esclave qu’elle est de ce Dieu Argent auquel elle a vendu son âme en croyant faire une bonne affaire…
Le masque était d’or, mais sous lui grimaçait la tête de mort.

MÉGALOMANIE
La mégalomanie relève de cette forme typiquement humaine de paresse qui, confondant beaucoup et bien, veut que la quantité soit un critère de qualité. Plus grand est forcément plus beau. C’est tellement plus simple et plus pratique.

OBSTINATION
La différence entre ceux qui obtiennent ce qu’ils veulent et ceux qui ne l’obtiennent pas tient généralement en un mot : l’obstination.

OPTIMISME (forcé)
Il faudrait s’entendre sur ce que signifient ces deux mots si souvent employés improprement, selon moi du moins. M’amusent avant de m’exaspérer tous ces optimistes par omission qui, un bandeau sur les yeux, des boules Quies dans les oreilles et la tête enfoncée aussi profondément que possible dans le sable de leur ignorance volontaire se proclament optimistes et vous reprochent d’être pessimistes parce que vous prenez la peine d’ouvrir les yeux et de regarder la réalité en face.
Tout positiver, ce n’est pas être optimiste, c’est être lâche.
Les vrais optimistes ne sont jamais ceux qui disent contre toute évidence que tout va bien, ce sont ceux qui ne se laissent pas décourager parce que tout va mal.
Être optimiste, c’est je crois avoir assez de courage et de foi dans la vie pour faire un état des lieux aussi honnête et complet que possible afin de voir la réalité non comme on voudrait qu’elle fût mais telle qu’elle se présente, et de pouvoir ainsi tenter de construire l’avenir sur des bases solides et non sur la politique de Gribouille.
Les gesticulations des optimistes forcenés ne sont au fond que l’expression de leur pessimisme foncier…

PAROLE
La donner à tout le monde est le plus sûr moyen d’empêcher ceux qui ont quelque chose à dire d’être entendus.
Voyez la Toile et tous les courageux pseudo-penseurs sous pseudonyme qui y entretiennent une clameur de basse-cour en folie.

PAYSAGE
Il ne s’agit pas de reconnaître un paysage, mais de le découvrir. Le montrer ne suffit pas à créer, c’est l’évoquer qu’il faut. C’est déjà quelque chose d’avoir un regard ; c’est encore mieux d’avoir une vision. Il y a loin du talent au génie.

PEINTURE
D’une dame entre deux âges, à son petit-fils qui lui demandait :
– Qu’est-ce qu’il fait, le monsieur ?
– Il peint. Aaah, il peint moderne, ouiii… Mon mari aussi, il peint. Oh, ça fait passer un moment…

PÈRE (meurtre du)
Passé un certain âge, continuer à tuer le père a quelque chose de suicidaire. Car en vieillissant on finit par s’apercevoir qu’on lui ressemble de plus en plus. Nous l’avons foutu à la porte de notre âme, il y revient par la fenêtre. Il habite en nous, et plus nous voulons l’ignorer, plus nous lui faisons prendre de la place.

PERTE
Vieux dilemme : « Je n’ai pas envie de te perdre. Mais de là à me perdre pour ne pas te perdre… »

PERLE (d’inculture)
Un jour de février sur France-Inter, une journaliste me pond impavidement cette superbe perle : « Le Premier Ministre prendra une décision dans les heures qui vient ». Ce qui me vient, parfois, ce sont des envies de meurtre, puisque, comme Cioran, « je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule. » Dans un tel paradis, cette plumitive mériterait cent fois la damnation éternelle…

PLASTIQUE
La réalité est loin d’être aussi plastique qu’on cherche à nous le faire croire aujourd’hui. Certes nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais selon notre petit point de vue. Nous ne voyons pas le monde, mais notre vision du monde ; cela n’empêche pas le monde d’exister indépendamment de nous.

POLITESSE
Qu’on ne s’y trompe pas, j’apprécie la politesse. Et s’il m’arrive d’être fort impoli, c’est presque toujours en faveur de butors m’ayant provoqué à les rejoindre sur leur terrain, je veux dire dans la bauge de leur grossièreté.
Cependant, point trop n’en faut : il en va de la politesse comme de tout le reste, on en peut faire un bon usage, ou s’en servir à des fins qui n’ont en définitive que peu à voir avec la vraie courtoisie. Quand il s’agit par exemple d’en faire le véhicule d’une hiérarchie sociale implicite, qu’elle contribue alors à justifier, mettre en valeur et renforcer avec autant d’efficacité que de discrétion. Elle relève dans ce cas d’une forme d’hypocrisie particulièrement perverse.
C’est ainsi que m’a laissé plus que perplexe un petit livre de Bertrand Buffon, membre distingué de l’élite oligarchique acutellement en cour, opuscule intitulé « Le goût de la politesse ». Très bien écrit, façon Ancien Régime, ce qui n’est pas pour me déplaire, même si l’on frôle parfois le pastiche, ce traité de savoir-vivre, ambitieux jusqu’à l’excès, souffre de la mégalomanie quasi totalitaire dont fait preuve son auteur en déclarant la politesse alpha et oméga de toute civilisation digne de ce nom. Ce qui l’entraîne, par la faute d’une volonté de convaincre qui finit par manquer aussi bien de tact que d’efficacité, à délayer abusivement son propos sur près de 90 pages, et plus gravement, surtout considérant son souci constamment réaffirmé d’élégance, de mesure et de congruence, à se répéter avec une insistance qui laisse à penser qu’il a sur l’intelligence de ses lecteurs une opinion plus que réservée…
La politesse dont il se targue, et qu’il met sur un piédestal trop haut pour elle comme pour lui, eût voulu qu’il dérobât ce jugement peu charitable sous le voile pudique des plus exquises bonnes manières. Hélas, emporté par sa passion pour cette vertu nonpareille, il va trop loin et trop longtemps, finissant par devenir si franchement importun que, rassasié de politesse jusqu’à l’écœurement, on a quelque mal à ne pas refermer son militant opus avant la fin.
On le regrette, car il a le sens de la formule et toucherait souvent juste s’il ne se fendait presque à chaque fois trop à fond. C’est qu’un éloge aussi poussé, aussi ostentatoire et presque terroriste de la politesse ne pouvait à force, malgré les précautions oratoires dont il est entouré, que ressembler à un Éloge de la Castration. Un monde où serait pleinement appliquée la vision de la politesse défendue par l’auteur serait un monde terriblement uniforme et mortellement ennuyeux, tant le souci de plaire et d’être conforme à l’idéal de l’homme poli y raboterait les différences, les caractères et l’imagination. Il est certes utile de mettre de l’huile dans les rouages, mais à les y noyer on les fait patiner dans le vide, et l’huile rance du consensus obligatoire finit par l’emporter sur tout le reste.
C’est qu’il y a quelque chose de bien plus important que la politesse, et c’est la justesse. Aussi n’est-ce nullement par hasard que ce livre apparaît à ce moment précis de notre histoire. À un moment où nous vivons un retour de moins en moins insidieux et hypocrite à l’Ancien Régime, et l’émergence de plus en plus brutale d’une nouvelle féodalité fondée sur le mariage incestueux de l’oligarchie politico-financière et des mafias de tout poil, cette résurgence de la politesse est loin d’être innocente. Il faut au 1% de nouveaux riches qui nous gouvernent à la matraque de nouvelles règles de bienséance qui leur donnent le vernis de civilisation qui leur manque tout en imposant aux peuples subjugués des codes de comportement intégrant et magnifiant les nouveaux rapports hiérarchiques…
Fourrier de l’esclavage qu’on nous impose de plus en plus, l’auteur a pour tâche sous-jacente de déguiser sous le masque mensonger des convenances et de justifier par l’usage une nouvelle société de classes organisée selon une hiérarchie d’autant plus infrangible qu’elle fait appel à des idéaux détournés, sacralisant ainsi la soumission à l’ordre établi et faisant du conformisme une vertu individuelle autant qu’un idéal collectif. Il s’agit en effet de nous polir, mais pour mieux nous ajuster – à tous les sens du terme…
Il s’agit en somme pour Bertrand Buffon de faire en sorte que la politesse embellisse la vie, afin d’éviter que des malappris soient tentés de chercher à l’améliorer. S’adapter au moule devient la vertu suprême, ne pas faire de vagues le summum du courage, plaire à tous le comble de la vertu.
On balaye la poussière sous le tapis, on gaze agréablement les sujets qui pourraient fâcher, tout doit être, ou du moins paraître, beau et harmonieux, at peace, même et surtout ce qui ne l’est pas.
Si bien que ce discours d’abord intéressant et parfois légitime s’avère au fil d’une démonstration de plus en plus tirée par les cheveux parfaitement captieux et pour tout dire éminemment dangereux. La domestication du naturel qu’il promeut en vient à institutionnaliser au nom d’un idéal social on ne peut plus flou une véritable castration de la personnalité, un refus de toute déviance, au final un rejet de toute possibilité de création autre qu’académique, une mainmise absolue du collectif sur la personne. Douce violence d’une politesse qui à force d’exigence contradictoires réussit ce prodige de devenir à la fois sadique et masochiste !
L’auteur sent bien le piège, mais voulant à tout prix pousser à fond sa démonstration il finit par se contredire autant qu’il se répète.
C’est que l’idéologie qui sous-tend ce petit traité est beaucoup moins innocente qu’elle ne s’en donne l’air : en fait de savoir-vivre, il s’agit au fond de nous tuer pour nous apprendre à vivre, et ce n’est sans doute pas par hasard que l’auteur exalte le règne de Louis XIV, de toute l’histoire de France le moment où l’hypocrisie a régné le plus franchement et le plus absolument, et où seule était naturelle l’absence de naturel…
La thèse qu’il soutient à grand renfort de redites de plus en plus fastidieuses constitue en définitive la partie culturelle de la reprise en main générale dont témoigne la désastreuse évolution de nos prétendues démocraties : nos gouvernants actuels sont engagés chaque jour davantage dans une recherche hystérique du maintien de l’ordre qui sous couleur de rendre notre société plus policée est en train d’en faire une société policière. Ainsi le contrôle de soi hautement vanté par notre auteur est-il en fin de compte le moyen d’obtenir par l’autocontrôle et l’autocensure de chacun le contrôle de tous par le pouvoir établi. On ne veut plus des citoyens, mais des hommes d’ordre, des hommes bien élevés qu’on adoube ou des hommes mal élevés que l’on écarte. Il n’est pas de société plus parfaitement policée, ni plus impitoyable, que la fourmilière…
Au nom de la société, entité abstraite que l’auteur personnifie de façon tout à fait abusive, car elle semble n’exister à ses yeux que comme paravent des intérêts d’une classe dominante qui veut imposer aussi bien ses goûts et sa vision du monde que sa domination matérielle, l’individu est fermement, quoique poliment, invité à se soumettre à l’autorité suprême, la politesse, gant de velours à l’usage des mains de fer de nos supérieurs en même temps qu’ultime moyen de sélection des élus et pierre de touche du bon goût.
Il y a en somme chez cet auteur si avenant un côté larbin stylé des puissants, très logiquement associé à un élitisme particulièrement hypocrite qui, dût la politesse en souffrir, suscite davantage la répugnance, pour ne pas dire le mépris, que le respect.
Plume de plusieurs personnalités politiques, Bertrand Buffon est incontestablement un « nègre » talentueux, mais il n’est apparemment que cela. Rien d’étonnant donc à ce que le hongre veuille couper les étalons pour les réduire à sa triste condition…
Je lui dois en tout cas de m’avoir fait mieux que jamais sentir le sens de l’expression « trop poli pour être honnête ».

PORTÉE
À mesure que nous vieillissons, notre vue devient plus étroite, mais elle porte plus loin. Et ce n’est pas seulement physique : à notre esprit aussi, il pousse des œillères, mais qui nous aident à aller à l’essentiel.

POSITION (connaître sa)
Quand on tente de créer, s‘il est important de ne pas savoir où l’on s’arrêtera, il est essentiel de savoir d’où l’on part.

PRÉSENT
Il n’y a pas de présent sans passé pour le soutenir, puisqu’à proprement parler, le présent n’existe pas. Le présent est à tout instant mort-né, et ne prend un semblant de vie qu’en passant – qu’en étant passé…

PRÉSENT PERPÉTUEL
Quelle plus belle recherche, quelle plus juste célébration de la vie à l’œuvre que de chercher à la vivre au présent perpétuel ? Retrouver l’éternité dans l’instant, le fini dans l’infini, être microcosme au sein du macrocosme, pièce minuscule et irremplaçable du mouvant puzzle de l’espace et du temps. Se mettre en présence du monde, seul moyen d’être soi.
« Quiconque entend une mélodie l’entend, l’a entendue et s’apprête à l’entendre en même temps. Chaque mélodie nous déclare que le passé peut être là sans qu’on s’en souvienne et l’avenir sans qu’on le connaisse à l’avance. »
Victor Zuckerkandl, Sound and Symbol, 1956

RASE-MOTTES
Quand on ne vole pas haut, le plus sûr moyen de se crasher, c’est de se prendre pour un avion.

RÊVES
C’est dans nos rêves que vit notre réalité la plus profonde. C’est pourquoi, quand l’un d’eux sonne juste, il nous faut tenter de le réaliser.

RICHESSE (danger de la)
Je ne résiste pas au plaisir de livrer à votre réflexion ce court texte de Nietsche, qui définit de façon si actuelle – ô Pinault, ô Arnaud, ô Aillagon, c’est à vous que ce discours s’adresse ! – l’intrinsèque stupidité et l’effroyable perversité du règne de la finance.
« Danger de la richesse. - Seul devrait posséder celui qui a de l’esprit : autrement, la fortune est un danger public. Car celui qui possède, lorsqu’il ne s’entend pas à utiliser les loisirs que lui donne la fortune, continuera toujours à vouloir acquérir du bien : cette aspiration sera son amusement, sa ruse de guerre dans sa lutte contre l’ennui. C’est ainsi que la modeste aisance, qui suffirait à la vie de l’esprit, se transforme en véritable richesse, résultat trompeur de la dépendance et de la pauvreté intellectuelles. Cependant, le riche apparaît tout autrement que pourrait le faire attendre son origine misérable, car il peut prendre le masque de la culture et de l’art : il peut acheter ce masque. Par là il éveille l’envie des plus pauvres et des illettrés - qui jalousent en somme toujours l’éducation et qui ne voient pas que celle-ci n’est qu’un masque - et il prépare ainsi peu à peu un bouleversement social : car la brutalité sous un vernis de luxe, la vantardise de comédien, par quoi le riche fait étalage de ses "jouissances de la culture", évoquent, chez le pauvre, l’idée que "l’argent seul importe", – tandis qu’en réalité, si l’argent importe quelque peu, l’esprit importe bien davantage. » « La possession possède. – Ce n’est que jusqu’à un certain degré que la possession rend l’homme plus indépendant et plus libre ; un échelon de plus et la possession devient le maître, le possédant l’esclave : il faut dès lors qu’il lui sacrifie son temps, sa réflexion, et il se sent dès lors obligé à certaines fréquentations, attaché à un lieu, incorporé à un État – tout cela peut-être à l’encontre de ses besoins intimes et essentiels. »

SÉDUCTION
On parle toujours du besoin de séduire. Il me semble qu’il est un besoin bien plus essentiel : le besoin d’être séduit.

SÉRIEUX (excès de)
Impossible à un homme sensé de prendre au sérieux les gens qui se prennent au sérieux.

SOPHISTICATION
À Venise, lu de Gracq Un beau ténébreux. J’avais trouvé Un balcon en forêt absolument délectable, une merveille d’écriture juste. Je suis resté perplexe face au surréalisme artificiel et froid de cet ouvrage de jeunesse excessivement virtuose (certains passages véritablement subjuguent, mais l’ensemble sent l’effort), péniblement élitiste, et par trop intellectuel.
Il y a quelque chose de vain dans tout effort littéraire alambiqué… Sans doute parce que là où la tête l’emporte, la vie disparaît, faute de cœur et de tripe – de simplicité, en somme. Mon maître japonais disait que le ki meurt à la forme, c’est ce qui arrive à mes yeux dans ce livre réellement original, mais corseté par un épuisant et assez vain volontarisme.

SUARÈS (André)
J’ai déjà publié le début de ce texte, je le reprends ici, complété, parce que la lecture de cet auteur qui n’est pas méconnu par hasard me paraît essentielle à une perception un peu plus juste de ce que certains mots, civilisation, art, littérature, beauté, amour, pour ne prendre que ceux-là, peuvent signifier quand au lieu de se contenter de les prononcer on se donne la peine de les vivre.
« Où le cœur n’est point, il n’y a rien, ni dans l’art ni dans l’homme. »
André Suarès, Idées sur Edgar Poë, Sur la vie, 1909

Suarès, c’est la vie en mouvement. Toute la vie et tout le mouvement. Jamais Suarès ne se fige, il ne tient pas en place, mais il est toujours là où il est, nulle part ailleurs, donc jamais là où on l’attend. C’est un kaléidoscope qui tourne autour d’un axe immuable : la quête de la beauté parfaite, l’exaltation de la vie, la recherche inlassable de la perfection.
Suarès ignore la compromission : quoi qu’il arrive et quoi qu’il en coûte, il est toujours lui-même.
Suarès, immense connaisseur du passé et du présent, « voyait » du coup si bien le futur qu’il nous demeure étonnamment contemporain. Il n’est pas de mort plus vivant, parce qu’en tout et à tout prix il allait toujours à l’essentiel. La flamme qui l’animait éclaire et réchauffe encore, presque à chaque ligne.

TAILLE
On se grandit à reconnaître et assumer sa petitesse.

TECHNOLOGIE
La plupart des gadgets prétendument indispensables dont nous étouffe le progrès technologique, y compris l’ordinateur, dans beaucoup de ses applications en tout cas, sont parfaitement inutiles, voire carrément néfastes. Ils ne font pas appel à la nécessité, même pas à un besoin raisonnable, mais à l’ego et à ses préoccupations, envie de paraître, volonté de pouvoir et, pour ceux qui les conçoivent et les commercialisent du moins. dément désir de profit.
Les smartphones, pour ne prendre que cet exemple, ne sont en fin de compte que des tirelires pour leurs fabricants et des outils à nous tenir en prison dans des cages dorées, où l’or, qui n’est pourtant qu’un grossier placage, permet de ne pas voir que les barreaux sont solides, forgés dans l’acier bien trempé des besoins qu’on se crée et dont on ne peut plus s’échapper, tant par rapport à l’image qu’on donne aux autres qu’en raison de celle qu’on veut voir de soi.
Ces objets dont nous devenons peu à peu les sujets, les obligés, tendent pratiquement toujours à la valorisation de l’individu-roi.
D’où la difficulté d’envisager ce véritable progrès que serait l’abandon au moins partiel de nos béquilles technologiques, pour retrouver la liberté de marcher par nous-mêmes, à travers le refus d’un confort payé bien plus cher qu’il ne vaut.
Confort apparent puisqu’il consiste en vérité à échanger une servitude contre une autre.
Car la technologie actuelle ne nous prive pas seulement de notre liberté en nous enfermant dans ses rutilantes prisons dorées, elle nous vole littéralement notre temps avec ses outils de progrès.
Le peu qu’ils nous en font gagner est largement compensé par celui qu’ils nous font perdre, sans parler des espèces sonores et trébuchantes que nous y engloutissons, puisque ces gadgets, contaminés par l’idéologie de la nouveauté permanente et de la recherche du profit indéfini, sont rendus obsolètes à peine produits, et doivent être changés à bref délai, même s’ils fonctionnent encore parfaitement.
Ces artefacts censés nous simplifier la vie nous la rendent ainsi chaque jour plus compliquée : nous devons sans cesse nous initier au nouveau gadget qui remplace l’ancien (je veux dire celui de l’an dernier), et qui nous fera gagner une petite partie du temps que nous aurons perdu à réapprendre à nous en servir, alors que l’autre, après de longs efforts et de nombreux déboires nous donnait enfin toute satisfaction…
La plupart du temps, les possibilités de nos jouets pour adultes excèdent d’ailleurs de beaucoup celles d’un individu même très entraîné, si bien que, comme pour notre cerveau que nous négligeons pour eux, nous n’utilisons qu’une infime partie des mirifiques services qu’il brûle de nous rendre.
Car ces outils puissamment addictifs servent avant tout à nous sidérer, à nous rendre toujours plus passifs, à nous aliéner à nous-mêmes, à nous insérer dans des réseaux de consommation où nous restons englués, livrés à toutes les tentations du marketing universel par la grâce de ces fascinantes pompes à fric dont nous sommes si fiers.
Ainsi, pendus à nos réseaux sans fil, sommes-nous toujours davantage hors de nous-mêmes, et à l’abri de la vraie vie, qui n’est pas celle que l’on crée pour nous, mais celle que nous nous créons.

TINTAMARRE (marre du)
Un concert de l’ensemble jazz-rock « Doolin » à Barcelonnette. Nous quittons après la première partie. Instrumentistes remarquables, musiciens peu inspirés. Comme si souvent actuellement, la performance, qu’on ne peut que saluer, l’emporte sur la musique et la frénésie sur l’émotion. C’est très virtuose, très en place, mais tout à fait dépourvu d’âme. Une totale incapacité à faire sa place au silence tétanise la musique, boursouflée de plus par une électronique qui la pousse bien au-delà de ses limites naturelles, jusqu’au bruit. Ce culte barbare du trop (le toujours plus débouche forcément sur l’excès, qui achève de le rendre insignifiant) me confirme dans le sentiment que faute de silence on perd son âme pour tomber dans une mécanique stérile.

TRAVAIL
Le plus beau travail, c’est celui qui ne se voit pas.

TWITTER
Le degré zéro de la réflexion, l’apothéose de la réaction épidermique, l’abandon irresponsable à la jouissance du premier mouvement. Twitter, c’est le triomphe du réflexe conditionné, de la vacuité intellectuelle, de la vanne facile, du crétinisme autosatisfait, c’est la marque distinctive de la Petite Poucette débile du sinistre Michel Serres. Simplifions, simplifions, il restera toujours quelque chose…
Que reste-t-il ? Cinq cents mots de vocabulaire, une écriture phonétique, une caricature de langue sans syntaxe, et des pulsions, des pulsions, toujours plus de pulsions, toujours moins de pensée, toujours moins de vécu.
Pas étonnant que les politiques adorent Twitter, il est à leur image comme à celle de leurs électeurs : inexistant.

UTOPIES
Le problème avec les utopies, c’est que quand on tente de les réaliser elles deviennent très souvent des utopires.

VENISE
Apothéose de la lumière ruisselante ou silence habité de la Venise nocturne, la Sérénissime ne se donne qu’à ceux qui la hantent. Aux autres, elle ne prête que ses appas rances, et Dieu sait qu’elle n’en manque pas…

mercredi 25 novembre 2015

EST-ON EN SÉCURITÉ QUAND ON DANSE SUR UN VOLCAN ?



Hollande, ton Union Sacrée Obligatoire nous fout les boules…



DANSER SUR UN VOLCAN EXPOSE AUX ÉRUPTIONS…



Danser sur un volcan en cours d’éruption n’a jamais été le moyen le plus sûr d’être en sécurité. Cette évidence semble échapper à la majorité d’entre nous, trop occupés à jouer les autruches et à pratiquer le divertissement pascalien sous toutes ses formes pour admettre enfin que la réalité est en train de faire justice de nos fantasmes mégalomaniaques.
Face à l’énormité des problèmes engendrés par ce que nous appelons contre toute logique le progrès, les appels à l’Union sacrée, qu’ils concernent la lutte contre le terrorisme ou contre le réchauffement climatique, pour ne citer que ces deux désastres dont on m’excusera de penser que le second est infiniment plus grave que le premier, sont à mes yeux à la fois dérisoires et obscènes.
L’Union sacrée ne se décide pas, sauf à être mort-née. Elle s’impose d’elle-même ou n’est, et c’est presque toujours le cas, qu’une cynique manipulation, un déni de réalité gros de désunions à venir.
L’Union sacrée autour d’un canon, même alcoolisé, voilà une résistance qui ressemble furieusement à une démission, celle des aveugles volontaires que nous sommes, tout occupés à faire assez de vacarme pour ne pas entendre l’éruption qui monte.
L’ennui est qu’à force de penser et surtout d’agir comme si « Après nous le déluge… » était un sésame ouvrant les portes dorées d’un avenir forcément radieux, nous constatons aujourd’hui qu’il faut désormais dire :« À nous le déluge ! »
La tempête se lève, nous n’avons plus de cap, ouvrons les yeux et tâchons de sauver ce qui peut encore l’être : notre humanité.
Les remarquables textes qui suivent, différents mais complémentaires, me semblent pouvoir nous y aider mieux que les décisions aussi stupides que dangereuses d’une classe politique manipulatrice, corrompue et irresponsable.
Le premier article revient sur la notion de guerre et sur ce qu’elle signifie dans le contexte actuel.
Le second pointe les dangers de l’Union sacrée et l’erreur morale et politique que constitue le fait d’entrer dans la logique de l’adversaire.
Le troisième oppose à la commode simplicité des fantasmes collectifs entretenus par les médias et les pouvoirs en place la complexe réalité de nos expériences personnelles et collectives.
Le quatrième dénonce la manipulation que constitue l’interdiction des manifestations autour de la Cop 21, rappelle que le dérèglement climatique est une violence et pose cette question centrale : qui sont les personnes dont la sécurité est considérée comme importante dans notre monde asymétrique ?
Le cinquième examine de près les contradictions de la « guerre » contre le terrorisme et l’assez étrange rapport des sociétés occidentales à la violence.
Le sixième met en lumière le lien organique entre sécurité et changement climatique, volontairement occulté, mais de plus en plus manifeste.
Le septième rappelle combien nos sociétés sont de bien des manières fondées sur toutes les formes de violence et sur leur diffusion et leur consommation.
Un dernier texte nous suggère que c’est d’abord en nous que nous pouvons trouver la joie et la paix…


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APRÈS LES ATTENTATS, CHANGER D’IMAGINAIRE Christian Salmon



L’UNION SACRÉE EST UNE DÉFAITE DE LA PENSÉE

17 novembre 2015 | Par Noël Mamère – Mediapart.fr

Il est normal et juste que l’Etat montre sa détermination face à l’ère de ténèbres, que le Président préside, que le gouvernement gouverne, que les institutions fonctionnent. Il est normal et juste que le Congrès puisse se réunir, que le Président se concerte avec les forces politiques, vienne auprès des victimes, organise la riposte à l’horreur. Mais pour que la société puisse se défendre, elle doit comprendre, mettre des mots sur les événements. Et ces mots ne peuvent se réduire à ceux de la feuille de route du président de la République, fut-elle rebaptisée « Union Sacrée ».
 L’Histoire nous prouve que l’Union Sacrée a toujours été utilisée pour amener la gauche à se soumettre à la logique de guerre de la droite. Le premier à mettre en œuvre ce « concept » politique, fut le président Poincaré, le 4 Août 1914, au lendemain de l’assassinat de Jean Jaurès qui s’opposait à la guerre, pour en appeler à l’union de tous les partis et lancer la France dans la guerre contre l’Allemagne. On sait ce qu’il advint : une génération fauchée par les marchands de canon. En Mars 1956, L’Union Sacrée vote les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, pour lutter contre le FLN algérien. C’est la guerre d’Algérie. L’Union Sacrée n’est qu’un stratagème qui a pour but de dissimuler les désaccords de fond au sein d’une société et de faire passer le projet d’une République sécuritaire.
Personne, ici, ne nie la nécessité de répondre au défi lancé par l’Etat Islamique. Ces morts, nos morts, qui venaient faire la fête, écouter de la musique, regarder un match, se sont retrouvés victimes d’une guerre qu’ils croyaient lointaine. Mais la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens. Et la guerre, nous la faisons depuis quinze ans. D’abord en Afghanistan, puis sur d’autres théâtres d’opérations, comme la Libye, le Mali, l’Irak et la Syrie. Ceux à qui nous faisons la guerre ripostent à leur façon, asymétrique, face à nos bombardements, à nos drones, à nos assassinats ciblés. Ils l’ont d’ailleurs dit eux-mêmes, avec leurs mots et avec leurs balles, au Bataclan, vendredi soir. C’est la loi de toute guerre.
Si nous sommes en guerre, comme le dit le Président de la République, alors soit, mais identifions l’ennemi. Cet ennemi, c’est l’islamo-fascisme, c’est-à- dire un fascisme religieux, qui se réclame de l’Islam mais qui n’a rien à voir avec la tradition musulmane et même, oserais-je dire, avec l’islamisme politique. Il est le produit de la fusion entre le fanatisme religieux et une barbarie occidentale, le national-socialisme, dont s’est largement inspiré, dès son origine, le parti Baas, puis Al Qaïda en Irak. Ce dernier a été influencé par un prédicateur, Sayyid Qotb, mort en 1960, qui avait rompu avec les Frères musulmans sur un point capital : Il ne voulait plus faire de compromis avec toute souveraineté, même celle d’un Etat musulman. Pour lui, tout individu devait obéir et appartenir à Dieu, comme dans le nazisme, tout aryen devait appartenir au Führer. Cette théorie a plusieurs conséquences : la destruction de tout corps intermédiaire, de tout espace public et privé, de tout parti, syndicat ou association qui n’est pas soumise à la seule loi non écrite de la Charia. C’est un courant idéologique et politique transnational, qui agit avec méthode, qui se pense comme Califat à vocation mondiale. Daech, l’Etat Islamique, ce monstre à la confluence du Moyen-Age, du totalitarisme du 20ème siècle et des réseaux sociaux du XXIème, en est l’incarnation. Nous avons affaire à une organisation politico-militaire à vocation terroriste planétaire, dotée d’un projet politique, qui se pense comme telle. Elle possède une armature idéologique structurée, dispose de sa propre agence de communication, construit un Etat, lève des impôts, mobilise des dizaines de milliers de soldats, entretient depuis près de 18 mois des milliers de fonctionnaires dans un territoire comprenant la moitié de la Syrie et de l’Irak…
Dès lors, c’est un contre-sens de s’acharner à vouloir essentialiser ses membres comme « musulmans » ou « fous » ou « jeunes des quartiers ayant des problèmes », même s’ils peuvent présenter ces caractéristiques et bien d’autres. Mais quand ils agissent, c’est avant tout comme des militants fascistes religieux. Et ils doivent être combattus et défaits comme tels.
Tandis que nous tentons d’affaiblir l’Etat Islamique (et non Daech, acronyme qui ne lui donne pas son véritable nom en arabe), par des moyens militaires, il s’en prend à nos seules vraies défenses que sont nos libertés et essaie de nous déstabiliser. Rappelons-nous que, il n’y a pas si longtemps, la guerre du Vietnam n’a pas été perdue militairement par l’armée américaine mais parce que cette guerre avait perdu sa légitimité auprès du peuple américain.
Ce que l’EI tente d’affaiblir, c’est notre cosmopolitisme. En janvier, avec Charlie, leur cible était la liberté d’expression, la liberté de penser des dessinateurs, des journalistes et, en même temps, une tradition française, née de la lutte contre le despotisme en 1789. Les juifs aussi, incarnation, avec l’esprit diasporique, de ce « Tout Monde » dont parle le poète Edouard Glissant. Le cosmopolitisme toujours. Le cosmopolitisme insurgé des villes rebelles comme Paris, ce Paris de la Commune, des MOI, de la résistance à l’oppression, des barricades de 1830 à 1968, ce Paris métissé, qui est notre véritable ligne de défense contre le fascisme religieux.
L’EI peut être vaincu, mais à condition de ne rien lâcher sur nos valeurs, nos principes, nos convictions. Ce n’est pas en stigmatisant un peu plus les musulmans, en prenant des mesures inefficaces et discriminatoires que l’on combat le fascisme. Au contraire, on va dans le sens de l’EI, qui cherche à faire des musulmans un bouclier humain.
L’EI peut être vaincu, mais pas avec les méthodes que les Etats-Unis et la Russie utilisent depuis deux décennies, de l’Irak à la Tchétchénie.
La politique d’intervention militaro-humanitaire, ça n’a pas marché. Les interventions au sol ou dans les airs, ça n’a pas marché. Les assassinats ciblés, ça n’a pas marché. Avec leur commande des massacres à distance, les drones sont d’ailleurs la politique inversée de Daech. Ceux qui tuent à des milliers de kilomètres et commettent une bavure contre un mariage ou une fête rituelle, ou un hôpital de MSF en Afghanistan, ressemblent aux commanditaires des attentats de Paris. Ils tuent avec leur bonne conscience… Et produisent en retour des monstres. La seule chose qui a fonctionné jusqu’à présent, c’est la résistance kurde en Syrie et en Irak. Parce qu’elle est l’œuvre du peuple, qui résiste seul sur place. Parce que, depuis Kobane, les brigades de l’Armée Syrienne Libre se joignent à elle. Parce qu’elles ne dépendent pas du seul jeux des puissances mondiales ou régionales, arc boutées sur la défense de leurs seuls intérêts d’Etat.
Nous avons aujourd’hui le devoir de défendre la société, une société de libertés, contre tous ceux qui chercheront à les remettre en cause, à les rogner, une société d’égalité pour tous contre tous ceux qui discrimineront en fonction de la couleur de peau, de la religion, du sexe… Une société de fraternité et de solidarité.
Nous sommes en guerre, certes, mais ce n’est pas une raison pour sombrer dans le renoncement à ce qui est le sens même de nos valeurs. Le « pacte sécuritaire » qui nous est proposé, n’est qu’une habile triangulation pour faire avaler à la gauche la camelote de la droite : état d’urgence prorogé de trois mois sans explication, et éventuelles modifications profondes décidées dans l’urgence de l’émotion, interdiction des manifestations, approbation du principe de déchéance de la nationalité, expulsions massives, régression de l’Etat de droit par la constitutionnalisation d’un Patriot Act à la française… Ce n’est rien d’autre qu’une logique de guerre intérieure permanente qui nous est imposée à la faveur du massacre du vendredi noir. Elle n’en sera pas plus efficace pour autant. Notre besoin n’est pas de banaliser le tout sécuritaire, mais de renforcer les moyens de renseignement et de contre-terrorisme, de justice et de police sur le terrain, de faire moins d’esbroufe pour faire croire que l’on protège la population et plus d’infiltrations et d’asséchement des réseaux, plus de politique internationale et moins de vente d’armes à des régimes qui encouragent, de fait, l’insurrection djihadiste.
Une dernière remarque, cet événement nous aura appris au moins une chose : nous savons maintenant ce qui pousse des femmes, des hommes, des enfants, à risquer leur vie en traversant la méditerranée et à errer de murs en murs à travers l’Europe. Ils ont les mêmes visages que ceux qui ont été assassinés lâchement au Bataclan ou rue de Charonne, vendredi soir, mais ils en ont connu des dizaines chez eux. Ce n’est pas la France qui est touchée, c’est l’humanité que l’on assassine à Paris, à Alep ou ailleurs. C’est nous. La seule Union Sacrée qui vaille, c’est celle de l’humanité blessée, qui doit oser se révolter contre la barbarie.L’union sacrée est une défaite de la pensée
17 novembre 2015 | Par Noël Mamère - Mediapart.fr


LETTRE À MA GÉNÉRATION : MOI JE N’IRAI PAS QU’EN TERRASSE

20 novembre 2015| par Sarah Roubato

Salut 

On se connaît pas mais je voulais quand même t’écrire. Il paraît qu’on devrait se comprendre, puisqu’on est de la même génération. Je suis française, je n’ai pas trente ans. Paris, c’est ma ville. J’ai grandi dans une école internationale où on était plus de quatre-vingt nationalités. J’ai beaucoup voyagé et je parle plusieurs langues. J’ai « des origines » comme on dit maghrébines. Je suis auteur compositeur interprète, artiste, et même un peu anthropologue.
J’ai toujours adoré les terrasses. La dernière fois que j’étais à Paris j’y ai passé des heures, dans les cafés des 10e 11e et 18earrondissements. J’y ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de terrasse. Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de plusieurs maisons d’édition. Ça fait drôle d’y penser maintenant. J’aurais envie de rajouter quelques pages. Pourtant aujourd’hui, ce n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller.
Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. C’est joli comme symbole, c’est même plutôt cool comme mode de résistance. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « TOUS EN COSTAR AU PIED DES GRATTE-CIELS ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ? 
On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam, de Barcelone, de Toronto, de Shanghai, d’Istanbul, de New York ! 
On a été attaqués parce que la France est une ancienne puissance coloniale du Moyen-Orient, parce que la France a bombardé certains pays en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible géographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes.
Oui je sais, la réalité est moins sexy que notre fantasme. Mais quand on y pense, c’est tant mieux, car si on a été attaqué pour ce qu’on est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a été attaqué pour ce qu’on fait, alors on a des leviers d’action : 
- S’engager dans la recherche pour trouver des énergies renouvelables, car quand le pétrole ne sera plus le baromètre de toute la géopolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos attentions. Et d’un coup le sort des Tibétains et des Congolais nous importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens. 
- S’engager pour trouver de nouveaux modèles politiques afin de ne plus déléguer les actions de nos pays à des hommes et des femmes formés en école d’administration qui décident que larguer des bombes, parfois c’est bien, ou qu’on peut commercer avec un pays qui n’est finalement qu’un Daesh qui a réussi.
-  Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu’est la France ?
Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller écouter es concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du symbole qu’on prétend être. L’attention que le monde nous porte en ce moment mériterait que l’on sorte de la jouissance de nos petits plaisirs personnels.

