LE GLOBE DE L'HOMME MOYEN

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jeudi 16 septembre 2010

REMARQUES EN PASSANT 23

Des amis m’ont envoyé quelques commentaires. Je les mets à leur place, en italiques, pour Jean Klépal. Vous trouverez les commentaires plus développés de JCD à la fin de mes remarques, car ils me semblent devoir être lus ensemble. Si Dieu me prête vie, je les commenterai peut-être à mon tour, je les trouve en tout cas bien intéressants.

REMARQUES EN PASSANT

23

« Je prie que l’on excuse le ton sérieux où je me suis laissé entraîner. J’aime mieux sourire que déclamer ; mais il y a des gens qui ne laissent pas toujours le choix, et qui, à l’occasion, rendraient sinistre l’homme le plus gai de la terre. »
Alphonse de Calonne, Noblesse de contrebande

AAA
AAA ! Ça sonne comme un éclat de rire, mais surtout comme un aveu d’impuissance, pire, comme un renoncement complice. Qu’après la crise des subprimes les gouvernements n’aient pas fait le plus petit effort pour remettre en cause la mondialisation financière, sans prévoir une seconde qu’ils donnaient ainsi un blanc-seing aux spéculateurs et abdiquaient le pouvoir pour le remettre aux banquiers, signant ainsi la fin de toute forme de démocratie, donne une idée claire de la nullité crasse et de l’invraisemblable degré de corruption des prétendues élites contemporaines.
Que des gouvernements supposés démocratiquement élus acceptent sans broncher d’être notés par des officines privées dépourvues de toute éthique et notoirement associées depuis des décennies aux pires magouilles financières et à la spoliation organisée des peuples, cela donne une idée du merdier dans lequel nous nous trouvons.
Et que lesdits peuples n’aient pas encore fait la révolution donne une idée de notre lâcheté et de notre paresse, de notre aveuglement volontaire et de notre sourde volonté de demeurer esclaves.

ABSTRACTION
Aucun peintre digne de ce nom ne peut ignorer qu’en fin de compte l’abstrait figure toujours quelque chose, quand ce ne serait que la matière. Si d’une manière ou d’une autre l’abstraction n’évoque pas les lois qui mettent en forme la vie, elle n’est même pas abstraite, elle est aussi dépourvue de sens, c’est à dire d’émotion et de réflexion, qu’un monochrome.
Cela me paraît excessif, que fais-tu de Rothko, auquel on ne peut dénier ni émotion, ni réflexion ?
Je reviendrai tôt ou tard sur ce que tu appelles le cas Rothko.

ABUS
En bon bourgeois, je me suis toujours efforcé de n’abuser qu’avec modération.
Voir DÉCENCE

ARMÉE
Toute armée me semble en comporter deux, bien distinctes, celle du temps de paix et celle du temps de guerre.
En temps de paix, et d’autant plus que la paix dure, se cristallise une armée de militaires. La guerre alors est interne, entre bureaucrates, épousant les subtilités hiérarchiques et les influences politiques, pour produire à terme une armée dont l’ordre apparent résulte d’une routine timorée et dont le calme trompeur dissimule mal la paresse et les divisions. La force armée se fige en force d’inertie.
En temps de guerre, les militaires, qui sont incapables de la faire, ou du moins de la gagner, laissent à contrecœur la place aux soldats, c’est à dire aux vrais guerriers, dont le nombre et l’influence augmentent d’autant plus que se prolonge la guerre.
Ainsi naissent ces armées de soldats que le retour de la paix rend dangereuses, parce qu’elles ne sont pas faites pour maintenir l’ordre à l’intérieur mais pour porter le chaos chez l’ennemi.
Il peut arriver qu’un militaire sous la pression des circonstances se découvre soldat, mais il est bien rare qu’un soldat devienne militaire. Sa raison d’être, la guerre, le rend inapte à la paix, qui n’est aux yeux du vrai soldat qu’un chômage débilitant, presque déshonorant.
Aucune de ces deux armées ne l’emporte jamais tout à fait, car tout en étant radicalement antinomiques elles ne peuvent exister l’une sans l’autre. Elles coexistent donc selon des proportions variables dépendant du contexte plus ou moins paisible ou guerrier.
Les militaires sont détestables, mais il en faut. Les soldats sont parfois admirables mais pas trop n’en faut.

ART
Ce qui caractérise à mes yeux l’art contemporain officiel, c’est son incroyable absence d’exigence et de rigueur. La plupart des artistes en vogue actuellement se satisfont de bien peu. Un baratin pompeux de vendeur de râpes à fromage leur tient lieu de pensée, des trucs d’amateur ou une structure industrielle leur épargnent la nécessité d’une technique, la déclinaison paresseuse de concepts systématiques remplace avantageusement le développement et l’évolution d’une recherche.
Suffit qu’ils sachent renifler le vent dominant, et que leur « résilience » leur permette de barboter à l’aise dans le marigot des tendances académiques. L’important est que l’originalité programmée se substitue à la toujours dangereuse fantaisie personnelle, que le cynisme et l’astuce permettent de trouver la « valeur » ailleurs que là où elle est réellement, dans l’éthique et l’amour.
L’art a vendu son âme à la communication, les artistes se sont faits marchands de tapis. La tentation n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau, c’est qu’il est devenu normal et même souhaitable d’y succomber, voire de s’en vanter.
Il règne dès lors un confusionnisme qui autorise, quand il ne les encourage pas, toutes les dérives, toutes les esbroufes, toutes les arnaques, et dans lequel l’art a tout à perdre et le veau d’or tout à gagner.
Il est temps d’en finir avec l’ère stupide des provocations puériles et des déclarations fracassantes, et de se remettre au travail. L’art consiste à créer, rien de moins, rien de plus.
Et n’en déplaise aux artistes intellectuels de marché, sa plus haute vocation n’est pas l’exaltation de l’intelligence ni celle de la virtuosité, encore moins celle du marketing, c’est l’évocation et la contemplation du mystère de l’univers et de sa beauté.

AVENIR
C’est des trucs de vieux, l’avenir. Les jeunes ne voient pas plus loin que demain, le futur leur apparaît estompé dans la brume impalpable de leurs rêves dorés. Gare au jour où leurs anciens les forcent à s’inquiéter du lendemain : si la porte est fermée, ils l’enfonceront.

BEAUTÉ
La beauté a toujours été mon unique raison de vivre. J’entends par beauté non seulement celle des choses, mais la beauté des êtres et des sentiments. Je ne sais pas si Woerth et Bettencourt sont honnêtes, je ne sais pas s’ils ont enfreint la loi. Je sais que rien ni personne ne m’empêchera de les trouver indiciblement laids, comme tous les hommes et femmes de pouvoir et de profit.
Voir RAISON D’ÊTRE

BEAUTÉ
« Un chef-d’œuvre doit-il être beau ? » déclare sur France-Inter le conservateur du Musée Pompidou de Metz, qu’on sent tout heureux de sa petite provocation. Et de continuer à se gargariser : « C’est la grande révélation des cinquante ou cent dernières années » proclame-t-il. À la louche, cas de le dire…
« Nous avons voulu questionner l’histoire de l’art… » renchérit une pimbêche, et l’autre couillon de reprendre avec cette légèreté sentencieuse qui fait tout le charme des cuistres : « Ce qui m’intéresse, c’est quand l’art fait d’entrée réfléchir. »
Ça, c’est envoyé ! Un tel niveau de réflexion, ça fait réfléchir…
Quel enseignement débile, quels enseignants incultes nous ont fabriqués de pareils crétins ?
Évacuer la notion de beauté, et supprimer par là même tout critère d’appréciation, voilà la grande affaire et l’authentique chef-d’œuvre des clercs de l’art contemporain, ces marchands du Temple, ces pharisiens du marché de l’art.
C’est au fond le fin du fin des Lumières : faire en sorte que la « réflexion » court-circuite la contemplation, en la précédant. Analyser, comprendre, disséquer, pour ne pas avoir à sentir, pour ne pas avoir à vivre – pour mieux se réfugier dans cette confortable abstraction qui permet à l’homme d’aujourd’hui de se confronter le moins possible à la réalité de la matière et à ses contraintes.
Triomphe de la « conscience », apothéose de l’ego : je pense, donc je suis.
L’art véritable dit tout le contraire : je sens, donc je suis. L’art s’intéresse au fait que même quand je ne pense pas, je suis.
Mégalomanie de l’esprit qui voudrait se débarrasser du corps, de sa réalité et de ses limites.
La beauté est gênante parce qu’elle implique la laideur. La beauté s’oppose au pouvoir, parce qu’elle ne se décrète pas, parce qu’elle lui échappe.
Un chef-d’œuvre ne peut être que beau, parce qu’un chef-d’œuvre donne à vivre.
L’art n’a pas à faire réfléchir, il doit faire vivre. L’art ne s’adresse pas qu’à la tête, ne concerne pas le seul intellect. L’art n’existe que s’il parle à l’être entier, corps et âme, réflexion et sentiment, esprit et matière. Alors naît cet égrégore [1] fragile et irrésistible, la beauté. Qui n’est pas dans la réflexion, mais dans l’au-delà de la réflexion, pas dans la pensée mais dans la création.
Il n’y a pas d’art intellectuel, parce que l’artiste intellectuel, celui qui se contente de réfléchir, est tout bêtement un impuissant. Voyez Buren, Warhol et autres maîtres esbroufeurs.
Que tu le veuilles ou non, l’art intellectuel, que certains appellent art concret, existe bel et bien. L’ennui, pour ne pas dire plus, commence dès lors que l’œuvre nécessite une exégèse pour trouver une justification.
Même l’art dit intellectuel, dont la seule dénomination m’ôte tout envie de m’y intéresser, fût-ce intellectuellement, ne peut se passer du physique et des émotions, sauf à mutiler l’art, et nous avec. C’est en bonne voie…

CERTITUDES
Les sujets sur lesquels nous nous montrons les plus péremptoires sont presque toujours ceux que nous ne possédons pas assez pour mesurer combien nous les connaissons mal.

CHAGRIN
Il faut être vieux pour connaître la douceur d’un chagrin accepté, dépassé et par là rendu presque supportable.

CHAPELET
Si vous voulez voir des larmes dans les yeux du pape, ce qui constitue sans aucun doute un authentique miracle, nul besoin de faire appel à la grâce divine. Suffit que vous ayez figuré pendant quelques années comme plat de résistance au menu d’un prêtre pédophile. Mieux, il y a un bonus, et pas n’importe lequel : si vous avez été violé à de nombreuses reprises par un ecclésiastique en rut qui n’en éprouve aucun remords, vous aurez l’inestimable chance de vous voir remettre en mains propres par le pape un chapelet dûment béni de ses mains.
C’est juste dommage que le pape actuel ait les mains si sales.

CHARITÉ
Si justice il y a, pas besoin de charité. Question d’équilibre autant que de dignité : faire la charité à quelqu’un, ce n’est pas lui rendre justice. L’ingratitude n’est le plus souvent que la juste réponse à l’insulte du don.

CHOIX
Quand j’entends quelqu’un dire : « On n’a pas le choix… », j’entends presque toujours : « Je ne veux pas me donner les moyens de choisir », ou « Je ne veux pas prendre le risque de choisir ».
Nous avons toujours le choix. Y compris de nous suicider. Simplement, nous n’avons pas toujours le courage de choisir. Autant le reconnaître, ce qui nous évite de nous rendre prisonniers imaginaires d’une impossibilité que nous avons nous-même décrétée.
Car le courage peut toujours nous revenir, sur les ailes du désir en particulier.
Mieux vaut s’avouer lâche que se vouloir résigné.
Voir TINA

CON
Choisir d’être con ne devient grave que si l’on oublie que, passé un certain temps, atteint un certain âge, la connerie devient irréversible.

CONFORT
Il est étonnant qu’après cinquante ans de consommation endiablée nous n’ayons pas encore compris que le confort _ t le pire ennemi de la douceur de vivre.
Mais aussi de l’art, ce que ne comprendront jamais les esprits académiques, fussent-ils « d’avant-garde ». Olivier Céna l’écrit quelque part : « Rien n’est plus éloigné de l’art que le confort. »

CONTINUITÉ
Old Nick, alias Paul-Émile Daurand-Forgues, écrivait en 1843 dans « Petites misères de la vie humaine », délicieux petit florilège de la vie quotidienne à l’époque romantique, merveilleusement illustré par Grandville : « Au rebours du siècle, qui remplace de tous côtés l’homme par la machine, j’ai remplacé la machine par l’homme. »
Rien de nouveau sous le soleil, même si nous pouvons nous flatter qu’en quantité comme en qualité notre siècle fasse beaucoup mieux que le sien.