Ma mixité
Qu’on soit maghrébin, français, malien, chinois, kurde, musulman, juif, athée, bi homo ou hétéro, nous sommes tous les mêmes dès lors qu’on devient de bons petits soldats du néo-libéralisme et de la surconsommation. On aime le Nutella qui détruit des milliers d’hectares de forêt et décime les populations amazoniennes, on achète le dernier iphone et on grandit un peu plus les déchets avec les carcasses de nos anciens téléphones, on préfère les fringues pas chères teintes par des enfants du Bengladesh et de Chine, on dépense des centaines d’euros en maquillage testé sur les animaux et détruisant ce qu’il reste de ressources naturelles. 
Ma mixité, ce sera d’aller à la rencontre de gens vraiment différents de moi. Des gens qui vivent à huit dans un deux pièces, peu importe leur origine et leur religion. Des enfants dans les hôpitaux, des détenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce gamin de douze ans à l’écart d’un groupe d’amis, toujours rejeté parce qu’il joue mal au foot, qui se renferme déjà sur lui-même. Des ados dans les banlieues qui ne sont jamais allés voir une pièce de théâtre. Ceux qui vivent dans des petits villages reculés où il n’y a plus aucun travail. Les petits caïds de carton qui s’insultent et en viennent aux mains parce que l’un n’a pas payé son cornet de frites au McDo. D’habitude quand ça arrive, qu’est-ce que tu fais ? Tu tournes la tête, tu ris, tu te rassures avec un petit "Et ben ça chauffe !" et tu retournes à ta conversation. Si tous ceux qui ont répondu à l’appel Tous en terrasse ! décidaient de consacrer quelques heures par semaine à ce type d’échange... il me semble que ça irait déjà mieux. Ça apportera à l’humanité sans doute un peu plus que la bière que tu bois en terrasse.

Ma liberté
Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l’hyperconsommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping.
Ma liberté sera celle de prendre le temps quand j’en ai envie, de ne pas m’affaler devant la télé en rentrant du boulot, d’avoir un travail qui ne me permet pas de savoir à quoi ressemblera ma journée.
Ma liberté, c’est de savoir que lorsque je voyage dans un pays étranger je ne suis pas en train de le défigurer un peu plus. C’est vivre quelque part où le ciel a encore ses étoiles la nuit. C’est flâner dans ma ville au hasard des rues. C’est avoir pu approcher une autre espèce que la mienne dans son environnement naturel. 
Ma liberté, ce sera de savoir jouir et d’être plein, tout le contraire des plaisirs de la consommation qui créent un manque et le besoin de toujours plus. Ma liberté, ce sera d’avoir essayé de m’occuper de la beauté du monde. "Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête que quelque chose a changé pendant que nous passions" (Claude Lemesle).

Ma fête
Ma fête ne se trouve pas dans l’industrie du spectacle. Ma fête c’est quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le musicien joue pour rien, les petits théâtres de campagne construits dans une grange, les associations culturelles. Passer une journée avec un vieux qui vit tout seul, c’est une fête. Offrir un samedi de babysitting gratuit à une mère qui galère toute seule avec ses enfants, c’est une fête. Organiser des rencontres entre familles des quartiers défavorisés et familles plus aisées, et écouter l’histoire de chacun, c’est une fête. 
La fête c’est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une parole sans écran et une activité dont le but n’est pas de consommer, je serai dans la fête. Préparer un bon gueuleton, jouer de la gratte, aller marcher en forêt, lire des nouvelles et des contes à des jeunes qui sentent qu’ils ne font pas partie de notre société, quelle belle teuf !
N’allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que nous sommes des décadents capitalistes… s’il vous plaît ! Ils n’ont pas le monopole de la critique de l’hyper-consommation, et de toute façon, ils boivent aux mêmes sources que les pays les plus capitalistes : le pétrole et le trafic d’armes. 
Voilà. Je ne sais pas si on se croisera sur les mêmes terrasses ni dans les mêmes fêtes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit de te construire autrement que l’image que les médias te renvoient. Bien sûr qu’il faut continuer à aller en terrasse, mais qu’on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu’une résistance symbolique qui n’aura que l’effet de nous rassurer, et sûrement pas d’impressionner les djihadistes (apparemment ils n’ont pas été très impressionnés par la marche du 11 janvier), et encore moins d’arrêter ceux qui sont en train de naître. 
Ce qu’on est en train de vivre mérite que chacun se pose un instant à la terrasse de lui-même, et lève la tête pour regarder la société où il vit. Et qu isait... peut-être qu’un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroché aux immeubles, il apercevra la société qu’il espère.
Sarah


COP21 : L’INTERDICTION DES MANIFESTATIONS EST UN ABUS DE POUVOIR


Naomi Klein, journaliste canadienne, auteure, cinéaste et militante altermondialiste considère l’interdiction de manifester pendant la conférence Climat comme un révélateur des injustices politiques actuelles. « Encore une fois, un pays occidental riche place la sécurité des élites devant les intérêts de ceux qui se battent pour leur survie. Encore une fois, le message est : notre sécurité n’est pas négociable, la vôtre ne compte pas. »

Qui protège-t-on, quand on cherche à assurer la sécurité par tous les moyens nécessaires ? Et qui est sacrifié, alors que l’on pourrait faire beaucoup mieux ? Ces questions sont au coeur de la crise climatique. Les réponses sont la raison pour laquelle les sommets du Climat finissent si souvent dans l’acrimonie.

La décision du gouvernement français d’interdire les manifestations, marches et autres « activités en extérieur » pendant le sommet du Climat est perturbante à plusieurs niveaux. Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’elle reflète l’injustice fondamentale de la crise climatique elle-même, et cette question centrale : qui sont les personnes dont la sécurité est considérée importante dans notre monde asymétrique ?

La première chose à comprendre, c’est que les personnes exposées aux pires effets du dérèglement climatique ne peuvent quasiment pas se faire entendre dans le débat public occidental, quand on se demande s’il faut agir sérieusement pour empêcher un réchauffement catastrophique. Les gigantesques sommets du climat comme celui que Paris s’apprête à accueillir sont de rares exceptions. Pendant deux petites semaines, les voix de ceux qui sont touchés, en premier et le plus fort, ont un peu de place pour se faire entendre là où des décisions majeures sont prises. C’est pour cette raison que des habitants des îles du Pacifique, des chasseurs Inuits et des personnes de couleur pauvres vivant à la Nouvelle Orléans parcourent des milliers de kilomètres pour y participer. Participer à ce sommet est une précieuse occasion pour parler du dérèglement climatique du point de vue de la morale, et de mettre des visages humains sur la catastrophe en train de se produire.

Le deuxième point important c’est que même lors de ces rares moments, les voix de ceux qui se trouvent en « première ligne » n’ont pas assez de place dans les réunions officielles, où dominent les gouvernements et les ONG les plus riches. Les voix des gens ordinaires s’expriment surtout dans les rassemblements de base qui se tiennent parallèlement au sommet, ainsi que dans les manifestations et les moments de protestation qui attirent de cette manière l’attention médiatique. Or le gouvernement français a décidé de confisquer le plus puissant de ces porte-voix, en affirmant qu’assurer la sécurité des manifestations mettrait en péril sa capacité à garantir la sécurité de la zone du sommet officiel où les dirigeants politiques vont se rencontrer.

Certains disent que cela se justifie dans la situation de riposte contre la terreur. Mais un sommet du climat des Nations-Unies n’est pas comme une réunion du G8 ou de l’Organisation Mondiale du Commerce, où les puissants se rencontrent et ceux qui n’ont pas de pouvoir tentent de gâcher leur fête. Les évènements concomitants de la « société civile » ne sont pas un ajout ou une distraction de l’évènement principal. Elles font intégralement partie du processus. C’est pourquoi le gouvernement français n’aurait jamais dû être autorisé à décider quelle partie du sommet il annule, et quelle partie il continue d’accueillir.

Après les épouvantables attaques du 13 novembre, il aurait plutôt dû décider s’il avait la volonté et la capacité d’accueillir tout le sommet, avec la pleine participation de la société civile, y compris dans les rues. S’il ne le pouvait pas, il aurait dû y renoncer et demander à un autre pays de le remplacer. Pourtant, le gouvernement de François Hollande a pris une série de décisions qui reflètent une échelle de valeurs et de priorités très particulières quant à qui et quoi obtient la pleine protection de sa sécurité par l’Etat. Oui aux dirigeants du monde, aux matchs de foot et aux marchés de Noël. Non aux manifestations pour le climat et aux rassemblements qui reprochent aux négociations, compte-tenu du niveau des objectifs de réduction des gaz à effet de serre, de mettre en danger la vie et les conditions de vie de millions, si ce n’est de milliards de personnes.

Et qui sait où cela finira ? Doit-on s’attendre à ce que l’ONU révoque arbitrairement les accréditions de la moitié des participants de la société civile ? Ceux qui semblent le plus susceptible de causer de l’agitation à l’intérieur du sommet bunkerisé ? Je n’en serais pas du tout étonnée.

Il est important de réfléchir à ce que l’annulation des manifestations et protestations signifie en réalité et au plan symbolique. Le dérèglement climatique est une crise morale car à chaque fois que les gouvernements des pays riches échouent à agir comme il le faudrait, ils envoient le message que nous, au Nord, plaçons notre confort immédiat et notre sécurité économique devant la souffrance et la survie de certains des habitants les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète.

La décision d’interdire les espaces les plus importants où les voix des personnes affectées par le climat auraient pu s’exprimer, est l’expression dramatique de cet abus de pouvoir profondément non éthique. Encore une fois, un pays occidental riche place la sécurité des élites devant les intérêts de ceux qui se battent pour leur survie. Encore une fois, le message est : notre sécurité n’est pas négociable, la vôtre ne compte pas.

Un dernier point : j’écris ces lignes depuis Stockholm, où je participe à une série d’événements publics sur le climat. Quand je suis arrivée, la presse s’excitait autour d’un tweet envoyé par la ministre de l’environnement, Asa Romson. Peu après la nouvelle des attentats de Paris, elle a tweeté sa colère et sa tristesse face à ces morts. Puis, qu’elle pensait que c’était une mauvaise nouvelle pour le sommet du climat, une pensée qui a traversé l’esprit de tous ceux que je connais, et qui ont un rapport avec le sommet du climat. Pourtant, elle a été jetée au pilori à cause de son insensibilité supposée : comment pouvait-elle penser au dérèglement climatique alors que venait de se produire un tel carnage ?

Cette réaction est révélatrice de l’idée que le changement climatique est une question mineure, une cause sans véritables victimes, un événement futile. En particulier quand les problèmes sérieux de la guerre et du terrorisme sont au centre de l’attention. Cela m’a fait penser à ce que l’auteure Rebecca Solnit a écrit récemment : « le dérèglement climatique est une violence ».

C’est une violence. Une partie de cette violence est infiniement lente : la montée du niveau des mers qui efface peu à peu des nations, les sécheresses qui tuent des milliers de personnes. Cette violence est aussi terriblement rapide : les tempêtes qui portent les noms de Katrina et Haiyan emportent des milliers de vies en un seul instant ravageur. Quand les gouvernements et les grandes entreprises échouent en conscience à agir pour empêcher la catastrophe du réchauffement, c’est un acte de violence. C’est une violence si grande, si mondiale, et infligée à tant de périodes temporelles à la fois (cultures anciennes, vies présentes, futur potentiel) qu’il n’existe pas encore de mot capable de decrire toute cette monstruosité. Faire preuve de violence pour réduire au silence ceux qui sont le plus vulnérables à la violence climatique est une violence de plus.

Pour expliquer pourquoi les matchs de foot se tiendraient comme prévu, le ministre français des Sports a déclaré : « la vie doit continuer ». Oui, c’est vrai. C’est la raison pour laquelle j’ai rejoint le mouvement pour la justice climatique. Parce que quand les gouvernements et les grandes entreprises échouent à prendre en compte toutes les vies sur Terre, ils doivent être contestés.
Traduction de Jade Lindgaard


BOMBARDER BRUXELLES ?
OU QUELQUES CONTRADICTIONS DE LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME…


18 NOV. 2015 par Mathias.DELORI BLOG : LE BLOG DE MATHIAS.DELORI
Une idée domine le discours public depuis les attentats tragiques de vendredi dernier : la France est en guerre. Le président Hollande a déclaré cette guerre de manière solennelle devant le Congrès réuni à Versailles ce lundi. À la suite de son discours, l’ensemble des parlementaires ont entonné une marseillaise plus martiale que jamais. Il importe de remarquer, à ce propos, que ces discours et ces chants ne sont pas une posture symbolique.
Une idée domine le discours public depuis les attentats tragiques de vendredi dernier : la France est en guerre. Le président Hollande a déclaré cette guerre de manière solennelle devant le Congrès réuni à Versailles ce lundi. À la suite de son discours, l’ensemble des parlementaires ont entonné une marseillaise plus martiale que jamais. Il importe de remarquer, à ce propos, que ces discours et ces chants ne sont pas une posture symbolique. Les Rafales et les Mirages 2000 français bombardent depuis dimanche la ville de Raqqa, un des fiefs de l’État Islamique. Une alliance militaire de grande ampleur se prépare avec la Russie de V. Poutine. Cette guerre se justifie par le fait que les auteurs des attentats de vendredi ont une connexion avec l’État Islamique. Abdelhamid Abaaoud, le commanditaire présumé, a par exemple séjourné en Syrie. Il s’est d’ailleurs pavané dans une vidéo macabre avec d’autres combattants de l’État Islamique.

Pourtant, l’enquête sur les attentats dramatiques de vendredi dernier renvoie autant, sinon plus, à Bruxelles qu’à Raqqa. Abdelhamid Abaaoud n’est pas syrien mais belge et, qui plus est, bruxellois. Tout comme ses complices de ce triste vendredi 13 et leurs cousins de janvier dernier (A. Coulibaly et les frères Kouachi), il est un enfant de l’Europe. Fort de ce constat, Eric Zemmour a récemment proposé de bombarder le quartier bruxellois de Molenbeek, foyer présumé du terrorisme. Ne le prenons pas aux mots mais faisons une expérience de pensée en nous posant deux questions : Comment réagirions-nous si la France décidait, demain, de bombarder Bruxelles, Lyon ou Munich au prétexte que ces villes auraient servi de repère ou de lieu de vie à plusieurs terroristes ? Avons-nous réagi de la même manière quand nous avons appris, dimanche, le début des bombardements sur Raqqa ?

Le politiste Martin Shaw a exploré cette question dans sa théorie du « transfert de risque ». Shaw observe, pour commencer, que la guerre contre le terrorisme (islamique) est une guerre globale au sens où les puissances occidentales la mènent sur deux fronts : le front dit « intérieur » - le territoire des États-Unis, de l’Europe, etc. - et le front dit « extérieur » : l’Afghanistan, le Mali, l’Irak, la Syrie, des pays qui ont pour point commun d’être à la fois des pays à majorité musulmane et des pays anciennement colonisés. Bien qu’il s’agisse de la même « guerre », les puissances occidentales n’utilisent pas du tout les mêmes armes sur ces deux terrains. Dans le premier cas, elles utilisent des instruments politiques « normaux » : la police, la justice ou, dans les cas d’urgence, des commandos d’élite au sol. Dans le second, en revanche, les puissances occidentales larguent des bombes à partir de drones ou de chasseurs-bombardiers.

La raison de cette différence dans les modalités de la « neutralisation » des terroristes n’est pas technique. Il est possible d’envoyer des commandos d’élite en dehors des frontières. Les États-Occidentaux ne se privent d’ailleurs pas de le faire en certaines circonstances. Pensons, par exemple, à l’assassinat de Ben Laden le 2 mai 2011.

Ces modalités différentes de « traitement » des terroristes prend racine dans un phénomène plus fondamental : le rapport des sociétés occidentales à la violence. Même si les opérateurs de drones et les pilotes de chasseurs bombardier font tout leur possible pour épargner les vies civiles, les bombes qu’ils larguent font – mécaniquement ou cinétiquement – beaucoup plus de « dommages collatéraux » que les balles des policiers ou des tireurs de commandos d’élite. Or si les responsables politiques sont prêts à assumer la probabilité de voir une balle perdue tuer un civil occidental, ils ne sont pas disposés à voir des dizaines de leurs concitoyens mourir à quelques mètres de l’impact d’une bombe de 250 kg lâchée par un Rafale, un Mirage 2000 ou un F18.

Cet usage d’instruments sécuritaires si différents conduit M. Shaw à relever une première contradiction de la guerre contre le terrorisme. Alors que celle-ci est menée au nom de valeurs humanistes, modernes et libérales qui proclament l’égalité de toutes les vies humaines, certaines vies (civiles) ont visiblement moins de valeurs que d’autres. Reprenons l’expérience de pensée évoquée plus haut : que serait la victime collatérale d’une bombe française s’écrasant à Bruxelles ? Probablement une personne humaine qu’on pleurerait (légitimement) en apprenant son nom, son histoire, les multiples anecdotes racontées par ses proches. Qu’est-ce qu’une victime collatérale d’une bombe française s’écrasant à Raqqa : le paramètre invisible d’une équation ou, au mieux, une victime regrettée mais justifiée au nom de ce que Eyal Weizmann appelle le « principe du moindre mal ».

On remarquera, au passage, que cette différence dans la valeur accordée aux vies humaines se lit dans un dispositif capitaliste concret : les compensations financières versées par les gouvernements occidentaux aux victimes de cette guerre. En moyenne, les familles de victime des attentats du 11 septembre ont reçu la somme de 1,8 million de dollars. Les familles afghanes et irakiennes victimes des bombes américaines peuvent prétendre, sous des conditions en réalité drastiques, à 2 500 dollars.

Ces éléments illustrent un fait simple mais important pour notre propos : le cadrage humaniste est distordu par une préoccupation plus traditionnelle, à savoir le fait qu’on a plus de sympathie pour les proches que pour les autres lointains. Or il importe de bien mesurer la portée de ce phénomène en apparence trivial. En effet, ce raisonnement communautariste caché ne s’applique pas seulement aux civils mais, également, aux combattants occidentaux. C’est ici que l’expression « transfert de risque » prend tout son sens. Les sociétés et les forces occidentales ne veulent à aucun prix de victime occidentale, y compris parmi les combattants. Dès lors, elles préfèrent transférer aux populations (civiles) non-occidentales les risques de cette guerre. Ce raisonnement explique la centralité, dans la nouvelle guerre contre le terrorisme, des frappes aériennes et des drones. Même si ceux-ci font plus de morts civils non-occidentaux que les commandos d’élite des forces spéciales projetés au sol, ils présentent une vertu inestimable : ils garantissent la (sur)vie des combattants occidentaux.

Cette expérience de pensée – bombarder Bruxelles - présente un autre mérite : illustrer le fait que la « guerre contre le terrorisme » est… une guerre. Cette guerre présente en effet une particularité historique : elle n’est pas perçue comme telle par la plupart de ses supporters. Nous avions relevé ce point lors des attentats de janvier. Il existait un décalage entre le discours d’une partie des manifestants et le sens concret de leur geste. En effet, si l’aile droite des manifestations proclamait sa haine de l’Islam de manière (déjà) martiale, l’aile gauche inscrivait son action symbolique dans un autre champ lexical : le refus de la violence, la mixité inter-ethnique, la défense de la liberté d’expression, etc. La présence à la tête du cortège parisien du 11 janvier du Secrétaire général de l’OTAN, de B. Netanyahou et de 70 autres responsables politiques intéressés par la guerre contre le terrorisme suscita, certes, quelques interrogations. Toutefois, ces personnes qui proclamaient leur refus de la violence ne descendirent pas dans les rues pour protester quand M. Valls déclara la guerre au terrorisme (le 10 janvier), quand les députés français entonnèrent une Marseillaise (déjà) martiale et quand le président Hollande décida d’intensifier les frappes contre Daesh. Toutes les décisions de l’exécutif allaient dans le sens de la guerre. Or celui-ci gagna vingt points de popularité dans les sondages. Cette contradiction explique la surprise et la stupeur d’une partie de l’opinion depuis vendredi. N’ayant pas totalement conscience d’être en guerre, de nombreuses personnes s’étonnent de voir Daesh décider, à son tour, de rendre les coups.

Cette guerre contre le terrorisme (islamique) comporte une troisième contradiction : elle est menée dans une incohérence stratégique absolue. Plusieurs collègues ont relevé ce point en ce qui concerne la « grande stratégie », c’est-à-dire les alliances géopolitiques. La France et les États-Unis sont alliés avec l’Arabie Saoudite, laquelle est fortement soupçonnée d’avoir financé les attentats du 11 Septembre ainsi que le Front al-Nosra en Syrie. De plus, le précédent historique de la guerre américaine contre le terrorisme devrait nous inciter à la prudence. Contrairement à ce qu’affirment quelques « orientalistes » trop présents devant les médias, les États-Unis n’ont pas terrassé Al Qaïda en 2001-2002 et encore moins les Talibans (après avoir fait, au passage, plusieurs milliers de victimes civiles afghanes). Ils ont certes porté un coup à Al Qaïda mais suscité, dans le même geste, des milliers de vocations pour son cousin proche-oriental : Daesh. Cette logique de constitution du terrorisme par l’anti-terrorisme prit une forme encore plus massive lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Daesh est directement le fruit de la déstructuration de l’État irakien engendrée par l’intervention américaine.

Cette cécité stratégique est également perceptible dans le volet actuel de cette guerre, à savoir les frappes contre Daesh et la constitution (à venir) d’une alliance avec Poutine. Les partisans de ce « tournant stratégique » ne se rendent-ils pas compte qu’ils réagissent, précisément, selon les modalités souhaitées par leur ennemi ? En effet, plusieurs éléments suggèrent que Daesh espère une intensification des frappes occidentales : le mode opératoire « terroriste » (qui fabrique des émotions belligènes de peur et de blessure identitaire), le fait que cette organisation politique puise sa légitimité dans une rhétorique anti-impérialiste dénonçant les « croisades » occidentales, les accents virilistes de son communiqué – qui fait parfaitement écho, d’ailleurs, à celui de la classe politique française -, etc. Or comme le remarquent Eric Fassin, Edwy Plenel et d’autres, le b.a.-ba de la stratégie stipule qu’il ne faut pas réagir conformément aux attentes de l’adversaire, mais au contraire le surprendre. D’où cette admonestation formulée récemment dans Le Monde par David Van Reybrouck : « Monsieur le président, vous êtes tombé dans le piège ! ».

La guerre contre le terrorisme présente une autre contradiction : alors qu’elle est menée au nom de la démocratie et du libéralisme politique, elle n’a qu’une conséquence pratique sur le plan intérieur : la restriction des libertés. Le discours du président Hollande devant le Congrès est de ce point de vue un cas d’école. Il propose, tout simplement, de constitutionnaliser l’état d’exception qui se met en place depuis janvier dernier.

On nous objectera que ce phénomène se produit lors de toutes les guerres. Admettons, mais c’est précisément là que le bât blesse. La France a systématiquement renié tous ses principes démocratiques à chaque fois qu’elle est entrée en guerre. Cette histoire a commencé avec l’Union sacrée de 1914, union sacrée qu’on nous somme de respecter encore aujourd’hui. À l’époque, un député allemand avait sauvé l’honneur pluraliste (donc démocratique) de l’Allemagne : le socialiste Karl Liebknecht. Celui-ci avait refusé de voter les crédits de guerre. Jaurès assassiné, tous ses camarades français se jetèrent dans la mêlée. Or qu’est-ce qu’une démocratie où le peuple agit comme un seul homme ? Un état totalitaire.

Cette histoire prit une forme bien plus tragique encore en 1939-1940. Le 18 novembre 1939, le gouvernement républicain d’E. Daladier décida d’interner (déjà !) tous les « individu(s), Français ou étranger, considéré(s) comme dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Cette catégorie englobait la plupart des Allemands se trouvant sur le territoire français. Ces milliers de personnes – pour la plupart Juifs et/ou opposants au nazisme – avaient rejoint la France car ils voyaient en elle la patrie des droits de l’Homme. Arriva ensuite la défaite de juin 1940, la dissolution – votée par les parlementaires ! – des institutions démocratiques et l’article 19 de la convention d’armistice qui décidait de livrer ces hommes et ces femmes à Hitler. On connait la suite…

On pourrait en dire autant, bien évidemment, à propos de la guerre d’Algérie. Il est vrai que la France n’a pas attendu la révolution algérienne pour renier ses principes démocratiques au Sud de la Méditerrannée. Dans les départements algériens, le droit français établissait deux catégories juridiques : les citoyens (chrétiens, juifs ou athées) et les sujets (musulmans) qui se voyaient privés de tous les droits politiques. Cette logique s’est cependant accentuée de manière inouïe pendant la guerre d’Algérie à proprement parler avec la censure, les arrestations sommaires, la torture, etc. La « métropole » ne fut d’ailleurs pas épargnée par ces dérives anti-démocratiques. Pensons, par exemple, aux complicités préfectorales dans le massacre des manifestants pacifistes algériens à Paris le 17 octobre 1961.

La comparaison avec la guerre d’Algérie permet d’ailleurs d’illustrer une dernière contradiction de la guerre contre le terrorisme. Bien qu’elle se drape dans les habits du libéralisme politique, cette guerre est menée en dehors de tout cadre légal. Les militaires n’y sont pour rien. J’ai fait de multiples entretiens avec des militaires français qui combattent le terrorisme. Je peux témoigner qu’ils ont, pour la plupart, une conception noble et parfaitement respectable de leur métier. Le problème réside dans le cadre politique de cette guerre. Pour commencer, la distinction entre « civil » et « combattant » - le fondement du droit de la guerre – n’a pratiquement plus cours. Dans bien des cas, est considérée comme « combattante » toute personne de sexe masculin et adulte située sur un site qualifié de « stratégique ». On comprend, dans ces conditions, pourquoi les décomptes relatifs au nombre de victimes civiles divergent de part et d’autre… Par ailleurs, ces combattants sont considérés comme « illégaux » (selon la terminologie états-unienne), ce qui signifie une chose très simple : les conventions de Genève ne les concernent pas.

Sous le mandat de G. W. Bush, le choix de refuser à ces hommes la dignité de combattant légal était pensé de manière instrumentale. Il s’agissait de rendre possible la torture dans le cadre de la quête de renseignement menée par la CIA. Depuis quelques années, ce choix a pris une forme plus identitaire liée à la prétention « humanitaire » de cette guerre. Dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, on ne combat pas un alter-ego menaçant : un « boche », un « Franzmann », un « soviétique », etc. On affronte au contraire des ennemis de l’humanité, qualifiés plus couramment de « barbares ». Or que fait-on des non-humains ? On les « éradique », pour reprendre un terme devenu populaire dans le discours public. Cette remarque nous ramène à la comparaison avec la guerre d’Algérie. Franz Fanon écrivait à ce propos que « sous l’occupation allemande les Français étaient demeurés des hommes. Sous l’occupation française [de l’Allemagne de 1945 à 1949], les Allemands sont demeurés des hommes. En Algérie, il n’y a pas seulement domination, mais à la lettre décision de n’occuper somme toute qu’un terrain ». Franz Fanon savait de quoi il parlait : il fut à la fois un grand révolutionnaire algérien et un grand résistant français.

Précisons, si besoin était, que ces remarques ne puisent pas leur inspiration dans une condamnation morale de la guerre ou dans une sorte de pacifisme intégral. L’histoire nous a appris à nous méfier de ce type de raisonnement. Les grands stratèges nous enseignent cependant que l’usage de la force armée n’est pas le seul instrument de résolution des problèmes de sécurité. Si l’on admet la thèse selon laquelle le terrorisme qui a frappé Paris est d’abord européen ou occidental dans sa généalogie, appliquons-lui les mêmes recettes qu’aux autres terrorismes. Au cours de la Seconde moitié du XXe siècle, la France a traité et résolu de multiples problèmes terroristes (d’extrême droite, d’extrême gauche ou encore régionaliste) de manière policière et judiciaire. Les forces de police et les juges anti-terroristes s’y attèlent d’ailleurs avec courage et efficacité depuis vendredi. Pourquoi ne pas concentrer ses efforts sur ces instruments ? Si l’on retient la thèse que le terrorisme islamique nous vient surtout du Moyen-Orient, il existe aussi l’option diplomatique. Après les attentats de Madrid de mars 2004 (près de 200 morts), le nouveau Premier ministre José Luis Rodriguez Zapaterro a maintenu sa promesse de se retirer d’Irak et les attentats ont cessé. Il est vrai que cette proposition paraîtra curieuse à ceux qui estiment (en bons humanistes ?) qu’on ne négocie pas avec les ennemis de l’humanité.

Mathias Delori. Chercheur CNRS au Centre Émile Durkheim de Sciences Po Bordeaux. Co-auteur, avec Gilles Bertrand, du livre Terrorisme, émotions et relations internationales, Paris, Editions Myriapode, 2015.


CLIMAT D’INSÉCURITÉ

LE MONDE | 23.11.2015| Par Stéphane Foucart

C’était bien évidemment la question piège. Samedi 14 novembre, sur la chaîne de télévision CBS, l’animateur du débat entre les prétendants à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle américaine a demandé à Bernie Sanders s’il pensait toujours que le changement climatique était « la menace la plus importante pour la sécurité des Etats-Unis », comme il l’avait déclaré quelques semaines auparavant. La question est presque rhétorique. La veille, Paris était ensanglantée par des attaques terroristes d’une brutalité inédite en France. L’« urgence climatique » semble reléguée, depuis, à une question vaguement subsidiaire.
Bernie Sanders a pourtant répondu qu’il maintenait « absolument » son opinion. « En fait, le changement climatique est directement lié à l’augmentation de la menace terroriste (…), a-t-il expliqué. Si nous n’écoutons pas ce que les scientifiques nous disent, nous allons voir des pays tout autour du monde – c’est ce que dit la CIA – se battre pour l’accès à l’eau, pour l’accès aux terres arables, et nous verrons surgir toutes sortes de conflits. »
Tirer un lien entre sécurité et changement climatique en fait sourire certains. Ce lien est pourtant une certitude, et une certitude suffisamment incommodante pour être systématiquement oubliée et régulièrement redécouverte.

« Multiplicateur de menaces »
En mars 2008, le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité transmettait aux Etats membres un rapport sans ambiguïté sur le sujet. Sept ans après sa rédaction, force est de constater son caractère prémonitoire. Le texte estimait que le réchauffement agit comme un « multiplicateur de menaces » dans des zones déjà traversées par des tensions sociales, politiques, religieuses ou ethniques.
« Les changements climatiques risquent d’avoir, à l’avenir, des incidences sur la stabilité sociale et politique au Proche-Orient et en Afrique du Nord », détaillait le rapport, qui pointait « les tensions liées à la gestion des ressources hydriques de la vallée du Jourdain et du bassin du Tigre et de l’Euphrate, qui se raréfient » et l’aggravation de ces tensions par l’augmentation des températures.
Il mettait aussi l’accent sur « une augmentation sensible de la population du Maghreb et du Sahel » au cours des prochaines années qui, combinée au changement climatique et à la diminution des surfaces agricoles, pourrait entraîner une « déstabilisation politique » et « accroître les pressions migratoires ». Même alerte sur le Yémen.
De manière troublante, presque toutes les zones identifiées en 2008 comme les plus sensibles au réchauffement – de la Mésopotamie au Levant en passant par le Yémen, le Sahel et l’Afrique du Nord –, ont basculé sept ans plus tard dans l’instabilité ou le chaos, chaos dont les attentats du 13 novembre sont le monstrueux rejeton.
Le cas syrien, en particulier, a fait l’objet de plusieurs travaux, cherchant la part prise par le climat dans la situation actuelle. Francesca de Châtel (université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas), spécialiste des questions de gestion de l’eau au Proche-Orient, en a livré une chronique saisissante, publiée en janvier 2014 dans la revue Middle Eastern Studies. Le scénario combine un cauchemar environnemental à une incurie à peu près totale du gouvernement syrien dans la gestion de ses conséquences.
Entre 2007 et 2010, favorisée par le réchauffement en cours, une sécheresse d’une sévérité jamais vue depuis le début des relevés météorologiques s’installe sur la région. Les Nations unies estiment que 1,3 million de Syriens en sont affectés. En 2008, pour la première fois de son histoire, la Syrie doit importer du blé. L’année suivante, plus de 300 000 agriculteurs désertent le nord-est du pays faute de pouvoir poursuivre leur activité. Car non seulement il ne pleut pas, mais un grand nombre de nappes phréatiques, surexploitées depuis les années 1980, sont à sec… En 2010, 17 % de la population syrienne est en situation d’insécurité alimentaire.
Bien sûr, les déterminants environnementaux n’invalident nullement les autres – religieux, politiques, ethniques, etc. –, habituellement mis en avant. Mais leur rôle est clair : comment penser que la destruction partielle de la production primaire d’un pays puisse être sans effet aucun sur sa stabilité et la sécurité de ses voisins ?

Grilles de lecture
Dans une étude publiée en mai dans Journal of Development Economics, Matthias Flückiger et Markus Ludwig, de l’université de Bâle, en Suisse, donnent une illustration extraordinaire de ce lien entre environnement et sécurité. Les deux économistes ont analysé les données relatives aux actes de piraterie au large d’une centaine de pays, et à l’abondance de plancton dans les mêmes eaux. Selon leurs calculs, lorsque la quantité de plancton baisse de 10 %, le nombre d’actes de piraterie augmente d’autant…
Parce qu’elle est étrangère à nos grilles de lecture habituelles, cette corrélation peut surprendre, mais elle n’est pas si étonnante. Le plancton – affecté par le réchauffement – forme le socle de la chaîne alimentaire marine : lorsqu’il vient à manquer, ce sont les pêcheries qui trinquent. Les pêcheurs se retrouvent alors avec des bateaux qui ne peuvent plus servir à pêcher. Il faut donc trouver une autre activité permettant de les amortir, et la piraterie en est une.
En frappant Paris le 13 novembre, l’organisation Etat islamique (EI) a remis le court terme au centre de l’agenda politique. La conférence décisive sur le climat, qui doit s’ouvrir le 30 novembre dans la capitale française, est passée au second plan. Pour la lutte contre le réchauffement, c’est une mauvaise nouvelle. On aura compris que, pour l’EI et tous ceux qui prospèrent sur le désespoir des plus pauvres, c’est une formidable victoire.

LA VÉRITÉ EST TOUJOURS PLUS SIMPLE QU’ON NE LE CROIT

21 novembre 2015 | PAR Jean-Louis WAISSMANN

Le terrible massacre de ce vendredi 13 novembre 2015, que nous venons de vivre en direct à la télévision nous oblige à nous poser les vraies questions. Il est vain de tenir des discours sur l’inhumanité des terroristes, leur sang-froid, leur détermination et leur volonté de mourir.
On pouvait encore en janvier 2015 dernier, se gargariser avec ce discours, justifier notre bonne conscience de gardien de la liberté et de la démocratie dans le monde.
La répétition de l’opération de janvier dernier à une puissance exponentielle, la révélation de l’importance de la filière djihadiste, implantée notamment dans notre pays, mais sans doute dormante dans toute l’Europe, doit nous ouvrir les yeux pour poser les bonnes questions.
Comment notre société dite démocratique engendre en son sein de tels monstres ? Car les attaques ne viennent plus de l’extérieur ; on sait maintenant qu’au moins 1800 personnes issues de notre pays fréquentent la filière djihadiste et que le phénomène prend toujours un peu plus d’ampleur.
En janvier 2015, la démonstration de l’unité nationale (toute de façade) et la solidarité affichée par la communauté internationale pouvaient sembler nous protéger,( au moins pour quelques-uns, qui avaient sous-estimé l’ampleur du mal,) de nouveaux assauts.
On peut toujours se donner bonne conscience en dénonçant le mandataire de ces opérations, aujourd’hui Etat Islamique, hier El-Quaïda.
Comment encore pouvoir affirmer que nous pourrons nous protéger à l’intérieur par des mesures draconiennes qui visent à limiter les libertés et à l’extérieur par le bombardement du mandataire.
Nous ressentons tous que ces discours et ces mesures sont inopérantes, voir même contreproductives, car elles renforcent la détermination des acteurs intérieurs et extérieurs.
Les jeunes recrutés par le mandataire, ne sont plus uniquement issus de la communauté maghrébine que l’on a pas su intégrer dans la société française ; ils sont des « convertis » ,pas vraiment à la religion islamique, mais à la religion de la violence et au mythe du surhomme.
Ils n’ont aucune foi religieuse, ils rêvent de détruire par la violence un monde d’inégalité et d’injustice, qui les laissent sans espoir.
Le modèle de violence, il leur est offert à profusion et pour pas cher, par les médias et les jeux vidéos ; ils sont les enfants de cette culture de l’image.
La jeunesse est toujours porteuse de rêves extrêmes ; l’absence totale d’idéologie hors celle de la finance, qui règne en occident laisse toute latitude à un quelconque groupe plus politique que religieux, qui propose de reconstruire le passé glorieux du Califat de recruter dans ses rangs, au-delà de son centre d’intérêt et d’action.
C’est l’absence de perspectives pour les couches les plus fragiles d’une société de plus en plus inégalitaire qui fait la terreur du djihadisme pour les jeunes européens.Quant au mandataire, Etat Islamique ou El-Quaïda, ils se sont largement construits sur les ruines des états du Moyen-Orient que l’Occident a plongé dans la ruine au nom de la démocratie : Irak, Lybie.
Qui peut encore croire que l’on construit la démocratie sur le champ de ruines de nos bombardements aveugles ? Quelle reconstruction possible sur fond d’économie ruinée, des peuples hantés par la violence, de ce qu’ils ont vécus !
Et lorsque les pays voisins tentent l’aventure du printemps arabe, ils ne trouvent aucun vrai soutient de la part de ceux qui se targuent de démocratie, partout, les urnes sont bafouées que ce soit en Egypte ou la dictature reprend le dessus ou bien en Tunisie.
Ces évènements récents se situent sur fonds de soixante ans d’un conflit Israelo-Palestinien, lui aussi d’une vraie violence, la violence du fort contre le faible.
Devant ces reniements répétés, pas étonnant qu’une jeunesse arabe soit tentée de se donner au marchand d’illusions qui lui fait miroiter que la dignité sera reconquise par la mort et la terreur organisée !
Ce n’est pas en fermant ses frontières, en surveillant sa jeunesse perdue et révoltée, en se contentant de bombarder la Syrie de Daeche, par peur d’envoyer les troupes au sol, que l’Occident et la France en particulier, arrêtera l’envie de violence et de destruction nihiliste…. qui se développe dans ses rangs et au Moyen Orient.
Il est une idée simple, qu’aucune violence ne vient à bout de la violence de l’autre, ni à court terme, ni à long terme.
C’est un renversement de la vapeur dans toutes les directions qu’il convient d’agir :
Laisser les urnes s’exprimer, quel que soit le résultat et ne pas les bafouer lorsque cela ne convient pas à notre intérêt ou idéologie.
Reconstruire un monde où la communauté internationale respectera chacun pour la sauvegarde de tous : à la veille de la COP21, il est temps pour l’occident riche ,de montrer au reste de la planète, qu’elle s’emploie à réaliser ; une réorientation de l’économie mondiale respectueuse de la planète et non avide de la piller.
 Seuls des messages de paix et de sagesse peuvent venir à bout des violences et non les rodomontades. de guerre que l’on envoie.

Jl waissmann
Paris, le 15/11/2015

COMMENTAIRES SUR CE TEXTE :

23/11/2015, 00:08 | PAR CLAUZIP12
Le systeme de fonctionnement de l’humanité est actuellement basé sur le pillage sans scrupules et de maniere de plus en plus accéléré, de toutes les ressources de la planete .
Ce pillage profite à une infime minorité en laissant hors des bénéfices une tres grande quantité d’humains sur le bord de l’autoroute avec pratiquement aucune espérance si ce n’est pour une minorité les religions et la violence.
Nous ne sommes qu’au début d’une transformation négative des rapports internes à l’humanité.
L’idéologie néoliberale s’est installée dans toutes les spheres des états déshumanisant au possible les relations et les protections attendues de la démocratie et du droit.
La béte immonde neolibérale n’a rien à envier aux systemes totalitaires qu’elle soutient.
Il est intolerable pour des hommes en démocratie de subir une agression telle que celle de Paris le 13 novembre.Cela doit etre affirmé !
Pourtant,un banquier à pu gruger volontairement des centaines de milliers voire des millions de personnes avec les subprimes,les laissant sur la paille.
Cela n’a entrainé aucune sanction.
Il est possible de mettre au chômage des centaines de milliers de personnes dans le but de faire plus de bénéfices.
Il est possible d’expulser de leurs terres des peuples entiers ou de coloniser par la force leu territoires sans réaction de lONU ou d’un quelconque état !
Il peut y avoir des dizaine de milliers de mort soit par la guerre ,soit par des tremblements de terre ,cela nous émeut moins que la mort de notre animal domestique.
Pourtant les perspectives sont sombres:le dérèglement climatique dont les puissances financières veulent ignorer le fait entrainera des centaines de millions de migrants sur toute la planéte et des violences inouïes.
Nos armées n’auront d’autres objectifs de protéger les frontieres avec des conséquences terribles.
Le système financier ne prendra en compte le fait que si ses dividendes diminuent globalement parceque la main d’oeuvre laborieuse en sera à se défendre pour assurer sa survie.
C’est alors que les milices payées par l’infime minorité des financiers se développeront pour protéger leurs patrimone,les armées nationales complétement déstructurées et laissées à l’ababandon par les gouvernement fantôme ou achetés et sans les ressources des états affaiblis ou disparus.
TAFTA est la première étape de ce scénario de mort.
L’environnement sera détruit.
L’humanité sera réduite à la faim et au servage.
Il y a la nécessité pour l’humanité de prendre son destin en main.
Vraisemblablement il y aura des pertes humaines majeures pour permettre la survie des autres et leur donner l’espoir perdu après une refonte de l’économie planétaire.
 

23/11/2015, 01:37 | PAR LUC RIGAL EN RÉPONSE AU COMMENTAIRE DE CLAUZIP12 LE 23/11/2015 À 00:08
À ce scénario-catastrophe que je crois également très plausible, on peut ajouter l’exploitation du spectacle même de la catastrophe.


Une de mes correspondantes souhaite de son côté me voir relayer le texte qui suit. Pourquoi pas ? Un peu de douceur dans ce monde de brutes ne serait pas tout à fait du luxe !

« La vie intérieure, c’est savoir que la paix n’est pas dans le monde, mais dans le regard de paix que nous portons sur le monde. C’est savoir que la joie n’est pas dans le monde comme des dragées dans une bonbonnière, et qu’il suffit d’attendre qu’une société enfin parfaite, ou des appareils, enfin complets, remplissent la bonbonnière.

C’est savoir que la joie n’est jamais pour demain, mais pour aujourd’hui, ou alors qu’elle ne sera pas. Être bien sûr que les événements, même les plus doux, la campagne, même la plus fleurie, la paix civile, même la plus durable, ne la donneront jamais. Et cela, pour la simple raison que nous l’avons déjà. »
– Jacques Lusseyran

« Parfois, lorsque je vis des moments difficiles, il y a une pensée que j’aime bien méditer : si je perds quelque chose, c’est parce que je ne l’ai jamais vraiment eu en partant. Ou parce que ce n’était pas tout à fait réel, plus exactement.

Si je perds l’espoir, c’est parce qu’il n’était pas enraciné très profondément. Si je perds ma joie, c’est parce qu’elle avait une bien faible fondation. Si je perds ma paix, c’est parce qu’elle dépendait des conditions. Si je perds mon sentiment de sécurité, c’est parce qu’il était ancré dans une illusion.

La paix, la joie et la sécurité sont intrinsèques et inconditionnelles par définition. Les seules choses qui peuvent nous être enlevées sont les substituts et les imitations.

Ainsi, après avoir pleuré toutes les larmes devant être pleurées et après avoir purgé toute ma frustration, j’aime bien me rappeler : quoi que j’aie le sentiment d’avoir perdu, il y en a une version beaucoup plus belle, beaucoup plus réelle, qui est maintenant prête à se révéler. À moi de la découvrir et de l’explorer.

Une douce journée à vous ! »

lundi 16 novembre 2015

ÉTAT D’URGENCE

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TOUT POUR MA POMME ! Et en plus il nous tire la langue…



L‘ÉCLIPSE


Elle n‘a l‘air de rien quand elle pousse la porte de la librairie.
Elle est petite, un peu grise, plutôt mal coiffée, et tourne autour de la cinquantaine.
Elle nous regarde, le libraire et moi, on la regarde.
Rien de plus, rien de moins.
Elle a l‘air normale, elle se ressemble, la femme moyenne quoi. La cible.
Elle demande au libraire :
Vous avez pas des lunettes pour l‘éclipse ?
Non, faudrait voir à la papeterie, mais vous aurez du mal à en trouver, c‘est la razzia.
Parce qu‘il ne faut pas regarder le soleil en face, reprend-elle. Je veux la voir, l‘éclipse.
Je fais un gros effort d‘empathie, et je lui dis : Des lunettes, vous n‘en trouverez sans doute pas, mais vous pouvez vous débrouiller. Vous prenez un carton à chaussures, vous y percez un petit trou, très petit le trou, vous mettez un miroir…
C‘est des lunettes que je veux, coupe-t-elle.
Ça va être difficile, opine le libraire, désolé.
Elle réfléchit un instant, nous regarde, un regard froid et déterminé, et dit d‘une voix que la rage blanchit et saccade :
Si c‘est comme ça, j‘espère qu‘il fera mauvais demain et que personne ne la verra !
Et, tandis qu‘on se regarde, effarés, le libraire et moi, la petite femme qui n‘avait l‘air de rien nous tourne le dos et s‘éclipse.



En hommage aux victimes des attentats du vendredi 13 novembre 2015

ÉTAT D’URGENCE


C’est l’horreur. Oui. Une fois de plus. Aucun doute là-dessus.
Victimes, familles, impossible de ne pas compatir, de ne pas partager le deuil, de ne pas se révolter.
Pouvons-nous aussi, et le plus tôt possible, nous donner la peine de réfléchir, et j’insiste sur le mot « peine » et sur le verbe d’action « réfléchir » ?
Pouvons-nous nous respecter assez, et les victimes de cet ignoble massacre, pour ne pas céder à la dangereuse facilité de l’émotion rassurante et de la bonne conscience à laquelle nous invitent nos dirigeants quasi unanimes ?
Une chose est d’éprouver des émotions, une toute autre est de s’y abandonner.
Devenir le jouet de ses émotions et de ceux qui les manipulent est le plus sûr moyen de les rejoindre dans l’horreur.
Que réfléchit Daesh ? Que nous renvoie-t-il ? Que signifie-t-il ?
D’abord, est-ce la guerre ? Un reporter de guerre rappelait sobrement ce matin ce qu’est la guerre, la vraie. Il faut être un politicien sans scrupules ou n’avoir pas connu ce qu’est réellement la guerre pour nommer « guerre » des attentats suffisamment horribles en eux-mêmes pour n’avoir pas besoin d’être instrumentalisés façon Bush Junior.
Ensuite, je suis très gêné de nous voir nous draper dans notre vertu, tout simplement parce que nous ne sommes nullement vertueux. Et parce que Daesh, pas plus qu’Al Qaida, n’est né d’une génération spontanée.
Ce terrorisme-là est au moins en partie la conséquence de notre tolérance pour l’horreur quand elle nous rapporte. Je ne nous vois pas beaucoup nous indigner d’être capables, toute honte bue, de jouer les vierges effarouchées devant une violence que notre qualité de troisième marchands d’armes du monde contribue très efficacement non seulement à entretenir, mais à encourager et multiplier…
J’ai bien peur que ce qui dans ces attentats révolte le plus l’esprit « rationnel » occidental, ce soit le fait que les terroristes n’ont au fond rien à y gagner. Qu’ils soient prêts à tuer, pire, à mourir pour rien, quoi de plus affreux aux yeux du monde libéral globalisé ?
Ce qui nous terrifie le plus, c’est peut-être bien que ces actes soient gratuits. On dirait que nous trouvons tout normal qu’un laboratoire continue à vendre un médicament en ayant pleinement conscience qu’il va faire des victimes, ou que Volkswagen triche sur la pollution de ses moteurs, en sachant pertinemment que le diesel tue des hommes, des femmes et des enfants, et par milliers. Les mafias italiennes, les cartels sud-américains tuent bien davantage, et de façon encore plus horrible, nous le savons tous. Mais nous savons aussi qu’ils ont de « bonnes raisons » de le faire. Ces infamies-là ne sont pas des actes gratuits. D’une certaine façon, notre civilisation trouve la guerre économique excusable jusque dans ses pires excès, puisque c’est pour faire de l’argent, et que ça nous rapporte. C’est du business, et le business, c’est sacré…
De même, nous avons de bonnes, d’excellentes raisons de soutenir des états salafistes qui nourrissent idéologiquement et financièrement le terrorisme depuis des décennies.
Alors que ces jeunes français massacreurs, ce sont des fous, puisqu’ils n’ont rien à y gagner.
C’est une folie, aucun doute ; mais tuer pour de l’argent, n’est-ce pas aussi une forme de folie ?
Se foutre totalement des conséquences de ce que l’on fait, est-ce vraiment conforme à « nos valeurs », ces valeurs dont nous nous gargarisons tout en agissant la plupart du temps sans en tenir le moindre compte ?
Au bout du compte, nous comprenons l’horreur si elle est rentable, nous l’acceptons, nos gouvernements l’encouragent et la chérissent, sinon dans les mots, du moins à travers leurs actes.
Ces petits-bourgeois cyniques, irresponsables et lâches que sont devenus nos politiciens n’ont que la guerre à la bouche. Nous sommes en effet en guerre. Contre nous-mêmes.
Le seul discours intelligent et humain (contrairement à ce que pensent des Hollande, des Valls ou des Sarkozy, Machiavels au petit pied, la vraie intelligence, c’est d’être humain) que j’entende depuis des mois vient, j’ai le regret de le dire, du pape François.
Car la vraie guerre actuelle, c’est celle que l’humanité mène contre elle-même, contre la nature et contre sa nature, la guerre que l’humanité mène contre l’humanisme. une guerre qu’elle est en train de gagner…
De cette guerre qui nous détruit, pourrions-nous enfin essayer de ne plus être complices ?
Malheureusement, tout indique qu’une fois encore nous ne voudrons pas comprendre. Pire, nous ne pouvons sans doute pas comprendre : nous avons perdu tout sens de la responsabilité, et sommes constamment en recherche de boucs émissaires, comme le prouve la judiciarisation progressive de notre société, signe non équivoque d’essentielle lâcheté.
À mon minuscule niveau, je tiens à dire que je me sens partiellement responsable de l’horreur du monde, et, même si c’est involontairement et inconsciemment, complice de notre suicide collectif.
Oui, il y a urgence. Urgence à cesser d’entretenir la guerre, urgence à refuser l’état d’urgence, à déclarer la guerre à la guerre ; à toutes les guerres, y compris la pire, la guerre économique.

Le texte que j’ai fini par décider de faire paraître ci-après a été écrit il y a deux mois. Il a été publié à la mi-octobre dans un journal d’artistes auquel j’ai eu longtemps l’honneur de collaborer, Le Brouillon. J’avais prévu de le publier sur ce blog samedi dernier.
Et puis il y a eu ces attentats.




10 septembre 2015

DAESH LAVE PLUS PROPRE


Impossible de ne pas rire, jaune, certes, mais à gorge déployée, c’est de circonstance, au spectacle de notre vertueuse indignation face à la barbarie de cet « État islamiste » qui nous doit largement sa venue au monde.
Je nous regarde réagir, et je suis mort de rire – en attendant mieux – devant l’insondable étendue de notre hypocrisie. Ces ignobles barbares ne font jamais qu’apporter leur pierre à l’immense édifice de la barbarie humaine, que la civilisation dont nous sommes si fiers a tant contribué à agrandir et embellir. Enfants et reflets de notre ignominie, les islamistes fignolent leur version personnelle de l’inhumanité sur le thème que nous leur avons obligeamment fourni après en avoir quasiment épuisé les pourtant innombrables variations.
Une version d’ailleurs assez peu originale, à y regarder de près, qui reprend des ornements tout à fait classiques et des procédés assez frustes, voire primitifs, faisant preuve, plutôt que d’imagination créatrice, d’un zèle aussi brouillon que répétitif. Cette ardeur de néophytes respectueux de la tradition ne soutient pas une seconde la comparaison avec les créations infiniment plus réfléchies et sophistiquées, modernes en un mot, dont notre admirable civilisation accidentale, pardon, occidentale, a su décorer ses guerres, pillages, massacres et autres génocides.
Après l’insurpassable apothéose de la Shoah, il fallait du sang neuf. Daesh prétend nous l’apporter en retournant nos armes conte nous, mais la copie n’est pas à la hauteur du modèle. Face à l’entropie croissante de notre globalisation démente et à notre surhumaine capacité de nuisance, l’État prétendu islamique barbote dans un artisanat archaïque, joue lamentablement petit bras : ils saccagent les ruines de Palmyre, nous détruisons la planète…
Les immondes salauds de Daesh pillent, violent, esclavagisent, égorgent, dynamitent le patrimoine de l’humanité. En somme, ils travaillent de concert avec nous à ravager la planète, massacrer notre environnement, exploiter sans pitié les faibles et instaurer définitivement la loi du plus fort et du plus dégueulasse.
Ils sont la cerise sur le gâteau de notre universelle saloperie ; le gros du boulot, c’est nous tous, les cons sommateurs à bonne conscience, les ignobles pharisiens des bons sentiments dégoulinants, qui le faisons quotidiennement, la tête plongée bien à fond dans le sable pour ne pas voir la réalité en face.
Regardons-nous un instant dans le miroir de Daesh, nous y verrons à cru notre sauvagerie, notre avidité, notre stupidité : Daesh existe aussi par nous, Daesh utilise nos armes, Daesh se nourrit de la vente des antiquités que les plus riches d’entre nous respectent si fort qu’ils les rachètent en douce, sans doute dans le but tout altruiste de les conserver à l’humanité…
Ce que nous donne à voir Daesh, et que nous ne voulons surtout pas voir, c’est que cette horreur démente est aussi le fruit de nos admirables efforts pour civiliser les peuples « primitifs », ces sauvages, en leur apportant, moyennant quelques menues contreparties, les bienfaits du « progrès » « scientifique » : lait concentré, armes, engrais, armes, produits « phytosanitaires », armes, mines d’uranium, de diamants, mines de toutes sortes, y compris les mines antipersonnel, aéroports, armes, safaris, armes, pétrole, pollution, armes, litanie sans fin !
Daesh est le fruit pourri d’une mondialisation pourrie dont à différents degrés nous sommes tous responsables, au moins par omission. Il ne s’agit pas de culpabiliser sur ce que nous avons fait ou faisons, mais de nous responsabiliser sur ce que nous pourrions et devrions faire, je ne dis pas à l’avenir, mais tout simplement pour avoir un avenir. Si dans le miroir de Daesh nous pouvions enfin apercevoir et comprendre notre réalité d’autruches sanguinaires et insatiables, l’abomination en cours aurait au moins servi à quelque chose…
Mais je n’y crois pas. Je me demande même si les élites oligarchiques qui nous rançonnent pour notre bien et nous tuent pour nous apprendre à vivre, merci vache folle et Mediator, ne sont pas quelque peu jalouses des succès médiatiques de « l’État » islamique et des admirables libertés qu’il s’autorise vis-à-vis des droits de l’homme. Être ouvertement ignoble et s’en vanter, voilà de quoi faire baver de convoitise nos politiciens, encore trop souvent prisonniers d’une langue de bois qui fleure la bonne éducation et la pudeur virginale, malgré les méritoires efforts des meilleurs d’entre eux pour, en un réjouissant coming-out, jeter le masque de la décence démocratique et afficher le mufle brutal de leur intégral cynisme.
Je ne serais pas étonné que nos dirigeants de tout poil envient l’enthousiasme et l’espèce de fraîcheur juvénile avec lesquels des islamistes analphabètes, contrairement à bon nombre de mauvais citoyens paresseux et riscophobes, sont volontaires pour participer à l’achèvement du boulot dégueulasse entrepris depuis plus de deux cents ans par la partie la plus rationnelle et la plus évoluée de l’humanité : faire de l’homme le centre du monde, le nombril de l’univers, en le coupant de la vie pour le rendre transhumain, c’est à dire définitivement inhumain.
Au bout du compte, n’en déplaise à notre bonne conscience toujours en quête de boucs émissaires pouvant la conforter, Daesh n’est jamais qu’une des formes du suicide universel en cours, fruit de notre irrésistible mégalomanie.

mercredi 15 juillet 2015

LA MAUVAISE GRÈCE

Commençons par un remarquable petit didacticiel qui remet les choses au point en cinq minutes sur ce que c’est que la finance…
Vous pouvez vérifier en cliquant sur le lien ci-dessous que l’argent, ce n’est pas tout à fait ce que nous croyons !


QUI CRÉE L’ARGENT ?

Une place en or © Alain Sagaut 2014
Une place en or © Sagault 2014


LA MAUVAISE GRÈCE



Mes quelques lecteurs réguliers l’auront remarqué. J’interviens de moins en moins sur ce globe. Il est vrai que l’homme moyen est dépassé, et de loin, par le surhomme transhumaniste qui se profile à l’horizon du libéralisme mondialisé avec une insistance digne d’une pub pour déodorant radical ou gomina suractivée.
L’homme moyen n’arrive pas à marcher sur la tête, il a déjà du mal à rester sur ses pieds, et il perçoit de mieux en mieux toute l’insolente incongruité et l’insupportable présomption qu’il y a à tenter de demeurer à peu près normal dans un monde de frappadingues si déboussolés que l’usage du bon sens le plus élémentaire leur paraît désormais digne de la camisole de force et de l’électrochoc.

Parler de l’actualité se résume de plus en plus à comptabiliser les désastres provoqués par notre infernale stupidité. L’effondrement en cours d’une espèce humaine aveuglée par son hubris démentielle s’accélère chaque jour, décourageant d’autant plus le commentaire que d’une part cette implosion tous azimuts était prévisible et que d’autre part elle intervient encore plus vite que prévu tout en prenant des proportions qui nous dépassent désormais si complètement qu’il devient évident que le contrôle de notre destin nous a définitivement échappé.
Nous avons affaire à un déluge de catastrophes, à un irrésistible raz-de-marée de corruption, à un entassement inédit de crimes et d’actes contre nature qu’il ne sert plus à rien de dénoncer, tant ils font désormais partie du paysage de notre quotidien, au point d’en être devenus la norme, et tant leur amoncellement en rend impossible la complète appréhension. Quand, sabordé par son équipage, le bateau fait eau de toutes parts, écoper devient une plaisanterie de mauvais goût. Apprenons plutôt à nager, si tant est que ce soit possible dans ce cloaque…

J’ai donc décidé de ne plus parler que de choses positives et tiens, ça tombe bien, puisqu’il est arrivé quelque chose de formidable, pas plus tard qu’avant-hier. Enfin, proclame la Voix de nos Maîtres, l’Europe a fait quelque chose de beau, de fort, de grand, enfin l’Europe s’est montrée fidèle à sa vocation initiale, généreuse, impeccablement démocratique, et pleinement vouée à la recherche de l’intérêt général.
Grâce à l’Accord Historique si justement sanctifié par notre Président Normalisé, la Raison incarnée par l’infaillible Union Européenne est venue à bout de la folie de l’honteusement faillie nation hellène.

Quoi de plus raisonnable en effet que de s’attaquer à la racine de tous nos problèmes, la racine grecque ?
La globalisation tourne au désastre économico-financier, il est donc urgent de punir les grecs. Le dérèglement climatique prend des proportions inouïes, il est devenu incontrôlable, c’est la faute aux grecs. Le flicage universel généralisé, encore un coup des grecs, comme d’ailleurs le chômage, la pollution, les déchets nucléaires, Fukushima et le taux du Livret de Caisse d’Épargne !
Quantité de problèmes aussi graves qu’urgents exigent des réponses aussi immédiates qu’adaptées.
Ai-je besoin de dire que la première chose à faire, toutes affaires cessantes, est de régler leur compte aux grecs après leur avoir fait rendre des comptes ?
La crise est grecque par définition. D’ailleurs le mot crise vient du grec…

Donc, les Grecs sont des parasites. Détruisons-les, c’est le sort que la Raison, cette exigeante déesse, réserve aux parasites. Ruinons-les, ils ont le tort de l’être déjà, piétinons-les, ils ont le tort d’être à terre. Ne l’oublions pas, les Juifs étaient des parasites, il était donc juste et rationnel, mieux, indispensable et vital, pour le salut de la nation allemande, que dis-je, de la « race » aryenne tout entière, de les détruire rationnellement, comme on éradique les « nuisibles », je veux dire ceux qui nous dérangent.
Ces Grecs, non seulement ils nous coûtent cher, mais ils font, par leur incurie, leur frivolité, leur illogique et incongrue joie de vivre, obstacle au règne de la Raison. Irrationnels, les Grecs sont ipso facto irrécupérables. Comment faire confiance à un peuple que ne gouverne pas la Raison ? Autant faire confiance à la Nature !

Au vu de sa fixation obsessionnelle sur 2% du PIB de la zone euro, il me semble que la très étrange Europe actuelle mérite que l’on se penche sur son cas, et notamment sur sa façon de traiter sa mauvaise Grèce. Férus de mythologie grecque, les gouvernants européens, avec l’à-propos et le sens de l’humour qu’on leur connaît, ont depuis quelques trop longues années repris avec un brio ébouriffant et un enthousiasme communicatif le rôle ô combien jouissif de Cronos, le dieu qui dévore ses enfants. Leur bel appétit ne semble plus connaître de bornes, et comme ils en arrivent au dessert, il peut paraître logique de s’interroger un peu sur le sens de leur boulimie avant que nous ayons fini d’en faire les frais. C’est une mince mais réelle consolation pour l’être humain moyen de savoir avant d’être complètement digéré à quelle sauce nous sommes tous en train d’être mangés par les gastronomes de la cuisine oligarchique.

On sait à quel point nos chers, très chers amis allemands, dont nous sommes plus que jamais les hôtes de mark, ont toujours aimé la Grèce. Avec la subtile bienveillance et le fraternel dévouement dont ils nous ont donné tant d’exemples frappants depuis 150 ans, ils ont plusieurs fois tenté de corriger ce peuple déviant en l’envahissant de différentes façons. Carotte ou bâton, Fallschirmjäger ou touristes, peine perdue : le Grec est incorrigible.

Conclusion imparablement logique : pas de place pour l’irrationnel dans une Europe rationnelle, consciente d’avoir sa juste place dans le monde de l’Argent Roi, des marchés qui se régulent tout seuls dans la joie et la bonne humeur, ce monde des riches dignes de l’être puisqu’ils le sont, et de l’être aux dépens des pauvres qui méritent leur sort puisqu’il ne tient qu’à eux d’en sortir en devenant riches, question de travail comme chacun sait : Arbeit macht frei.
À la religion de la Raison comme à toutes les autres, il faut des sacrifices : non conforme, hors norme, déraisonnable, la Grèce, cette tache sur la carte de l’Europe, doit être effacée, et tant pis si les Grecs meurent avec elle : chacun des dieux de la nouvelle Gross Europa, le Dieu Marché, la Déesse Raison, reconnaîtra les siens.

Il est donc bel et bien historique, cet accord, car il est génial : d’un seul coup de pied dans la fourmilière il parachève près de soixante ans d’histoire de la « construction » européenne en faisant disparaître la ringarde utopie d’une Europe démocratique au profit, c’est bien le mot, d’une Europe soumise à l’oligarchie politico-financière globalisée, à laquelle, qu’on se le dise, cons se le disent, il n’est pas d’alternative. Seuls les bons élèves seront admis au club, les feignants et les pas doués, les « untermenschen » seront remis à leur place, qu’ils n’auraient jamais dû quitter : à la cuisine, au lit, repos et repas du guerrier. L’avenir de la Grèce ? Des ilotes et des îles, un rêve d’Übermensch…

Je voudrais voir la tête des pères fondateurs devant le spectacle des gouvernants des « démocraties » européennes réunis pour fonder par le sacrifice d’un commode bouc émissaire l’illégitime avénement de ce que je me suis efforcé de définir dans un article publié le 4 septembre 2013 sur ce blog et intitulé « Ce que libéral-nazisme veut dire… selon moi ! ».
Grâce à ce triomphe de la Raison, nos maîtres peuvent ôter le faux-nez de l’Union européenne, sous lequel ils s’avançaient, tant qu’il n’était pas nécessaire d’employer la manière forte. Nous pouvons enfin nommer leur véritable idéologie, ce « libéral-nazisme », produit pervers d’une « rationalité » dévoyée, devenue folle à force de s’auto-célébrer.
Au fond, ce que veut l’actuelle Union européenne, c’est durer. Il lui faut, comme à d’autres, un « Reich de mille ans ». D’où doivent donc être exclus les indignes, les pêcheurs impénitents qui en ruineraient la cohérence et le souilleraient par la gangrène d’une mixité répugnante : on est tout de même mieux entre élus, experts et « sachants », entre gens raisonnables.