CORRUPTION
Que les membres du gouvernement actuel soient profondément corrompus est grave. Mais ce qui est à la fois tragique et insupportable, c’est qu’ils le soient si essentiellement qu’ils puissent être sincèrement convaincus de ne l’être pas. Le chef-d’œuvre du libéral-nazisme actuel, c’est son inoxydable bonne conscience, fondée comme toujours sur une inconscience volontaire à côté de laquelle l’autruchisme de l’homme moyen passerait pour une lucidité particulièrement aigue.
Qu’un Ministre du Budget ait pu supposer une seconde qu’il était normal que sa femme soit au service de la plus grosse fortune française suffit à prouver le scandaleux abaissement moral d’une pouvoir qui me rappelle, en plutôt pire, ce qu’était le royaume du Maroc du temps où j’y ai effectué mon service national actif en coopération.
Il est vrai qu’une prise de conscience, même partielle, de leur inimaginable dévoiement acculerait nos pharisiens au suicide politique tout en leur renvoyant d’eux-mêmes une image radicalement insupportable : celle de la réalité de leur indignité.
C’est pourquoi, s’ils sont sincères, les braiements grotesques du premier ministre, hurlant avec les loups qu’il ne faut pas jeter les hommes politiques aux chiens, dénotent une incroyable ingénuité dans le cynisme.
Par respect pour ce qu’il peut avoir d’intelligence parfaitement dissimulée, je veux croire que durant cette mascarade François Fillon riait sous cape.

COUP (être dans le)
J’aime que Godard ait pu dire à Cohn-Bendit : « (…) je ne veux plus être dans le coup. Je l’ai été trop souvent, et à mon détriment. Chardin disait à la fin de sa vie : la peinture est une île dont je me rapproche peu à peu, pour l’instant je la vois très floue. »
Quand on tente de créer, il ne s’agit pas d’être dans le coup, mais de tenter de se rapprocher de ce qu’on cherche.

COUPS D’ÉTAT
Notre mini-président s’est fait une spécialité d’une technique qu’il n’a pas inventée, mais qu’il pratique avec une remarquable assiduité, la technique des mini-coups d’état. Pas nouvelle, mais rarement appliquée avec autant de persévérance dans la crapulerie.
Tout y passe, du bouclier fiscal à la réforme des retraites, de la suppression du juge d’instruction au profit d’un parquet esclave du pouvoir à la destruction non seulement de l’école laïque mais des contenus de l’enseignement (suppression des langues anciennes, révision ultralibérale des programmes d’histoire), sans oublier les conflits d’intérêt et la corruption galopante, pour ne citer que les plus récentes atteintes aux valeurs (j’ai déjà donné à deux reprises une liste non exhaustive des mauvais coups portés à la démocratie depuis le début de cette présidence, voir les Remarques en passant n° 15 et 19).
Par petites touches qui constituent autant de scandales au regard de la démocratie, mais restent suffisamment isolées pour n’être pas réellement perçues du plus grand nombre qui d’ailleurs préfère ne rien voir dans toute la mesure du possible, le pouvoir oligarchique actuel, en utilisant le régime en place qui s’y prête admirablement, et tout en prétendant toujours faire l’exact contraire de ce qu’il fait (c’est pour sauver nos retraites qu’on les démolit, etc), vide peu à peu la démocratie de son sens.
Elle n’est plus qu’un masque sous lequel ricane la tête de mort du libéral-nazisme. C’est pourquoi, même si c’est la première urgence, il ne suffira pas de rendre Sarkozy au néant d’où les français n’auraient jamais dû le sortir. Il va falloir tout reconstruire, du contrat social aux institutions, et ce contre une nouvelle féodalité qui, forte des succès inouïs par elle obtenus depuis plus de trente ans, se défendra bec et ongles sans le moindre scrupule.
La marche très avancée vers la dictature absolue des riches, par les incroyables spoliations qu’elle entraîne chaque jour davantage, finit malgré tous les rideaux de fumée par apparaître pour ce qu’elle est : un crime permanent contre l’humanité, et un désastre pour son environnement.
Elle est si avancée qu’elle semble irréversible aux plus exaltés de nos nouveaux seigneurs, d’où leur impudence, cet espèce de « Bas les masques ! » qui constitue la vraie rupture sarkozienne.
Sans nous en rendre vraiment compte, nous vivons depuis des années sous un régime dictatorial soft, qui se durcit à mesure que sa scandaleuse injustice et son effarante inefficacité se révèlent.
Si cela lui paraît nécessaire, nous allons voir apparaître la vérité de ce régime, et son impitoyable violence. Les banlieues, dûment instrumentalisées, pourront être le prétexte d’un passage à la violence ouverte, seul moyen pour l’oligarchie de se maintenir au pouvoir, eu égard aux désastres provoqués par son avidité et son incompétence.
À cette heures, il n’y a plus en France de contrat social. Cet accord implicite qui fonde toute société viable a été dénoncé unilatéralement par les puissants et les riches, et ce dès 1967 avec le discours fondateur de ce personnage particulièrement sinistre qu’était le faussement bonhomme Georges Pompidou.

COURAGE
« Ce qui compte dans le courage, c’est l’acte lui-même, pas ce qu’il permet d’obtenir » écrit fort justement une chercheuse qui s’est longuement penchée sur cette vertu si peu fréquentée aujourd’hui.

CRÉDIBILITÉ
Un auditeur de droite questionne le socialiste Michel Sapin, éminent spécialiste de la langue de bois, comme son nom l’indique. De sa question et des commentaires qui l’accompagnent, il ressort que, pour reprendre ses propres termes, « les socialistes seront crédibles quand », je résume, ils admettront qu’à moins d’être fou à lier on ne peut pas être de gauche, et feront donc la seule politique possible, une politique de droite.
Pour les imbéciles, on n’est crédible que quand on se range à leur avis.
Hélas, peu ou prou, nous sommes tous des imbéciles.
La droite est ce qu’il y a de plus bête au monde. D’où notre difficulté à lui échapper.
Même quand nous nous croyons de gauche.

CREUX
J’ai fini par aimer les angoisses porteuses et les vides féconds, ces temps creux qui finissent par résonner, et sans lesquels nous ne pourrions agir tant seule la terreur qu’ils engendrent en nous peut nous permettre de les dépasser.

À la réflexion me vient l’envie de proposer une seconde approche de cette entrée qui touche un paradoxe aussi essentiel qu’apparent :
CREUX
J’ai fini par aimer les angoisses porteuses et les vides féconds, ces temps creux qui annihilent toute raison mais finissent par faire en nous renaître et résonner la vie, et sans lesquels nous ne pourrions agir tant seule la terreur qu’ils engendrent peut nous donner la force de les dépasser.

CRIME
Le crime contre l’humanité commis tant par le communisme que par le capitalisme, qui ne sont au bout du compte que les deux faces opposées de la même fausse monnaie, c’est d’avoir toujours banni l’humour, la paresse, le rêve, tout ce qui paraît inutile et gratuit et qui fait le vrai prix de la vie, parce que cela seul lui donne sens.

CRITÈRE
D’un type des « éditions » Fixot, si je me souviens bien, cette suggestive définition de ce qu’est un bon livre : « C’est vraiment un très bon bouquin, qui se lit très vite ».

CRITIQUES
Je les accepte d’autant plus facilement que je n’en tiens à peu près jamais compte.

CULTURE
Ce que nous appelons aujourd’hui culture, c’est un ensemble de pratiques beaucoup plus passives que celles qui avaient cours dans les hautes classes de la société par le passé. Je n’ai rien contre la culture de masse, mais elle tend par pesanteur et inertie à la passivité.
Pour les élites du passé l’activité culturelle n’était pas qu’un plaisir, elle faisait partie du bagage nécessaire à la réussite sociale.

CYNISME
Qu’il se dise ou non de gauche, tout cynique est à mes yeux de droite. L’honneur de la gauche, qui est aussi trop souvent son principal défaut, c’est d’être viscéralement idéaliste.
C’est pourquoi tout homme de pouvoir, à supposer qu’il ne soit pas de droite dès ses débuts, finira forcément à droite ; et plus il aura été « de gauche », plus il touchera la droite la plus extrême, qu’il en prenne ou non conscience. Les exemples abondent…
Robespierre est sans doute l’un des très rares hommes de gauche qui aient jamais existé. Pour le meilleur et pour le pire, car la morale n’est pas sans danger, dès lors qu’elle s’institue religion, et que ses prêtres se lancent dans l’Inquisition.

DÉCENCE
« La décence, en temps de crise, il faut y penser » proclamait l’autre jour Rama Yade, qui s’y connaît comme pas un en décence. Le reste du temps, on peut être indécent.
Comme disait la bonne quand j’étais enfant : « Ce qui va pas, c’est pas l’abus, c’est l’rab d’abus ! »
Voir ABUS

DÉPARTS
Ah, les départs au petit matin ! À côté du TGV qui piaffe le long du quai presque désert, sous les ampoules jaune orange estompées par la brume, un couple s’embrasse comme s’il se séparait pour toujours, et j’en suis d’autant plus touché que je sais que ce n’est pas vrai.
Dans la lueur glauque de l’aube, plus fantomatique que jamais, la gare de Frethun semble quelque astroport perdu aux confins d’une galaxie lointaine, et j’ai l’impression de m’embarquer pour quelqu’un de ces trous noirs d’où l’on ne revient pas.
Je vais juste à Paris.

DIEU
Je ne crois pas en Dieu, mais Dieu m’intéresse. L’idée, pas le bonhomme.

DOUCEUR
La force d’un Jésus ou d’un Gandhi n’est pas dans leur douceur, mais dans la violence de leur douceur.

ÉCUME
En matière d’art, notre époque, toute occupée de paraître, prend à peu près systématiquement l’écume pour la vague. Surfant sur la mousse superficielle et volage des idées et des sensations, elle semble incapable de plonger dans le mouvement profond des émotions authentiques. En un retournement catastrophique, l’accessoire est devenu essentiel et l’essentiel accessoire. D’où, entre autres, le dangereux retour des religions, ces lunettes colorées si commodes pour éviter de regarder la vie et la mort en face.
Le retour des religions tient surtout au mensonge politique et à la désillusion profonde qu’il entraîne. Puisque le politique n’est plus capable d’enchanter le monde, les faux prophètes et autres mages ont un boulevard devant eux.
Ça dépasse largement le politique. C’est un problème de civilisation, voire d’espèce : mené à son terme, le matérialisme meurt de son apogée même. Reste à inventer une spiritualité qui ne soit pas religieuse, une sorte de mystique de la vie. L’envie de religion, c’est aussi un besoin de se relier à nouveau à ce cosmos auquel nous appartenons et dont le matérialisme triomphant nous a stupidement coupés – avec notre accord.

EMBALLEMENT
En France comme partout ailleurs, l’augmentation de la population a été bien trop rapide depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quand je suis né, nous étions 40 millions de français, soixante ans plus tard nous frôlons les 65 millions d’habitants. Un développement aussi rapide est tout simplement contre nature et devient logiquement de plus en plus ingérable.

ENTREPRISE
L’entreprise, ce monstre froid. Écrasons l’infâme !
Avant qu’elle achève de nous écraser.

ÉQUILIBRE
Pour prendre toute sa force, le romantisme a besoin d’un certain classicisme. Pas d’élan accompli sans rigueur.

ESSENTIEL
Il faut toujours aller à l’essentiel, parce que les détails sont dans l’essentiel et non l’inverse. Si tu as saisi l’essentiel, les détails y sont, et d’autant plus qu’ils restent à leur place.

EUROPE
Jusqu’ici, l’Europe s’est faite sans les peuples, et souvent contre eux. S’étonner qu’elle ne soit pas populaire, c’est du cynisme ou de l’idiotie. L’Europe a droit de cité, pas les européens.

ÉVALUATION
Sous-estimer le passé pour mieux surévaluer le présent, voilà bien le plus sûr moyen d’hypothéquer l’avenir.
Voir PROGRÈS

EXPLORATION
J’ai parfois peur qu’à force de vouloir explorer la vie, à force de chercher ce que « cache » la réalité, nous ayons fini par oublier de la vivre. Quelle que soit notre capacité d’abstraction, la vraie vie est ici et maintenant.
Voilà notamment pourquoi c’est d’abord d’aujourd’hui qu’il convient de s’occuper avant de ne penser qu’à 2012 ou 2017, comme le font les médias, entretenant la diversion permanente.

FAIBLESSES
Chercher à cacher ses faiblesses, c’est avouer qu’on ne se sent pas assez fort. Reconnaître nos faiblesses est la plus grande preuve de force que nous puissions donner.

FASCINATION
Me laisse rêveur la fascination servile de tant d’intellectuels contemporains devant les hommes de pouvoir et de profit. J’y retrouve le même amour immodéré de la force brute qui a soumis au fascisme, au nazisme et au stalinisme des générations de clercs, prosternés devant le Moloch qu’ils auraient dû dénoncer.

FICELLE (bouts de)
« Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien ». Telle était la mention figurant sur l’enveloppe un peu froissée trouvée dans l’armoire à outils de mon père.
Être conservateur n’est pas un choix mais une vocation irrésistible.