Tiens, justement, essayons d’être raisonnables. Bien sûr que les grecs ne sont pas parfaits, bien sûr qu’ils ont commis des erreurs, des fautes. Mais à ce compte, si nous punissons les grecs pour leur légèreté, qu’aurions-nous dû faire en 1945 aux allemands, qui avaient tout de même eu la main un peu plus lourde ?
Aux pharisiens bouffis de bonne conscience de l’Europe nouvelle, un certain Jésus aurait sans doute dit :
« Que celui d’entre vous qui n’a jamais pêché leur jette la première pierre… »


EMMANUEL TODD SUR LA CRISE DE L’EUROPE


Ce qui rend si intéressant Emmanuel Todd, c’est qu’il propose un éclairage à contre-courant, si j’ose dire, autrement dit qu’il prend un malin plaisir à bousculer idées reçues, consensus mous et unanimités factices. Il n’a pas forcément toujours raison, mais il nous force à nous interroger, et ses analyses mettent très souvent le doigt là où ça fera mal, si bien que si on l’avait écouté un peu davantage par le passé, certaines erreurs gravissime auraient pu être évitées…
Je présente donc ici sa dernière intervention rapportée par William Bourton, du journal belge Le Soir, 10/07/2015.

Pour Emmanuel Todd, l’Europe est en train de se scissionner par le milieu : nord contre sud


Si son intransigeance insupporte une partie des opinions publiques européennes, Alexis Tsipras s’est gagné en retour la sympathie de nombreux supporters par-delà ses frontières nationales. Par empathie pour le petit peuple grec, qui ploie sous des mesures d’austérité jugées scélérates ? Sans doute. Mais n’incarnerait-il pas, aux yeux de ceux qui l’admirent, quelque chose de plus vaste, qui ressemblerait au combat d’un David, fort de son histoire et de sa culture, face au géant froid de Bruxelles, convaincu que la Raison est la faculté de l’unité ?

Nous avons questionné l’historien, démographe et anthropologue français Emmanuel Todd, auteur, notamment, de L’Invention de l’Europe (Seuil) : essai dont il espérait « qu’il permettra à certains européistes de sonder l’épaisseur anthropologique des nations ».

« Comment analysez-vous le psychodrame grec ?

Ce qui me frappe, c’est que l’Europe à laquelle on a affaire n’est plus celle d’avant : c’est une Europe contrôlée par l’Allemagne et par ses satellites baltes, polonais, etc. L’Europe est devenue un système hiérarchique, autoritaire, « austéritaire », sous direction allemande. Tsipras est probablement en train de polariser cette Europe du nord contre l’Europe du sud. L’affrontement, il est entre Tsipras et Schäuble (le ministre allemand des Finances, NDLR). L’Europe est en train de se scissionner par le milieu. Au-delà de ce que disent les gouvernements, je suis prêt à parier que les Italiens, les Espagnols, les Portugais… mais aussi les Anglais ont une immense sympathie pour Tsipras.

Un clivage nord-sud plutôt que gauche-droite ?

Observez l’attitude des sociodémocrates allemands : ils sont particulièrement durs envers les Grecs. Tout le discours des socialistes français, jusqu’à très récemment, consistait à dire : « On va faire une autre Europe, une Europe de gauche. Et grâce à nos excellents rapports avec la social-démocratie allemande, il va se passer autre chose »… Je leur répondais : « Non, ça va être pire avec eux ! » Les sociodémocrates sont implantés dans les zones protestantes en Allemagne. Ils sont encore plus au nord, encore plus opposés aux « cathos rigolards » du sud… Ce qui ressort, ce n’est donc pas du tout une opposition gauche-droite, c’est une opposition culturelle aussi ancienne que l’Europe. Je suis sûr que si le fantôme de Fernand Braudel (grand historien français : 1902-1985) ressortait de la tombe, il dirait que nous voyons de nouveau apparaître les limites de l’Empire romain. Les pays vraiment influencés par l’universalisme romain sont instinctivement du côté d’une Europe raisonnable, c’est-à-dire d’une Europe dont la sensibilité n’est pas autoritaire et masochiste, qui a compris que les plans d’austérité sont autodestructeurs, suicidaires. Et puis en face, il y a une Europe plutôt centrée sur le monde luthérien – commun aux deux tiers de l’Allemagne, à deux pays baltes sur trois, aux pays scandinaves – en y rajoutant le satellite polonais – la Pologne est catholique mais n’a jamais appartenu à l’empire romain. C’est donc quelque chose d’extraordinairement profond qui ressort.

On n’entend guère la France dans ce débat nord-sud…

C’est la vraie question : est-ce que la France va bouger ? La France est double. Il y a la vieille France maurrassienne reconvertie en France socialiste, décentralisatrice, européiste et germanophile, qui bloque le système. Mais il est clair que les deux tiers de la France profonde sont du côté de l’Europe du sud. Quelque part, le système politique français – qui n’en finit pas de produire ces présidents ridicules, où l’asthénique succède à l’hystérique – ne joue pas son rôle. Le système est bloqué. Jusqu’à présent, la France jouait le rôle du bon flic quand l’Allemagne faisait le mauvais… Pour Hollande, c’est la minute de vérité. S’il laisse tomber les Grecs, il part dans l’Histoire du côté des socialistes qui ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Si les Grecs sont massacrés d’une façon ou d’une autre avec la complicité et la collaboration de la France, alors on saura que c’est la France de Pétain qui est au pouvoir.

Un Grexit précipiterait-il la fin de l’euro, que vous prophétisez depuis longtemps ?

A terme, la sortie de la Grèce amènerait de manière quasi certaine la dissolution de l’ensemble. Il est vraisemblable que l’Allemagne constituera une zone monétaire avec ses satellites autrichiens, scandinave, baltes, avec l’appui de la Pologne – qui n’est pas dans la zone euro. De l’autre côté, on pourrait assister à un retour d’un partenariat franco-britannique pour équilibrer le système.

Ce qu’on a vu depuis 2011, c’est l’incroyable obstination des élites européennes – et notamment des élites françaises néovichystes (laissez « néovichystes » !) : mélange de catholiques zombies, de banquiers et de hauts fonctionnaires méprisants – à faire durer ce système qui ne marche pas. L’euro est le trou noir de l’économie mondiale. L’Europe s’est obstinée dans une attitude d’échec économique incroyable qui évoque en fait un élément de folie. On est dans l’irrationnel et la folie : une sorte d’excès de rationalité qui produit un irrationnel collectif. D’un côté, ça peut encore durer très longtemps. Mais d’un autre côté, ce que j’ai senti, et pas seulement chez les Allemands et chez les Grecs, c’est le début d’un vertige, d’une attirance par la crise. Personne n’ose dire que ça ne marche pas, personne n’ose prendre la responsabilité d’un échec – car c’est un échec ahurissant, l’histoire de l’euro ! – mais on sent aussi chez les acteurs une sorte de besoin d’en finir. Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin. Dans ce cas, la Grèce serait le détonateur. Les gens sont au bord d’une prise de conscience du tragique réel de la situation. Le tragique réel de la situation, c’est que l’Europe est un continent qui, au XXe siècle, de façon cyclique, se suicide sous direction allemande. Il y a d’abord eu la guerre de 14, puis la deuxième guerre mondiale. Là, le continent est beaucoup plus riche, beaucoup plus paisible, démilitarisé, âgé, arthritique. Dans ce contexte ralenti, comme au ralenti, on est en train sans doute d’assister à la troisième autodestruction de l’Europe, et de nouveau sous direction allemande.

Et quid de la Grèce ?

Est-ce que ça prendra 5 ans ? est-ce que ça prendra 10 ans ? – mais la Grèce va commencer à se sentir mieux à l’extérieur de la zone euro. Les Grecs sont des gens remarquablement intelligents et adaptables, et qui auront de plus le soutien du patriotisme comme facteur de redressement. Et c’est à ce moment-là que la situation deviendra insupportable sur l’euro. Laisser sortir la Grèce, c’est prendre le risque d’administrer la preuve qu’on est mieux à l’extérieur de la zone que dedans.

Quand on est dans l’Europe folle, on a l’impression que les forces anti-grecques sont majoritaires de façon écrasante. Mais quand on lit la presse internationale, on se rend compte que les Grecs ont tout le monde avec eux ! Lisez simplement la presse américaine : elle considère que les gens de Bruxelles, de Strasbourg et de Berlin sont complètement fous ! Il y a énormément de gens qui auront intérêt à retaper la Grèce, à commencer par les Américains, qui ne peuvent pas permettre que ce pays parte en lambeaux, compte tenu de sa position stratégique. Plein de gens vont aider la Grèce, c’est ça le problème… »


Une place en or © Alain Sagaut 2014
Une place en or © Sagault 2014




De nos technocrates pantouflards faire des esclaves, pourquoi pas ? Esclaves, ils le sont déjà : du fric, du pouvoir, des idées préconçues, de leur conscience totalement manipulée par leur subconscient…

« LA DÉMOCRATIE CONTRE LES EXPERTS »
Paulin Ismard



« Imaginons un instant que le dirigeant de la Banque centrale européenne, le directeur des CRS comme celui des Archives nationales, les inspecteurs du Trésor public tout comme les greffiers des tribunaux soient des esclaves… Transportons nous, en somme, au sein d’une République dans laquelle certains des plus grands “ serviteurs ” de l’Etat seraient des esclaves. » C’est par cette hypothèse assez déroutante que Paul Ismard conclut le livre éblouissant qu’il vient de consacrer aux esclaves publics (appelés dêmosioi) dans la Grèce ancienne. Le fait de s’entourer d’esclaves ou d’individus de rang subalterne pour gérer les affaires de l’Etat n’est pas un trait particulier aux cités grecques. Dans l’empire ottoman, les Mamelouks, qui ont fini par constituer une aristocratie militaire (par exemple en Egypte), étaient, à l’origine, des esclaves convertis à l’islam dont les sultans avaient fait leur garde rapprochée. C’est un trait classique des régimes despotiques de confier du pouvoir à des étrangers ou à des individus sans légitimité qui doivent tout au souverain pour écarter les parents ou les nationaux qui pourraient devenir des rivaux.

Dans le cas des cités grecques antiques, il ne s’agit pas de tenir loin du pouvoir ceux qui auraient le droit de l’exercer mais au contraire de leur réserver la plénitude de la souveraineté politique. La démocratie est une invention des Grecs. Mais la conception qu’ils en avaient est très différente de la nôtre. Ils refusent le système représentatif. Tous les citoyens peuvent venir débattre à l’Assemblée, voter les lois et les grandes décisions politiques. Tous peuvent être tirés au sort pour exercer une magistrature, toujours de courte durée. Mais nul ne peut parler ou décider pour un autre qui lui aurait délégué son pouvoir. L’attachement à la démocratie directe, que manifestent en particulier les institutions athéniennes, était critiqué dès le Ve siècle avant J.-C. par le courant aristocratique, surreprésenté chez les auteurs de l’époque dont les œuvres nous sont parvenues. C’est pourquoi nos historiens, surtout quand ils avaient le cœur à droite, se sont empressés de juger le système inapplicable et condamné à mort dès l’époque de Périclès. Ce qui est faux. La démocratie fonctionnait encore normalement dans les cités grecques du IVe siècle. Paulin Ismard ne prétend pas nous expliquer ici pourquoi un régime qui paraîtrait aujourd’hui impraticable a pu se maintenir durant plusieurs siècles. Il veut mettre en lumière sa logique profonde. Cette logique explique peut-être sa longévité.

La démocratie grecque manifeste une conception exigeante de la souveraineté populaire. La politique, affirme Paul Valéry, est l’art d’empêcher les gens de s’occuper de ce qui les regarde. Elle peut consister aussi à les obliger à s’occuper de ce qui ne les regarde pas. Pour éviter ce double détournement de la démocratie, les Grecs exigeaient que le citoyen prenne part directement aux débats et aux décisions qui engageaient la volonté politique de la cité, sans possibilité de déléguer sa voix. Ils séparaient nettement ce qui concernait le vote des lois et les décisions politiques sur lesquels chaque citoyen devait pouvoir se prononcer personnellement des questions relevant de l’administration des affaires publiques qu’ils confiaient à des fonctionnaires de la cité. Pour que les tâches de gestion ne puissent absorber les tâches de décision et que les fonctionnaires ne finissent par décider eux-mêmes ce qu’ils allaient devoir gérer, les Grecs les choisissaient parmi ceux qui ne participaient pas aux décisions de la cité ; c’est-à-dire parmi les esclaves.

Pour être capables de surveiller la frappe de la monnaie, de faire rentrer l’impôt, d’organiser les séances des tribunaux ou de conserver les archives de la cité, on ne prenait pas le premier esclave venu, acheté à Délos ou ailleurs. On sélectionnait les plus capables et on les formait à leur mission. Comme il s’agissait de responsabilités importantes, exigeant une formation de haut niveau, ces esclaves étaient rétribués en conséquence par un train de vie enviable. Mais ils restaient des esclaves que l’on pouvait démettre en cas de faute, battre ou même exécuter. Ils ne pouvaient donc, en aucun cas, décider la politique de la cité.

Rétablir l’esclavage chez les énarques ne serait certainement pas la meilleure solution pour restaurer une véritable démocratie en France. Mais on pourrait, au moins, les affecter à nouveau à leur tâche initiale : la haute fonction publique pour laquelle l’ENA avait été créée, à la Libération, par Maurice Thorez, ministre du général de Gaulle. Ce ne serait en rien rabaisser leur rôle ni leur infliger une punition. La reconstruction du pays et la mise sur les rails des Trente glorieuses, dans les années 1950, ont été l’œuvre, pour une bonne part, de “ grands commis de l’Etat ”, sortis de l’ENA, qui ont agi en administrateurs visionnaires du bien public. Il est vrai que les gouvernements de la IVe République étaient souvent renversés avant d’avoir pu entreprendre quoi que ce soit. Le pouvoir appartenait au Parlement qui faisait tomber les présidents du conseil pour un oui ou pour un non et surtout aux grandes directions des ministères qui assuraient la continuité de l’action politique.

Tout change avec la Ve République. Elle donne des pouvoirs considérables à l’exécutif et singulièrement au président de la République qui devient, à partir du moment où il est élu au suffrage universel, un monarque absolu pour sept ans. Le Parlement, marginalisé, se voit réduit à son pouvoir de censure. Les ministres, devenus plus durables, s’entourent d’une escouade de technocrates qui supplante les grandes directions des ministères. Suivant le pouvoir à la trace, les énarques sont passés des ministères aux cabinets. Recrutés comme experts, ils se politisent au contact d’une majorité installée pour durer. Ils deviennent députés et parfois ministres. Ainsi s’est opérée la confiscation du pouvoir politique par les hauts fonctionnaires en herbe. L’énarchisation de la vie politique, contre laquelle l’opinion murmure de plus en plus, confirme-t-elle les craintes des démocrates antiques de voir le peuple dépossédé de son pouvoir souverain ? A première vue non. Car si les énarques, ex membres des cabinets ministériels, se font élire à la députation, ils deviennent des élus du peuple comme les autres.

Les Grecs anciens auraient eu plusieurs objections à faire à cette version de la démocratie, fallacieuse à leurs yeux. D’abord parce que la fusion du pouvoir d’administrer et du pouvoir de décision, qu’ils redoutaient plus que tout, dépossède les citoyens de leur souveraineté au profit d’un groupe étroit d’experts. La confusion de la compétence technique et de la capacité politique finit par créer une indifférenciation des opinions et des projets politiques que renforce l‘endogamie du milieu. Le basculement politique qui a fini par arriver, pour la première fois, sous la Ve République, au bout de 23 ans, a créé un trouble passager. Mais une nouvelle écurie était déjà prête, chez les énarques, à rallier la gauche. L’alternance, devenue plus fréquente depuis l’arrivée de la gauche, n’oblige plus à de tels chambardements. La technocratie politique n’a plus de patrie. Les experts passent aisément d’un camp à l’autre.

Et plus que les hommes eux-mêmes, c’est l’uniformité de leurs projets, de leur discours, tous issus du même moule qui donne à l’opinion une impression d’immobilité désespérante. François Hollande avait eu pendant la campagne présidentielle quelques moments de vibration, donnant l’impression qu’il était capable d’échapper à la pensée unique. Mais il n’a pas fallu plus d’un an de négociations avec le Medef où son gouvernement, plus truffé d’énarques que jamais, retrouvait des dirigeants patronaux parlant le même dialecte, pour que le Président ne s’enferme à nouveau dans l’idéologie libérale dominante avec son pacte de compétivité et d’autres renoncements du même type. La trop grande fermeture de nos élites politiques et économiques, toutes issues du système très français des grandes écoles, est depuis longtemps, mais de plus en plus aujourd’hui, un obstacle à la démocratie. Maintenant que la majorité de nos élus, ministres ou conseillers sortent de l’ENA, ne serait-il pas plus simple de supprimer l’élection et de les recruter par concours. Ce serait reconnaître que la politique est une profession, non un mandat. J’avais posé la question à un notable du PS dont l’honnêteté et le passé trotskiste m’inspirent une réelle sympathie. Il m’avait répondu qu’il pensait que la politique ne pouvait être, hélas, qu’un métier.

Après tout, je ne demande pas à mon dentiste ni à mon plombier d’avoir été bien élu, mais d’avoir les compétences requises. Si les élections restent pourtant une procédure incontournable dans nos démocraties modernes où la politique tend, de plus en plus à se professionnaliser, c’est parce qu’il y a, dans le pouvoir électoral, l’usage d’un droit ouvert à tous les citoyens que ne remplacerait aucun jury de concours. Des hommes sont encore prêts aujourd’hui à donner leur vie, dans certains coins du globe, pour obtenir ce droit qu’on leur refuse. Les Grecs anciens étaient pourtant loin de sacraliser la démocratie électorale. Elire quelqu’un qui légiférera ou gouvernera en votre nom, c’était, pour eux, aliéner sa souveraineté de citoyen. C’est pourquoi ils réservaient cet exercice à des collèges, eux-mêmes tirés au sort, chargés de choisir les hommes appelés aux charges suprêmes. Le tirage au sort, utilisé en France depuis longtemps pour les jurys d’assises, fait son retour aujourd’hui comme procédure démocratique dans la pensée des politistes, mais aussi dans la pratique municipale. Elle permet de surmonter l‘antinomie entre démocratie et compétence au nom de laquelle on veut nous convaincre que la politique doit être un métier.

Les grecs anciens ne croyaient ni que l’intelligence soit la chose du monde la mieux répandue, ni qu’en additionnant plusieurs imbéciles on finirait par obtenir un esprit juste. Mais le bon sens politique, l’appréciation juste des enjeux pouvaient surgir, à leurs yeux, de la confrontation des points de vue plus sûrement que du soliloque d’un esprit supérieur. C’est cette confiance dans l’effet multiplicateur de la mise en débat sur l’intelligence des problèmes politiques qui donne à leur conception de la démocratie une actualité indémodable. Il faut remercier Paulin Ismard, excellent historien d’un passé pourtant lointain, de nous l’avoir rappelé.

Paulin Ismard, La démocratie contre les experts. Le Seuil, 270 p. 20 euros


INUTILES, LES GRANDS PROJETS, OU L’ÉTAT ?
Hélène Bras, 24 mars 2015



Le naufrage en cours des projets de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, du barrage de Sivens et du Center Parc de Roybon ne révèlent pas uniquement la vétusté de nos procédures d’enquête publique et l’isolement d’élus locaux une fois leur élection acquise ; il révèle aussi en creux, et c’est presque plus inquiétant, les manquements de l’Etat dans l’exercice de ses missions de contrôle.

Les raisons pour lesquelles ces projets, et d’autres encore, mettent des années à se faire (ou à ne pas se faire) ont en commun le fait que les contrôles juridiques et techniques, normalement exercés par les services de l’Etat, le sont de moins en moins. Comment expliquer autrement que l’Etat n’ait pas détecté, dès l’origine, les insuffisances de l’étude d’impact et les atteintes aux zones humides résultant du projet de barrage de Sivens que les services de l’Union européenne ont récemment inventoriées ? Et comment expliquer que l’Etat ait pu autoriser un village de vacances à Roybon sans avis de la Commission nationale du débat public alors que son coût prévisionnel exigeait automatiquement cette saisine, ce que le tribunal administratif de Grenoble a relevé sans détours ?

De tels errements, loin d’être des exceptions, révèlent un Etat qui peu à peu s’efface, s’excusant presque d’exercer ses missions de contrôle et y renonçant de plus en plus souvent dès lors que lui sont fournis des prétextes acceptables (emplois, recettes fiscales, etc.) lui permettant de fermer les yeux sur le contrôle de la légalité des décisions qui lui sont soumises, le tout agrémenté parfois de petits arrangements notabiliaires.

En l’absence d’un tel contrôle, pourtant consubstantiel à l’Etat de Droit, les citoyens perdent peu à peu la confiance légitime en un Etat qui renonce à exercer ses prérogatives. A cette carence s’ajoute le fait plus insidieux que, depuis 2012, les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour restreindre le droit d’agir en justice des citoyens qui voudraient contester les autorisations d’urbanisme ou d’aménagements commerciaux que l’administration ne contrôle plus que de manière lointaine.

Dès lors, si l’Etat veut regagner la confiance dans ses institutions et restaurer sa prééminence, il lui appartient d’utiliser à nouveau ses pouvoirs de contrôle et ses qualités d’expertise pour éviter de nouveaux fiascos et d’autres enlisements. A défaut, il sera bientôt inaudible et inutile, s’il ne l’est pas déjà.

Commentaire du 24/03/2015, 12:10 | PAR ZARGOS

" il révèle aussi en creux, et c’est presque plus inquiétant, les manquements de l’Etat dans l’exercice de ses missions de contrôle."

Et si l’état n’était qu’un leurre de démocratie au service de l’oligarchie libérale ou tous les dés sont pipés , nous pensons avoir le choix de voter pour qui nous voulons alors que tous les candidats sont prédéterminés .........

« Si l’état d’apathie, de dépolitisation, de privatisation actuel se perpétuait, nous assisterions certainement à des crises majeures. Referaient alors surface avec une acuité insoupçonnable aujourd’hui le problème de l’environnement, pour lequel rien n’est fait ; le problème de ce qu’on appelle le tiers monde, en fait les trois quarts de l’humanité ; le problème de la décomposition des sociétés riches elles-mêmes. Car le retrait des peuples de la sphère politique, la disparition du conflit politique et social permet à l’oligarchie économique, politique et médiatique d’échapper à tout contrôle. Et cela produit d’ores et déjà des régimes d’irrationalité poussée à l’extrême et de corruption structurelle. »
Une société à la dérive, Cornelius Castoriadis

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Qui élire ? Tract Commune de Paris 1871




Je vous propose en pièces jointes, pour faire bonne mesure, quelques bons articles permettant d’illustrer, très modestement tant ils sont nombreux, la variété et la complexité des problèmes que nous avons réussi à nous poser à nous-mêmes en e début de XXIe siècle…
Je vous recommande particulièrement L’INVENTION DE L’EUROPE, d’Emmanuel Tood et NÉO-CLÉRICALISME d’Alain Accardo.

dimanche 24 mai 2015

40 ÉLÉPHANTS PAR JOUR et UNE LANGUE BIEN PENDUE

Et s'il n'y avait que les éléphants ! zonzonna l'abeille {JPEG}

Et s’il n’y avait que les éléphants ! zonzonna l’abeille

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De la photo 1 à la photo 2, exemple d’un changement qui est un progrès…
Cliquez pour vérifier !


Et s'il n'y avait que les éléphants ! zonzonna l'abeille


Ceci, n’en déplaise à Magritte, est un diaporama



D’abord, un dernier rappel, pour ceux que cela pourrait intéresser :

Dans un moment où règnent comme jamais le bruit et la fureur, et alors que Palmyre sera peut-être réduite en poussière demain, il est peut-être utile de se demander ce que peuvent encore nous apporter l’art et le silence si parlant et si fécond qu’à son meilleur il provoque en nous.
D’où le livre double que nous proposons Jean Klépal et moi, tête-bêche, autour des rapports de l’art et du silence. Pour en voir et savoir plus, deux liens :

http://www.sagault.com/-ACTUALITES-.html

http://www.ateliersdartistes.com/SILENCE-ON-PEINT.html


40 ÉLÉPHANTS PAR JOUR
Barbarie et barbarismes, même combat ?



Aujourd’hui, comme chaque jour, les braconniers ont abattu en Afrique 40 éléphants.

L’EI espère se bâtir un futur en égorgeant le présent et en annihilant le passé.

Shell va forer dans l’Arctique, qui est lancé par nos soins dans une course palpitante avec l’Antarctique pour savoir qui des deux fondra le plus vite.

Les banques et les états sont entre les mains d’une oligarchie mafieuse qui mène contre les peuples une guerre civile impitoyable.

Fruit de nos efforts assidus, la sixième extinction massive des espèces est en bonne voie.

Non, je ne tente pas d’établir une liste des composantes du désastre, je ne l’esquisse même pas, un résumé de la catastrophe en cours serait encore bien trop long !

Chers Candides de tout poil, pour être optimiste aujourd’hui, il vous est indispensable de connaître la recette du pâté d’alouettes et de vous en servir sans modération. L’alouette représentant les raisons d’être optimiste, le cheval (de préférence un boulonnais, près de deux mètres et une tonne de muscles) les raisons d’être radicalement pessimiste.

Il est des moments où l’optimisme déguise une lâcheté irresponsable et finit par devenir criminel. Ce dont a besoin notre époque, c’est d’un pessimisme actif, associant la lucidité, qui permet de regarder les choses en face, et le refus de la résignation, qui permet d’agir en connaissance de cause, sans illusions ni compromissions.

Affolés par l’effondrement de notre univers, nous sommes en train de créer une « civilisation » dans laquelle il faut marcher sur la tête pour ne pas être pris pour un fou.
La norme étant désormais d’être malhonnête, cette nouvelle règle a pour évident corollaire qu’il devient malhonnête d’être honnête, comme ont pu s’en apercevoir nombre de lanceurs d’alerte. Les anormaux qui s’efforcent encore, à contre-courant, de rester honnêtes, deviennent ainsi des tricheurs aux yeux du bandit, désormais si profondément corrompu qu’il est honnêtement persuadé d’être honnête…
Ce renversement carnavalesque de toutes les valeurs a ses mérites, tant que les bouffons (le retour de fortune, dans les banlieues notamment, de ce terme quasiment disparu a évidemment un sens) ne prennent le pouvoir que le temps d’en montrer les failles, les contradictions et les limites, l’obligeant à se regarder en face et à se réguler.
Mais quand l’anti-conformisme devient obligatoire, il nie sa seule raison d’être et entraîne une perte de repères si totale que le chaos s’installe, ouvrant le chemin à des « retours à l’ordre » non moins chaotiques mais encore plus dévastateurs.
Et cela vaut pour tous les aspects de notre vie, y compris pour ceux qui nous paraissent à première vue moins importants, notre langue, par exemple…
Parlons-en, de notre langue !


UNE LANGUE BIEN PENDUE



Des éléphants qui ne sont pas menacés d’extinction, mais sont au contraire de plus en plus nombreux, ce sont ceux qui s’ébattent avec une effarante vulgarité dans le fragile magasin de porcelaine qu’est devenue la langue française, aussi impitoyablement massacrée par ses usagers, académiciens compris, que le sont les pauvres pachydermes africains par les braconniers du même nom.
C’est moins grave, dites-vous ? Voire…
Après le vocabulaire, réduit, cas de le dire, à sa plus simple expression, c’est la syntaxe qui part en lambeaux, et avec elle la capacité de raisonner, d’inscrire dans la durée, de développer une pensée cohérente, d’exprimer ses émotions autrement que par monosyllabes ou borborygmes.
Vous vous êtes déjà habitué, vous rendez les armes, par paresse, par commodité, et parce que la majorité parlante est contagieuse : les barbarismes, comme la barbarie, ça se transmet, ça s’étend comme une épidémie.
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… », votre serviteur inclus ! Oui, je l’avoue en rougissant jusqu’aux oreilles, entraîné par l’exemple, il m’arrive de laisser échapper des fautes, oui, je me surprends parfois à participer à ce honteux lynchage de notre langue !

Face à ce relâchement généralisé, parler et écrire correctement le français exige de plus en plus un effort conscient, même des « locuteurs » censés les plus performants.
Car c’est le fonctionnement même de notre langue qui n’est désormais plus compris par la majorité d’entre nous, comme le montrent des exemples toujours plus nombreux, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral.
Je relève par exemple dans le très tendance et raffiné programme d’une association culturelle à vocation musicale, à propos d’un projet conçu par une scène nationale de théâtre, le morceau de virtuose inculture que voici :
« Le week-end « La saveur de l’autre » dont l’enjeu est de faire débat, élever le niveau de compréhension sur l’une des grandes questions humaines de ce siècle naissant : les migrations et son corolaire, l’hospitalité. »

Il y a encore quinze ans, un texte (si j’ose dire) d’une telle énormité ne serait jamais passé. Mais on n’arrête pas le progrès, et la Grande Culture n’a plus que faire de si insignifiants détails, si tant est qu’elle soit encore capable de les discerner !

Dans Le Monde, 17 mars 2015 : « Ces travaux pharaoniques, d’un coût total de 350 millions d’euros, doit s’achever entre fin 2017 et début 2018. »
D’un avocat fort cultivé : « On en tire les conséquences, qui est la reprise… »
Patrick Cohen, sur France-Inter : « Je vous parlais à l’instant de l’influence du net, quel est celui du… »
Bruno Le Roux, encore sur France-inter, après avoir usé d’un argument ahurissant que même Bernard Guetta a récusé (en substance, si cette loi est dangereuse en de mauvaises mains, suffira aux citoyens de voter pour nous, qui saurons ne pas faire usage des armes antidémocratiques qu’elle nous donne !) : « Nous vivons dans une république sur lequel… »
Pire encore, Philippe Chrétien, parlant du Népal, toujours sur France-Inter : « Le tourisme, son seul et principal revenu » !
Voyez comme j’ai peu confiance en mes lecteurs, pessimiste que je suis ! Je n’ai pu m’empêcher de mettre ces énormes fautes en italique, de peur que vous ne les voyiez pas…
De fait, ce terriblement contagieux délitement de la langue touche au moins autant nos élites autoproclamées que le reste de la population.
Nous perdons notre langue, dévoyée et appauvrie jusqu’à n’être plus que la caricature d’elle-même, et cette perte nous laisse orphelins du passé, faisant de nous par là même des handicapés du présent, puisque nous ne pouvons être pleinement nous-mêmes qu’en disposant de la part de passé qui nous forme et sans laquelle nous ne pourrions exister en tant qu’êtres conscients.

Nous sommes tous les enfants de notre langue, puis, dans la mesure où nous la faisons évoluer, nous en devenons les parents, et c’est très bien ainsi. Il est naturel que la vie continue, et elle ne peut évidemment le faire sans plus ou moins changer.
Mais le français, à la suite de l’anglais, est en train d’involuer, littéralement étranglé par ses enfants, qui deviennent peu à peu incapables d’en assurer la transmission.

Cet affaissement d’une langue commune qui engendrait dans nos sociétés une certaine cohérence de pensée encourage le communautarisme, chacun se replie sur soi, fait tribu comme il peut, ne vit plus qu’au « présent ». Un présent étriqué, réduit au cercle de « famille » plus ou moins mafieux, amputé du temps et de l’espace véhiculés par chaque langue nationale.
Un présent morcelé, nouvelle Tour de Babel, dès lors voué par sa fragmentation même au conditionnement unificateur universel par cet ersatz d’esperanto qu’est l’anglais des affaires, sorte de pidgin pour financiers décérébrés et bobos écervelés.

On évoque souvent les valeurs, on s’accroche à des mots clés, liberté, égalité, fraternité. Il serait peut-être temps, là encore, de nous souvenir que ces idées ont été élaborées par des hommes qui connaissaient leur langue, qui savaient ce que parler veut dire et prenaient le temps de peser leurs mots et de débattre de leurs idées à l’aide d’un instrument formidablement précis et cohérent, forgé par une longue évolution…
Cet instrument qui est en train de nous tomber des mains, c’est notre langue, la langue française.

Liberté, égalité, fraternité. Depuis un demi-siècle, dans notre monde, quels mots ont-ils été plus ouvertement bafoués que ces trois-là, constamment utilisés pour désigner le contraire de ce qu’ils nomment ?
Contrairement à ce que les hommes de pouvoir tentent sans cesse de nous faire croire, ce n’est pas être passéiste, ce n’est pas être un conservateur rétrograde que de refuser, dans son époque, ce qu’elle produit de pire. Et son évolution actuelle fait qu’aucun être humain digne de ce nom ne peut accepter ce qu’elle est en train de produire.
Il n’y a aucune raison d’admettre comme nécessaire, inévitable et source de progrès ce qui constitue une régression, aboutissant à une situation pire que celle qui précédait.
Si les mots ont un sens, jamais le progrès ne peut consister à rendre les choses pires qu’elles n’étaient !
Parler sa langue, c’est entre autres savoir que le mot changement n’est pas un sésame synonyme de progrès
Quel progrès, vraiment, le jour où nous aurons enfin compris que, comme le veut l’étymologie du verbe progresser, ce n’est pas parce qu’on change qu’on progresse, mais parce qu’on avance !

vendredi 8 mai 2015

SILENCE, ON PEINT !


Vous désirez voir quelques-unes de mes récentes peintures ? Regardez les diaporamas des « Calendriers de l"homme moyen »

Jean Klépal – Alain Sagault
GOUTTES DE SILENCES – PEINDRE LE SILENCE


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Ce livre à double entrée, fondé sur une pratique assidue de l’art, est une manière d’Éloge du Silence. Nous souhaitons témoigner de notre conviction que retrouver et cultiver le silence est aujourd’hui essentiel.
Chacun a imaginé de baliser un chemin de grande randonnée au travers de ses souvenirs, de ses rencontres, de ses découvertes, de ses émotions artistiques, de ses créations...
Chacun a établi un itinéraire possible. Nos propositions se recoupent et progressent parfois de conserve, même si les haltes ne sont pas identiques. Elles s’augmentent de leurs particularités. Elles vont en tout cas dans la même direction. Voilà pourquoi nous les présentons en parallèle.
C’est la cinquième fois que semblable aventure nous réunit.

De format 22x22 cm, ce livre double présente 59 reproductions.
Il est imprimé tête-bêche sur papier X-Per 140 g des papeteries Fedrigoni,
sous une couverture à dos et rabats en papier X-Per 300 g.
L’édition originale est limitée à 300 exemplaires.

BULLETIN DE SOUSCRIPTION

à adresser à Alain Sagault, 04400 Barcelonnette


M., Mme ……………………………………………………………………..
Adresse……………………………………………………………………….
……………………………………………………………………….
……………………………………………………………………….
Souscrit à ……… exemplaire(s) de Gouttes de Silence - Peindre le silence au prix de 30 euros ; chacun (participation aux frais de port + 8 euros). Port offert à partir de deux exemplaires.
Le prix sera de 39 euros (+ port 8 euros) à l’issue de la souscription, qui prend fin le 31 mai.
Et joint un chèque de ……… € à l’ordre d’Alain Sagault.

À……………………, le…………………

Signature



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Bulletin de souscription à imprimer



Maquette du livre : la couverture





DEUX EXTRAITS DU LIVRE


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Fresque romaine - Pompéi



C’est principalement au désastre de Pompéi que nous devons d’en pouvoir saisir les témoignages. Mal connue, méconnue, la peinture romaine est une grande source d’émotion. Elle témoigne d’un si proche lointain passé qu’elle nous est étrangement familière.

Ce portrait d’une jeune femme s’apprétant à écrire sur une tablette de cire impose retenue et silence. Nous ne saurions la troubler.

L’attention que prête l’artiste à son modèle possède quelque chose de bouleversant. Il faut beaucoup d’amour de son sujet et de son travail de peintre pour réussir une telle œuvre. L’instant est saisi dans toute sa vérité. Que cherche cette jeune personne, à quoi pense-t-elle ? Elle est tout simplement comme chacun d’entre nous lorsque le mot manque ou qu’une pensée s’absente.
Attente d’un je ne sais quoi sauveur. Se manifestera-t-il ?

Pourrions-nous lui venir en aide, l’écouter suffisamment pour cela ?

Cette image nous renvoie à nous-mêmes quand nous réalisons que ne savons pas, et que nous sommes réduits à l’immédiat de notre limite. La singularité du portrait le rend universel. Le temps ne compte pas, il est permanence.

Nul besoin de prendre la pose ou de prétendre à l’originalité. Simplement voir et regarder, simplement ressentir.
La peinture la plus forte, la plus expressive, réside en cela qu’elle nous concerne tous, elle repose sur l’évidence de la simplicité, de l’intelligible, et du lumineux.

Jean Klépal




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Caspar David Friedrich, Riesengebirge vor Sonnenaufgang, 1830/1835, 72x102 cm


S’il est un peintre qui a le sens du silence, parce que pour lui le silence a un sens, c’est bien Friedrich, comme l’illustrent ses tableaux et ses écrits. Pour être sûrs de ne pas avoir à parler, ses personnages nous tournent le dos ; ils regardent au loin la vision du peintre, forçant sans en avoir l’air notre regard à devenir le leur, et à partager le spectacle auquel ils nous invitent…
Le peintre fait ainsi taire le regardeur, et de la même manière ses tableaux visent à faire taire la banalité pour donner la parole à ce qu’elle recèle de mystère, d’où le silence hiératique dans lequel semblent baigner la plupart de ses œuvres.

Friedrich peint des paysages réels qu’il transfigure en les rendant symboliques par la magie de la lumière et des contrastes dont il joue jusqu’à révéler ce qui, au cœur même de la matière, la transcende. Non seulement il parvient à restituer l’essence d’un paysage, l’atmosphère particulière qui en émane, mais il en fait une allégorie, soit par le truchement des personnages qui lui confèrent sens et sentiment par la contemplation où les plonge ce spectacle, soit, comme dans le si dépouillé et stupéfiant Riesengebirge vor Sonnenaufgang, par le seul déploiement majestueux du paysage, passant, par couches successives de plus en plus lointaines et évanescentes, d’une obscurité massivement opaque à une lumière éthérée, métaphore du passage du monde matériel au spirituel.

Voici un paysage qui présente aux yeux de l’inconscient le chemin de rédemption de l’existence humaine, des ténèbres de la terre à la gloire céleste, comme à la Madeleine de Vézelay, une seule fois l’an, le jour du solstice d’été, les fidèles passent de l’ombre du narthex à l’éblouissante lumière du chœur en suivant le chemin tracé au long de la nef par la succession des taches lumineuses posées sur le sol par les rayons de soleil à travers les fenêtres latérales de la basilique.

Entre représentation concrète et figuration symbolique se joue ici la relation organique de la matière picturale au désir métaphysique de l’artiste, caractéristique du meilleur de l’approche romantique, idéalement formulée par le Baudelaire des Correspondances :

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.


Alain Sagault

mardi 17 février 2015

LA CUISINE DE MARCHÉ



Le monde dans son bol, Sagault 2012
La cuisine de marché, pas ma tasse de thé. Mettons plutôt le monde dans notre bol !
© Sagault 2014


La nourriture de spectacle © Sagault 2014



LA CUISINE DE MARCHÉ


Le snobisme est de toutes les époques, comme on le verra en lisant cet extrait des « Trente millions de Gladiator » d’Eugène Labiche, comédie écrite en 1875. Le « progrès » aidant, il frôle aujourd’hui des records…

« Je viens de souper !... Ma foi !... je suis allé chez le premier restaurant de Paris !... rue des Prouvaires... c’est là que vont tous les patrons du quartier ; j’ai demandé la carte !... et j’ai choisi des plats... inconnus.
Lisant la carte.
« Potage Montorgueil aux œufs de vanneau du Caucase ! » Il paraît que c’est bon !... « Azurine de veau à la Blancafort !... » Il paraît que c’est bon !... « Purée de cailles de printemps à la milanaise en timbale ! » C’est une espèce de hachis... avec du gras-double... mais il paraît que c’est bon ; quant au vin... j’ai pris du tokaï... le garçon prononce toquai... à six francs la bouteille !... je m’en suis collé deux !... Mes vingt-sept francs y ont passé, et tra la la ! il me reste quatre sous... Il y a longtemps que je voulais mener la vie à grandes guides !... »

J’ai repensé à ce passage de Labiche récemment, au sortir d’une soirée chez une star, ou plutôt une constellation, puisque le chef de cuisine en question est triplement étoilé…
Après avoir rendu compte de cet événement, qui n’avait à mes yeux pas plus à voir avec la gastronomie qu’un certain art contemporain n’a de rapport avec une démarche artistique digne de ce nom, j’évoquerai quelques cuisiniers amis, piémontais des vallées alpines, qui ne se prennent ni pour des chefs, ni pour des stars, mais dont la cuisine fait naître des étoiles dans les yeux de ceux qui la dégustent…


Il y a deux trois étoiles Michelin en Italie. J’ai été invité dans l’un des deux par un ami, dont il suffira de dire que c’est un homme absolument merveilleux, pour qui j’ai une véritable affection.
Ce que j’ai retenu du repas extra-ordinaire qui nous a été servi, c’est que la revendication affichée de la primauté de la qualité sur la quantité n’est ici qu’un leurre. Sortie par la porte, la quantité revient au triple galop par la fenêtre…
Omniprésente : dans la recherche permanente et excessive, carrément obsessionnelle, de l’originalité, dans le nombre démentiel de mini micro plats qui se succèdent de l’apéritif au café, enfin dans la quantité d’ingrédients entassés dans la « spécialité maison », la salade 21-31-41-51, ainsi nommée en raison du nombre de plantes plus ou moins comestibles qu’elle renferme en fonction de la saison.
Nous eûmes la chance inouïe et l’insigne honneur d’hériter de la 51, salade de tous les records, et aveu parfaitement clair de la cannibalisation du qualitatif par le quantitatif. Plus il y en a, mieux c’est, nous assénait le démiurge étoilé, dans une débauche de raffinement qui est le comble de la vulgarité, puisqu’elle substitue l’ostentation à l’épure.
Notre star ne faisait ici que suivre son époque, laquelle, en tous domaines, prend la sophistication pour du raffinement, confusion qui empoisonne actuellement l’ensemble de ce qui n’est déjà plus qu’une caricature de civilisation, portée par des nouveaux riches dont la seule devise et l’unique motivation peut se résumer en deux mots : Toujours plus.
On rougit d’avoir à rappeler que le vrai raffinement naît de la simplicité.
Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, le nombre extravagant des plats rivalisait avec leur extravagante parcimonie. Au menu, cuisine menue ! Le prix du gramme ici rivalise avec celui de l’or…
Car l’ambition mégalomaniaque du maître de ces lieux, et son goût tous azimuts des grandes quantités, étaient amplement confirmés par le prix stratosphérique de ce festin de Balthazar, avec trois menus, à 150, 170 et 200 euros, le vin en sus, ça va de soi.

Au cours de ce repas ahurissant de prétention, nous avons été invités à déguster au bas mot deux cents saveurs différentes, toutes présentées en si petite quantité que non seulement il était impossible de les apprécier pleinement, mais que leur succession endiablée les faisait immédiatement disparaître d’une mémoire gustative déboussolée par ce kaléidoscope d’une fatigante virtuosité. Le chef réussit ce rare paradoxe d’en donner trop peu parce qu’il n’y a pas assez dans chacun des minuscules plats qu’on vous apporte à picorer pour réellement apprécier et savourer les goûts, et trop parce qu’il y a beaucoup trop de saveurs et de parfums différents pour ne pas se retrouver à la fin perdu dans ce labyrinthe culinaire. S’il est un domaine où la préciosité est déplacée, c’est bien en cuisine.
Sans aller jusqu’à l’austérité, réellement raffinée, elle, de la « cuisine paléolithique » de Delteil, un repas digne de ce nom se suffit de dix ou douze saveurs portées à leur comble, et dont on prend le temps de jouir, parce qu’on n’est pas là pour (s’) en mettre plein la vue, ni pour s’en mettre jusque là, mais pour partager le bonheur du goût des aliments exalté par une préparation qui le révèle dans toute sa plénitude.
Le déluge de « sensations » auxquels nous avons été soumis m’a d’autant moins convaincu que l’originalité revendiquée n’était pas au rendez-vous : rien de réellement inoubliable dans cet interminable carrousel, même si tout était bon et parfaitement digeste, ce qui, à l’âge de la délirante cuisine moléculaire, n’est certes pas un mince mérite.

La créativité du chef porte en fait surtout sur la présentation et la décoration, qui se veulent artistiques – à tort, la joliesse ne pouvant tenir lieu de beauté, ni l’inventivité de création. Face à ce déploiement de séduction décorative, le décor proprement dit est en revanche d’un minimalisme où la sobriété s’affiche jusqu’au plus orgueilleux dénuement : pas un tableau sur les murs, aussi nus qu’uniformément gris. C’est que rien ne doit venir distraire l’attention du chatoyant bouquet de couleurs comestibles offert à nos yeux extasiés, rien ne doit concurrencer le génial épanouissement de l’art du maître…
Passionnant témoignage du goût actuel pour la fête universelle obligatoire, à la fois poussive et frénétique, qui nous tient désormais lieu de joie de vivre, cette dînette hypertrophiée m’est apparue comme un de ces feux d’artifice dont s’éblouissent les époques décadentes pour noyer leur épuisement et leur agonie sous un flot de sensations exacerbées.
Ça m’a laissé un drôle de goût dans la bouche, comme chaque fois que « trop » remplace « très », par exemple dans le langage en vigueur chez les adolescents de tout âge.

À vrai dire, cette façon de présenter un repas, qui se voudrait une célébration, n’est au fond qu’un show, certes très au point, mais qui singe grossièrement des rituels autrement signifiants. Cet homme-là est sûrement un chef ; pas forcément un cuisinier, encore moins un hôte.
Je me disais il y a quelque temps, avant de le vérifier ce soir-là, que l’un des signes les plus sûrs de la décadence d’une civilisation, c’est le moment où les cuisiniers commencent à se prendre pour des artistes. Que leur revendication soit sincère ou qu’elle relève d’un astucieux marketing ne change rien au fait que, dès qu’ils revendiquent ce statut, ils cessent d’être dans le faire et tombent dans le paraître.
L’étiquette dès lors est plus importante que le produit, et le discours, ce grand maquilleur, est appelé à la rescousse : chaque platounet apporté en grande pompe à notre table fut ainsi verbeusement présenté avec un luxe de détails ne nous laissant rien ignorer, non seulement de son identité, mais de son pedigree et de son exceptionnelle valeur artistique, le tout avec la componction gourmée d’un bedeau de paroisse vantant l’excellence de sa recette de pain bénit.
O combien exaspérante, l’obséquiosité presque méprisante des larbins récitant le pompeux panégyrique de chaque mini plat présenté avec cette solennité compassée qui est d’ordinaire l’apanage des employés des pompes funèbres !
Rituel caricatural d’un grotesque achevé, qui m’a rappelé ces « créations » d’art « contemporain » dans lesquelles l’œuvre, pardon, le geste, compte moins que le discours qui la promeut.

Tout cela nous renvoie en fin de compte au narcissisme échevelé qui est sans doute la principale caractéristique de notre queue de civilisation. Cette cuisine en effet s’affiche bien plus qu’elle ne se déguste. Ce que j’ai mangé ne m’a pas donné à croire que « l’artiste » cuisine par amour de l’art mais par amour de lui-même. Qu’il aime son jardin, je n’en doute pas, mais ce qui le motive réellement, c’est de se mettre en scène comme jardinier émérite.
Art, oui, mais du marketing ! Art tout court, sûrement pas, il y faudrait à la fois davantage d’humilité et un minimum de pudeur.
L’étalage de l’excès confine ici à l’obscénité. Spectacle, donc, et spectacle dégradant. Nous avons affaire, non à l’art culinaire, mais à la cuisine pornographique. Mon usage de l’adjectif pornographique vous fait tiquer ? Pornos en grec signifie courtisane, fille publique. Tout est à vendre aujourd’hui, tout est prostitué, et la cuisine du marché a fait place à la cuisine de marché.
Cet esthète chichiteux n’est au fond que le Rocco Siffredi de la gastronomie…

Je me disais en sortant de cette expérience « extrême » qu’il n’est pas étonnant que notre époque ait développé « l’art culinaire », art parfait pour elle, puisque l’œuvre d’art du cuisinier disparaît aussitôt, ce qui permet de la recréer, et donc de la revendre constamment, tout en spéculant au maximum sur elle en la variant à l’infini sans trop se fatiguer, favorisant de la sorte une montée optimale du cours de bourse artistico-culinaire du chef étoilé et de ses « créations ». L’œuvre unique en grande série, comment mieux booster la profitabilité, en fin de compte ? Le guide Michelin est ainsi devenu le guide de la spéculation gastronomique et du snobisme qui l’entoure, ce qui permet de porter l’art de marché à son comble de bêtise appliquée et de vulgarité raffinée, lui assurant par là même une rentabilité optimale.

Le lendemain soir, nous avons dîné dans le bistro que le même chef a installé au rez-de-chaussée. Le contraste était révélateur entre le grand restaurant de l’étage, où l’on monte comme pour aller au ciel, avec son ballet de serveurs aussi pesamment solennels que des croque-morts, et la petite trattoria contemporaine en bas, façon fast food, où la cuisine est très bonne sans être exceptionnelle ni chercher à l’être, et l’ambiance très sympathique, parce qu’elle ne cherche pas à l’être…
En bas, là où l’on vit au lieu de se regarder vivre, la serveuse n’est pas un larbin, mais une soubrette. Aucune obséquiosité, aucune prétention (c’est fou comme ces deux-là vont bien ensemble), elle a du répondant, de l’humour, est attentive et prévenante, de la façon la plus naturelle et donc la plus agréable.
Elle ne se plaisait pas en haut, ne s’y sentait pas bien et a demandé à servir en bas, avec les humains ordinaires. Vivante et gaie, elle était aux antipodes de la grand-messe à laquelle nous avions eu droit dans le Saint des Saints.

Où nous fut servie une cuisine qui ne cherche pas à vous combler, comme le faisait naïvement toute cuisinière honnête, mais s’efforce de vous en mettre plein la vue. Les cuistots de luxe actuels sont à la gastronomie ce que les précieuses ridicules (il n’est précieux que ridicule, soit dit en passant) étaient à la littérature.
Le grand art, pour la cuisine de marché, consiste à mettre en scène l’ego incroyablement surdéveloppé du maître queux, qui fait consciencieusement la roue devant son public charmé d’être admis au sein du temple où l’élite célèbre moyennant haute finance son goût si évidemment supérieur à celui d’un bas peuple tout juste bon à engraisser sa couenne roturière dans les chenils des fast foods.
C’est ainsi que voisinent une de ces usines à faire des obèses où l’on fabrique du Nutella et un trois étoiles Michelin où s’élabore la précieuse alchimie de la cuisine des nouveaux dieux de la Phynance…

Si j’ai pris le temps de tenter de dégonfler cette baudruche, c’est pour évoquer, par contraste, quelques amis piémontais, choisis dans la longue liste des merveilleux petits restaurants dont regorge le pays du Slow Food.
Celui qui n’a pas dégusté les antipasti et les gnocchi di patate de Massimo, le chef de la « Regina delle Alpi » à Pietraporzio, l’agneau et les ravioles de « l’Albergo della Pace » à Sambuco, le fantastique dîner tout champignons du « Fungo Reale » à Valloriate, la cuisine mi-bourgeoise mi-rustique offerte à Verzuolo par les filles de Gianbruno Chiarva dans ces lieux paradisiaques et si chaleureux que sont « Le Camelie » et « Le Bucanevi », celui-là ne sait pas que la cuisine piémontaise est une des meilleures du monde, en bonne partie parce qu’elle est une des plus naturelles. Chez ces hôtes-là, on n’est ni dans l’industrie de la malbouffe ni dans l’art culinaire de marché, mais dans un artisanat si authentique que ses pratiquants, trop modestes pour revendiquer une étiquette, pourraient à bon droit se définir artisans d’art. Ils exercent de plus, grosse cerise sur un gâteau déjà succulent, l’art de l’accueil, l’art piémontais de l’amitié, dont tant de gargotiers français actuels feraient bien de s’inspirer, tant ils ont perdu leur âme en cherchant à faire de l’argent à tout prix…
Chercher à décrire le charme assez magique de leur cuisine serait vain, pour ne pas dire grossier. C’est en la goûtant qu’on comprend que ces cuisiniers-là sont guidés par l’amour et non par l’intérêt, qu’ils sont au service de la cuisine et non l’inverse, et que leur client est beaucoup mieux qu’un roi : un ami potentiel.

Comment conclure sans évoquer à ce propos la mémoire de mon cher ami Alessandro Stanziani, « cuoco » hors pair, issu d’une incroyable lignée familiale de cuisiniers de Villa Santa Maria, bourgade des Abruzzes surnommée « La Patria dei Cuochi ».
Sandro, amateur d’art et grand collectionneur, était un authentique artiste de la cuisine, non par une recherche de l’originalité à tout prix, ni par un goût de l’extravagance ostentatoire, mais par son implacable exigence de justesse et de précision, son refus catégorique de tout compromis et sa capacité à rester fidèle à la tradition en y intégrant ce que la nouveauté pouvait lui apporter sans la dénaturer.
Si un grand cuisinier est celui qui est capable de sublimer les plats les plus simples et de rendre simples les plats les plus complexes, Sandro, mort l’été dernier, était le meilleur chef que j’aie connu.
C’est pourquoi je lui laisserai le dernier mot, que j’emprunte à son petit livre posthume, dont le titre « Open Table » dit tout de lui et de son mythique restaurant, « Al Colombo », Corte del Teatro, un des hauts lieux de Venise :

« Chef, ce ne sono tanti, ma cuochi siamo rimasti in pochi… »

Des chefs, il y en a tant,
mais des cuisiniers, nous ne sommes plus beaucoup… »

P.S. : Sandro a disparu, mais Al Colombo, comme il le souhaitait, lui survit sous la direction de son fils Domenico.

À propos des excès de la cuisine de marché, et de la vulgarité sophistiquée où elle barbote, voici un texte de l’excellent critique gastronomique de Marianne, Périco Légasse, qui me semble aller dans le même sens que le mien :

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Les caresses de Gayet, Périco Légasse



ALLELUIA, IL A SAUVÉ LA PLANÈTE !

Il est des êtres dont l’ego est si comiquement et monstrueusement enflé qu’ils perdent tout sens de la réalité, et qu’aussi infâmes soient-ils, à les voir confondre majestueusement leur minuscule nombril avec le centre du monde, on finirait par les prendre en pitié. Ainsi de ce désolant bouffon qu’est DSK, proclamant avec son habituelle modestie au tribunal où son incontinence érotique l’a mené : « Disons que j’ai sauvé la planète d’une crise qui aurait pu être plus grave que celle de 1929 ». Entendre l’un des responsables de la catastrophe actuelle prétendre qu’il a sauvé la planète à lui tout seul avec ses petits bras musclés, lesdits bras m’en tombent…
Bien plus modeste et par là même plus lucide, autrement intelligent aussi, Orwell faisait dire, dès 1934, au héros de son premier roman, "Burmese Days" :
« Où croyez-vous donc que vont mener ces progrès de la civilisation moderne, comme vous dites ? Rien qu’à produire des gramophones et des chapeaux melon. Il m’arrive parfois de penser que dans deux cents ans d’ici, il ne restera plus rien de tout cela. – Du pied, il désigna l’horizon –. Les forêts, les villages, les monastères, les pagodes, tout aura disparu. Il n’y aura plus à leur place que des pavillons roses à cinquante mètres de distance l’un de l’autre. Tout le long de ces collines, à perte de vue, des pavillons et des pavillons, avec, partout, des gramophones en train de jouer le même air. Et toutes les forêts auront été rasées, transformées en pâte à papier pour les News of the World ou en aggloméré pour mallettes de gramophones. Mais les arbres se vengent, comme dit l’autre dans Le Canard sauvage. Vous avez lu Ibsen, bien sûr ? »

Pour en finir avec ce triste sire et ses comparses, voici d’abord un succulent texte d’André Suarès :

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André Suarès, Machiavel à un sou, Vues sur Cervantès et Don Quichotte


Le lecteur pourra ensuite utilement confronter le témoignage public si digne et si courageux de Roberto Scarpinato à la prétention grotesque du pachyderme pornographico-financier et à son insondable lâcheté :

mercredi 14 janvier 2015

REMARQUES EN PASSANT 25


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L’illustre Maurin, Jean Aicard, 1908


L’actualité, un éternel recommencement ?



ACTION
Il m’a toujours paru évident que les êtres qui sont constamment dans l’action – mot bien flatteur pour ce qu’il conviendrait souvent de nommer agitation – passent allègrement à côté, sinon de leur vie, du moins de l’essentiel de la vie.

ADAPTATION
C’est fou comme se sentir un peu moins fort qu’avant vous rend plus enclin à l’indulgence. Plus conciliant.

ALTERNATIVE
Le plus frappant exemple d’un beau mot déshonoré par l’usage qu’en font les salauds. Tout politicien assez ignoble et stupide pour éructer : « Il n’y a pas d’alternative » devrait être déclaré sur le champ inéligible à vie.

ART POUR L’ART
Depuis un siècle, l’art s’est égaré dans une recherche de pouvoir typiquement intellectuelle et antihumaniste. Le peintre veut n’être que peintre, grand progrès ! Il cherche un absolu de la peinture. Un art autocentré a vite fait de tourner en rond, même dans les recherches les plus raffinées, voyez Rothko, voyez Soulages. Il est temps de remettre l’art au service de ce qui le dépasse. Une peinture qui ne dit que la peinture se condamne à l’impuissance. Cette recherche de pureté, légitime à une époque où la peinture se mettait sans discernement au service, pour ne pas dire à la remorque, du sujet, s’est peu à peu figée dans l’académisme tout en se rabaissant à un terrorisme intellectuel qui confirme à lui seul son échec.

ATTENTE
Nos parents souvent souhaitent pour nous plus une reconnaissance qu’un accomplissement. C’est qu’ils attendent d’être reconnus à travers nous plus que de nous voir, devenant pleinement nous-mêmes, leur échapper. Ainsi confondent-ils réussite et épanouissement, nous tendant un piège dont toute un vie ne suffit pas toujours à sortir.
Voir PARENTS

AVARICE
Je ne me donne pas aisément, et me reprends plus facilement que je ne me donne. C’est que ma paresse me rend malaisé tout effort autre que passionné.

AVANT (aller de l’)
Il faut aller de l’avant, clament-ils en s’enfonçant toujours plus profondément dans le mur. Votre fuite en avant, je vous la laisse, et ne l’accompagne que quand je ne peux pas faire autrement. Mais ça fait belle lurette que je vais de l’arrière, et ne m’en porte pas plus mal.

AVEUGLEMENT
Quand nous ne sommes pas éblouis par les préjugés, l’esprit de parti, nos petits intérêts et nos grande avidités, nous voyons clairement les choses.
C’est ce qui explique le fait assez stupéfiant que nous vivons à peu près toute notre vie en parfaits aveugles.

BÉQUILLES
Que n’inventerons-nous pas ? Voilà qu’on veut proposer aux handicapés des « aidants » sexuels (le terme est aussi nouveau que la chose, et tout aussi moche), entendez des prostitué(e)s chargés de soulager les handicapés moyennant finance. À moins qu’ils ne soient manchots ou tétraplégiques, il me paraît préférable de laisser lesdits handicapés continuer à se prendre en main, plutôt que de les amener à dire, une fois soulagés : « Merci, vous m’avez beaucoup touché… »
Non, pas d’accord, ce n’est pas moi qui suis de mauvais goût, c’est notre civilisation, qui oscille constamment entre ridicule et barbarie. À force de vouloir tout régler, tout assurer, tout protéger, nous perdons tout courage et toute dignité. Aidons les handicapés, mais ne les forçons pas à rajouter de dangereuses béquilles à celles dont ils ne peuvent se passer.

BIBER
Ce qui est fascinant dans les Sonates du Mystère d’Heinrich Biber, c’est qu’il obtient une incomparable plénitude du son avec un minimum de moyens et d’effets. Comme si chaque son prenait corps et devenait ainsi esprit, comme si chaque son avait une âme. Musique ésotérique, au vrai sens du terme.

BOURGEOIS
Si facile, se moquer du bourgeois. Péché mignon depuis deux cents ans de tous les intellectuels à la page, de tous les artistes à la mode. S’en moquer, mais ne pas oublier de l’épater, car le bourgeois est rentable, c’est sur le bourgeois que vit le putatif élu des dieux, tout en s’offrant le plaisir et le luxe de cracher ostensiblement dans la bonne vieille soupe bourgeoise qui le nourrit.
Ce qu’oublie l’intellectuel à chaire faible, l’artiste à provocations calculées, c’est qu’il est lui-même, volens nolens, un bourgeois, c’est qu’au sein de sa caste, on trouve aussi des prolétaires et des bourgeois, et que les plus bourgeois sont comme le veut l’ordre des choses ceux qui attaquent le plus férocement la bourgeoisie…

BRILLANT
On s’acharne aujourd’hui à trouver brillant ce qui n’est que clinquant. Naïveté d’une époque qui a oublié son passé et ignore sa culture : contrairement au diamant, le strass ne défie pas plus le temps qu’il ne trompe le connaisseur.

CÉSARISME
Notre rapport à la démocratie, aux élections, au pouvoir n’a guère changé si j’en crois ce qu’en écrivait assez savoureusement Jean Aicard en 1908 dans « L’illustre Maurin » et que vous trouverez ci-dessous en pièce jointe (pages 151 et 152 de l’édition Nelson). Et que dire de ceci, qui n’a jamais été aussi actuel : « La France républicaine en est encore à souffrir d’une profonde maladie chronique : le césarisme, tandis que l’essence de la république est de ne reconnaître d’autorité que celle des lois. »
Voir CRÉTINISME

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L’illustre Maurin, Jean Aicard, 1908

CHANCE
Utiliser sa chance, non s’y abandonner.
Voir PRÉMATURÉ

CHAR (René)
Il y a décidément du dindon chez René Char – qui n’est pas seul de son espèce, car cette volaille prétentieuse se rencontre beaucoup dans le champ poétique, qu’elle infeste de ses déjections. Tenté de lire Lettera amorosa. Ça tombe des mains. Prose solennelle et empesée qui voudrait sculpter dans le marbre d’incroyables banalités ou des gongorismes d’une ridicule préciosité.
Quelle belle pâtée aurait fait Molière de ce Trissotin qui se donne des allures de Don Quichotte ! Je me demande parfois si tant de poètes ne fuient pas la prose pour la poésie que parce qu’elle n’est pas aussi propice à la pose…

CHÉREAU (Patrice)
Ce que j’ai vu du travail de Patrice Chéreau m’a chaque fois donné à penser qu’il était en dépit de son réel talent le parangon de ce que j’appellerais le « révolté académique ». Le conservateur progressiste, celui qui barbote dans son mal-être en pensant : « Pourvu que rien ne change, c’est si bon d’être malheureux ! »

COMMUNICATION
On ne répètera jamais assez que la publicité et la propagande sont une seule et même chose, que l’on peut à juste titre nommer communication, pourvu qu’on ne veuille pas dire par ce terme qu’il s’agit de communiquer, mais de niquer le commun.

COMPENSATIONS
À mesure que nous vieillissons, le temps semble s’accélérer. C’est que le terme se rapproche…
Cette accélération de notre temps personnel, qui vient sans doute entre autres du ralentissement de notre tempo organique, n’a pas que des inconvénients : si elle raccourcit les instants heureux, les mauvais moments passent plus vite.
C’est ainsi que je suis devenu plus patient lorsqu’il m’arrive, comme à nous tous, d’être condamné à attendre le bon vouloir des choses et des êtres : je sais que le temps me paraît désormais moins long.

CONFLIT
Refuser le conflit, le meilleur moyen d’inviter la guerre.

CRÉATIF
Un artisan, s’il ne se contente pas d’imiter et de faire ce qu’il sait faire, peut être un créateur. Un créatif, jamais. L’artisan a une main, il ne tient qu’à lui d’avoir des tripes.
Chez le créatif, tout part de la tête, tout est référence. Le créatif copie, détourne, décline. Il répète avec des variantes, il n’invente pas, il manipule. Chez lui tout est intellectuel, et tout reste abstrait. Le créatif ne cherche pas la vraie nouveauté, qui désoriente, mais la reconnaissance, qui oriente. Il a des idées, surtout pas de vision. Il fait signe, non pas sens. Il ne révèle pas, il circonvient. Il ne partage pas, il vend. À commencer par son âme, dont il ne veut pas savoir qu’elle existe – et que de fait il a perdu d’entrée de jeu.
Dignité de l’artisan, infamie, insanité du créatif.
Qui n’a rien à voir avec le créateur : aucune comparaison n’est possible entre Besson et Hitchcock, entre Marcel Prévost et Marcel Proust. Ils ne sont pas du même monde.

CRÉTINISME
On s’étonne parfois de m’entendre traiter de crétins certains hommes politiques supposés brillants. C’est que la plupart des gens présument de l’intelligence par la position atteinte et s’en laissent imposer par des apparences qui ne résistent pas au moindre examen un peu sérieux.
Le fait est qu’à la lumière de ce qu’ils disent, et plus encore de ce qu’ils font, on ne peut reconnaître à un Sarkozy, voire à un DSK, qu’une forme particulièrement grossière et primitive d’intelligence manœuvrière, qui n’est au fond qu’une sorte de perfectionnement pervers du crétinisme intrinsèque lié à la survivance du cerveau reptilien.
Esclaves de leurs pulsions, gouvernés par les passions les plus basses, dévorés d’ambition personnelle, la plupart des hommes de pouvoir, par nature incapables de vision à long terme, sont bien d’authentiques crétins. Leur ambition obsessionnelle leur confère certes une étonnante énergie et une indiscutable habileté à se pousser au premier rang, mais ne sert en dernière analyse qu’à confirmer leur radicale incapacité à exercer dignement et efficacement un pouvoir qui ne les intéresse précisément que pour l’empire qu’il leur donne et la pitoyable satisfaction qu’il procure à leurs ego surdimensionnés – autre incontestable preuve de crétinisme.
Il n’est que trop évident que ni Sarkozy ni DSK, pour ne citer que ces deux « bêtes politiques » (fréquemment reprise, l’expression ne doit rien au hasard…), n’ont leur place dans un gouvernement démocratique digne de ce nom.
Quant à leur crétinisme, nul besoin de le démontrer, ils se chargent eux-mêmes depuis des années d’en faire à tout bout de champ l’étalage…
Pourquoi croyez-vous que la gent politique soit plus déconsidérée qu’elle ne l’a jamais été ? Parler de populisme, c’est se voiler la face.
Voir CÉSARISME

DÉMOCRATIE
Tout compte fait, la démocratie de nos jours se résume la plupart du temps à pouvoir donner son avis quand personne ne vous le demande. C’est mieux que rien, diront les braves gens, qui s’abstiennent toujours prudemment de donner le leur, surtout quand on le leur demande, puisqu’ils savent d’expérience qu’on n’en tiendra pas compte.