FIDÉLITÉ
Nous ne sommes réellement fidèles qu’à nos habitudes. Aux mauvaises surtout.

FINI
Le problème avec Sarkozy, c’est qu’il n’est pas « fini ». Il en est resté au stade oral. Il fait partie de ces êtres inachevés qui ont un besoin vital de combler leur vide existentiel en cherchant à devenir infinis. Rien de plus dangereux que les impuissants de pouvoir…
Ils finissent généralement par imploser, mais après que leur dérisoire mégalomanie ait engendré tous les désastres dont elle était grosse.

FLORILÈGE
Choisis sur Internet, trois des commentaires les mieux venus sur l’affaire Bettencourt-Woerth :
G. Dédoutes
25.07.10 | 10h18
Puisqu’il a, comme Eric Woerth, une tête d’honnête homme, je le crois. Par contre vous n’êtes pas obligé de me croire, et vous aurez raison, puisque vous n’avez pas vu ma tête.
tranquillatoulouse
25.07.10 | 10h15
N’est-ce pas Eric Woerth qui depuis le début dit n’avoir jamais rencontré de Maistre ? J’attends juste le moment où cet "honnête" homme déclarera ignorer qui est cette Florence Woerth qui prétend être son épouse...
Cauchemar
25.07.10 | 09h47
C’est le même principe de défense que les petits délinquants de banlieue : Patrice jure qu’il n’a pas aidé Éric qui n’a pas donné un coup de main à Nicolas qui affirme qu’Éric est un gars honnête qui n’a pas pu pistonner Florence auprès de Patrice, etc. Et tout cela dans le journal d’un ami de Nicolas.
Remplacez ces prénoms par des prénoms à consonances maghrébines et essayez de deviner en combien de temps le procureur Philippe (autre ami de Nicolas) aurait bouclé l’affaire.

HÉTÉROPHOBIE
N’en déplaise aux lobbyistes de tout poil et à leur si commode pensée unique, je la condamne aussi fermement que l’homophobie.

HUMORISTES
J’écrivais ceci il y a quelques mois : ce sont aujourd’hui les humoristes qui font le boulot des chroniqueurs, d’où les attaques de plus en plus virulentes dont les premiers sont l’objet de la part des politiques qui voient bien que des Stéphane Guillon ou des Didier Porte sont autrement plus dangereux que leurs collègues plus policés…
C’est qu’ils mettent les points sur les i et appuient là où ça fait mal, quand la plupart des chroniqueurs servent la soupe aux puissants en psalmodiant en boucle leur lénifiante pensée inique – pardon, unique.

HYPOCRISIE
La plus répandue et la plus dangereuse, c’est l’inconsciente. Hypocrites, nous le sommes tous parfois, mais nous sommes presque toujours assez avisés pour ne pas nous en rendre compte…
Parce qu’il se croit honnête, Orgon est plus dangereux que Tartuffe – et à peine moins hypocrite. Les pires escrocs sont ceux qui ne font rien d’illégal.

ÎLES
Beaucoup d’îles en ce moment au cinéma (Shutter Island, The Gost Writer), îles-prisons, îles-refuges…
Me semblent être des métaphores de notre île à tous, refuge et prison perdue dans l’océan de l’infini. Mais aussi de notre isolement dans l’individualisme massifié de la mondialisation, tous repères perdus, naufragés plus ou moins volontaires, Robinsons de l’océan du fric roi.
Dans ces films, les personnages ne sont pas ce qu’ils paraissent être, on ne sait plus qui est bon, qui est méchant, les rôles s’inversent en un carnaval sinistre.
Mais Polanski n’est pas Scorcese, et son intéressant "Ghost Writer" demeure un peu superficiel et timoré, un thriller en demi-teintes qui agace gentiment les nerfs face à une tragédie shakespearienne dont la vertigineuse quête d’identité secoue le spectateur jusqu’au tréfonds – remettant en cause sa propre identité.

a_ INDISPENSABLE
Il n’est pas très étonnant que nous finissions par en vouloir à ceux qui nous sont devenus indispensables, puisque nous leur avons donné le pouvoir de brider notre liberté.

INFIDÉLITÉ
Ce n’est pas parce que je suis infidèle que je ne suis pas fidèle. Bien au contraire !

INGRATITUDE
Parce qu’au fond de nous, même si nous ne nous les avouons pas, nous connaissons très bien nos défauts, nous avons bien du mal à croire qu’on puisse nous aimer, si bien que nous tendons à mépriser quiconque nous donne la preuve indiscutable qu’il nous aime en dépit de nos faiblesses.

INSOUCIANCE
L’insouciance n’est le plus souvent que le joli surnom dont nous décorons notre lamentable irresponsabilité.

INTÉGRATION
L’actuel président de la république a tout à fait raison de poser le problème de l’intégration des étrangers naturalisés français. C’est un problème qui lui tient d’autant plus à cœur qu’il a certainement conscience d’être concerné par lui au premier chef.
Nicolas Sarkozy, semble en effet devoir à ses origines exogènes des valeurs et des comportements qui entravent singulièrement sa compréhension et son respect des valeurs républicaines qui fondent la république française.
Devant son apparent refus de respecter la constitution qu’il est chargé de défendre, il n’est pas interdit de se demander s’il ne devrait pas être renvoyé dans son pays d’origine, le temps de réviser sa vision du monde afin qu’elle cadre avec le mandat qu’un peuple assez malavisé a commis l’erreur de lui confier.
Oui, à cela près que NS est né en France, que la France est donc son pays d’origine, même si elle ne l’est pas pour ses parents. Cette formulation est gênante en ce qu’elle risque d’entraîner un décompte de générations pour décider de la nature des origines.

INTELLIGENCE
Il est plus que temps de redéfinir l’intelligence. Toute une tradition, d’ailleurs plus récente qu’elle ne l’admettra jamais, en fait une sorte de chasse gardée des intellectuels. Domaine réservé à l’entrée duquel il convient de se déchausser, et où l’homme moyen ne devrait entrer qu’en courbant la tête et montrant patte blanche.
Au risque de passer pour un béotien, je crains de devoir soutenir qu’intelligence et intellectualisme n’ont strictement rien à voir, pas plus que ne sont synonymes savoir et création.

JARDIN
Tout jardin est un microcosme.
Et le fidèle miroir de son créateur…
Mais bien plus encore le modeste reflet du macrocosme.
L’infini, c’est dans mon jardin que je m’approche le plus près de lui.

JUNGLE (loi de la)
Il suffit d’avoir jardiné deux ou trois saisons pour savoir que la prétendue loi de la jungle n’existe que dans la cervelle tordue des êtres humains les plus névrosés.

LAPSUS
Je veux parler des avis de parution des deux livres que Klépal et moi venons de publier, et je m’entends dire : « mes envies de parution »…

LAPSUS (bis)
L’affaire Bettencourt, c’est un véritable awoerthement, Pardon, avortement. Attention, je n’ai pas dit : Woerth ment. Est-ce que j’ai une tête à dire des méchancetés, pardon des mensonges ?
C’est comme pour Courroye, je n’ai jamais dit que c’était un procureur dévoyé, j’ai écrit que c’était un procureur dévoué. C’est pas tout à fait pareil, quand même…

LÉGALITÉ
Ils n’ont rien fait d’illégal, paraît-il.
C’est bien le drame.
Le plus grave, c’est qu’ils n’aient rien fait d’illégal !
Si réellement tous les abus absolument scandaleux dont se sont rendus coupables Sarkozy et son gouvernement sont légaux, alors c’est plus qu’une affaire d’état, c’est une société tout entière qui marche sur la tête.
Il est effarant, il est monstrueusement scandaleux qu’il soit légal de rendre 30 millions d’euros à une milliardaire qui par toutes sortes de moyens légaux finit par ne donner aux impôts que des miettes de son immense fortune.
Il est effarant et monstrueusement scandaleux que la femme d’un ministre du budget puisse être embauchée pour 180.000 euros par an plus les bonus, soit pour ne rien faire, soit pour aider à frauder le fisc dont est responsable son mari.
La liste de ces abus scandaleusement légaux serait trop longue. Suffit de dire que dans une société normale aucun de ces scandales ne pourrait jamais être considéré comme légal, pour la bonne raison que chacun d’entre eux représente un viol délibéré tant du contrat social que des principes qui fondent la république française.
Dans cette république irréprochable, où est la Liberté ? Où, l’Égalité ? Où, la Fraternité ?
Si ce qu’ont fait les Woerth est légal, alors il faut de toute urgence changer la loi !

LENTEUR
Longtemps j’ai travaillé très vite, ce qui m’autorisait des plages de paresse étalées à perte de vue, des farniente élastiques. Je suis bien plus lent désormais, mes temps de loisir, devenus des temps morts à mes yeux, ont rétréci comme peau de chagrin, si bien que je n’ai plus du tout le temps de ne rien faire.
Ça me manque…

LIBÉRALISME
Le libéralisme a quelque chose d’aberrant dans son fondement même, puisqu’en dernière analyse son projet consiste à mettre l’ordre social au service de l’anarchie. De cette irrationalité schizophrénique originelle découlent les contradictions incessantes qui le rendent si naturellement catastrophique et si complètement incurable.

LIBÉRAL-NAZISME
Le nazisme n’est jamais que le comble du capitalisme et son aboutissement – la folie qui le prend quand sa soif de pouvoir et de profit, ou les nécessités de sa survie, l’amènent à abandonner les quelques restes de valeurs morales qui le rendaient sinon supportable du moins provisoirement viable.
Car avec son idéologie de la croissance perpétuelle et de la prédation infinie, le capitalisme plus ou moins soft n’est pas tenable sur le long terme.
Sa seule chance de survie est de devenir suffisamment hard pour espérer prolonger par la dictature des « élites » l’agonie programmée de son inévitable autodestruction.
Condamné par sa boulimie à finir par s’auto-dévorer, son élan même et jusqu’à son instinct de conservation le portent irrésistiblement à une forme ou une autre de ce nazisme dont il partage tous les principes.
Cette volonté de puissance délivrée de tout scrupule, qui est l’idéal même du nazisme, et qui fonde également la démarche du capitalisme, est par essence incompatible non seulement avec une authentique démocratie, mais encore avec le fonctionnement cohérent – pour ne même pas parler d’équité – d’une société humaine.
Ferreri l’avait illustré dans la terrible métaphore de « La grande bouffe » : l’excès est suicidaire.

LIBRE
Je ne me crois pas libre. Je me crois seulement libre d’admettre que je ne le suis pas, et de tenter d’en tirer les conséquences.

LIVRES
Il est des petits livres que j’aime. Je préfère souvent aux pavés les petits cailloux, dont la taille modeste semble augmenter les capacités de résonance, les échos qu’ils suscitent ; on dirait, quand on les laisse tomber dans le puits de notre mémoire, que les rides qu’ils y font naître s’élargissent en cercles concentriques toujours plus grands et qui n’en finissent pas de faire vibrer notre diapason intime.
J’ai beaucoup plus appris de « Notre philosophe », « L’ami retrouvé », ou « L’esprit de perfection » que de tous les pensums de Sartre. Peu de pages, beaucoup d’effet. Il est temps de renvoyer à leurs études les cuistres faiseurs de thèses ; leurs gros sabots sentent par trop la chandelle.

MAHLER
À condition de lui prêter un minimum d’attention, tout le monde peut écouter Mahler, mais à des quantités de niveaux différents. Ce n’est pas une auberge espagnole, mais une cathédrale.

MARAT
Cette violence dans l’indignation qui semble effrayer certains de mes lecteurs, c’est mon côté Marat. Marat des bois s’entend, car je ne suis pas un homme des villes, ni des foules, encore moins des masses.

MÉTAPHYSIQUE
Je n’ai rien contre les questions métaphysiques, mais j’ai horreur de ceux qui croient avoir les réponses. C’est toute la différence entre le mysticisme et la religion.
Ne perdons pas de temps à chercher Dieu. S’il existe, il sait où nous trouver.
Suffit d’adorer la création.

MÉTHODE
En matière de création, la meilleure méthode est de ne pas en avoir.

MODE
Le meilleur moyen d’être en avance sur la mode, c’est de l’attendre dans le passé.

MONSTRES
Je me prendrais volontiers pour un monstre, si je n’avais la très nette impression que la plupart de mes congénères ne sont pas moins monstrueux que moi.

MONTESQIEU
Les principes de Montesquieu constituent le consensus minimal indispensable à l’établissement et au fonctionnement d’une société digne de ce nom. C’est si vrai que dans les sociétés dites primitives de nombreuses peuplades ont de façon plus ou moins intuitive et plus ou moins consciente fonctionné de cette manière-là.
Montesquieu n’a fait que rationaliser et formuler des règles de comportement qui s’imposent naturellement dès que des hommes dignes de ce nom décident de vivre ensemble.
Il ne s’agit donc pas d’inventer une nouvelle démocratie, mais de retrouver dans le passé et d’adapter à notre présent les principes et les usages qui nous permettront d’avoir un futur.
Dangereux, mortifère scandale de la fuite en avant, de la recherche éperdue du nouveau. La nouveauté c’est souvent, c’est surtout, reprendre autrement ce qui a déjà été.