DÉMOGRAPHIE
Il me semble que le déficit démographique allemand puise au moins pour partie son origine dans la terrible saignée que ce peuple a subi par sa faute, et dans l’accumulation de culpabilités subconscientes : il n’était littéralement plus digne de vivre.
Dans un premier temps du moins, défaite entraîne dénatalité. Hitler a plus ou moins réussi son second holocauste, celui du peuple allemand, « indigne » de « l’idéal » qu’il lui proposait d’incarner.

DETTE
Nous l’oublions trop souvent : reconnaître ses dettes est le meilleur moyen de s’en débarrasser.

DEVENIR
Un petit garçon de trois ans, examinant ses testicules, demande à sa mère : Maman, c’est mon cerveau ?
Pas encore… répond-elle.

DEUX POIDS, DEUX MESURES
Printemps arabe, aspiration à la liberté des peuples opprimés par des dictatures ; été anglais, gangs cherchant à détruire la société idéale mise en place depuis quarante ans par de vertueux démocrates.
Curieux comme la lecture des événements est à géométrie variable selon qu’ils se passent chez nous les riches ou chez eux les pauvres. Citons Mediapart : « Quand l’on se penche sur les ressorts des émeutes britanniques, pas seulement les causes immédiates qui ont provoqué ce déchaînement de violence, mais aussi le contexte politique et social qui leur sert de décor, il est difficile de ne pas faire le lien entre ce qui s’est déroulé en Grande-Bretagne et ce qui survient, depuis le début de l’année 2011 en Égypte, en Tunisie, en Syrie, en Grèce, en Espagne, au Chili. Les « insurgés » ou la « rébellion des dépossédés » sont des caractérisations hâtives et générales, mais qui sonnent juste. Le creusement des inégalités, l’impunité et l’incompétence manifeste des gouvernants, les obstacles mis à la mobilité sociale, le démantèlement de l’État-providence, tous ces facteurs participent au déclenchement des émeutes britanniques. Et ils ne sont qu’une autre facette des dictatures sclérosées, de la répression, de l’absence de libertés et du clientélisme qui ont provoqué le ras-le-bol de la jeunesse arabe. »

« DISCUSSION »
Empêcher autrui de s’exprimer pour ne pas avoir à prendre en compte ce qu’il a à dire n’est certes pas faire preuve de courage et d’intelligence. C’est pourtant à quoi s’emploient par tous les moyens, sans oublier les plus minables, la plupart des hommes dans ce qu’ils osent appeler leurs discussions ou leurs débats.
Réflexion qui me vient au sortir d’un rêve où, m’étant invité à une table garnie de politiciens dont les propos disaient assez l’inconscience et la mauvaise foi, j’entamais avec eux une discussion sur les causes de ce qu’ils appellent la crise, comme si ce n’était pas la leur.
Pour eux, elle ne devait donner lieu à aucun changement profond, les inégalités n’ayant pas « réellement » augmenté !
J’avais un argument lumineux à leur opposer, une démonstration béton parfaitement formulée, comme il m’en vient en rêve – et qu’au réveil je n’arrive jamais à reconstituer. Ils faisaient tout pour m’empêcher de suivre le fil de mon raisonnement, mais pour une fois, à défaut d’avoir pu le leur exposer intégralement, je m’en suis souvenu.
Si sur mille personnes qui avaient une part de gâteau à peu près équivalente, on en voit dix confisquer une partie de la part des neuf cent quatre-vingt-dix autres, si bien qu’elles finissent à elles dix par avoir autant de gâteau que tous les autres réunis, qui du coup ne peuvent plus manger à leur faim, ce sont les trois principes de notre démocratie qui sont bafoués en même temps : il n’y a plus ni liberté, ni égalité, ni, ça va de soi, fraternité !
Je dois dire que je me fâchais assez sérieusement devant leurs tentatives d’obstruction, et leur donnais les noms d’oiseaux qu’ils méritaient, à leur grande stupeur scandalisée, car les pharisiens disposent toujours d’une conséquente réserve d’indignation à l’égard des petites saloperies par lesquelles les gens honnêtes tentent de réagir à leurs ignominies et à leur invraisemblable mauvaise foi.
Voilà pourquoi je ne discute plus guère qu’en rêve, d’autant plus que dans la réalité je n’échappe pas toujours à cette tare qui m’exaspère autant chez moi que chez les autres.
Mais si nous n’arrivons même plus à discuter en rêve, il y a du souci à se faire…

DROITS DE L’HOMME
Henri Leclerc, avocat des droits de l’Homme ou des droits des Mâles ? En l’écoutant l’autre jour défendre l’indéfendable DSK à coup de mensonges éhontés et d’envolées lyriques aussi ridicules qu’odieuses, je me disais que chez ce militant parfois mieux inspiré la passion, réelle ou jouée, produisait d’étranges confusions : il faudrait qu’il décide ce qu’il entend défendre, les droits de l’homme ou les droits du macho. En l’espèce, il se trompait de droits sinon de droit.
La malhonnêteté intellectuelle est certes trop souvent le pitoyable et révoltant apanage des ténors légers du barreau, mais l’indignation qu’on veut croire feinte de ce trop zélé défenseur n’était pas moins déshonorante pour lui que pour son trop fameux client, qui en matière d’infamie n’a pourtant nul besoin qu’on en rajoute.

DUPE
Ne pas vouloir être dupe, quoi de plus naturel ? Vouloir ne l’être jamais, quoi de plus stupide ? Ce n’est pas sa femme qui cocufie le jaloux, c’est sa jalousie.

EFFICACITÉ
Rien de plus inefficace que la recherche de l’efficacité. Quand je veux vraiment être efficace, je ne cherche surtout pas à l’être. L’efficacité dépendant bien moins de la volonté que du plaisir, toute tentative pour, comme disent les imbéciles, « l’optimiser » aboutit très rapidement à l’annihiler. Même aimer être efficace ne suffit pas. On est efficace quand on aime.

ÉLITES
Pluriel générique tout aussi flou que « les marchés », le terme « élites » a dans nos sociétés contemporaines complètement perdu son sens originel. Les élites actuelles sont moins que jamais le fruit d’une juste sélection des meilleurs, elles sont le résultat de la cooptation réciproque opérée par ceux qui sont prêts à tout pour en être, d’où leur nullité et leur dangerosité. Les élites actuelles sont formées d’héritiers et d’arrivistes, et déterminées non par le mérite mais par l’avidité et l’ambition. C’est l’une des raisons et non la moindre des catastrophes en cours – qui sont aussi des catastrophes en cour.

ÉPOQUE (être de son)
On me dit parfois : « Tu es d’une autre époque ». C’est en partie vrai, en partie seulement, car on n’échappe pas à son époque. Je ne suis pas d’une autre époque, je suis de toutes les époques. Comme nous tous. La différence, et elle n’est pas mince, c’est que j’en ai conscience. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui dans l’homme dure, en profondeur. Les vaguelettes à la surface, laissons-les aux imbéciles, qui croient surfer quand ils barbotent.

ÉVOLUTION
À en croire de nombreux experts l’espèce humaine deviendrait de plus en plus forte, ses performances augmenteraient de façon continue. Je reste assez sceptique devant cette croyance d’autant plus répandue qu’elle est abondamment entretenue par ceux qui y trouvent leur intérêt. Les beaux bébés actuels sont peut-être supérieurs à leurs ancêtres plus rabougris, mais j’ai bien peur que ce soit à la manière dont une pomme golden trafiquée est supérieure à une bonne vieille reinette brute de décoffrage. Ça présente mieux, c’est plus grand et plus gros, ça a de belles couleurs, mais c’est moins ferme, moins goûteux, moins nourrissant et moins solide.
Au bout du compte, ce progrès largement artificiel, et souvent multiplié – « optimisé » – à l’aide de béquilles technologiques et diététiques, voire chimiques, et je ne pense pas qu’au dopage, me paraît bien suspect et passablement fragile.
Je pourrais multiplier les exemples, et me contenterai donc des deux qui me viennent aussitôt à l’esprit. Entre le Tour de France des débuts et l’actuelle pantalonnade, il y a un monde. Le Tour de France est devenu une promenade de santé comparé à ce qu’il était. Trajet réduit de moitié, routes aplanies, vélos incomparablement plus légers et plus performants, etc. Je ne donnerais pas cher des actuels coureurs s’ils devaient affronter dans ces conditions les coureurs d’autrefois.
J’ai bien connu tout au long de mon enfance un paysan petit et rond, même pas massif, les épaules tombantes. Je l’ai vu construire sa maison des fondations au grenier, casser des blockhaus à la masse pour récupérer les ferrailles, déblayer à deux avec son fils une immense usine souterraine allemande dont les bombardements alliés avaient fait une taupinière, en maniant des blocs de béton presque comme s’ils avaient été en polystyrène.
Ce gars-là savait tout faire, et il était sans aucune ostentation d’une force herculéenne. Le voir fendre du bois ou abattre de grands arbres était un spectacle impressionnant de puissance et d’adresse. J’aurais bien aimé voir nos athlètes survitaminés et bodybuildés l’affronter au corps à corps. C’aurait été un massacre, car la force n’est pas une question de muscles, mais d’énergie vitale.
Au fait, si on s’en tient au compte des spermatozoïdes, nos avantageux athlètes surgonflés font pâle figure face aux mâles plus frustes mais plus féconds qui les ont engendrés…

FONCTIONS DE L’ART
La fonction de l’art est-elle seulement de « questionner », « interroger », remettre en cause ? La recherche artistique se confond-elle avec la quête frénétique d’une hypothétique « originalité » ? L’art a au moins autant pour objet la découverte de la beauté et de sa permanence.
La conception actuelle de l’art, fondamentalement intellectuelle, est conforme à la schizophrénie qui nous dresse contre la nature comme si nous n’en faisions pas partie. Pour l’artiste authentique, il ne s’agit pas seulement d’inquiéter ou de provoquer, mais de réjouir et réconforter. Nous ne sommes pas, et heureusement, de purs esprits, mais des êtres composites. L’art consiste-t-il davantage à déstabiliser qu’à combler, à évaluer qu’à contempler, à analyser qu’à communier ? Poser la question, c’est y répondre…
Pour moi, l’art consiste à parier sur cette intelligence supérieure à l’intelligence qu’est ce que nous appelons l’amour, en vue d’approcher au plus près la perfection que nous entrevoyons sans jamais l’atteindre.
C’est pourquoi l’art est bonheur, non plaisir. Chercher à créer du bonheur jusque dans le malheur, de tout faire miel, donner tout son sens à notre vie, c’est cela à mes yeux la vocation de cette étrange démarche que nous appelons art, dont l’accomplissement est le fruit de l’harmonie réussie entre les recherches de notre curiosité et l’incarnation de nos idéaux et de nos valeurs.

HUMAIN
J’aime avant tout ces auteurs que j’appellerais humains : une galerie apparemment hétéroclite de créateurs de toutes les époques que réunit leur amour de la vie, leur humour, et leur refus de se payer de mots. D’Aristophane à Shakespeare en passant par Molière et La Fontaine, de Labiche à Musset, d’Orwell à Koestler, de Proust à Pessoa, de Suarès à Gary, de Guareschi à Fante, de Marivaux à Tchékhov, de Laclos à Dumas, de Rabelais à Montaigne et Pascal, ils sont plus hommes encore qu’écrivains, si bons écrivains soient-ils.
D’où l’impression profonde qu’ils m’ont fait et que chaque relecture amplifie. En eux je me retrouve, et découvre mes semblables. Ils me sont fraternels parce qu’envers et contre tout, face à la dureté de l’existence, sans qu’ils sombrent jamais dans la lâcheté de l’optimisme, une essentielle jubilation les habite et les meut.

IMMACULÉE CONCEPTION
La conception serait donc naturellement maculée, intrinsèquement mauvaise et fautive ?
Étrange peur de la naissance, de l’incarnation. Peur de la mort en vérité, car qui naît meurt. Le fantasme de la virginité n’est que la plus minable des astuces élaborées par notre permanente terreur de la mort. Puisqu’elle doit mourir, la chair serait d’entrée corrompue. L’Immaculée Conception, cet odieux blasphème contre la nature et la vie, est un des concepts les plus rétrogrades imaginés par des esprits malades dans leur quête désespérée d’une prise de pouvoir sur la vie qui leur permettrait d’échapper à l’incarnation et à la mort qu’elle implique.
Les dogmes ont la vie dure, ils arrivent souvent à tuer la vie. De là à avoir la peau de la mort…

IMPÔT
Si l’impôt sur le revenu était suffisamment lourd, il n’y aurait quasiment pas besoin de l’impôt sur les successions qui, assez logiquement, est toujours très mal accepté. Retenir à la source est toujours plus juste et moins pénible que priver à la sortie.

INCULTURE
Jamais nous n’avons été plus incultes, et jamais nous n’avons été aussi nombreux à nous prendre pour des écrivains ou des artistes. Rien de paradoxal, au contraire : c’est notre inculture même qui nous donne l’audace de croire qu’on peut être un peintre ou un écrivain digne de ce nom sans autre bagage que l’envie de le devenir.
L’infernal culot des analphabètes ouvre parfois la voie à des génies instinctifs ; il a trop souvent pour fruit le désolant étalage d’une infinie médiocrité.
C’est notre inculture qui nous rend assez présomptueux pour croire que rien n’est plus facile que créer sans avoir appris. La création n’est pas un goût, c’est une vocation et un métier, l’une n’allant pas sans l’autre.
D’où ce paradoxe aisément compréhensible : plus il y a d’écrivants, moins il y a d’écrivains, plus de barbouilleurs, moins de peintres, plus de plasticiens, moins d’artistes.

INDÉPENDANCE
On a d’autant plus besoin d’indépendance qu’on en manque.

INTELLECTUALISME
Dans le travail de la plupart des artistes actuellement « reconnus », je ne trouve ni âme ni tripes. Leurs œuvrettes monumentales sont les fruits secs d’esprits qui jouent à créer, qui font semblant. Jamais ils ne se mettent en danger. C’est que jamais ils ne se perdent de vue.

INTELLECTUALISME
L’idéologie de la consommation ne s’arrête pas aux biens matériels. Elle est au cœur même de ce que j’appelle l’intellectualisme. La consommation mène à l’abstraction, en ce qu’elle chosifie puis détruit les matériaux qu’elle utilise ; l’intellectualisme ne perçoit de la réalité que ce qu’il peut en abstraire, une sorte d’extrait sec lyophilisé qui constitue le carburant que consomme son mouvement perpétuel.
Si les intellectuels contemporains sont si peu capables de critique, si peu engagés, si prompts à se rallier à toutes les formes du pouvoir ubiquiste globalisé, c’est parce qu’ils ne sont plus que des consommateurs d’idées. Producteurs consommateurs de concepts, ils cherchent la dernière nouveauté à acheter et revendre avec profit, s’efforcent constamment de gagner des parts de marché. Il ne s’agit plus pour eux de partager une réflexion, mais de fourguer une pensée unique – celle qui vend et se vend.
Une vraie réflexion est toujours en prise sur la réalité, alors que l’intellectualisme n’est jamais que fantasmatique.
Plus généralement, le narcissisme de la société de consommation se marie voluptueusement avec celui des intellectuels, dont c’est le péché mignon. Ainsi encouragé, dopé par l’enfermement abstrait dans la « réflexion » sur l’art fonctionnant en miroir, on arrive à la vacuité égotique proprement démente qui fait des artistes intellectuels de marché des parangons du consommateur aliéné, tout en leur donnant le rôle peu glorieux de renforcer la démarche aliénante par l’exaspération du marketing et de la spéculation.
Le narcissisme, à force de tourner sur lui-même en boucle selon un schéma réflexe pavlovien, débouche automatiquement sur la surenchère.
Et comme de juste, cette explosion s’achève en implosion, le bouquet d’artifice ne laisse que des cendres.
S’agissant de la chair, je ne crois pas au « Triste post coitum ». Mais l’orgasme intellectuel est triste avant même la détumescence…

INTEMPOREL
Dans une chronique récente, Frédéric Schiffter, grand amateur de Cioran, écrit ceci, qui rejoint ma préférence pour l’intemporel et ma haine de la mode : « Aux doctrinaires engagés « qui se moulent sur les formes de leur temps », Cioran préférait les penseurs, chez lesquels, écrivait-il, « on sent qu’apparus n’importe quand ils eussent été pareils à eux-mêmes, insoucieux de leur époque, puisant leurs pensées dans leur fonds propre, dans l’éternité spécifique de leurs tares ». Et d’invoquer Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, mais aussi La Rochefoucauld, Chamfort, Mme du Deffand et d’autres enfants de Saturne, poètes et dramaturges. Or, on ne fréquente pas une telle famille d’âmes à la « sensibilité ulcérée » sans hériter d’elle sa « néfaste clairvoyance » qui sécrète un style de la cruauté. »

JOB(S)
Jobs a fait le job, point barre. Aucune raison de déifier ce personnage, as du marketing, brillant et désespérément superficiel, à l’image de tous les jeunes loups de tous les temps. Jobs nous a rendu service pour le meilleur et pour le pire. Ni monstre ni bienfaiteur de l’humanité, il a vécu sa mégalomanie jusqu’au bout, ce qui ne suffit pas à en faire un exemple.
Si mes concitoyens ont besoin de Steve Jobs pour être heureux, pas étonnant qu’ils aient voté Sarkozy : c’est que le marketing et la communication, ces attrape-nigauds, leur tiennent lieu de vie. Il n’est pas rare que les esclaves aiment leur esclavage, pourvu que la chaîne soit plaquée or.

JOLY (Eva)
Pas de doute, Eva Joly gêne. Comment tolérer dans le marigot puant des politiques actuels un être humain honnête avec lui-même et avec ses convictions, animé par un idéal, et qui tente de parler et d’agir en conformité avec lui ?

LANG LANG
Je l’ai écouté par hasard sur France-Musique, qui consacrait une série d’émissions à ce « phénomène ». Si j’en juge par ce que j’ai entendu ce jour-là, phénomène de foire. Pur produit marketing. Pianiste en toc, marketé jusqu’à l’idiotie. Sa façon pleine d’afféterie, désarticulée, de jouer la seconde Rhapsodie hongroise de Liszt m’a révulsé. Vite, me nettoyer les oreilles en écoutant pour la centième fois Cziffra première version, et sa virtuosité humble servante de l’âme. Une lamentable mouture de l’Appassionata, coquette et dégingandée, sans la moindre intériorité, pire, sans la moindre nécessité. Vite, réécouter la version Gulda et son autorité passionnée.
Dans ces deux « interprétations », Lang Lang fait son show. Aucune urgence réelle, juste la drague d’un public de consommateurs ébloui par les paillettes sonores de ce virtuose réduit à une belle mécanique sans âme ni réflexion. Une sorte de sous-Paganini du piano. La musique semble n’être pour lui qu’un support, un tremplin pour faire voler son dragon. Lang Lang produit du son plus qu’il ne fait de la musique. Le même jour, contraste terrible pour la star, entendu un très beau Rigoletto donné à Orange.

« LEADERS D’OPINION »
Titre d’une « étude » d’un certain Delouvrier : « Les leaders d’opinion et leur opinion de l’administration ». Difficile de dire davantage en si peu de mots ! Quand virerons-nous tous les technocrates et autres « leaders d’opinion » de mes fesses ?

LIBÉRATION
Libérons le sexe, libérons les arts, libérons la finance, criaient-ils. Il est des libertés qui tuent.

LIMITES
Je suis très conscient de mes limites. Et de ma capacité à les dépasser, si je m’abandonne à tout ce qui me dépasse, en moi et hors de moi.

LOGIQUE
« Que tu puisses penser ce que tu penses suffit à m’ôter toute envie de te convaincre de penser autrement. » Ce n’est pas illogique ni injuste. Ou tu es incapable de penser mieux, ou, pensant mieux, tu serais encore plus dangereux.

LOGORRHÉE
Le problème, ce n’est pas que nous n’ayons plus rien à dire, c’est que nous continuons à le dire…

MADEMOISELLE
Le machisme n’est pas mort, DSK entre autres nous en a fourni la peu reluisante preuve. Le féminisme dans sa version hard est quant à lui moribond. L’attaque ridicule contre cette pauvre (je n’ose dire ce pauvre !) « Mademoiselle » qu’il faudrait éradiquer de la langue française donne une idée désespérante du niveau intellectuel et humain des militantes les plus obtuses d’une cause dont elles sont autant que les beaufs les meilleures ennemies.
Rappelons à ces oies blanches qu’au temps des bordels, la sous-maîtresse convoquait ses brebis non d’un méprisant et dégradant : « Mesdemoiselles, au salon ! », mais d’un respectueux et idéalement neutre : « Mesdames, au salon ! »

MAÎTRISE
L’artiste médiocre cherche à avoir la maîtrise de sa non-maîtrise. L’artiste authentique aspire à la non-maîtrise de sa maîtrise.
Voir MATISSE

MARY MAC CARTHY
Dans son petit livre, « En observant Venise », cette brillante critique américaine du siècle dernier, grande amie d’Hannah Arendt, se livre à un charmant bavardage de bonne compagnie, en grande dame amusée, à qui sa culture permet une indulgente sévérité envers Venise et les vénitiens. Attitude typique des Wasps (white anglo-saxons protestants), bien qu’elle ait été pour autant que je sache catholique. Pleine de finesse d’esprit, elle tourne comme un papillon faussement folâtre autour du cœur de Venise sans jamais parvenir à y pénétrer. Moins positivistes et plus empathiques, Régnier et Suarès ont bien mieux compris la magie vénitienne.
Cette grande américaine intelligente et sagace a l’imagination aussi plate que les pieds. C’est qu’il lui faut tout voir du dehors, avec un recul ironique et quelque peu protecteur, et comprendre davantage que contempler, ce qui est le plus sûr moyen de passer à côté de l’essentiel.

MATISSE
Dans ses écrits, Matisse est parfois terriblement agaçant de froideur, de distance et aussi de pédantisme. Mais c’est peut-être justement sa tendance à la mégalomanie qui lui permet de lâcher si souvent des formules admirables et fondamentales, comme celle-ci, que j’aimerais reprendre à mon usage : « J’espère perdre pied et alors je ne pourrai m’en tirer que par l’inconnu. »
Comment définir mieux l’état de recherche qui peut seul mener à la découverte ? C’est beaucoup plus beau, beaucoup plus juste et finalement bien moins prétentieux que la douteuse proclamation d’un Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ». Voir MAÎTRISE

METTEURS EN SCÈNE
Si je ne vais plus voir les grands spectacles de théâtre présentés par de « prestigieux » metteurs en scène, c’est pour deux raisons : soit les textes qu’ils défendent sont tout simplement nuls ou carrément chiants, soit ils s’attaquent – c’est le mot ! – à de grands textes qu’ils prennent comme prétexte à faire voler leur dragon, oubliant que, surtout en regard des chefs-d’œuvre qu’ils tentent d’utiliser à leur profit, leur dragon n’est qu’un dérisoire moucheron, dont les complaisantes évolutions, si elles peuvent épater les gogos, consternent les amateurs, je veux dire ceux qui aiment, et non ceux qui s’aiment.
Les grands auteurs sèment à tout vent et le travail du metteur en scène est de faire germer et lever toutes les potentialités encloses dans leurs textes. Cela suppose de les comprendre à fond. Que si mon lecteur ne veut pas comprendre de quoi je parle, il aille voir et revoir les films shakespeariens d’Orson Welles et d’Akira Kurosawa. Ces deux génies savaient que le meilleur moyen de se servir d’un autre génie, c’est de commencer par le servir.
Pour trahir à bon escient, il faut avoir beaucoup aimé.
À la très notable exception d’Ariane Mnouchkine, lles metteurs en scène contemporains dont j’ai pu voir le travail, révoltés académiques, ne sèment pas, ils s’aiment.
C’est une de nos fatalités : depuis toujours le narcissisme est enfant de l’impuissance.

MODE
Le problème des italiens, qui est aussi une de leurs chances et une des clefs de leurs succès, c’est leur goût immodéré pour la mode. Confondre beauté et clinquant, c’est la marque des âmes vulgaires. À la Renaissance, ils aimaient la nouveauté, puis ils se sont mis à idolâtrer la mode ; c’est ce qu’on appelle la décadence. Il y a loin de Léonard de Vinci à Benetton.

MONDE MACHINAL
Nous avons interposé la machine entre la nature et nous. Gains énormes en temps, en efforts, en profits. Perte sèche en force de vie. Il y a un monde entre la distance méfiante du tracteur systématique et de ses oripeaux « phytosanitaires » et la rude vérité des semailles, du fauchage, de la récolte.

MONET
Ce qui me passionne chez Monet, c’est sa façon de chercher la difficulté. Et de la surmonter. Jamais il ne cherche à esquiver, il va droit au fait et tourne le problème dans tous les sens jusqu’à trouver, non pas la solution, pas même sa solution, mais quelques-unes de ses solutions. Qui posent de nouveaux problèmes auxquels il s’attelle aussitôt.

MORTALITÉ
Si les hommes devenaient immortels comme ils ont la stupidité de l’espérer, ce serait beau d’être le dernier à mourir.

MORTS
Aussi loin que je me souvienne, mes morts me semblent presque aussi vivants que les vivants. Je leur parle, et sans qu’on puisse dire pour autant qu’ils me parlent, je converse avec eux. Je ne suis pas sûr qu’ils soient présents, mais ils m’accompagnent. Les morts sont de commodes partenaires de vie ; vous ne pouvez plus leur faire de mal, et ils ne peuvent pas grand-chose contre vous. Même quand ils se rappellent un peu trop à votre souvenir, c’est d’un commun accord entre eux et votre inconscient…
Cette familiarité presque revendiquée avec les morts ne m’est pas venue par hasard, elle doit sans doute beaucoup à ma douleur d’enfant, quand, entre ma cinquième et ma douzième année, j’ai vu, au fil de maladies qui m’ont paru interminables, mourir l’un après l’autre à la maison les trois grands-parents que j’adorais. Sans doute avais-je pour continuer à vivre besoin qu’ils se survivent.
Ma paresse naturelle y est aussi pour quelque chose : je commande ma relation avec mes morts, ils ne font jamais longtemps obstacle à ma volonté, voire à mes caprices. Ils vivent d’une vie que je nourris moi-même, tout comme ils nourrissent la mienne, ils me doivent autant que je leur dois, je les prolonge autant qu’ils me rassurent.

MYSTÈRE
Parcourant l’exposition organisée au Castello de Saluzzo sous l’égide de la Biennale de Venise, je ne peux m’empêcher de dire de bon nombre des candidats artistes qui y figurent : « Ils cherchent désespérément dans une feinte originalité un mystère qu’ils n’ont pas en eux ».

OLA
La ola, un concentré de connerie de masse. Le fascisme ludique dans toute sa puérile horreur. Je ne peux pas voir une ola sans éprouver une envie féroce de tirer la chaîne et d’évacuer par le trou des chiottes cette gelée unicellulaire agitée d’une houle malsaine.

ORIGINALITÉ
Dans le concert des esbroufeurs et des moutons brouteurs de modes, on est déjà assuré d’être original si on ne cherche pas à l’être.

ORIGINALITÉ
Il n’y a que les petits cons à la Sarkozy pour croire qu’on peut être original sans avoir une solide culture. Créer, ça commence par apprendre. Voyez, parmi tant d’autres, Rabelais, Montaigne, Shakespeare, les classiques français et les grands romantiques. Tous, sans la moindre exception, ont dans le passé des racines profondes qui les nourrissent et donnent à leur sève la force nécessaire à la croissance d’une œuvre personnelle digne de ce nom.
Les créateurs les plus originaux sont toujours les plus cultivés, ne serait-ce que parce qu’ils s’inspirent du passé au lieu de le dupliquer sans le savoir.
C’est leur inculture qui fait de tant de journalistes minables voulant jouer dans la cour des grands des plagiaires de trente-sixième zone.
Imiter n’est pas copier, imiter c’est découvrir sa propre originalité à travers celle d’autrui. Si tu sais faire ce qu’on a fait avant toi, tu as une chance de faire ce qu’on n’avait encore jamais fait.
Combien mortifère, cette société de consommation et de communication qui cherche sans cesse à faire prendre des vessies pour des lanternes, et des copistes pour des créateurs !

OULIPO
Quand on me dit Oulipo, j’entends Oulipipeau. Jamais pu trouver le moindre intérêt à ces petits jeux sans enjeu de dames patronnesses des lettres. Je trouve Perec ennuyeux à mourir, et même dans ses meilleurs moments Queneau ne vaut guère mieux ; quant à leurs épigones, ce sont des ectoplasmes. Littérature pour intellectuels, mots croisés littéraires entre initiés bidon. Tranchons le mot, des écritures d’impuissants qui pour être sûrs de s’amuser sans se faire mal ont mis une capote à leur plume. Il ne reste déjà plus rien de ces afféteries chichiteuses. Parlez-moi de Vian, lui n’a pas pris une ride. Mais c’était un vivant…

OXYMORES
Comme l’a bien montré Bertrand Méheust dans « La politique de l’oxymore », notre époque accumule les alliances de mots les plus incongrues, tordant en tous sens la réalité : « village global » en est un bel exemple.

PAIX
Nous vivons presque toute notre vie en eunuques du présent, coupés de nous-mêmes comme du monde, en guerre avec la vie.
La seule vraie paix est celle qui naît en nous les rares fois où nous acceptons de ne vivre qu’à l’instant, ce qui nous ouvre une éternité passagère durant laquelle, parce que nous oublions souvenirs, craintes et projets, nous sommes enfin entiers, tout pleins de notre passé et gros de notre avenir.

PARADOXE
On n’apprécie vraiment sa chance qu’après l’avoir laissée passer.

PARENTS
Parents et enfants se connaissent presque toujours trop pour se reconnaître.
Voir ATTENTE

PEINTURE
Je crois de moins en moins en l’image et j’ai toujours davantage foi en la peinture. L’image donne à voir, la peinture à contempler.

PEINTURE « PURE »
Croire que la peinture se suffit à elle-même relève d’un singulier manque de sensibilité. Pour atteindre à l’art, la peinture doit avoir d’une manière ou d’une autre valeur symbolique. Faute de quoi, elle se limite au décoratif ou s’avilit dans le n’importe quoi.
Une peinture peut ne pas avoir de sens apparent, mais elle n’est peinture que si elle fait sens.

POSTÉRITÉ
Si l’on juge un arbre à ses fruits, la postérité de ce pauvre Sartre donne la mesure de l’indigence de son œuvre. Accoucher de BHL, quel aveu d’impuissance…

POUVOIR
Quand j’entre dans un rapport de pouvoir avec quelqu’un, que ce soit en tant que dominant ou dominé, j’ai honte pour lui, et pour moi. Nous me faisons honte. Ne pas arriver à être de plain pied (et non de plein pied, note au passage l’ex prof de français, on ne se refait pas !) avec l’autre me met très mal à l’aise, et m’amène presque toujours au clash ou à la fuite, voire aux deux.

PRÉMATURÉ
En peinture, comme en toute matière, se méfier des réussites prématurées. Elles nous entraînent sur de magnifiques fausses pistes, nous ouvrent toutes grandes de superbes voies de garage. Et suivant notre degré d’intelligence et d’honnêteté, nous mènent à la routine ou au découragement. Une réussite qu’on n’a pas eu le temps de mériter fait plus de dégâts qu’un échec qu’on a pris le temps de méditer. Voir CHANCE

QUANTITÉ
Aucune quantité ne remplacera jamais la qualité. C’est pour avoir oublié cette règle naturelle vitale que notre civilisation est en train de s’effondrer et met en danger la vie sur notre planète.

« RÉALISME »
Nous sommes tous de grands rêveurs, mais les plus rêveurs d’entre nous sont ceux qui se croient réalistes. Il faut une imagination délirante pour penser que la réalité se limite à la perception infiniment myope et étriquée que nous en avons. Agir de façon réaliste, c’est s’avouer handicapé et chérir son handicap comme s’il était un accomplissement.

RÉCIPROCITÉ
Le monde ne peut jamais nous apporter que ce que nous sommes prêts à lui donner.

RELATIONS HUMAINES
Ne pas vouloir se gêner, négation de toute relation humaine. Refuser toute soumission, même à soi, condition première de toute relation humaine.

REMBOURSEMENT ANTICIPÉ
J’attends avec impatience que les gouvernements européens et la grosse Commission du même nom, dans leur infinie sollicitude envers les banques, me réclament par avance les intérêts des dettes que nous aurons l’obligation morale de contracter auprès d’elles durant les cent prochaines années, en vue de rassurer les marchés en leur donnant la certitude qu’ils pourront continuer à bafouer la démocratie, multiplier les chômeurs, affamer les peuples, détruire la planète et accumuler les profits inutiles en toute impunité, in sæcula sæculorum, amen.
Car il importe de ne pas se contenter de penser le court terme, la sécurité des spéculateurs doit également être assurée sur le long terme, c’est la moindre des choses étant donné les risques qu’ils prennent avec tant de courage, de civisme, de sens des responsabilités.
Il est donc de notre devoir de nous montrer solidaires de ces héros des temps modernes en leur ouvrant tout grands nos porte-monnaie riscophobes pour que ces intrépides riscophiles puissent en toute tranquillité s’enrichir à nos dépens.

RÉMUNÉRATIONS
Combien de fois ai-je entendu des jobards soutenir contre toute évidence que les très gros salaires n’avaient qu’une influence marginale sur l’économie ! Or non seulement leur énormité par rapport au salaire moyen est un scandale particulièrement inadmissible, mais, comme le rappelait Martin Hirsch l’autre jour, ces dernières années les hautes rémunérations de toute sorte, mises à la mode notamment par le « socialiste » DSK, ont confisqué les trois quarts des richesses créées en France. Un gigantesque racket organisé par patrons et politiciens irresponsables et que ne saurait en aucun cas justifier l’argument ridicule de leur charge de travail prétendument écrasante et de leurs non moins écrasantes « responsabilités » prétendues. On a eu assez d’occasions de voir à l’œuvre leur sens des responsabilités et leur honnêteté civique pour refuser d’accorder le moindre crédit à leurs protestations d’innocence.

RÉUSSITE
J’ai toujours considéré que le mot réussite sert la plupart du temps à masquer d’un voile exagérément flatteur notre lâche soumission aux désirs d’autrui et la castration qui en résulte. « Réussir », c’est presque toujours renoncer à être réellement soi-même, tourner le dos à notre nécessité intérieure pour satisfaire notre ego et celui de nos congénères. Faire ce qui me plaît quitte à « échouer » est en fin de compte plus gratifiant et plus honnête que faire ce qu’il faut pour être « reconnu ».

RÉUSSITE
À l’inverse de ce que croient la plupart d’entre nous, ce qui peut arriver de pire à un être humain, c’est que son succès dépasse son talent. Rien n’est plus destructeur que d’obtenir ce qu’on n’a pas mérité. J’espère ne pas parler d’expérience…

RÉVOLUTIONNAIRE
Je n’ai jamais été révolutionnaire. Ce que je veux, c’est être un évolutionnaire. Face aux involutionnaires, qui par leur stupide avidité engendrent les révolutionnaires et sont donc les premiers coupables des catastrophes qui s’ensuivent, même s’ils n’en sont hélas pas toujours victimes, il faut sans cesse rappeler que l’évolution est le seul moyen d’éviter la révolution.
Le riche intelligent est celui qui est prêt à partager ce qu’il faut de ses avoirs pour ne pas mettre sa richesse en péril.

RICHESSE
Je n’ai jamais pu prendre au sérieux la ridicule Elizabeth Badinter, philosophe de salon et présidente du conseil de surveillance de Publicis, la firme créée par son père, et dont à ma connaissance elle reste la seconde actionnaire.
Que cette héritière agréablement écartelée entre ses envolées intellectuelles et ses intérêts matériels n’éprouve d’instinct maternel qu’envers la montagne de fric sur laquelle elle est confortablement assise et qu’elle couve avec une rare sollicitude, c’est somme toute assez naturel, mais cela ne suffit pas à faire de son cas particulier un cas général, Dieu merci.
Il est facile aux riches de donner des leçons de morale sur des problèmes qu’ils n’ont jamais eu à se poser. On peut se permettre de n’avoir pas l’instinct maternel quand on a de quoi faire élever ses enfants par d’autres, on peut ne pas vouloir allaiter quand on peut se payer une nourrice, on peut vouloir faire adopter sa vision du monde quand on n’a pas à s’occuper d’y survivre.
Même si de nombreux aspects de ses combats me sont plus sympathiques, les leçons de morale données par Robert Badinter ne m’ont jamais pleinement convaincu non plus. On y sent le grand bourgeois sûr de son droit et de son fait, l’idéaliste qui n’a jamais eu à mettre les mains dans le cambouis, le privilégié qui choisit les révoltes qui l’arrangent. Même quand il conteste le Grand Turc ou le Nain Malfaisant, Badinter ne s’éloigne jamais du sérail, et prend bien soin de rester dans son monde, celui de ceux qui sont au-dessus du commun – en tout supérieurs à la plèbe à qui ils font l’honneur d’accorder une part de leurs lumières.
J’ai beau faire, les milliardaires n’ont à mes yeux aucune crédibilité quand ils se mêlent de réformer la condition humaine. Qu’ils commencent par cesser de contribuer à l’aggraver ! La charité de Bill Gates, c’est celle de l’escroc qui se donne bonne conscience en reversant au pot commun la moitié de ce qu’il a volé. Désolé, mais le compte n’y est pas. Les vrais riches sont trop désincarnés, trop coupés de la vie réelle, trop maîtres de leur corps et de leur situation pour m’inspirer autre chose qu’un dérangeant mélange d’agacement et de pitié.
Le « mix » (pour parler comme eux) d’assurance arrogante et de culpabilité inconsciente qui guide leurs élans calculés leur ôte l’essentiel de leur efficacité.

ROMANTIQUES
Les romantiques : leur exaltation est à la mesure de leur désespoir. On ne comprend rien au romantisme français si l’on oublie que leur pathos un peu ridicule, que leurs élans grandiloquents témoignent au plus juste de leur fondamentale déréliction.
Les romantiques sont littéralement déracinés et si leurs cheveux longs ébouriffés saluent le rejet victorieux des perruques poudrées, ils sont aussi la vivante métaphore de leurs racines renversées, mises à nu et désespérément tendues vers un ciel d’orage d’où ne tombe aucune pluie bienfaitrice, aucune manne providentielle.
Il serait grand temps de les relire, nous vivons le même drame. En pire.

SAUVEUR
Un Sauveur qui te donne le choix entre l’enfer et le paradis, faut le faire. Si tu viens me sauver, à supposer que j’aie besoin de l’être, tu ne me demandes pas si j’ai envie ou non d’être sauvé. Tu me sauves, point barre.

SCEPTIQUES
Les gens qui ne sont pas assez mystiques m’énervent encore plus que ceux qui le sont trop. Il leur manque une dimension. Cavanna en est un bon exemple.

SENS (bon)
Écoutant un vieil ami de plus en plus vieux radoter pour la centième fois les mêmes sempiternelles âneries rationnelles-conservatrices, je me dis que c’est bien d’avoir du bon sens. Ce qui est terrible, c’est de n’avoir que du bon sens.

SENS (de la vie)
Bien sûr que la vie a un sens ! Qui ne nous suffit pas – ne satisfait pas notre volonté de puissance…
Le sens de la vie, c’est le fait de vivre.
Et comme la mort est au cœur de la vie, le sens de la vie, c’est aussi le fait de mourir tôt ou tard. Inacceptable !
Ce n’est donc pas la vie qui n’a pas de sens, c’est nous qui sommes insensés.
La vie a un sens parce que la vie est un sens, un sens unique. Le seul moyen de lui donner sens, le seul moyen de la vivre, c’est de la prendre dans le bon sens.

SENTENCE
À une très large majorité, par cupidité, c’est à dire par bêtise, l’humanité a voté, et vote encore chaque jour, sa propre mort. Ce qui tendrait à prouver que la majorité a toujours raison, c’est que la sentence est aussi juste qu’adaptée.

SERVICES PUBLICS
La politique actuelle en matière de services publics consiste à se simplifier la vie en compliquant celle des usagers et à comprimer les coûts tout en augmentant les prix. Devenir « rentable », quelle meilleure préparation à la privatisation qui permettra au secteur privé de se livrer à la seule concurrence qui l’intéresse, la compétition à qui fera payer le plus cher le plus mauvais service, règle intangible du jeu de cons des gens d’affaires, cette lie de l’humanité ?

SINCÉRITÉ
Si les artistes contemporains en vue ne m’apprennent pas grand-chose, c’est que la plupart du temps je ne les trouve pas sincères. Qu’entendez-vous par là ? vous entends-je questionner.
Pas naturels, pas justes. Ils ne sont pas croyants, n’ont pas foi en ce qu’ils font, ne croient pas en l’art. Même quand ils se croient sincères, leur intellect hypertrophié les déséquilibre et les prive de cette pierre de touche essentielle, la justesse. La plupart du temps, je ne peux tout simplement pas croire en eux. Ils ne me convainquent pas parce qu’ils ne sont pas convaincus. Si bien qu’ils alignent des produits au lieu de créer des œuvres.
L’esprit de système n’est qu’un piteux ersatz de l’esprit de perfection.
L’insincérité en art est devenue si naturelle, si consubstantielle à la démarche des artistes de marché que plus personne n’en a conscience. C’est que l’insincérité a fait tache d’huile dans nos esprits au point d’y anesthésier la sensibilité et l’esprit critique.
L’insincérité recherche l’adhésion jusqu’à devenir terroriste, parce qu’elle sait bien qu’un vrai regard critique met aussitôt à nu son imposture.

SOTTISE
Bernard Guetta sur France-Inter, c’est Monsieur de Norpois à la radio. Même ton compassé passionnel, mêmes âneries solennelles, mêmes lieux communs éculés, même malhonnêteté intellectuelle involontaire, confite dans la bêtise de ceux qui savent avant d’avoir réfléchi, parce qu’ils sont dans le secret des dieux. Les « analyses » de Bernard Guetta eussent sans doute paru quelque peu pertinentes du temps de la Triple Alliance et de l’Entente Cordiale, elles sont aujourd’hui d’une indigence et d’une paresse intellectuelle qui les rend aussi ridicules que ses perpétuelles liaisons mal-t’à propos. Proust eût adoré ce Joseph Prudhomme de la diplomatie pour les nuls…

SOLITUDE
Chacun de nous a sa solitude. Il la vivra quoi qu’il fasse : cette sœur siamoise lui est attachée de naissance et le constitue en conscience individuelle. Il lui revient de l’accepter et au besoin de la revendiquer contre tous ceux qui ne supportant pas la leur voudraient lui faire perdre la sienne.

SOURIRE
Le sourire, le vrai, n’est pas une tentative de séduction, mais l’expression toute simple d’une essentielle bonne volonté vis-à-vis du monde.

STATISTIQUES
Du danger de l’approche quantitative engendrée par les statistiques, et de la fausseté du calcul des probabilités. L’idiotie mathématique, c’est de faire triompher l’abstraction sur la réalité sous prétexte qu’elle est parfaite, contrairement à cette dernière. L’abstraction n’a aucun mérite à être parfaite : elle n’existe pas. D’où vient qu’elle détruit tout sur son passage dès qu’on tente de la concrétiser.

TERRAIN
La réalité du terrain est myope. S’en méfier : elle voit le présent, jamais l’avenir.

TYPOGRAPHIE
Nous sous-estimons la plupart du temps l’importance et la signification des caractères d’imprimerie, qui sont pourtant des condensés de culture et contribuent à former tant notre œil que notre esprit. Créer un caractère n’est pas une mince affaire, et rien n’est plus révélateur d’une vision du monde.
Je suis frappé de voir à quel point vieillissent vite de nombreuses créations typographiques modernes, comme le Geneva, l’Helvetica ou sa mauvais copie par Microsoft, l’Arial, pour ne pas parler de l’affreux Courier, comparés aux grands classiques. Commodes et lisibles, efficaces pour l’affichage et la publicité grâce à une géométrie qui à force de se vouloir simple tombe dans le simplisme, les polices « carrées » du vingtième siècle manquent de charme et d’élégance, sont plates et machinales, et à de rares exceptions près (les caractères artisanaux de Raymond Duncan) n’atteignent pas l’harmonie. Elles n’offrent aucun rendez-vous avec le plaisir charnel de la lecture, qui est l’une des raisons d’être, et non la moindre, de l’art typographique.
Et quand en réaction contre la sécheresse de ces créations utilitaires ou dogmatiques on a cherché, à l’aide des facilités offertes par l’informatique, la fantaisie ou la virtuosité, on est tombé dans l’affectation et le mauvais goût. Ainsi la brillante carrière du trop mignon, trop « joli » et trop léché Chancery de Zapf traduit-elle notre capacité à être ébloui par ce qui en fait trop, et à choisir sans hésiter ce qui brille, même si ce n’est que du plaqué. Paradoxalement, le même Zapf a pleinement réussi son Optima, formidable synthèse de ce qui s’est fait de mieux de la Renaissance à l’époque romantique. Un caractère harmonieux et original à la fois, sobre sans excès et beau sans ostentation.
La publication assistée par ordinateur, en offrant une liberté inédite à notre créativité, a depuis permis une progression géométrique du meilleur et du pire, avec une fâcheuse mais nullement nouvelle tendance à utiliser le meilleur au service du pire…
Et l’on a vu fleurir toutes sortes de caractères abracadabrants et de mises en page délirantes. Fonds colorés, images et caractères superposés, artifices alambiqués n’en finissent plus de décliner la prétentieuse « créativité » d’analphabètes plus occupés de vendre au monde la vacuité de leurs trouvailles égotiques que de proposer aux lecteurs des textes tout simplement lisibles.
Ainsi s’étale un peu partout l’ingénieuse incompétence des tripoteurs en tout genre ; mais de ce cloaque immonde émergent aussi de vraies créations, dont la puissance et l’originalité perdureront après que la vague des inévitables scories sera retombée.
La même remarque vaut pour la bande dessinée contemporaine, dont la vogue a produit la même proportion de daubes infâmes et de superbes réussites.
La floraison échevelée et presque démoniaque des productions contemporaines montre plus que jamais que les tentatives liées à une excessive liberté sont condamnées à un rapide avortement, pour laisser la place à des créations moins sophistiquées mais plus fortes, tout comme un bébé qui commence par ramper sur un coude et un genou abandonne cette démarche initiale pour se déplacer à quatre pattes et finir par marcher.
Rien n’est pire qu’une liberté qui se voudrait improvisation et n’est que bidouillage, faute d’une assimilation des principes fondamentaux.
Ce qui nous ramène au problème de beaucoup de créateurs actuels, qui illustrent, inversé, le proverbe : « Qui peut le plus peut le moins ». Ayant choisi le moins, ils ne pourront jamais parvenir au plus. L’absence de formation ne mène qu’au chaos. C’est seulement quand on a été suffisamment formé qu’on peut se révolter contre l’existant et tenter de créer une nouvelle harmonie, un ordre moderne intégrant l’ancien pour mieux le dépasser ou, plus exactement, pour trouver sa propre voie.

URGENCES
La plupart des urgences dont nous nous faisons les esclaves n’existent que dans la vision infiniment étriquée que nous avons de notre existence.

VULGARISATION
Paul Veyne est sans doute un grand historien. Je ne sais pas ce que vaut son dernier livre intitulé « Mon musée imaginaire ». Je sais en revanche pour avoir tenté à de nombreuses reprises de l’écouter sur France-Inter l’été dernier qu’il ne comprend rien à la peinture et manque désespérément d’imagination. Je me faisais une fête de retrouver la peinture italienne chaque matin. Je suis resté atterré devant la pauvreté de son approche et la platitude de sa vision, émaillée de lieux communs sentencieusement proférés dans une langue d’une imprécision et d’une mollesse stupéfiantes, langue qui rend scrupuleusement compte, il faut le reconnaître, du caractère superficiel de ce que je ne peux me résoudre à appeler sa réflexion. On me dira qu’il souhaite se mettre à la portée de son audience, à quoi je répondrai qu’en ce cas il la sous-estime gravement, et qu’il y a quelque chose de criminel à confondre vulgarisation et vulgarité. Entre autres perles, son petit baratin sur l’Assomption du Titien aux Frari était un authentique chef-d’œuvre de stupidité satisfaite.
Preuve supplémentaire de cette évidence qu’en matière artistique les universitaires n’ont pas grand-chose à dire et passent le plus souvent à côté de l’essentiel par manque de pratique et intellectualisme.

PDF - 301.5 ko
L’illustre Maurin, Jean Aicard, 1908
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L’illustre Maurin, Jean Aicard, 1908

vendredi 9 janvier 2015

SOMMES-NOUS CHARLIE ?




Virginie Demont-Breton, Fanatisme

« Si Dieu existe, j’espère qu’il a une excuse »


SOMMES-NOUS CHARLIE ?



L’émotion, la compassion.
Oui, naturellement. J’ai pleuré, il y avait de quoi.
L’indignation. La colère.
Bien sûr. Envie de tuer les tueurs, œil pour œil, et tout le koulchi, comme disaient autrefois mes élèves marocains…
ET APRÈS ?

L’union sacrée ? Comme en 1914, alors ? L’indéfectible union des loups et des moutons, l’union sacrée des combattants et des planqués, des engagés et des profiteurs ?
Très peu pour moi. Tous unanimement confits dans la déploration, les uns en toute sincérité, tant d’autres parce que moutons, et que mouton doit bêler avec le troupeau si le berger le demande, et puis les hypocrites, les politiques, ceux qui leur crachaient dessus depuis des années, et qui soudain les embaument.
Des héros, bientôt des saints !
On va voir naître la Légende Dorée de Charlie Hebdo, un comble…
Des héros, oui – maintenant. Bien contre leur gré, je vous assure ! Non, les gars de Charlie n’étaient pas des petits saints, heureusement, et nous sommes nombreux à pouvoir en témoigner, comme du fait qu’ils se trompaient parfois de cible et qu’il leur arrivait d’avoir tort, et même de ne pas le reconnaître. Les hommes engagés ne sont pas plus infaillibles que les autres, mais ils s’engagent, ça change tout. C’étaient des hommes engagés, des amoureux de la vie, de vrais vivants. C’est bien pour ça qu’il fallait les tuer.
Ils témoignaient. De la vraie vie, la seule, celle qui vaut la peine d’être vécue.

Au fait, autour de quoi, l’union sacrée ? Pour le Bien (nous tous, bien entendu) contre le Mal ?
Oui, le Mal existe, mais se limiterait-il par hasard aux sinistres crétins qui ont cru avoir tué l’esprit d’indépendance parce qu’ils ont décimé la rédaction d’un des très rares médias réellement indépendants qui subsistent dans notre si admirable démocratie ?
Je ne crois pas que l’équipe de Charlie aurait apprécié la « belle unanimité » proclamée urbi et orbi par les grands-prêtres de notre irréprochable démocratie. Et je suis sûr que s’ils ont par hasard découvert que leur athéisme était infondé (ce dont je doute quelque peu), ils ont dû se poiler grave en entendant sonner, pour les bouffeurs de curés jamais rassasiés qu’ils étaient, les cloches de Notre-Dame !

Posons-nous la vraie question : pour qui sonne le glas ? Et pourquoi sonne-t-il ?
Je ne lis pas beaucoup Michel Onfray, mais il est le seul intervenant que j’aie entendu hier sur France-Inter parler avec intelligence et justesse de ce qui est en train de se passer, le seul à n’avoir pas parlé pour ne rien dire, à n’avoir pas agité les grands mots creux sortis pour l’occasion des malles disloquées du grenier moral poussiéreux où on les conserve à toutes fins utiles, soigneusement embaumés.

Car « cette bande de joyeux déconneurs », comme les définit de façon si commodément réductrice un Thomas Legrand parfois mieux inspiré, ne faisait pas que s’amuser. Journal satirique, Charlie Hebdo était tout autant un journal politique, dimension que les besoins d’une unité nationale aussi spontanée que factice exigent d’occulter le plus soigneusement possible.
Charlie ne s’attaquait pas qu’aux religions, ou plutôt il s’attaquait à toutes les religions, à la religion du fric tout particulièrement, à la religion de la consommation, à l’adoration forcenée du pouvoir, à la religion libérale de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Parce que, tout de même, la violence, c’est seulement les attentats terroristes ? C’est seulement la violence physique ? Pour ne prendre que cet exemple, il y en aurait bien trop, les salariés de France-Télécom qu’on a bien gentiment poussés au suicide pendant des années, c’est quoi ? Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu Robert Badinter, cette référence morale pesamment obligatoire, cette conscience chatouilleuse à géométrie variable, s’émouvoir de l’état actuel du monde, où l’immense majorité se voit pourtant condamnée par une violence économique et financière toujours plus ouvertement impitoyable à ne vivre que pour survivre, et encore…

Stéphane Hessel avait tort de dire « Indignez-vous ! ». Si, passé le premier moment, elle ne débouche pas sur l’action, l’indignation, comme la compassion, se fait complaisante et devient vite le refuge des spectateurs plus ou moins volontairement impuissants que nous sommes trop souvent. Ce que nous devons nous dire, c’est : « Réveillons-nous ! »
Parce que, Monsieur Badinter, désolé, il n’y a pas d’unité nationale possible quand 1% de salauds volent depuis des années à la nation et à ses citoyens le fruit de leur travail ; pas d’unité nationale possible quand on cautionne la scandaleuse, l’injustifiable croissance des inégalités.
C’était formidable de faire abolir la peine de mort en matière judiciaire, mais combien d’êtres humains notre modèle de développement a-t-il dans le monde littéralement condamnés à mort et exécutés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ?

Posons-nous la question : Sommes-nous vraiment libres ? Sommes-nous vraiment Charlie ? C’est bien beau de dire : « Je suis Charlie », mais si ça n’engage pas à agir pour que ça change, ce ne sont que des mots creux, les cache-misères d’une bonne conscience qui est la plaie de « notre belle civilisation occidentale », cette bonne conscience inoxydable qu’un Charb ou qu’un Oncle Bernard dénonçaient autant qu’ils la brocardaient.
Aujourd’hui, dans l’élan, nous sommes Charlie. Et demain ?

J’ai lu les derniers textes d’Oncle Bernard, je n’avais pas envie de réfléchir, mais je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir, ni de sourire, ce dont j’avais encore moins envie.
J’ai regardé un dessin de Charb. Je n’avais pas du tout envie de rire, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire.
C’était ça, Oncle Bernard, c’était ça, Charb, et ça restera ça, morts ou vifs.
Tant qu’un texte de Maris m’obligera à réfléchir en souriant, j’entendrai sa voix et je me saurai vivant.
Tant qu’un dessin de Charb me forcera à rire, je me sentirai libre et je le saurai vivant.
Les gars, vous êtes immortels. Continuez !

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Alain Sagault, Le nouveau monde, aquarelle, 15x30 cm, 2014

Le nouveau monde, il est temps de le créer. Ça ne dépend que de nous.

mercredi 7 janvier 2015

LES BRAVES GENS

L’attentat particulièrement lâche dans lequel ont été assassinés ce matin de nombreux membres de la rédaction de Charlie Hebdo, abattus au nom d’un fanatisme religieux aussi stupide qu’ignoble, m’impose de mettre cette chronique en ligne plus tôt que prévu.
Il est clair depuis des années qu’en tous domaines l’espèce humaine s’est engagée à la légère sur une mauvaise pente. Nous arrivons à un tournant, cet attentat en est un signe parmi tant d’autres. Notre monde s’effondre, sombre dans un chaos que notre avidité, notre présomption et notre inconscience ont rendu inévitable. En tous domaines, règne désormais la barbarie. Incrustés dans le court terme comme la moule à son rocher, nous sommes désormais cernés par le désastre qui de toute part enfle, et nous condamne à disparaître ou à nous lever enfin pour créer un nouveau monde à partir des valeurs humanistes que par paresse, par goût du confort et par lâcheté nous avons abandonnées. Nous les avons proclamées obsolètes, c’est notre prétendue civilisation qui l’est. Nous avons oublié que vivre en autruches n’est pas vivre, et qu’on n’échappe à un danger en niant sa réalité.
Le temps des braves gens s’achève. À nous de faire en sorte que naisse une humanité qui cesse d’être téméraire pour redécouvrir le courage. Le vrai, celui de Cabu, Charb, Maris et de toute l’équipe de Charlie, le courage d’être à contre-courant, le courage de dire ce qu’on pense et de faire ce qu’on dit. Le courage aussi de savoir rire de tout – et de nous-mêmes…
Devant le tsunami qui monte, si nous ne voulons pas être noyés comme les rats que nous sommes devenus, nous allons devoir réapprendre à nous mouiller.

Les braves gens ne se mouillent pas…
Les braves gens ne se mouillent pas…


Voici donc ce que j’avais initialement prévu de publier :
Parmi d’autres faits, la mort de Rémi Fraisse et la quasi absence de réactions qu’elle a suscitées m’amènent à publier un texte écrit en 2010, « Les braves gens ».
Je le fais précéder de liens vers une lettre ouverte concernant cet acte criminel, vers une intervention d’Étienne Chouard établissant le diagnostic du désastre actuel, et vers une autre où il propose un remède que politiciens de profession et apprentis staliniens ont bien du mal à envisager d’avaler, mais qui me paraît la seule médecine possible au vu de l’état de notre moribonde démocratie.



À tous les « hommes de gauche » de l’actuel gouvernement du peuple par les riches et pour les riches, je dédie ce texte, qui ne leur apprendra rien, puisque c’est en encourageant par tous les moyens les citoyens à devenir toujours davantage de braves gens irresponsables et cocufiables à volonté qu’ils ont accédé au pouvoir et s’y maintiennent.

LES BRAVES GENS


Les braves gens sont de retour.
Quand les braves gens mettent le nez à la fenêtre, il y a de quoi s’inquiéter.
Si, si. D’ailleurs vous les connaissez, vous les fréquentez, il vous arrive même sans doute d’en faire partie, de ces braves gens qui s’abstiennent, qui s’occupent de leurs petites affaires, qui ne se mêlent surtout pas de ce qui ne les regarde pas. Les braves gens vivent leur vie, pas celle des autres.
Ils sont pleins de bonnes intentions, mais se retiennent de passer à l’acte, parce qu’ils savent que l’enfer en est pavé. Ils s’abstiennent de juger pour ne pas être eux-mêmes jugés. Quitte à parler, les braves gens préfèrent parler pour ne rien dire parce qu’ils détestent le stress, et c’est pour la même raison qu’ils veillent à ne pas être bien informés.
On est injuste avec les braves gens : ce n’est pas qu’ils n’aient pas le courage de dire ce qu’ils pensent, c’est tout bêtement que les braves gens s’abstiennent de penser.
Les braves gens ont toujours d’excellentes raisons de ne rien faire, rien dire, rien signer, rien vivre même, si possible. Ils savent faire la part des choses et tenir compte du contexte. Ils savent par expérience qu’il vaut mieux ne rien faire qu’agir inconsidérément. Ils ont, les braves gens, une extraordinaire spécialité culinaire : laisser pourrir les choses jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour faire quoi que ce soit. Quand ça commence à sentir mauvais, ils se bouchent le nez et regardent ailleurs. Si l’horreur leur tombe sous le nez, les braves gens ferment les yeux, et s’ils entendent encore les cris du monde, ils enfoncent un peu plus profondément leurs boules Quies dans leurs oreilles.
Il faut les comprendre : les braves gens ont besoin de se distraire des malheurs des autres.
Il n’y a jamais autant de braves gens que sous les dictatures les plus féroces. Sous ces régimes peu enclins à l’indulgence, un tas de gens découvrent tout à coup leur bravitude, et se proclament braves gens, si bien qu’on ne rencontre plus que de bons citoyens toujours prêts à fermer leur gueule, quitte à l’ouvrir de temps en temps pour dénoncer les brebis galeuses qui persisteraient dans le mauvais esprit.
Les braves gens ont confiance en la justice : ils sont bien placés pour savoir qu’ils n’ont jamais rien fait de mal. Ni de bien. Les braves gens n’ont jamais rien fait. C’est pourquoi il ne leur vient pas à l’idée de protester quand on les mène à l’abattoir. Ils sont sûrs qu’il y a erreur, et ne comprennent qu’après coup que le fait de n’avoir rien fait n’est pas une circonstance atténuante.
Les braves gens sont de vrais démocrates, ils se rallient toujours à la majorité. Ils savent bien que même quand elle a tort la majorité a toujours raison puisqu’elle est la majorité.
Les braves gens savent d’expérience que le meilleur moyen d’être bien dans sa peau consiste à tout faire pour la sauver.
Les braves gens sont modestes, pour survivre ils sont prêts à se contenter de faire semblant de vivre.
Car au bout du compte, les braves gens pensent que si la terre ne tourne pas rond, c’est que c’est comme ça qu’elle tourne rond. Leur devise, c’est : J’y peux rien.
Faut-il le dire ? « Les braves gens », c’est une expression typique des euphémismes où se complaît la langue de bois.
Les braves gens ont un autre nom, le vrai : les braves gens, ce sont les salauds.
Finalement, la seule chose qui manque aux braves gens pour être des gens bien, c’est d’être braves…
À y bien réfléchir, il y a quelque chose d’inhumain chez les braves gens.

jeudi 18 décembre 2014

LE REGARD DU POULPE est enfin sur la Toile !




LE REGARD DU POULPE est un roman policier inédit. Il a reçu le prix ART-PHARE 1991, a été refusé par rien moins que 18 éditeurs, et je l’ai refusé à deux autres. Pour la petite histoire, le Poulpe du titre n’est pas emprunté à la collection éponyme, le détective nommé Le Poulpe n’étant venu au jour qu’en 1995…
Ce polar un tantinet déjanté, écrit à la fin des années 80, me semble plus que jamais d’actualité, notamment quand je pense aux pantins qui nous tiennent lieu d’hommes politiques. Mais comme je ne suis tout de même pas prophète, il vous permettra de retrouver, tant à Paris qu’à Venise, un monde où l’on n’avait pas encore de portable greffé dans la… poche, où l’on ne surfait que sur les vagues de l’onde amère chère au père putatif de l’Iliade, et où l’on n’était même pas connecté, tout au plus, et encore, branché…
Vous verrez, c’est reposant !
Je vous en offre le premier chapitre, en cadeau de Noël. Si vous voulez lire la suite, il vous en coûtera la somme astronomique indiquée ci-après…


Prix en € 3.00




1


LE JOUR DU TARTARE



Je ne suis pas bagarreur, mais il ne faut pas trop me chatouiller. Étant donné ce qu’ils m’avaient fait, j’aurais avalé un tank. Bon, j’ai vu assez de films noirs pour pouvoir tenir correctement ma partie dans un polar ; j’ai bouclé mon Burberry’s comme Bayard rabaissait le heaume de son casque, je me suis planté devant son banc les pieds écartés et les mains dans les poches, et j’ai lancé : Écoute, mon pote, assez rigolé. Tu vas me dire pourquoi tu me suis depuis ce midi !
Le gars n’a pas bronché. Un amateur, un cave, qui faisait l’autruche. J’ai poussé mon avantage : Entre nous, tu t’y prends comme un manche...
Sa feinte indifférence m’agaçait. D’un revers de main, j’ai fait voler son chapeau. Il regardait quelque chose, très loin. Trop loin pour mon goût. Je l’ai pris par l’épaule en ricanant : On n’est pas dans un film, mec. Arrête de faire le mort, ou je te refroidis pour de bon !
Et il m’est tombé dans les bras. C’était la mode, aujourd’hui. Mais lui, je m’en serais bien passé.
Sa joue contre la mienne était froide et piquante. Derrière moi, une voix chevrotante a dit : Vous n’auriez pas dû le toucher. Il pouvait tenir encore un bon moment comme ça. Et puis à quoi ça sert de crier contre les morts ?
La petite vieille - celle-là même qui m’avait ce matin-là flatteusement traité de jeune homme - a pris le bras gauche du mort entre ses mitaines noires d’où sortaient, comme de fines pattes d’araignées, des doigts en os poli couleur ivoire. Tournant vers moi des yeux un peu usés mais encore très clairs, elle a ajouté : Aidez-moi, nous allons le caler ; ça n’a pas beaucoup d’équilibre, un mort.
Je la regardais, paralysé : il n’y avait pas que le mort qui ne tenait pas debout, dans cette histoire...
En un éclair, j’ai revu le film presque anodin des « événements » de cette matinée. Ce n’était peut-être pas le moment, mais le flashback s’imposait, si je ne voulais pas, comme on dit quand on parle de choses qu’on ne connaît pas, sombrer dans la folie...
Moi, j’avais plutôt l’impression que j’allais péter les plombs.
Pourtant, il ne s’était rien passé de si extraordinaire...

J’avais repoussé le tartare.
Ça, je m’en souvenais. Ça a l’air idiot, mais pour moi, c’était là que tout avait commencé.
Même si ça couvait depuis longtemps.
J’ai donc repoussé le tartare.
J’avais tout à coup toutes sortes de choses à dire sur ce qui n’allait pas dans la vie.
Personne ne me regardait. J’ai craché un bout d’os.
Ce tartare avait dû être attendri à la tronçonneuse. Qui y avait laissé des dents...
J’ai rebouché le ketch-up. À l’intérieur, il était figé. À l’extérieur, le bocal était poisseux. Comme moi, ai-je pensé : glacé à l’intérieur, tout sucre au-dehors. Aimable et mort. _ Mais ma décision était prise.
Je n’irais pas en cours aujourd’hui. Peut-être à cause du tartare.
Le restaurant était plein. Un épais brouillard sonore flottait, qui m’a obligé à répéter trois fois ma commande.
On m’a apporté deux mousses au chocolat. Une pour la serveuse, une pour la patronne. J’ai failli renvoyer l’une et l’autre, mais je ne résiste pas au chocolat.
Le café était amer, comme de juste. Ça collait parfaitement à l’humeur du jour.
Sécher les cours aurait dû me rendre heureux ; eh bien non, ça me tordait les tripes !
Le type d’à côté a payé et est parti sans dire au revoir. Il ne m’avait pas non plus dit bonjour... Pas une fois ce type n’avait regardé de mon côté.
Moi au moins, ai-je pensé, je l’ai regardé du coin de l’œil. Il avait une sale gueule et mangeait beaucoup de pain.
À quoi servent des types comme ça ? me suis-je demandé tout haut en allumant un cigare, et en réalisant dès la première bouffée que mon après-midi s’étalait devant moi comme une plage vide.
Je n’irais plus en cours, plus jamais.
Le zinc cliquetait sous les verres et les tasses comme une machine à sous. Insupportable.
J’ai fignolé quelques ronds de fumée pour meubler la solitude de cette foule, de beaux ronds, explicites comme des bouées de sauvetage. Personne n’a réagi.
Peut-être, si j’avais agité des billets...
Pourtant, il y avait quelque chose dans l’air. Il avait suffi que je me décide à quitter le monde clos du lycée pour que tout semble changer autour de moi : par exemple, ce type au comptoir qui me regardait trop souvent, d’un air faussement détaché, entre ses gorgées de café - comme par hasard, lui aussi en était au café... Ça paraissait clair, ce type me suivait ; mais pourquoi ?
Pour les ronds de fumée, peut-être ? J’ai quand même mis quarante-deux ans avant d’arriver à faire des ronds de fumée... _ Et plus personne ne sait les faire. Plus personne n’ose prendre le temps. Pas rentable, le rond de fumée...
Les signes ne trompent pas : la civilisation recule.
Ce tartare, par exemple ! Attila lui-même y aurait faussé son dentier.
Comment sais-tu que ce type te suit ? m’a brusquement demandé ma raison. Une petite voix aigue que je connais bien a aussitôt répondu.
Depuis que tu es sorti de chez toi, j’ai cette impression horriblement désagréable d’un regard qui te chatouille le dos, juste entre les deux omoplates, qui écarte peu à peu les tissus de tes vêtements, qui pénètre ton intimité comme le couteau entre dans le beurre, qui se promène à l’intérieur de toi, et qui va finir par tomber sur moi !...
Tu fantasmes, ai-je grincé à l’adresse de la petite voix fluette et perçante, la voix de ma maîtresse abusive, la peur. La seule maîtresse qui ne m’ait jamais lâché.
Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à vérifier... a-t-elle renchéri.
Comme d’habitude, elle était si sûre d’elle que je n’étais plus du tout sûr de moi.