NÉGOCIATION
Évitez autant que possible de négocier avec les hommes de pouvoir. Ils ont inventé la négociation pour imposer un rapport de force sans avoir à passer par l’épreuve de force, dont on n’est jamais sûr de sortir vainqueur, et qui est toujours coûteuse à tous égards.
On ne peut négocier utilement avec des hommes de pouvoir qu’après leur avoir imposé un rapport de force dans lequel il est clair qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner, ce qui implique de leur montrer clairement qu’on est soi-même prêt à tout perdre, et à les entraîner dans note perte.

NÉOLOGISME
Je vais sortir du bain. C’est le moment où l’on jouit le plus purement de cette propreté nouvelle qu’on sait précaire, et d’avance condamnée.
« C’est beau, la propritude… » m’entends-je soupirer sur le fond sonore quasi intra-utérin des clapotis qu’engendrent les mouvements à demi réflexes par lesquels j’entretiens la conscience d’être suspendu immobile dans la bienheureuse bulle liquide qu’aucune douche ne remplacera jamais.
On ne remerciera jamais assez notre Ségolène nationale, d’avoir, avec une bravitude qui doit autant à la rouerie des communicants qu’à l’inconscience des néophytes, ouvert une voie proprement royale à un suffixe injustement délaissé, lui rendant ainsi et la virginité et la capacité à procréer. Il est des néologismes qui font entrer dans l’histoire plus sûrement qu’une candidature calamiteusement ratée à la présidence de la République…

OBSÉDÉ
J’ai beau faire, je fais partie de ces gens qui se croient paresseux parce qu’ils sont incapables de travailler 24 heures sur 24.

ODEUR
Le problème avec les vieux messieurs, c’est que s’ils ne sentent pas trop bon, ils sentent mauvais.

ORDURE
La société néo-libérale, productrice effrénée d’ordures en tout genre, est tout entière fondée sur la prime à l’ordure. Plus vous serez malhonnête, plus vous cultiverez les rapports de force, plus vous lècherez le cul des forts et botterez celui des faibles, plus vous serez une parfaite ordure, plus vous serez non seulement respecté, mais donné en exemple.
Les figures de franches canailles qui occupent actuellement le haut du pavé, les Arnault, les Bolloré, les Dassault, les Pinault, quand serons-nous débarrassés de ces parasites ?
Dernière trouvaille de cette époque bénie : donner du fric aux élèves pour les faire travailler !
Il est grand temps de nettoyer les écuries d’Augias.

PARADOXE
Si tu n’acceptes pas la mort, à quoi te sert de vivre ?
La mort est certainement un but auquel la vie permet de se préparer pour l’atteindre dans les meilleures conditions.

PARDON
Si on me croit rancunier, on se trompe. Je suis toujours prêt à pardonner aux autres le mal qu’ils ne m’ont pas fait – et aussi celui que je leur ai fait.

PARESSE
En variant les supports, on ne cherche, au mieux, qu’à améliorer la forme. À surprendre, à susciter la curiosité du spectateur, au pire. On perd de vue le sens sacré de la peinture, on ne cherche plus à s’améliorer soi-même – pourtant le seul moyen de devenir meilleur peintre.
Confier à l’extérieur ce qui ne peut venir que de l’intérieur, c’est ce que j’appelle la paresse.

PASSÉ
Si tu ne comprends pas le passé, comment pourrais-tu comprendre le présent qui en est issu – tissu ?

PEINDRE
C’est à mes yeux repartir de zéro, pour, nourri du passé comme du présent, redécouvrir la figuration à travers l’abstraction et l’abstraction à l’intérieur de la figuration, autrement dit pour retrouver la symbolique perdue. Pour reprendre un néologisme qui m’agace copieusement, il faut « réenchanter » la peinture.

PEINTURE ET LITTÉRATURE
De Jean-Luc Godard : « Il y a encore de la littérature, il n’y a plus de peinture, seulement des dispositifs, et c’est faible. »

PENSÉES DE CHIOTTES
Je voudrais bien savoir pourquoi les gens que je n’ai pas envie de voir m’emmerdent sans arrêt, alors que ceux dont j’aimerais tant qu’ils m’emmerdent ne se manifestent jamais.

PERDU (Tout n’est pas)
Sur la pointe des pieds, une fille vide ses ordures au tri. Entre ses fesses, on voit le ruban plus ou moins fleuri de son string. On a beau dire, ça rassure.

PERMISSIVITÉ
La permissivité si violemment revendiquée par la « gauche » mondaine n’est en aucun cas de gauche. La permissivité est une idée de droite : pas plus que la tolérance zéro, la tolérance infinie ne peut être cautionnée par la gauche, car elle est par définition immorale. Toutes deux sont foncièrement de droite, l’une appartenant à la droite dirigiste, l’autre à la droite libérale, et donner libre cours à l’une finit toujours par faire ressurgir l’autre.
Le comble de la permissivité est ainsi atteint quand un gouvernement scélérat comme l’actuel gouvernement français en vient à interdire aux opprimés de se défendre, ce qui revient à tout permettre à ceux qui détiennent le pouvoir…

PERMISSIVITÉ
La permissivité, c’est ce laissez-faire qui a permis de transformer le citoyen en roi fainéant, et par là même en consommateur. La permissivité est la négation de toute liberté authentique, la forme moderne de l’esclavage insidieux mis en place par le « libéralisme ».
C’est également le moyen très efficace pour la droite de tout récupérer, donc de tout émasculer.

PETITES CHOSES
Les « petites choses » m’ont toujours paru plus intéressantes que les « grandes ». Pendant que s’agitent les crétins de pouvoir, vivons !

PIS-ALLER
À défaut de la rendre heureuse, il essayait de lui faire plaisir.

POLICE
Pas vu un seul flic sur la route en plus de mille kilomètres, peut-être boudent-ils…
Une des graves erreurs de Sarkozy, qui n’en est pas avare, Dieu merci, est que tout en se servant à l’excès de la police, il abuse d’elle ; les nazis avaient su payer leurs policiers, Sarkozy les voit non seulement comme bâton de pouvoir mais comme fonctionnaires, d’où une attitude ambivalente envers eux, tantôt leur passant la main dans le dos, tantôt leur tapant dessus.
C’est une des contradictions du libéralisme. Il ne peut fonctionner sans le secours de l’état, mais voudrait s’en passer au maximum pour maximiser ses profits et jouir le plus possible de la seule liberté qu’il comprenne, celle d’asservir et d’exploiter le peuple.
Or l’anarchie libérale ne peut se passer de police, car aucune milice privée ne pouvant être légitime, on pourra toujours lui opposer une autre milice.
Quand on veut faire de la police une garde prétorienne, il est prudent de ne pas mégoter avec elle.

PORTE (Didier)
Qu’il ait pu faire dire à Villepin : « J’encule Sarkozy ! », voilà qui est scandaleux, insupportable, glapissent les bons apôtres du pharisianisme libéral.
Mais les expulsions d’enfants, ça, c’est tout à fait supportable ; le bouclier fiscal, pas de problème, les retraites chapeaux, les stock-options, les comportements mafieux systématiques, c’est parfait.
Aujourd’hui comme hier, c’est à leurs indignations sélectives et intéressées qu’on reconnaît les authentiques salauds. Philippe Val en est le répugnant archétype.
Ce n’est pas, à ce qu’il dit, la radio que veut faire Nicolas Demorand, cet enfant de chœur. Il a bien raison de ne pas s’y essayer : il en serait incapable. Pour être Didier Porte, il ne suffit pas de pratiquer la provocation bidon, il faut de l’honnêteté et du talent.

POUVOIR
Si Sartre demeure encore aujourd’hui pratiquement intouchable malgré l’insigne faiblesse de son œuvre, c’est qu’il a réussi ce qui fascine le plus les intellectuels : obtenir et exercer un pouvoir immérité et illégitime.
Qui veut comprendre le XXe siècle perd son temps avec Sartre, esprit d’apparence brillante mais brouillon et superficiel. Le XXe siècle, nous pouvons le découvrir avec Orwell, Huxley et Koestler. Et si nous voulons savoir ce qu’il a été, du plus commun au plus rare, comment il a été senti, pensé et vécu, nous en apprendrons davantage en lisant Proust et Pessoa, Lawrence, Fante, Pagnol ou Jules Romains, Giraudoux et Anouilh, et j’en oublie bien d’autres, qu’en labourant laborieusement les pensums de ce pion monté en graine qui n’a jamais cessé d’être le plus louche des philosophes.

PRÉSENCE
Seules les leçons du passé, non seulement comprises, mais goûtées, digérées, assimilées, vécues, peuvent nous mettre en présence de notre vrai présent, unique moyen de créer autant que possible notre futur.
Car comme le savent les enfants et les animaux, le présent est éternel et ce qu’on appelle présence consiste à s’en souvenir. Reprendre conscience de l’éternité de l’instant, c’est cela la présence.

PRESQUE RIEN
À peine venons-nous, l’ami Klépal et moi, de publier « presque rien », que je tombe, dans un livre acheté d’occasion quelques jours après à la merveilleuse Épicerie Littéraire de Châteauroux-les-Alpes, intitulé Venise et écrit par Frédérick Tristan, sur la phrase suivante :
« Venise, toute érudition exténuée, est cette mémoire où des courants d’air et de soleil valent plus que les édifices et les œuvres parmi lesquels ils vont, viennent, mais hors desquels ils ne seraient que fictions d’un géomètres oisif. Ici, comble de perversité ou de blancheur, les combattants échangent leurs armes. Le presque rien l’emporte sur le tout, l’infime sur le géant, l’analphabète sur le savant, mais telle était la ruse du tout, du géant et du génie en ce qui-perd-gagne dont l’homme est l’enjeu ».
Et je m’aperçois que je suis d’une rare inculture, puisque je ne connaissais que de nom ce Tristan qui semble pourtant d’après ce petit livre un des vrais écrivains contemporains.

PRINTEMPS
Au printemps, le matin, j’ai toujours envie de ne rien foutre, et de me laisser pousser.
Juste me laisser repousser à partir de mes racines, me regarder faire de nouvelles tiges, voir naître mes nouvelles feuilles, les mêmes que l’année d’avant mais différentes, regarder mes premières fleurs éclore, toutes neuves et si semblables aux anciennes que si elles n’étaient pas elles-mêmes, je pourrais les confondre avec leurs sœurs aînées.
Au printemps, j’ai juste envie de jouir.
Les fruits, ne m’en parlez pas, c’est pour plus tard, inch’Allah !

PROCUREUR(S)
Dans un pays où c’est le pouvoir exécutif qui décide, par le truchement des procureurs qu’il contrôle, s’il y aura ou non acte de justice, la justice est interdite de séjour.
Patiemment, les gouvernements de la Cinquième République, poussés par les Présidents successifs, ont peu à peu expulsé les citoyens de leurs libertés. Grâce à de savants mélanges législatifs, de mini coup d’état en mini coup d’état, sans tambour ni trompette, presque sans douleur, la réalité des trois pouvoirs est désormais à peu près tout entière aux mains de l’exécutif, pendant qu’un peuple anesthésié se gave de spectacles en tous genres.

PROFONDEUR
Se croire profond parce qu’on ne parle que de choses profondes, c’est être bien superficiel.

PROGRÈS
Il serait grand temps de remettre en cause, avec la joyeuse férocité qui s’impose, le ridicule et pernicieux usage que sous l’influence aveuglante du « siècle des lumières » nous faisons encore, contre toute évidence de la si contestable notion de progrès.
De retour d’un court séjour piémontais tout illuminé des génies esthétiques et philosophiques du gothique international et du rinascimento transalpin, je me sens plus que jamais fondé à questionner (y compris au sens ancien et sinistre du terme !) l’intérêt et la qualité de l’apport de la plupart des prétendues « avancées » contemporaines dans le domaine artistique.
La stupéfiante qualité des œuvres visibles à Saluzzo, confrontée à l’indicible indigence de la plupart des œuvrettes actuelles, si énormes en masse et mégalomaniaques en propos qu’elles soient dans de nombreux cas, proclame plutôt la décadence que le progrès.
Une régression qui n’est pas seulement celle du savoir-faire et de la culture, qui n’est que trop évidente, mais aussi celle de l’imagination comme de la hauteur de vues.
Duchamp, qui était beaucoup plus lucide et perspicace que les prétentieux impuissants qui comme en un défilé militaire de troufions ringards lui ont emboîté le pas de l’oie, s’engouffrant dans la brèche pour mieux se défiler devant leur devoir, écrivait en 1945 à son ami Denis de Rougemont : « Tout l’effort de l’avenir sera d’inventer, par réaction à ce qui se passe maintenant, le silence, la lenteur et la solitude. »
Pour ma modeste part, j’espère aller dans ce sens, comme tendent à le montrer les titres des deux livres publiés ce printemps avec l’ami Klépal : RIEN, et presque rien.
Voir ÉVALUATION

PROGRÈS
Je ne crois pas au progrès. Je crois à l’évolution. Autrement dit, si je suis sûr que les choses changent et ne peuvent que changer, je ne crois pas que ce soit forcément pour le mieux.