D’un seul élan, j’ai écrasé mon mégot et me suis levé avec une détermination féroce.
L’homme du comptoir, non content de se lever en même temps que moi, a éprouvé le besoin de faire celui qui n’a l’air de rien.
Tout juste s’il ne s’est pas mis à siffloter.
J’ai toisé mon suiveur au passage, et suis sorti sur la terrasse en roulant un peu des hanches, les épaules soudain élargies.
J’avais suivi du coin de l’œil mon suiveur. Celui-ci me tournait ostensiblement le dos. Un dos qui frémissait et flairait dans ma direction comme la truffe d’un chien de chasse...
Je suis allé droit à la boîte aux lettres, et j’ai posté mon certificat médical.
Bon, bien sûr, j’avais peur, comme toujours quand il menace de se passer quelque chose dans la vie routinière du fonctionnaire que je suis ; mais à cet instant où l’enveloppe, échappant à mes doigts tremblants, glissait irrémédiablement dans la fente, une étrange exaltation humectait mes paumes et redressait ma taille : après tout ce temps perdu, la vie commençait.

J’ai marché, un peu au hasard. La tête qu’allaient faire mes élèves ! Je ne manquais jamais. Je me suis senti léger. Dix ans que j’hésitais à partir...
Je sautillais en marchant : dix ans d’hésitations qui tombent, huit tonnes de moins sur les épaules... Cinquante kilos par élève - j’avais beaucoup de filles, bien roulées d’ailleurs - multipliés par cent soixante élèves : pour porter cette jeunesse sous motivée, il aurait fallu des dockers !
Trente mètres derrière moi, le type du comptoir marchait comme au hasard. D’être sûr que j’étais suivi m’a fait presque plaisir. Si je n’avais pas quitté l’enseignement plus tôt, c’était sans doute, si on peut dire, rapport à la solitude...
Autour de moi, les feuilles tombaient, la vie était rousse comme Sonia, élève de 1ère A. J’ai eu envie de pleurer. J’aime bien les rousses.
Et bête comme elle, ai-je souri. Je n’ai rien contre la bêtise, pourvu qu’elle soit baisable. Baisables, Sonia et la vie l’étaient, mais ni l’une ni l’autre ne se laissaient baiser.
J’ai tourné dans la rue des Entrepreneurs, et le coin du square est apparu.
Peut-être que je n’ai pas vraiment essayé, me suis-je dit habilement, histoire de ménager l’avenir.
Une main s’est posée sur mon épaule.

Incroyable ! me disais-je en remontant l’allée du square Saint-Lambert. Un contrôle d’identité, en plein jour ! Est-ce que j’ai une tête de terroriste ?
Deux flics, même pas désagréables. Contrôle de routine... s’étaient-ils excusés. Vous savez ce que c’est...
J’avais répondu : Non, je ne sais pas ce que c’est, et m’étais tout de suite senti mieux d’avoir ainsi flatteusement retouché l’image de moi que je garde à l’œil dans mon miroir intérieur.
Ils avaient survolé mes papiers, me les avaient rendus, et s’étaient éloignés. Le plus grand des deux causait avec son talkie-walkie. L’autre avait un rire désagréable, comme quelqu’un qui vient de faire une bonne farce. Des jeunes, bruns, tronches de bons élèves, qui se ressemblaient comme deux matraques.
D’ailleurs, tous les flics se ressemblent. Je me suis dit : Feraient mieux de faire leur boulot en courant après les délinquants !
J’ai réalisé que je n’avais eu aucune envie de leur dire que j’étais suivi, et j’ai débouché sur les acacias qui encadraient la pelouse et le jet d’eau.
Il faisait beau.

Assis sur mon banc préféré, je m’attardais à dévisager les dernières lueurs de l’automne, les dernières fleurs de l’automne ; le jet d’eau était encore en action et à l’air déjà frais de septembre il ajoutait la fraîcheur plus secrète d’une source cachée sous bois.
Je ne voyais plus du tout mon suiveur, preuve qu’il était là.
Je n’ai pas cherché à le repérer : de toute façon, je le sentais.
J’ai toujours été très intuitif, me suis-je dit avec une certaine satisfaction. Mais depuis que j’avais décidé de me fier entièrement à mon intuition, cela prenait des proportions étranges, inquiétantes.
Et juste ici maintenant, quelque chose clochait, j’en étais sûr.
Ce suiveur invisible, pourquoi me suivait-il, moi ? D’un côté, ça me flattait : on ne m’avait jamais suivi ; et moi-même, j’avais peu suivi, honteusement, si timidement que les gens - les femmes ! - ne s’en rendaient même pas compte ou me prenaient pour un obsédé.
Pourquoi moi, Michel Siffroux ? Je veux savoir à quoi il ressemble, ai-je conclu.
Sur chaque banc, deux ou trois petits vieux se laissaient dorer par les nuages. On aurait dit des moineaux, serrés les uns contre les autres. Ils faisaient moins de bruit que des moineaux, mais n’en pensaient pas moins. Dans tout le square, nous n’étions que deux à avoir moins de soixante ans : l’autre et moi. Pour l’heure, l’autre aussi était assis sur un banc, histoire de faire comme tout le monde...
L’air innocent. Trop pour un pro.

Les corbeaux ont croassé quand je me suis levé, mais je n’étais tout de même pas parano au point de croire que c’était pour moi. Je suis passé devant l’autre, exprès. Comme je le fixais, il a levé la tête et m’a offert un regard débordant d’innocence. Mon pauvre chou, ai-je pensé, te donne pas tout ce mal...
Un des corbeaux nous a survolé, la tête penchée pour mieux nous voir.
J’ai continué ma marche. Au hasard. J’ai gloussé : je sais d’expérience qu’il n’y a pas de hasard, que le hasard est une invention humaine, plus précisément masculine, pour ne pas assumer la responsabilité de ses actes, ou pour ne pas admettre qu’ils nous échappent complètement.
Un merle à bec noir en vue, chef ! Qu’est-ce qu’on fait ? ai-je dit tout haut. Un mutant, sans doute : jamais vu de merle à bec noir...
Le balayeur du square aussi était noir, mais ça, j’en avais déjà vu. On aurait dit un Michael Jackson qui aurait pu se permettre d’avoir cinquante ans. Son balai était peint en rouge comme une voiture de pompiers, et ses cheveux frisés encore très noirs s’auréolaient de fils d’argent du plus bel effet. Il balayait comme d’autres dansent, et on l’entendait distinctement fredonner dans sa tête, mais ça n’avait pas l’air de lui faire plus plaisir que ça.
D’une pichenette, j’ai envoyé le moignon de mon cigare vers la corbeille à papiers qui s’évasait au coin du massif à côté de la sortie, et l’ai ratée comme d’habitude.
J’ai vérifié que personne ne m’avait vu, j’ai ramassé le mégot, l’ai jeté rageusement à bout portant au fond de la corbeille, puis me suis éloigné sans jeter un regard derrière moi.
L’autre était encore sur son banc. Un très léger filet de fumée bleue sortait de la poubelle.

À suivre...

vendredi 14 novembre 2014

L’AR(t indi)GENT

Voici d’abord deux remarques en passant concernant les différentes formes de l’imposture contemporaine mondialisée.
Vous trouverez ensuite, après une chronique publiée par votre serviteur il y a bientôt 15 ans sur les liens incestueux entre art fictif et très réel cash, deux liens vers des articles que je reproduis par ailleurs ci-après, parce qu’ils me semblent apporter un éclairage complémentaire sur les divers aspects de ce problème, par ailleurs très bien analysé par Roland Gori dans son livre « La fabrique des imposteurs ».



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Ceci n’est pas de l’art, ceci est gratuit… Sagault 2014



LE SOUILLEUR SOUILLÉ


La prétentieuse nullité de ce que j’appelle l’art contemporain de marché, ce cadavre nullement exquis qui occupe le devant de la scène au détriment des nombreuses et souvent remarquables pratiques artistiques actuelles trop peu spéculatives pour intéresser l’oligarchie politico-financière, commence à apparaître au grand jour.
Ce qui saute aux yeux dans la grotesque aventure de Mac Carthy, c’est le conformisme mécanique et l’académisme accablant de ses fausses provocations.
À propos de l’exhibition de la place Vendôme, plus encore que d’art « parisien », il faut parler d’art pharisien, ce qui revient à dire que d’art, dans la « démarche », dans le « travail » de ce gugusse, il ne saurait être question, tant l’insincérité en est l’origine et la condition d’existence. Insincérité peut-être inconsciente, nul n’étant aussi capable de croire à ses propres mensonges qu’un représentant de commerce conséquent…

Que des politiciens comme Hollande ou Valls volent au secours de pareille niaiserie nauséeuse me semble relever tout à la fois d’une invraisemblable confusion mentale due à une abyssale inculture et de la complicité qui unit entre eux les acteurs de l’imposture mondialisée par laquelle une mafia d’oligarques tout aussi illégitimes que les « artistes » qu’ils promeuvent se saisit toujours davantage de tous les pouvoirs.
« La France sera toujours aux côtés des artistes comme je suis aux côtés de Paul Mac Carthy qui a été finalement souillé dans son œuvre, quel que soit le regard que l’on pouvait porter sur elle. Nous devons toujours respecter le travail des artistes. »
Qu’Hollande ait pu proférer sans rougir pareilles âneries, d’un calibre digne de la grosse Bertha (« célébration » de l’ignoble tuerie de 14-18 oblige !), me fait irrésistiblement penser au 1984 de mon cher Orwell.
Car, en un retournement carnavalesque digne de la « novlangue », le président fait du souilleur le souillé, nous présentant ainsi comme une vérité incontestable le contraire même de la vérité.
« Moi président, dès le moment où un étron a une valeur marchande, la merde devient de l’art et l’imposteur un artiste », tel est le fond du message porté par celui qui doit sa présidence à son douteux talent d’artiste de l’imposture.

C’EST À QUEL SUJET ?


Un « philosophe » autoproclamé (entendez un prof de philo), théorisait encore récemment la « disparition du sujet » en peinture, vieille tarte à la crème de l’art contemporain néo-académique, et martingale imparable de l’art de marché spéculatif et du terrorisme institutionnel dont il vit.
Ce genre de discours sous-tendu par une idéologie mortifère relève à mon sens de la culture hydroponique, culture hors sol, caractéristique de la prétendue démarche artistique des « plasticiens » contemporains. Discours abstrait, coupé de toute racine, réfugié dans un au-delà du sujet, c’est à dire tournant autour du nombril du « créateur ».
Dire qu’en peinture il n’y a plus de sujet, ce n’est pas seulement commode, c’est absolument stupide. Sans sujet, pas d’art possible. Sans sujet, la peinture devient sans objet. Même quand elle se prend elle-même pour sujet, la peinture a bel et bien un sujet, même si, comme on ne l’a que trop vu depuis plus de cinquante ans, le risque est grand d’épuiser un sujet en le refermant sur lui-même et en en faisant son objet exclusif.
Si l’artiste n’a plus de sujet, il devient son propre sujet. Dès lors, le soi-disant artiste, qui n’est plus en vérité que le commercial de son ego-image et de sa carrière, est condamné à la vacuité répétitive du narcissisme.
Il lui faut désormais se vendre pour vendre, il n’est plus que le maître-esclave de la rentabilité d’un circuit commercial dont il est un rouage quasiment interchangeable, courroie de transmission de la spéculation financière.
L’art de marché actuel n’a rien à voir avec une démarche artistique authentique ; vecteur de la déshumanisation néo-libérale, promoteur pervers de la quantité contre la qualité et de la communication contre la création, il a vendu son âme au diable, il se nomme ARTGENT.
Ainsi se parachève la collusion des pouvoirs politiques, économiques et financiers avec l’art de marché qu’ils récupèrent en un joli schéma gagnant-gagnant, les partenaires de ce pacte avec le diable cautionnant réciproquement leurs pires dérives.
Grâce à quoi, en cette époque qui marche sur la tête avec un acharnement stupéfiant, les artistes les plus ratés sont clairement ceux qui ont le mieux réussi.



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AR(t intelli)GENT, AR(t indi)GENT, Sagault 2000



L’ART N’EST-IL QU’UN PRODUIT DE LUXE ?

LE PLUG ANAL DE McCARTHY PLACE VENDÔME : UN ACCIDENT INDUSTRIEL ?


L’ART N’EST-IL QU’UN PRODUIT DE LUXE ?


La Fondation Louis-Vuitton, un nouveau musée d’art contemporain créé par Bernard Arnault dans le Bois de Boulogne, est inaugurée ce lundi 20 octobre par François Hollande. Des écrivains, des philosophes, des artistes critiquent le rôle croissant des grands groupes financiers dans l’art contemporain et dénoncent les « nobles mécènes » qui « ne sont en vérité que des spéculateurs ».

« Le rôle toujours croissant, dans l’art contemporain, des grands groupes financiers liés à l’industrie du luxe y suscite encore moins de débats que celui des tyrannies pétrolières. Les intellectuels, critiques et artistes qui œuvrent ici, pourtant traditionnellement enclins aux postures « radicales » et aux discours contestataires, semblent aujourd’hui tétanisés par la peur d’une fuite des capitaux, comme si la plus petite réserve émise les exposait à des représailles qui les frapperaient au portefeuille. Dans ce milieu pourtant bavard, et qui sut être quelquefois frondeur, une véritable omertà règne dès qu’il s’agit de financement. Lorsqu’on émet des doutes sur le désintéressement de tel ou tel patron (au sens de « mécène »), on se voit répondre en général que nul n’est dupe, mais qu’il n’y a pas d’alternative – c’est la fameuse TINA (There Is No Alternative). Le désengagement des États, appauvris par une crise où les mêmes grands financiers ont joué un rôle majeur, condamnerait en effet le monde de l’art et de la culture à mendier chez les très riches.

Nous ne nous posons pas en modèles de vertu. Qui n’a, dans ce milieu, participé un jour ou l’autre aux manifestations d’une fondation privée ? Mais quand les plus grosses fortunes de France rivalisent pour intervenir massivement dans la production artistique, les arguments classiques en faveur de ce type de financement nous paraissent faibles et hypocrites.

On insiste toujours, lors des manifestations artistiques ainsi « sponsorisées », sur l’étanchéité de la séparation entre l’activité commerciale du « sponsor » et l’activité culturelle de la fondation qui porte son nom. De fait, il fut un temps où de grands mécènes aidaient les arts sans se mettre en avant. Ils se contentaient d’une mention en corps 8 au bas d’une troisième page de couverture, d’une plaque émaillée au coin d’un édifice, d’un mot de remerciement en préambule. Mais notre époque est aux annonces fracassantes, aux fêtes pharaoniques et aux publicités géantes. On ne donne plus carte blanche à un artiste en demeurant dans l’ombre : on lui commande la décoration d’une boutique sur les Champs-Élysées ou la mise en scène de l’inauguration d’une succursale à Tokyo. Le magasin de sacs n’est séparé de la galerie que par une mince cloison, et des œuvres viennent se mêler aux accessoires, eux-mêmes présentés sur des socles et pourvus d’un cartouche. Les boutiques de luxe, désormais, se veulent le prototype d’un monde où la marchandise serait de l’art parce que l’art est marchandise, un monde où tout serait art parce que tout est marchandise. Il est vrai que les nouveaux maîtres du marché de l’art ont su, en leur faisant des passerelles d’or, débaucher les experts et les commissaires les plus réputés, contribuant ainsi à l’appauvrissement intellectuel de nos institutions publiques. Mais ce n’est aucunement pour leur donner les moyens de servir une idée de l’art en tant que tel, car le patron ne cesse d’intervenir dans des transactions qui l’intéressent au plus au point.

Pas plus qu’il n’y a d’étanchéité entre les affaires et les choses de l’art, il n’y a, en effet, d’innocence ou de désintéressement dans les aides que ces gens dispensent. Leurs employés ont bien soin de rappeler que le mécénat est une ancienne et noble tradition. Sans remonter au Romain Mécène – délicat ami des poètes – ils citent Laurent de Médicis, Jacques Doucet ou Peggy Guggenheim, dont messieurs Pinault et Arnault seraient les dignes successeurs. Quand bien même ils seraient ces gentils amateurs éclairés que nous dépeignent les pages Culture des journaux – et non les affairistes que nous révèlent leurs pages Économie –, les faits comptables parlent d’eux-mêmes.

L’essence du véritable mécénat est dans le don, la dépense sèche ou, pour parler comme Georges Bataille, « improductive ». Les vrais mécènes perdent de l’argent, et c’est par là seulement qu’ils méritent une reconnaissance collective. Or, ni monsieur Pinault ni monsieur Arnault ne perdent un centime dans les arts. Non seulement ils y défiscalisent une partie des bénéfices qui ne se trouvent pas déjà dans quelque paradis fiscal, mais ils acquièrent eux-mêmes, pour plus de profit, des salles de ventes, et ils siphonnent l’argent public (comme avec la récente exposition si bien nommée À double tour de la Conciergerie) pour des manifestations qui ne visent qu’à faire monter la cote de la poignée d’artistes sur lesquels ils ont provisoirement misé. Ils faussent le marché en s’appropriant tous les maillons de sa chaîne, en cherchant à faire et défaire des gloires. En un mot, ils spéculent, avec la collaboration active des grandes institutions publiques, qui échangent faveurs contre trésorerie. Déjà premières fortunes de France, ils s’enrichissent ainsi, encore et toujours plus, au moyen de l’art. Ceux qui se présentent à nous comme de nobles mécènes ne sont en vérité que des spéculateurs. Qui ne le sait ? Mais qui le dit ?

Un argument plus faible encore en faveur de ce mode de financement pour l’art en appelle au respect de l’esprit d’entreprise et à l’égard dû aux intérêts industriels de la France. Ne doit-on pas reconnaissance à ces fleurons du CAC 40 pour l’aide qu’ils apportent à la création ? Il suffit pourtant d’un coup d’œil sur l’histoire de groupes financiers comme ceux des frères ennemis Kering-Pinault et LVMH-Arnault pour comprendre qu’il ne s’agit plus, et depuis longtemps, de groupes industriels. Leur politique est clairement, strictement, financière, et la seule logique du profit détermine pour eux abandons et acquisitions d’entreprises. Viennent de l’apprendre à leurs dépens plus de mille femmes licenciées après avoir consacré leur vie professionnelle à La Redoute. La grande entreprise d’aujourd’hui a perdu l’usine dans le flux tendu ; elle a égaré sa production industrielle dans la jungle asiatique. Sa politique du tiroir-caisse et de l’évasion fiscale n’a plus rien à faire des intérêts nationaux, comme le prouve le récent coup d’éclat de monsieur Arnault en Belgique. Il s’agit de la politique même – obsédée par les dividendes et le profit à court terme – qui a provoqué la plus grave crise économique de ces cinquante dernières années, a mis à genoux des nations entières et a jeté dans la misère et le désespoir des millions de nos voisins européens.

Mais qu’importe l’immoralité du capitalisme incarné par ces nouveaux princes, nous dit-on : les manifestations artistiques ne sont d’aucune conséquence pour eux, qui agissent à une autre échelle. Cet argument cynique se heurte à l’évidence de l’orchestration médiatique. Car la nouvelle culture entrepreneuriale croit en l’« événementiel » comme en un nouveau Dieu. La finance et la communication ont remplacé l’outil industriel et la force de vente. Or l’art, bon ou mauvais, produit de l’événement, souvent pour son malheur et quelquefois malgré lui. Il fluctue comme l’argent, et son mouvement même peut devenir valeur boursière. Pour une société qui se rêve rapide, indexée sur les flux, il a le profil même de l’objet du désir. Il offre donc aux nouveaux consortiums financiers une vitrine idéale. Il peut être brandi par eux comme leur projet existentiel. Et pour que cette symbiose néolibérale soit viable, il suffit que l’art s’y laisse absorber, que les artistes renoncent à toute autonomie. Rien d’étonnant, alors, à ce que l’académisme d’aujourd’hui soit designé : chic et lisse, choc et photogénique, il est facilement emballé dans le white cube du musée, facilement déballé dans le cul de basse fosse des châteaux de cartes financiers. Les musées privés de nos milliardaires sont les palais industriels d’aujourd’hui.

Pouvons-nous encore croire que l’appropriation de notre travail et la caution de notre présence ne sont qu’un élément négligeable de leur stratégie ? Il en est, parmi nous, qui se disent non seulement de gauche, mais marxistes, voire révolutionnaires. Peuvent-ils se satisfaire d’une telle dérobade ? La puissance écrasante de l’ennemi en fait-elle un ami ? En ces temps de chômage de masse, de paupérisation des professions intellectuelles, de démantèlement des systèmes de protection sociale et de lâcheté gouvernementale, n’avons-nous pas mieux à faire, artistes, écrivains, philosophes, curateurs et critiques, que de dorer le blason de l’un de ces Léviathan financiers, que de contribuer, si peu que ce soit, à son image de marque ? Il nous semble urgent, en tout cas – à l’heure où une fondation richissime a droit, pour son ouverture, à une célébration par le Centre Beaubourg de son architecte star (Frank Gehry) – d’exiger des institutions publiques qu’elles cessent de servir les intérêts de grands groupes privés en se calant sur leurs choix artistiques. Nous n’avons pas de leçon de morale à donner. Nous voulons seulement ouvrir un débat qui se fait attendre, et dire pourquoi nous ne voyons pas matière à réjouissance dans l’inauguration de la Fondation Louis-Vuitton pour l’art contemporain. »

Pierre Alferi, écrivain
Giorgio Agamben, philosophe
Madeleine Aktypi, écrivain
Jean-Christophe Bailly, écrivain
Jérôme Bel, chorégraphe
Christian Bernard, directeur du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève
Robert Cahen, artiste
Fanny de Chaillé, chorégraphe
Jean-Paul Curnier, philosophe
Pauline Curnier-Jardin, artiste
Sylvain Courtoux, écrivain
François Cusset, écrivain
Frédéric Danos, artiste
Georges Didi-Huberman, historien d’art
Suzanne Doppelt, écrivain
Stéphanie Éligert, écrivain
Dominique Figarella, artiste
Alexander García Düttmann, philosophe
Christophe Hanna, écrivain
Lina Hentgen, artiste
Gaëlle Hippolyte, artiste
Manuel Joseph, écrivain
Jacques Julien, artiste
Suzanne Lafont, artiste
Xavier LeRoy, chorégraphe
Philippe Mangeot, membre de la rédaction de Vacarme
Christian Milovanoff, artiste
Marie José Mondzain, philosophe
Jean-Luc Nancy, philosophe
Catherine Perret, philosophe
Olivier Peyricot, designer
Paul Pouvreau, artiste
Paul Sztulman, critique
Antoine Thirion, critique
Jean-Luc Verna, artiste
Christophe Wavelet, critique


LE "PLUG ANAL" DE McCARTHY PLACE VENDÔME : UN ACCIDENT INDUSTRIEL ?

Eric Conan


Dimanche 26 Octobre 2014 à 05:00 | Lu 7818 fois I 25 commentaire(s)

Et si l’installation de Paul McCarthy avait été la "provocation" de trop, celle risquant de mettre à nu les ressorts du système économique de l’art contemporain : une coterie de riches, de critiques et de fonctionnaires de la Culture s’accaparant l’espace public pour décréter "œuvres" des signes qui servent de plus en plus la rente financière et sa défiscalisation massive ?

Que se passe-t-il ? Si le sabotage du « plug anal » géant de Paul MacCarthy - lui-même géant de la création contemporaine - érigé place Vendôme pour l’ouverture de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) a produit l’habituel concert de basse-cour des coucous suisses piaillant par réflexe « Réacs ! Réacs ! Réacs ! », de grandes voix ont significativement divergé. A commencer par celle de l’un des commissaires politiques les plus écoutés du marché de l’art contemporain, le critique Philippe Dagen. Cette fois-ci, au lieu de hurler avec les idiots utiles de l’avant-gardisme chic et de la provocation toc, il a condamné dans sa chronique du Monde une opération relevant selon lui du « vulgaire » et de la « trivialité » : « Il y a mieux à faire que gonfler un phallus couleur sapin dans les beaux quartiers de Paris ».

La surprenante mise en garde de Philippe Dagen est en fait un signal d’alarme lancé à un monde dont lui-même fait partie : la bulle spéculative de l’art contemporain qui s’emballe depuis quelques années. Il prévient qu’elle pourrait exploser et le pot aux roses être découvert à cause d’erreurs comme celle qui a fait « pschitt ! » place Vendôme. Les komsomols à front bas de l’art contemporain se réjouissent du scandale McCarthy - selon eux une réussite totale : l’artiste est un héros d’avoir été agressé physiquement par un dangereux crétin et sa baudruche est grandie d’avoir été dégonflée. Mais Philippe Dagen, lui, a compris autre chose. Et il sermonne le Comité Vendôme (qui réunit les enseignes de luxe de la célèbre place), les organisateurs de la Fiac et la Mairie de Paris pour avoir mis en scène cet « enculoir » (selon la traduction de Delfeil de Ton dans L’Obs) rebaptisé « Tree » pour les petits enfants et les grands journalistes faux-culs. Attention, leur fait comprendre la vigie culturelle du Monde, le choix de ce spécialiste des « provocations pornographiques et scatologiques » risque de mettre à nu les ressorts du système économique de l’art contemporain : une coterie de riches, de critiques et de fonctionnaires de la Culture s’accaparant l’espace public pour décréter « œuvres » des signes qui servent de plus en plus la rente financière et sa défiscalisation massive. Un secteur en plein essor.

L’art dit contemporain suscite en effet aujourd’hui plus de commentaires dans les pages « Finances » et « Argent » des journaux que dans la rubrique « Culture ». Le Monde Eco Entreprise nous apprend que « 76% des collectionneurs l’achètent pour faire un investissement » : pour les très riches à la recherche de bons placements, « l’art est aujourd’hui le plus porteur. Selon Artprice, son indice a augmenté depuis 2012 de 12 % quand celui de l’or baissait de 49 % et les prix immobiliers de 3 % ». Ce marché, qui a augmenté de 40 % en un an et de 1 000 % sur dix ans, vient d’être rassuré par le gouvernement anti-passéiste de Manuel Valls qui assomme les retraités et les familles mais a maintenu pour les riches l’exonération des œuvres d’art de l’impôt sur la fortune.

« L’art des traders »

L’un des artistes les plus côtés, Jeff Koons (les homards gonflables…), lui même un ancien financier, est représentatif de cet « art des traders » analysé par Jean Clair, historien de l’art et ancien directeur du Musée Picasso : « Est arrivée la crise de 2008. Subprimes, titrisations, pyramides de Ponzi : on prit conscience que des objets sans valeur étaient susceptibles non seulement d’être proposées à la vente, mais encore comme objets de négoce, propres à la circulation et à la spéculation financière la plus extravagante ». Le développement de cette bulle spéculative confirme les pronostics faits bien avant la crise par Jean Baudrillard, critique regretté des simulacres de la société de consommation. Il avait décrit la capacité de cet autre marché à « faire valoir la nullité comme valeur » : « Sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose », l’art contemporain « spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien, ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre. Autrement dit, l’art est entré (non seulement du point de vue financier du marché de l’art, mais dans la gestion même des valeurs esthétiques) dans le processus général de délit d’initié ».

Délit d’initiés, car, comme les subprimes et la titrisation, cette valorisation financière de la nullité repose sur une division du travail tacite entre collectionneurs privés, fondations (qui défiscalisent à hauteur de 60 %), musées d’Etat et journalistes afin de décider dans le dos du public des valeurs à la hausse. Dans ce système, l’artiste est en fait plus créé qu’il ne crée. « Les commissaires se sont substitués aux artistes pour définir l’art », résume Yves Michaud, philosophe et ancien directeur de l’Ecole des Beaux-Arts. L’important n’est pas l’artiste mais ce processus associant collectionneurs, fonctionnaires et critiques qui le désignent. Dans un milieu de plus en plus fluide : les collectionneurs pénètrent les conseils des musées publics, les « artocrates » passent du ministère de la Culture, aux musées et aux fondations, les grands collectionneurs prescrivent le marché tandis qu’à coup d’expositions et d’achats, les fonctionnaires d’un Etat culturel de plus en plus co-financé par le mécénat privé orientent l’argent des contribuables pour valider auprès du public la cote des artistes sélectionnés. C’est l’un de ces petits marquis de la rue de Valois qui avait dit il y a quelques années au peintre Gérard Garouste qu’il n’aimait pas sa peinture « qui ne représentait en rien l’art français ».

Imposture en bande organisée

Comme toute les impostures en bande organisée, cet art d’initiés additionne les risques. D’abord ceux que représentent les grands enfants que sont ces nouveaux artistes. Ils peuvent vendre la mèche comme l’avait fait un jour Jeff Koons : « Mon œuvre n’a aucune valeur esthétique… Le marché est le meilleur critique ! » Une fois qu’ils sont starisés, il est parfois difficile de les contrôler et ils peuvent se montrer approximatif dans le réglage du niveau de provocation, comme McCarthy ou comme cet autre génie qui avait, la nuit, pendu aux arbres d’une place de Milan des imitations d’enfants pour se gausser des ploucs locaux horrifiés au petit matin... Car leur créativité sans bornes est aussi facile que risquée : n’importe qui peut être candidat à l’art conceptuel. Ce qu’avait anticipé Claude Levi-Strauss dans son fameux article sur « le métier perdu » en peinture a bien muté : il n’y a plus besoin d’une formation technique aux métiers de l’art pour récupérer une vieille palette sur un chantier, faire faire un tonneau à une voiture, mettre du caca en conserve ou produire des pénis en chocolat. « L’acte artistique ne réside plus dans la fabrication de l’objet, mais dans sa conception, dans les discours qui l’accompagnent, les réactions qu’il suscite », explique la sociologue Nathalie Heinich, auteur du Paradigme de l’art contemporain (Gallimard).

Le risque peut venir aussi des collectionneurs, qui par inculture ou passion spéculative, ne savent pas s’arrêter quand il faut, parce qu’ils se flattent, au travers de leurs actes d’achat, d’ignorer le passé, l’histoire, la culture dont il faut faire table rase. « Avoir un Jeffs Koons chez soi dispense de justifier ses gouts tout en envoyant un message clair : "Je suis riche" », explique la marchande d’art Elisabeth Royer-Grimblat. « De la culture au culturel, du culturel au culte de l’argent, c’est tout naturellement que l’on est tombé au niveau des latrines, souligne Jean Clair, Le fantasme de l’enfant qui se croit tout puissant et impose aux autres les excréments dont il jouit ».

La machine à cash dévoilée

A ce propos, Philippe Dagen est assez inquiet pour se permettre dans son rappel à l’ordre de sermonner aussi François Pinault. Il reproche au grand collectionneur d’avoir lui aussi commis l’erreur d’exposer dans sa Fondation les œuvres scatologiques de McCarthy et d’autres petits génies dont l’inventivité se réduit à représenter divers carnages, sodomies et supplices sexuels. Il recommande à Pinault et à ses « conseillers » de suivre plutôt l’exemple de son frère ennemi en spéculation artistique, Bernard Arnault, dont la Fondation Vuitton, « loin de chercher le scandale », sait maintenir les apparences, avec un « art ni transgressif ni régressif ».

Car, insiste Dagen, s’il se réduit à la « blague salace », à la « provocation grasse » et au « scandale sexuel », l’art contemporain aura du mal à continuer de faire croire qu’il est autre chose qu’une machine à cash fonctionnant au coup médiatique. Le risque le plus grave serait de perdre la complicité des élus-gogos et des fonctionnaires drogués au mécénat. Car ces provocations programmées ont besoin de disposer de lieux publics emblématiques et prestigieux (Tuileries, Versailles, Grand Palais, place Vendôme, etc.), la profanation de ces célèbres écrins historiques permettant de sacraliser des « œuvres » – poutrelles de ferraille, animaux gonflables, carcasses de voitures, étrons géants, etc. – qui n’auraient pas le même effet sur un parking de supermarché ou un échangeur d’autoroute. Dagen explique qu’un bug pas banal comme le plug anal « fournit des arguments à tous ceux qui, avec Luc Ferry pour maître à penser, tiennent l’art d’aujourd’hui pour uniformément nul – une vaste blague ». Le philosophe dénonce en effet régulièrement, avec exemples confondant à l’appui, l’« imposture intellectuelle » de cet « art capitaliste jusqu’au bout des ongles », qu’il analyse comme une version nihiliste de la « destruction créatrice » de Schumpeter étendue de l’économie à la culture.

Derrière les cris des perroquets hurlant aux « réacs »

Pour l’instant, les réflexes sont toujours là. Canal + continue à ânonner le catéchisme habituel : « Avec cet art qui appuie là où ça fait mal, McCarthy n’a pas fini de déranger et de briser les tabous, et c’est tant mieux pour nous ! ». Et la ministre de la Culture Fleur Pellerin a gagné le prix de la célérité à atteindre le point Godwin de nazification de l’affaire McCarthy en tweetant : « On dirait que certains soutiendraient volontiers le retour d’une définition officielle de l’art dégénéré ». Plus significatif était le retrait et l’embarras très inhabituel de l’autre ministre de la Culture, Jack Lang, sur le plateau du Grand Journal : il ne dissimulait pas son peu d’empathie pour McCarthy, préférant s’inquiéter de la « spéculation » et de « l’unanimisme » régnant depuis quelques années dans le monde de l’art. Autre parole remarquée, l’aveu récent, au moment de partir à la retraite, d’un des plus grands marchands d’art, Yvon Lambert : « J’arrête aussi parce que mon métier a changé, il n’y a que le fric qui compte ».

Philippe Dagen a donc estimé urgente sa mise en garde et son article remarqué constitue un tournant historique dans ce petit milieu spéculatif. Le puissant critique du Monde a bien senti, derrière les cris des habituels perroquets hurlant aux « réacs », le silence gêné des professionnels de la profession se demandant si l’affaire du plug anal de 24 mètres de la place Vendôme n’était pas le premier accident industriel du juteux business de l’art contemporain. Philippe Dagen est leur « lanceur d’alerte ».
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