PROVERBES ITALIENS
Ils ont un côté rêveusement ironique et lapidaire plus marqué à mon goût que leurs homologues français, qui me semblent plus sentencieux. Pour ces derniers, la sagesse est dans le bon sens, alors que les premiers la trouvent dans une distanciation presque cynique.
Pagare, morire, sempre tempo… me dit la patronne de l’Albergo Cavallo Bianco à Dronero, quand je lui demande ma note.
Caffè freddo, bacciare un morto.
L’ospite è como il pesce : dopo tre giorni, puzza…
Est-il vraiment besoin de traduire ?

PUSILLANIMITÉ
Les gens qui n’osent pas demander sont ceux qui ne supportent pas les refus.

QUESTION
La plupart du temps, nous ne posons une question que pour pouvoir lui donner notre propre réponse, afin d’être sûr que la question ne se pose plus.
Posez-moi les bonnes questions, j’ai les réponses, dit à peu près Woody Allen.

REPROCHER (se)
Il est incontestable qu’au regard des « lois » non écrites et d’autant plus en vigueur de la maffia à laquelle il appartient, Eric Woerth n’a rien à se reprocher. Au contraire ! Il a bien mérité de l’oligarchie dont il est le valet, et on comprend que son parrain ait tant de mal à se séparer d’un domestique aussi zélé. Comme le faisait si bien remarquer dans le Topaze de Pagnol (qui n’a jamais été aussi actuel) Roger de Berville : « Je suis depuis hier trésorier du Cercle de la rue Gay-Lussac, ce qui prouve que j’ai une réputation bien établie de probité. Eh bien, la probité, ça se paie cher, parce que c’est rare. »
On le sait, l’idéal, pour un escroc, c’est d’avoir une tête d’honnête homme.
L’important aux yeux d’un Woerth, c’est de paraître. Le problème, qui n’est pas seulement le sien, mais celui de l’oligarchie politico-affairiste qui nous gouverne, c’est qu’en matière d’honnêteté, il ne s’agit pas de paraître, mais d’être.

RAISON D’ÊTRE
J’ai beau faire, je ne peux croire qu’à la beauté.

RÉPUBLIQUE BANANIÈRE
Il y a longtemps que nous vivons dans une république bananière. Ce qui explique que les scandales aient pu devenir aussi incroyables, c’est paradoxalement qu’ils avaient fini par sembler normaux. Assurés d’une quasi impunité (au pire, des peines de principe, et une fois tous les dix ans un bouc émissaire à la Carignon), les élites au pouvoir ont peu à peu perdu toute prudence en même temps que toute pudeur, au point de finir par se faire un mérite de cette impudeur même. Quant au bon peuple, tant qu’il trouvait des miettes sous la table, il s’est occupé de ses petites affaires en laissant les grandes à ses élus.
Le laxisme est le producteur naturel du scandale, et s’en accommode jusqu’au jour où son indulgence même pousse les escrocs à aller si loin que l’opinion se retourne, et condamne soudain ceux qu’elle laissait faire l’instant d’avant.
Lesquels, stupéfaits par ce revirement pourtant prévisible (tant va la cruche à l’eau… dit la sagesse populaire, qui n’a rien de populiste), sont sincèrement indignés qu’on ne tolère plus ce qui passait comme lettre à la poste.
C’est alors, tandis que l’incendie rage, que se lèvent des abrutis ou des complices, des Rocard ou des Weil pour critiquer ceux qui crient au feu et appellent les pompiers, en leur faisant judicieusement observer : « Oui, mais non, arrêtez, pas les pompiers, l’eau, ça mouille, vous allez abîmer le papier peint ! »
À regarder le président et les membres de son gouvernement croupion courir comme des canards sans tête en essayant de piétiner les braises sans cesse rallumées de l’affaire Woerth-Bettencourt, on flaire la même panique qui saisit une fourmilière quand on soulève la pierre sous le couvercle de laquelle elle s’était abritée pour vivre à sa guise sa petite vie bien cachée.
Même affolement, même rage impuissante, mêmes jets d’acide, mêmes tentatives pathétiques pour mettre ses œufs en sécurité, même fuite de la lumière.
Seule différence, mais de taille : contrairement à nos aigrefins de pouvoir, leurs œufs, les fourmis ne les ont pas volés, mais pondus.
J’oubliais : les hommes au pouvoir ne sont pas des fourmis, mais des cigales. Les fourmis, c’est nous. Quand allons-nous les faire danser ?

RIEN
« RIEN. Voilà le mot qui résume tout » déclare Pierre Autin-Grenier dans Les radis bleus, publié en 1990. Pour une fois, je n’ai rien à ajouter.

ROMAN POLICIER
J’ai toujours du mal avec les policiers trop sophistiqués, trop calculés. Je n’avais lu qu’un très bon recueil de nouvelles de Fred Vargas. « Pars vite et reviens tard » m’a déçu. Bien pensé, mais pas vécu. Trop pensé, donc. Excessivement sophistiqué, exagérément cohérent. C’est bien ficelé, mais c’est ficelé. Travail d’intellectuel, à la Umberto Eco. Les personnages ne sortent pas du livre. Ils y restent, nous ne partons pas avec eux ; ils sont certes dessinés, mais ils ne vivent pas. Trop écrits, ils manquent de joie. C’est que l’auteur n’en éprouve pas en leur compagnie. Comment créer des personnages quand on ne croit pas soi-même à leur existence, quand on n’a pas oublié qu’ils n’existent pas ? Quand on les a inventés au lieu de les laisser s’inventer ?
La préméditation, erreur très actuelle…
Impuissance de la plupart des écrivains actuels devant leurs personnages.
On dirait qu’ils n’osent pas les laisser naître, soit qu’ils leur ressemblent trop, soit qu’ils leur soient trop étrangers. Quand ce n’est pas les deux à la fois, comme dans « La mort naturelle » d’Agnès Olive, un « roman » qui à force de « naturel » est tout sauf naturel.

SAVOIR
Quand on sait trop, on ne sent plus rien. Le vrai savoir, c’est le sentir.

SENTIMENTS (bons)
On ne fait pas forcément de mauvaise littérature avec de bons sentiments. Mais ça aide. Voyez Eric-Emmanuel Schmitt.

SOPHISTICATION
La sophistication est l’exact contraire du raffinement. Le raffinement épure, la sophistication se complaît à compliquer, toujours plus – toujours trop. La sophistication, c’est le raffinement du nouveau riche, qui n’entendant rien à la simplicité du raffinement se gave de sophistication avec la même avide gloutonnerie qu’il entasse des richesses dont il est incapable de jouir, parce qu’il en ignore le mode d’emploi.

SURVIE
On s’éloigne toujours un peu de ce qu’on aimerait trop. Question de survie…

SURVIE
Nous en sommes arrivés à cette situation paradoxale :la seule chance de survie de l’humanité réside dans sa disparition à peu près totale.

TERRORISME
Tout académisme est un terrorisme. La mort pour survivre a besoin de tuer la vie.
Aucun académisme à ma connaissance n’est allé plus loin dans le terrorisme que l’académisme artistique qui sévit maintenant depuis plus de cinquante ans.
Les gens qui croient qu’il suffit de penser pour imaginer, de conceptualiser pour innover et de théoriser pour créer sont tout simplement des impuissants, des nains artistiques.
À dire vrai, il nous suffit de regarder autour de nous pour constater que nous vivons une époque de nains en tous domaines. Le nain a besoin de se grandir démesurément pour se sentir exister, parce qu’il est incapable d’affronter sa réalité et de partir d’elle avec humilité pour tenter l’aventure de la création. Au nain, il faut des résultats, les plus immédiats possibles, et la réussite sans travail demeure son objectif primordial. Car la mégalomanie du nain se conjugue à une frénétique paresse, qui lui fait tout entreprendre sans jamais rien achever.
C’est que le nain, ce mort vivant, a si peur de la mort qu’il lui faut de toute urgence et à toute heure quitter la vie réelle pour tenter d’incarner les fantasmes qui lui tiennent lieu de vision du monde.
À ce titre, le nain est à tous les sens du terme le parangon des spéculateurs.
N’ayant ni le courage ni la capacité de créer, le nain ne peut « réussir » que par le terrorisme. Il lui faut créer une prison mentale où enfermer l’esprit critique et l’aveugler. Il lui faut donc détruire ce qui a précédé et imposer sa « rupture », qui consiste en fin de compte à tenter de mettre en place un ordre infrangible tellement abstrait, je veux dire éloigné de la réalité et donc contre nature, qu’il lui faut sans cesse recourir à la violence et au mensonge pour lui donner une fallacieuse apparence de légitimité.
On voit qu’à sa façon, et bien plus que son père, Nicolas Sarkozy est un véritable artiste, au sens où l’entend notre catastrophique modernité, qui aura pour grand mérite devant une éventuelle postérité d’avoir provisoirement réussi à faire de la démarche artistique le comble du conformisme.

TINA (There Is No Alternative)
Cette habitude si commode, devenue universelle, particulièrement chez les responsables, de se déresponsabiliser pour éviter de culpabiliser, de toujours reporter la faute sur autrui (l’Europe, par exemple) ou sur une supposée destinée, en disant la main sur le cœur : « On ne peut pas faire autrement ! », c’est précisément celle des braves petits serviteurs du régime nazi, des bons petits « communistes » du régime stalinien.
C’est celle des lâches, qui toujours forment la complaisante piétaille de la sans cesse renaissante armée des salauds.
Voir CHOIX

TRONCHE
Je ne sais pas si Eric Woerth a une tête à encourager la fraude fiscale. Ce qui me paraît en revanche évident, c’est qu’il en a et la mentalité et la conduite.

VIE
Ni le temps ni l’espace n’échappent à la vie. Nous vivons tout le temps et tout l’espace dès que nous revenons à la vie. L’homme n’est pas son propre centre, il fait partie de la vie. Le présent n’existe pas. L’être existe.

VIEILLIR
Nous ne nous voyons pas vieillir. Le vieillissement, nous le découvrons à travers les autres, par ricochet. Ces balles perdues n’en blessent que mieux.

VIOL
Il ne suffit pas de violer (les principes, les codes, les habitudes, etc) pour entrer dans une démarche artistique. Encore faut-il savoir ce que tu violes et pourquoi. Faire du porno et créer sont deux choses tout à fait différentes, même si dans les deux cas on viole les bienséances et le bon goût.
L’accent mis sur la provocation entraîne à terme l’impuissance du créateur. La création, c’est ce qui se passe quand la provocation n’est pas première, mais vient de la nouveauté réelle, de l’originalité foncière de ce qui a été créé. Rien de plus casanier, de plus moutonnier que de rechercher la nouveauté pour la nouveauté, rien de plus conformiste que l’originalité à tout prix.

VOYAGES
Les voyages dans l’espace ne me passionnent que s’ils sont en même temps des voyages dans le temps. C’est pourquoi j’aime tant Bruges et Venise : le véritable ailleurs, c’est autrefois. Ou demain, d’où mon intérêt passé pour la science-fiction, et le plaisir que j’ai toujours éprouvé toujours à déambuler dans New-York. Où je n’aimerais pas vivre, car s’il est un lieu inhabitable, Dieu merci, c’est bien le futur !
Et pourtant l’inestimable Jean d’Ormesson a pu un jour déclarer : l’avenir m’intéresse au pus haut point, car c’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années.

Mon cher Alain,
J’ai lu et relu (attentivement, mais si mais si !) ces 23 remarques en passant et, si, globalement comme on dit en ces temps de globalisation, je partage, il est quand même quelques points sur lesquels je souhaite manifester de possibles divergences. Après tout, merde, c’est bien le moins !

Les militaires sont détestables, mais il en faut.
Pourquoi donc ? Je ne sais plus quel pays d’Amérique du Sud je crois a choisi de supprimer son armée et il semble que tout le monde s’en porte fort bien. D’une part c’est un gouffre à pognon, d’autre part ces gens-là sont dangereux et ils le seront encore davantage quand ils seront totalrement passés (c’est en bonne voie) au service des grands argentiers qui gouvernent le monde par politiciens interposés.
Pour les avoir fréquentés (de carrière et appelés) durant 27 mois en Algérie je suis au regret (façon de parler) de dire que ce sont soit des cons soient des malveillants. Quant aux soldats (je ne saisis pas la nuance) je n’en connais pas d’admirables et ce ne sont pas Raymond Guérin, Georges Hyvernaud ou Léon Werth, ou encore Céline qui me contrediront.

[L’art] c’est l’évocation et la contemplation du mystère de l’univers et de sa beauté.
Je veux bien, mais pas que. Et, crois-moi, je suis loin d’être un ardent défenseur de la non-figuration dont, en dehors de son aspect commercial, me révulse sa vocation d’objet décoratif que l’on choisit en fonction de son accord avec les rideaux et les tapis.
Un chef-d’œuvre ne peut être que beau.
Je ne sais pas. Le "beau" est une notion subjective qui évolue sans cesse (sans parler du concept de mode) et le "beau" que nous trouvons aujourd’hui aux peintures des impressionnistes n’était pas très "beau" à l’époque.
Attention, je ne suis nullement adepte du détestable "tous les goûts sont dans la nature" que je trouve d’une "belle " lâcheté et d’une répugnante complaisance. Au même titre que l’infâme "chacun son opinion".

Nous avonc toujours le choix, mieux vaut s’avouer lâche que se vouloir résigné.
C’est bien joli, dit comme ça, mais où est notre capacité à choisir dans une démocratie ? Si 51% d’imbéciles choisissent pour les 49 autres %, que vaut notre choix si nous faisons partie des 49% ? Je peux, par ailleurs, choisir de vivre, mais si le cancer en a décidé autrement, qui gagne ? Devant la situation politique actuelle, et y compris au niveau mondial, je ne vois guère d’autre possibilité (réaliste) que de me résigner car le pouvoir actuel détient désormais toutes les clés et je n’ai raisonnablement rien à attendre des prétendus dirigeants de gauche ni des syndicats pitoyables (et complices). On peut en effet organiser une manif tous les quinze jours, ça fait prendre l’air mais c’est tout. Et ceci me donne matière à enchaîner sur

La force d’un Jésus ou d’un Gandhi n’est pas dans la douceur mais dans la violence de leur douceur.
Je trouve ça mignon, mais Robespierre (que tu cites ailleurs) n’aurait sûrement pas été d’accord. Ni d’ailleurs nos pères qui ont arraché les fameux "acquis sociaux" en 36, ni ceux de mai 68 qu’il est d’ailleurs de bon ton de dénigrer aujourd’hui. Mais nous n’en sommes plus là, l’apathie, le consensus ont gagné la bataille, l’esclave ne songe même plus à se rebeller, du moment qu’il a sa télé et sa bagnole.
Et quand il s’en voit soudain privé et contraint de se loger dans des cartons, il accepte, parce qu’il s’est résigné. Se résigner c’est peut-être bien se ranger dans le camp des lâches, auquel cas c’est la preuve que tout le système est bien vérouillé et qu’il fonctionne à merveille.
Tu dis d’ailleurs que la prise de conscience de nos dirigeants politiques les "acculerait au suicide politique". Je trouve que c’est leur prêter une innocence ou une naïveté qu’ils n’ont évidemment pas, sinon ils ne seraient pas là où ils sont arrivés. Cette corruption-là est délibérée, car ces gens ont une arrogance dont nous n’avons pas connu d’équivalent dans l’Histoire. En effet "la marche vers la dictature des riches" est engagée depuis maintenant une vingtaine d’années et nous assistons là à son sprint final. Le monde est totalement gouverné par ces fameux "riches" et rien, absolument rien, ne s’opposera jamais à eux car ils détiennent tout : l’économie (dans ce qu’elle a aujourd’hui de virtuel et donc d’intouchable), le pouvoir de décidet qui travaillera, à quel endroit et pour quel salaire, la force (flics et armée), l’information et donc le mensonge, la justice qui n’est plus qu’une farce. Contre ça, il n’y a plus rien, comme disait Léo.

Qu’il se dise ou non de gauche, tout cynique est à mes yeux de droite.
C’est faire bien peu de cas de Diogène et d’Antisthène que d’user d’un mot que l’on a détourné de son sens premier. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les décideurs sont juste des gangsters, des voyous, des profiteurs que l’on peut prendre la main dans le sac et qui en rigolent parce qu’ils se savent intouchables. Ils sont juste arrogants, méprisants, ce sont des ordures à qui "le peuple" devrait trancher la tête, mais ce ne sont pas des "cyniques" (au sens premier du mot). Après quoi "le peuple" pourrait s’empresser d’élire pour le représenter de nouvelles crapules (de droite ou de gauche, c’est la même chose) qui poursuivront l’¦uvre entreprise par leurs prédécesseurs, avec le zèle que l’on sait mais surtout en n’oubliant jamais qu’ils roulent pour eux et rien que pour eux.
Flaubert disait : Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. Et Harriet Beecher-Stowe d’ajouter un peu plus tard : L’esclave est un tyran dès qu’il le peut. Arrange-toi avec ça et demandons à Céline de conclure : Espérer quoi ? Que la merde se mette à sentir bon ?

Si tu n’acceptes pas la mort, à quoi te sert de vivre ?
Eh bien non, je n’accepte pas la mort. Certes je ne peux rien contre et je veux bien admettre que, selon un truisme bien répandu, la mort fait partie de la vie. C’est précisément ce qui me pose problème vis-à-vis de la vie. Ce serait un échantillon en somme, sans qu’il existe toutefois d’article à sa dimension normale. Pour moi la mort est un scandale et la vie une absurdité. Mais, puisque je puis faire autrement que d’accepter ce principe imbécile, je reste là par curiosité. Comme mon camarade Cioran, très exactement.

Les gens qui n’osent pas demander sont ceux qui ne supportent pas les refus.
Bien dit. Je ne supporte pas les refus, donc je ne demande jamais rien à personne. D’autant qu’ensuite il me faudrait dire merci.
Mais non, mais non, ton inculture n’est pas rare, à peine ordinaire. De Frédéric Tristan j’ai lu au début des années 70 un excellent roman intitulé Naissance d’un spectre. Publié chez Bourgois, je crois. Et je suis content que tu aies trouvé quelque charme aux formes brèves de Pierre Autin-Grenier (dont je me suis employé jadis, au temps des soupers littéraires, à faire un peu connaître le talent, l’humour et le savoureux pessimisme, amen !).
Quant à Godard, je l’abandonne volontiers à qui en veut. Mon aberrante obstination à vouloir voir ou revoir les pseudo chefs-d’œuvre de ce pitre (ainsi que ceux de Fellini et autres Antonioni ou Bergman, sans parler des bouffonneries insipides et prétentiardes de Rohmer) m’oblige à reconnaître que l’on n’a pas fait mieux pour illustrer la plus totale négation du cinéma et l’incommensurable mépris de ce type pour les crétins qui s’ébaubissent devant son œuvre (j’aurais dû mettre une majuscule). Totalement à chier !
Eh bien sur ce, je vais aller me restaurer un brin. Je t’espère en bon état et me réjouis de te lire un jour prochain. Je t’embrasse
jcd

samedi 21 août 2010

RIEN et PRESQUE RIEN

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Midi le juste, 31x41 cm, 2008

RIEN

Jean Klépal – Alain Sagault


Après À Hue et à Dia, déjà publié chez Gros Textes, où ils échangeaient sur l’ordre et les désordres auxquels ils se sentent confrontés comme tout un chacun, deux compères poursuivent un vagabondage peu commun.
Avec RIEN un partage s’élabore à partir d’une saisie attentive du vide quotidien, mais aussi de la fréquente démesure des détails et de l’inadmissible d’un imprévu qui bouleverse tout.
Un texte initial provoque des coïncidences parfois inattendues. Page après page, les textes de l’un et de l’autre se présentent en vis-à-vis ; leur confrontation induit résonances, échos et coïncidences proposées au lecteur attentif.

80 pages sur papier Old Mill ivoire 120 g. au format 15x21 cm,
couverture illustrée en quadrichromie sur papier Old Mill ivoire 250 g.
RIEN est le premier titre de la nouvelle collection Outremo(n)ts des Éditions Gros Textes.

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Souscription RIEN
presque rien

alain sagault - jean klépal

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Cette histoire n’est jamais arrivée, mais elle arrivera peut-être un jour

La lagune de Venise, les îles Skelligs au large de la côte irlandaise, la plage de Wissant entre les caps Blanc-Nez et Griz-Nez, trois repères fondateurs pour Alain Sagault, qui tente à travers ces bouts du monde d’aller à la rencontre d’un infini qu’il pressent.
L’aquarelle, art faussement désuet, effleure le papier humide pour qu’apparaissent les vibrations, le dissimulé, et que se perde le regard pour mieux s’y retrouver.
Il faut beaucoup d’opiniâtreté et d’acharnement pour saisir le moment subtil de la disparition. Recommencer sans cesse en modifiant à peine. Écouter le silence, travail précieux.
D’une suite d’aquarelles un jour montrées à Jean Klépal est né presque rien, livre singulier fruit d’une connivence.
Dix-huit aquarelles vont à la rencontre de textes issus de RIEN, ouvrage composé en vis-à-vis par Jean Klépal et Alain Sagault et publié au même moment par Gros Textes.

Le livre a été réalisé en février 2010 par le maître imprimeur Giuliano Ghibaudo sur papier Old Mill 250 g., au format 21x29,7 cm, dans son atelier de Cuneo.
Non reliés, les feuillets sont insérés dans une couverture à dos et rabats en Old Mill 350 g., portant le titre et le nom des auteurs.
Quarante-six exemplaires numérotés et signés par les auteurs sont proposés à quelques amateurs.

Chaque souscripteur de presque rien se verra offrir RIEN.
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Souscription presque rien

mercredi 18 août 2010

AUTRES TEMPS, AUTRES MŒURS

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La mémoire des nuages © Sagault 2010

N’en déplaise aux zélateurs du présent absolu, qui ne sont que les adorateurs du néant, puisqu’à proprement parler le présent n’existe pas, la mémoire est une bien belle chose.
Et qui, si nous nous en servions davantage, nous serait bien utile.
À nos gouvernant et à leurs gouvernés, je soumets donc cette sentence de Kurt von Hammerstein, chef d’état-major de la Reichswehr au début des annnées trente et antinazi de la première heure.
« La peur n’est pas une vision du monde. »
Citation extraite du remarquable essai historique de Hans-Magnus Enzensberger, "Hammerstein ou l’intransigeance", Gallimard, dont je ne saurais trop recommander l’instructive lecture à tous ceux qui pensent que l’adaptation tous azimuts aux "nécessités" de l’heure est le fin du fin des comportements humains.
Dans un autre registre, mais non moins mémoriel, on peut trouver chez Gros Textes un petit livre d’une poignante douceur et d’une belle profondeur, celle de notre vie quotidienne et de son insertion dans ce qu’on appelle l’éternité. J’ai beaucoup aimé "Le petit marin et autres tombeaux", de Jean-François Dubois.
Quant aux deux livres publiés ce printemps par Jean Klépal et moi : RIEN et presque rien, je m’aperçois que je ne les ai même pas annoncés sur mon petit globe…
Ce sera pour la prochaine fois !

Je ne reviendrai pas aujourd’hui sur l’affaire Bettencourt-Woerth. Elle ne fait que commencer, et il y aurait trop à dire sur cet impitoyable révélateur de la gangrène morale d’un système à bout de souffle, dont les pathétiques tentatives de survie cumulent comme jamais le ridicule et l’horreur.
J’ai plutôt envie de parler de mon grand-père paternel.
Il était l’un des dix enfants d’un petit médecin de campagne du Finistère.
Je me souviens très bien de Grand-Père. J’adorais Émile et sa femme Angélina, dite Lina, parce qu’ils avaient à mes yeux cette mystérieuse étrangeté des gens âgés qui impressionne tant les très jeunes enfants. Leur âge même en faisait des êtres fabuleux, presque surhumains.
La violente odeur de chien, digne d’une fauverie, qui empuantissait à tel point l’escalier de l’immeuble parisien où ils habitaient que je l’ai encore dans les narines soixante ans après, je la reniflais presque avec extase parce que je savais que cette traversée malodorante conduisait à leur appartement chaleureux, rempli de petites choses attirantes et biscornues, et aux parfums délicieusement surannés, évocateurs d’un passé fabuleux tout imprégné d’eau de Cologne et de fleur d’oranger, qu’exhalaient la barbe de Grand-Père et les joues poudrées de Mamie.
Un appartement souvent peuplé de leurs amis qui venaient avec une régularité d’horloge, chaque semaine, jouer au bridge et deviser dans un délicieux climat de tranquille gaieté, avant la dégustation rituelle à l’heure du thé de la sublime tropézienne rapportée par Grand-Père de la pâtisserie d’en bas, au coin de la rue du Général Delestraint, course dans laquelle il m’arrivait de l’accompagner, non sans quelque espoir de délices supplémentaires.
Car Grand-Père, malgré ses moyens limités, était un grand dispensateur de friandises en tout genre ; il avait toujours quelque chose à sortir de ses poches, et c’étaient très souvent des bonbons que je n’ai plus jamais revus, des quartiers de clémentines réunis dans un sachet pour imiter le fruit, dont la seule rondeur appétissante faisait d’autant plus saliver que, plus encore que les oranges, les clémentines étaient alors un rare festin, que son prix réservait aux fêtes comme Noël ou la Saint Nicolas.
À ma demande, il sortait aussi de la poche de son gilet sa vieille montre en or pour la faire tictaquer à mon oreille au bout de sa courte chaîne. C’était le seul luxe qu’il eût conservé, car, associé depuis peu à son frère dans une affaire d’import-export de joaillerie avec le Brésil, il s’était fait escroquer par lui au début de la grande crise.
Ruiné avant même d’avoir fait fortune par le krach de 1929, Grand-Père a donc tranquillement, sans jamais se plaindre, par petits bouts payé ses dettes jusqu’à sa mort en 1954. Des amis fortunés l’avaient embauché comme comptable.
Il avait emprunté à son meilleur ami, mon grand-père maternel, et à la belle-mère de celui-ci, une partie des fonds qu’il avait mis dans l’affaire de son frère. Nous avons encore de lui les lettres désespérées qu’il a écrit à ses chers créanciers, qui ne lui en ont jamais voulu et qu’il a remboursés de son mieux. Ces gens-là s’aimaient vraiment.
Grand-Père était un homme dépourvu de toute prétention, pauvre d’ambition et riche de chaleur humaine, généreux et plein d’humour. D’une parfaite simplicité, il avait au plus haut point cette classe qui manque si cruellement aux "élites" actuelles.
Je ne sais pas s’il avait "réussi", mais il était en lui-même une réussite.
Il ne s’appelait ni Bettencourt, ni Woerth, et je suis fier de lui.

mercredi 14 juillet 2010

ANOBLISSEMENT

J’avais espéré être le premier à remettre au procureur Courroye la particule qu’il mérite, le premier à lui conférer une noblesse dont le moins qu’on puisse dire est que son zèle si particulier ne l’a pas volée : Courroye de Transmission, ça vous a de l’allure, ça sonne les Croisades !
Las, ma paresse naturelle et ma tendance à vouloir prendre un minimum de recul m’ont privé de la primeur officielle de ce jeu de mots certes un peu facile, mais que sa congruité rend particulièrement jouissif dans l’affaire qui nous occupe, affaire dont ledit magistrat s’occupe avec tant d’énergie depuis qu’on le lui a demandé, après l’avoir laissée traîner comme à plaisir.
J’ose espère que cette petite plaisanterie ne le fera pas s’étouffer d’indignation, au risque d’en oublier la noble mission pour laquelle il semble avoir à cœur de se tenir debout : étouffer les affaires qu’il faut Nanterrer – pardon enterrer.
Et que des hérauts d’armes sourcilleux, tels le vicomte de Calonne, ne s’avisent pas de demander à Monsieur Courroye de faire ses preuves : des preuves de sa noblesse d’âme et de caractère, le procureur Courroye en a surabondamment données dans toutes les affaires qu’il a « traitées » jusqu’ici.
Plus noble que lui, tu meurs.

jeudi 8 juillet 2010

"Hurlons, dit le chien."

J’aurais voulu vous parler d’une de mes dernières trouvailles, un délicieux petit conte, « Les Epreuves d’Amour dans les quatre Elémens, histoire nouvelle », publié en 1741 dans Les Etrennes de la Saint-Jean. Supérieurement écrite par Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Branzac (dans l’intérêt de l’état-civil, il commençait à être temps de faire la Révolution !), né à Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765, « archéologue », antiquaire, homme de lettres et graveur français, cette nouvelle est un vrai chef-d’œuvre d’impertinente gaieté et d’esprit pétillant, dans la meilleure veine de cette époque.
Je tenterai dès que possible d’en faire profiter mes lecteurs, à moins qu’ils n’en trouvent le texte sur internet…
Mais juste après ce coup de cœur venu du passé, m’a pris un coup de sang tombé tout droit d’un présent qui n’a jamais été aussi riche en occasions de prendre le mors aux dents (l’expression est certes quelque peu obsolète, mais le passé vit encore, voyez Chantilly et son maire…).

Le moment est donc venu de paraphraser Henri Rochefort, commençant en 1868 le premier numéro de La Lanterne par cet ironique constat : « La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »
En 140 ans les choses ont changé, si, si. D’abord, nous sommes désormais près de 65 millions. Ensuite, devant l’invraisemblable quantité de scandales que fait remonter à la surface du marigot sarkozien la décomposition nauséabonde d’un système radicalement corrompu, ce n’est plus de mécontentement qu’il s’agit, mais d’indignation.
La France compte aujourd’hui 63 millions de sujets, sans compter les sujets d’indignation.
Si j’éprouve le besoin de commencer ainsi mon intervention de ce jour, c’est qu’en vérité on ne sait plus où donner de la tête !
Je ne vais pas reprendre l’interminable liste des scandales en cours, qui n’est d’ailleurs que la cerise sur le gâteau de la kyrielle de feuilletons scandaleux dont l’actuel président a été, dès avant son élection, le scénariste, le metteur en scène, l’acteur et le réalisateur. S’il est un domaine où ce personnage par ailleurs aussi falot qu’incompétent sort de l’ordinaire, c’est bien celui-là.
Mais il me semble souhaitable que tout citoyen conséquent se penche quelques instants sur ce qui est peut-être le plus grave de tous ces scandales à mes yeux : je veux parler de l’incroyable intervention commise dans Le Monde par le luxueux attelage de deux des membres les plus anciens de cette nomenklatura politique que le monde entier nous envie, Michel Rocard et Simone Weil.
À la République des pharisiens il manquait un grand-prêtre, seul capable de porter l’hypocrisie à son comble. Hosanna, nous en avons deux pour le prix d’un, précieuse économie en période de crise !
Le pensum pondu à cul bien serré par ces hautes autorités, et dont le titre, « Halte au feu ! », révèle aussi inconsciemment que maladroitement la véritable raison d’être, est un texte ahurissant par sa totale inadéquation avec la réalité des faits.
Comme remède aux scandales rendus publics, nos deux Gribouilles n’ont rien trouvé de mieux que d’exiger qu’on les balaye sous le tapis ! Il ne s’agit pas d’être propre, mais de faire propre.
Quand les « élites » au pouvoir prennent peur, elles ressortent avec une régularité mécanique le vieil épouvantail du populisme : ce n’est pas la corruption des gouvernants qui détruit le pays, c’est le fait de leur demander des comptes. Saine logique dans le droit fil de l’adage néo-libéral : « Face, je gagne, pile, tu perds… »
On fera à nos deux sermonnaires le douteux crédit de croire que leur copie, proprement immonde au regard du contexte dans lequel elle apparaît et qu’elle affecte d’ignorer superbement, n’est pas le fruit de l’insupportable hypocrisie de deux éminents membres d’un establishment paniqué de voir apparaître au grand jour sa totale illégitimité, mais le désolant résultat d’un gâtisme quasi alzheimerien.
Car enfin Rocard et Weil n’ont jamais dit : Halte ! aux innombrables déviances du libéralisme mondialisé, n’ont jamais réagi contre les abus sans cesse plus effarants des fous de pouvoir, de profit et de paraître.
On peut presque pardonner aux escrocs avérés leurs magouilles et leurs mensonges : c’est dans leur nature. Mais je trouve particulièrement scandaleux de voir de prétendues autorités morales voler au secours des milliardaires fraudeurs du CAC 40 et des ministres trésoriers arrosés par eux et qui leur servent la soupe, pour nous ordonner de casser le thermomètre afin de ne pas pouvoir diagnostiquer la maladie et tenter de la guérir.
Que nos deux moralistes à sens unique lisent ou relisent Molière, ils y trouveront leur portrait tout craché :
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées
Et cela fait venir de coupables pensées. »
Aux pudeurs faussement effarouchées de Tartuffe, il est permis de préférer la franchise « populiste » de Dorine…
On reste abasourdi devant la stupéfiante inconscience de ces deux "consciences" prenant toutes affaires cessantes la défense d’une caste de parasites en condamnant à leur place les responsables des informations qui les mettent en cause !
Si comme ces deux hiérarques incorruptibles je me targuais de donner des leçons de morale, voici les questions que je ne pourrais manquer de me poser :
Dans cette république irréprochable que notre président — en vain, semble-t-il — appelle de ses vœux depuis trois ans, est-ce seulement Woerth qui doit démissionner ? Ne serait-ce pas plutôt le gouvernement tout entier ? Que dis-je, le gouvernement ? Le président, au nom de qui et pour qui tout se fait depuis son accession au pouvoir suprême, ne devrait-il pas partir ? Passé un certain niveau d’incompétence et d’indignité, ne conviendrait-il pas de faire le ménage ?
Il est tristement significatif de voir que la corruption mentale de nos élites politiques est désormais si enracinée, si absolue, que des personnalités dont on attendrait un minimum d’honnêteté intellectuelle, de sens politique et de respect de la morale la plus élémentaire, en viennent à tenir des discours aussi indigents que déshonorants.
Rendons cette justice au peuple français, cette bafouille révoltante semble avoir définitivement discrédité ses deux auteurs en l’occurrence aussi imprudents qu’impudents.
C’est bien le moins.

LE COUP DE PIED DE L’ÂNE
Il manquait une grande voix pour achever (servir, dit-on en termes de chasse à courre) Guillon et Porte, et porter le coup de pied de l’âne à nos deux bouffons préférés.
Nul n’était plus digne de jouer ce rôle de spadassin poignardant ses camarades dans le dos que cet autre Tartuffe à la prose filandreuse, l’imbuvable Levaï, Aliboron de l’information, spécialiste de la culture académique à l’usage des nuls, celle qui lave plus propre les cerveaux disponibles, prototype inoxydable du dévot sentencieux consensuel préposé à la désinformation papelarde.
Marre de ces pharisiens drapés dans leurs vertus hypocrites, jamais avares de génuflexions devant les puissants, prompts à s’autocensurer, sans cesse prosternés devant la sanglante idole de la bien-pensance.
D’un incroyable laxisme envers elle-même, toujours prête à s’exonérer de toute responsabilité (et ne parlons pas de culpabilité !), cette génération de cagots, prompte à cogner à bras raccourcis sur quiconque ne partage pas sa vertueuse indulgence pour les riches et les puissants, est décidément à vomir.

Quittons cette atmosphère méphitique pour écouter quelques instants ce qu’avait à nous dire José Saramago. Je vous livre ci-après une partie de l’entretien accordé au Monde des Livres le 23 novembre 2006, ainsi que le lien vers le texte intégral :

JOSE SARAMAGO : NOUS NE VIVONS PAS EN DÉMOCRATIE

Nous vivons à une époque où l’on peut tout discuter mais, étrangement, il y a un sujet qui ne se discute pas, c’est la démocratie. C’est quand même extraordinaire que l’on ne s’arrête pas pour s’interroger sur ce qu’est la démocratie, à quoi elle sert, à qui elle sert ? C’est comme la Sainte Vierge, on n’ose pas y toucher. On a le sentiment que c’est une donnée acquise. Or, il faudrait organiser un débat de fond à l’échelle internationale sur ce sujet et là, certainement, nous en arriverions à la conclusion que nous ne vivons pas dans une démocratie, qu’elle n’est qu’une façade.

Pour quelles raisons ?
Bien sûr on pourra me rétorquer que, en tant que citoyen et grâce au vote, on peut changer un gouvernement ou un président, mais ça s’arrête là. Nous ne pouvons rien faire de plus, car le vrai pouvoir aujourd’hui, c’est le pouvoir économique et financier, à travers des institutions et des organismes comme le FMI (Fonds monétaire international) ou l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui ne sont pas démocratiques.
Nous vivons dans une ploutocratie. La vieille phrase, "la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par et pour le peuple", est devenue "le gouvernement des riches par les riches et pour les riches".
_
_ Dans L’Histoire du siège de Lisbonne, l’un de vos personnages dit : "Bénis soient ceux qui disent non, car le royaume de la terre devrait leur appartenir. (...) Le royaume de la terre appartient à ceux qui ont le talent de mettre le "non" au service du "oui"." C’est ce que vous illustrez ici ?
"Non" est pour moi le mot le plus important. D’ailleurs, chaque révolution est un "non". Mais, le problème de la nature humaine c’est que petit à petit ce "non" devient un "oui". Il arrive toujours un moment où l’esprit de la révolution, la pureté qu’elle porte, est dénaturé et où après vingt ou trente ans, la réalité devient tout autre. Et, malgré tout, on continue à parler d’une révolution qui n’existe plus. C’est comme la liberté : que de crimes ont été commis en son nom...
_
_ L’eurosceptique que vous êtes a dû être satisfait du non que la France a opposé au projet de Constitution européenne ?
Je ne sais pas quelle France a voté cela, mais j’ai beaucoup aimé ce sursaut. D’un point de vue culturel, la France est pour moi d’une importance fondamentale, même si je pense qu’elle a laissé tomber son rôle de phare. Si vous réussissez à le récupérer, ce serait formidable pour l’Europe et le monde.


Vous dénoncez dans La Lucidité, l’instrumentalisation par certains Etats du terrorisme et de la peur...
Cette instrumentalisation existe depuis toujours. Le 11 Septembre l’a simplement rendue plus visible. Dans une légitime défense contre le terrorisme islamique et les méthodes qu’on utilise, il y a aussi du terrorisme d’Etat. Les Etats-Unis le savent, tout comme nous. Le problème, c’est que cela paraît normal. Il n’y a pas de surprise : chaque fois qu’un gouvernement utilise des mesures d’exception au nom du terrorisme, il répond avec une autre forme de terrorisme.

Avec ce roman, on voit que vous êtes fidèle à votre devise : "Plus on est vieux, plus on est libre, plus on est libre, plus on est radical"...
La vieillesse n’est pas une condition à la liberté, tout au contraire. Néanmoins, dans mon cas, après réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion qu’elle m’a accordé effectivement plus de libertés.
Ce qui m’a conduit à devenir plus radical comme l’illustre ce livre où j’ai mis d’ailleurs en épigraphe : "Hurlons, dit le chien." Ce chien, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous. Jusqu’alors nous avons parlé, nous nous sommes exprimés sur de multiples sujets sans nous faire véritablement entendre. C’est pourquoi, il faut à présent hausser le ton.
Oui, je crois que le temps du hurlement est venu.

samedi 26 juin 2010

CLOWNS TRISTES ? TRISTES BOUFFONS !

Jean-Luc Hees et son exécuteur des basses œuvres Philippe Val, ces parangons de vertu outragée, ont décidé de nous priver des fausses notes insupportables aux gens de goût de leur espèce que sont les chroniques de Stéphane Guillon et Didier Porte.
D’abord, c’est évident, dans la tranche horaire politique, il faut être sérieux. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de vouloir être drôle sur le dos de gens qui ne le sont pas ?
Car, et c’est bien là que le bât blesse ces deux ânes devenus solennels à force de manger dans la main des hommes de pouvoir que sont Hees et Val, Guillon et Porte sont souvent drôles, et sur des sujets qui ne le sont pas, et dont leur drôlerie fait apparaître sous une lumière crue le côté sinistrement scandaleux.
Or, même avec un nez de clown sur la tronche, Hees et Val ne seraient pas drôles. Les cons ne le sont jamais, fût-ce involontairement. Et quand ils se doublent de fieffés hypocrites, ils deviennent franchement répugnants.
À vrai dire, répugnant, Val, qui s’est battu les flancs pendant trente ans pour essayer d’être drôle sans jamais y arriver, l’a toujours été. J’ai eu le déplaisir de voir il y a longtemps le spectacle qu’il a commis pendant de longues années avec Font. C’était, comme on dit dans notre métier, à chier. Stupide, puéril, scatologique, obscène, bref, tout sauf drôle.
On comprend que ce sinistre bouffon soit désespérément jaloux de deux humoristes qui jouissent d’un talent dont il est cruellement dépourvu. Le seul véritable exploit de Val aura été de réunir en sa minuscule personne l’odieux et les ridicules de trois des plus imbuvables et risibles personnages de Molière : Tartuffe, Trissotin et le Bourgeois gentilhomme.
Bien entendu, les « arguments » avancés par les deux compères pour justifier cette vilenie relèvent, comme il se doit en Sarkozie, voyez l’affaire Bettencourt-Woerth, de la plus parfaite hypocrisie et n’ont donc pas à être discutés. Ce n’est pas en se déshonorant que ces deux petits chefs retrouveront leur honneur prétendument souillé par les « insultes » de nos humoristes.
En fait, et sans doute en prévision de l’échéance de 2012, Hees et Val veulent nous priver des quelques bouffées d’oxygène qu’apportaient le regard critique et l’humour vachard de nos deux bouffons dans la matinale faussement délurée et gravement compassée inanimée par le désolant Demorand, ce faux brave à nez de carton – poule mouillée sous masque de capitan, encore un qui voudrait bien être drôle, et mordant, mais se contente de faire semblant, en homme qui sait naviguer, et a compris que le paraître est moins risqué que l’être.
Hees et Val, en bons valets des élites autoproclamées qui savent faire le bien du peuple sans lui demander son avis, ont raison d’éliminer Guillon et Porte. Dans le doucereux sirop matinal distillé par les spécialistes du prêt-à-penser unique, ces deux-là faisaient tache. Non seulement ils étaient drôles, mais leurs chroniques étaient les seuls vrais moments politiques entre 7 h et 9 h, les seuls instants décapants où la langue de bois consensuelle volait provisoirement en éclats.
Alors qu’approche la fin d’un quinquennat qui a donné au monde entier bien d’autres sujets d’indignation que les écarts verbaux de deux humoristes refusant de courber l’échine devant le pouvoir absolu de la communication, il était urgent de mettre un terme à cette insupportable liberté d’expression.
Si Hees et Val ne trouvent pas drôle que je traite d’immondes pharisiens les deux cafards qui se sont chargés de faire ce sale boulot, qu’ils me fassent donc un procès.
Je veux bien admettre que je suis médisant envers eux, mais une chose est sûre, je ne les calomnie pas.
Il n’y a pas de honte à porter un nez rouge. Mais en France aujourd’hui, ils sont nombreux ceux qui devraient avoir honte de ne pas rougir.

PS : Si Jean-Luc Hees veut savoir ce qu’est l’honneur, qu’il semble confondre avec la susceptibilité de son ego hypertrophié, qu’il écoute donc la chronique de François Morel d’hier. Elle n’est pas drôle, et pour cause, mais elle a tout ce qui fait tant défaut à notre duo d’honorables cagots : du courage, du cœur, et de la dignité.
Et pour ce qui est de l’honneur, pardon, de la Légion d’honneur du ministre du Travail ex-ministre du Budget, ne comptez pas sur moi pour donner tous les titres qu’il mérite à l’honnête, l’incorruptible Eric Woerth : comme Guillon et Porte, je me ferais virer de France-Inter…
Que par ailleurs, en auditeur cohérent, je quitte en même temps qu’eux, puisqu’eux seuls et Mermet m’y avaient ramené !

PS 2 :
Il n’y a pas qu’à France-Inter que les libertés sont menacées. Suite à l’interdiction pour le moins surprenante d’un pot proposé sur FaceBook par un paisible commerçant de Barcelonnette, l’ami Gouron, photographe citoyen de son état, a lancé cet appel :

LA PELLE DU 18 JUIN
En souvenir de l’ami que nous avons perdu sur FB (Uniquement sur FB), je vous invite tous à
NE PAS venir boire le pot de l’amitié, SURTOUT PAS sur la Place Manuel à Barcelonnette ce jour là,
car je risquerais alors, tout comme notre ami perdu, un procès, une amende, voir une bonne petite garde à vue...
En souvenir de ce jour, je vous invite à prendre votre pelle, si possible à neige,
et dans le recueillement creuser symboliquement et silencieusement pour ne pas nuire à l’ordre public,
un trou dans lequel vous jetterez ce nouveau petit morceau de liberté que l’on nous enlève.

Vive la France libre !

jeudi 24 juin 2010

ET SI ON VOLAIT UN PEU PLUS HAUT ? ou LA PELLE DU 18 JUIN

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L’acacia en fleurs

Extrait du blog INTERSTICES-LE MONOLECTE

Le chaos, c’est la vie !

Ils sont tellement domestiqués que le jour où leur chaîne virtuelle se distend, ils n’arrivent même pas à faire un pas de côté, ils ne pensent même pas à explorer cette parcelle de liberté inattendue tombée du ciel, ils ne parviennent qu’à maudire leur sort, à chercher des lampistes sur lesquels défouler leur angoisse et ne rêvent que du sempiternel retour à la normale.
Eux, ce sont les maîtres du monde, les élites du système, concentrés à jouer à saute-mouton d’un continent à l’autre, drapés de leur propre importance, convaincus que sans eux, le monde, leur monde en fait, s’écroulerait dans la minute. Eux, ce sont les naufragés du ciel, éparpillés dans tous les aéroports du monde, les sens paralysés par les derniers couinements de l’Iphone ou du Blackberry, coupé de sa base d’alimentation habituelle.
Eux, c’est l’élite internationale et cosmopolite de ceux qui font le monde tel qu’il est et qui martèlent sans cesse qu’il n’est pas possible d’en changer. Parce que c’est le seul monde qu’ils connaissent, parce qu’ils n’ont aucune imagination, ni aucun sens du réel. Eux, c’est Daniel Mermet qui les décrit, goguenard, amusé, coincé à Tokyo dans un terminal aéroportuaire en train de se transformer en jungle de Calais par la grâce d’un lointain, très lointain volcan islandais.

En quelques heures, tout le système s’est grippé. En quelques heures, il a bien fallu s’adapter à un monde sans avions et brusquement, il est apparu que nombreux étaient ceux qui pouvaient s’en passer. Comme les ministres européens qui découvrent subitement les joies de la téléconférence avant de probablement se mettre à préférer le train. À l’heure où le réchauffement climatique est une préoccupation internationale, où l’on explique à longueur de temps aux citoyens que le choc pétrolier va engendrer le chaos, ceux qui nous gouvernent n’ont de cesse de se réunir, de se retrouver, de se croiser, de se renifler, empruntant sans cesse le moyen de transport le plus polluant du monde, contraints, disent-ils, par la nécessité de leur charge, par le fait qu’ils sont irremplaçables, partout, tout le temps. Jusqu’à ce que les faits, têtus, viennent les contredire.

Parce que vu du sol, un monde sans avions, c’est plutôt sympathique, vu de nos pieds de rampants assignés à résidence par des contingences économiques soi-disant indépassables, le souffle du volcan balaie bien des automatismes, bien des renoncements, et éclaire un horizon sans traces. Pour la grande majorité d’entre nous, la paralysie de l’espace aérien, c’est le chef de service qui va rester bloqué quelques jours de plus (le pauvre !) dans le cadre de ses vacances paradisiaques, c’est le patron en exil prolongé, ce sont les obsèques désertées d’un dirigeant contestable déjà victime du ciel, ce sont des clandestins qu’il n’est plus si urgent d’expulser.
Pour la grande majorité d’entre nous, les cloportes dont le champ des pérégrinations est soigneusement délimité par le triangle étroit des trajets domicile-travail-courses, un monde sans avions c’est un monde dans lequel nous tournons nos regards vers le ciel et où nous plongeons avec délices nos yeux dans le bleu intense et silencieux, un bleu à s’en noyer les rétines, un bleu infini, le bleu au-dessus de la matrice habituellement tracée par leurs innombrables trajectoires indifférentes.

Le grain de sable dans la machine
En fait, comme chaque fois que la machine se grippe, comme chaque fois que la chape de plomb qui nous courbe l’échine se fendille, c’est une brusque profusion, une explosion de petite humanité radieuse qui pousse par les interstices du système comme l’herbe folle envahit les fissures de béton. Le grain de sable ou le nuage de cendre nous rappelle à chaque fois que l’édifice sous lequel s’est construit notre asservissement à un monde qui nous utilise, nous broie et nous jette après usage, que cet édifice est branlant et que ses fondations sont nos habitudes. Chaque fois que l’ordre totalitaire des choses est bousculé, presque immédiatement, ses vides béants sont comblés par la somme des pratiques, des valeurs et des comportements dont on nous dit pourtant qu’ils sont d’un autre temps, démodés, obsolètes.

Je me souviens avec délice du chaos des grandes grèves de 95, quand, subitement, il avait fallu faire autrement, quand, brusquement, ce n’était plus ma montre qui me dictait ma vie. De la nécessité de la patience. Du besoin de communiquer, de partager, de s’entraider. Je me souviens des conversations profondes et intimes démarrées sous un abribus abandonné de tous, entre Opéra et Le Louvre, des covoiturages sauvages et souriants, de cette “galère” commune qui a rempli les rues, les couloirs, les paliers, qui a rendu le sourire à beaucoup, qui nous a restitué un précieux temps de vie que nous concédons habituellement et à vil prix à des tâches sans intérêt et sans gloire.

Je me souviens d’une grande panne de courant dans mon enfance, où, subitement, toutes les boîtes à cons se sont tues, où tous les prophètes du monde qui tombe ont eu le sifflet coupé, où, d’un seul coup, les gens se sont retrouvés sans rien d’autre à faire que de se rencontrer. Quelques heures sans le sempiternel refrain de la peur et du chacun pour sa gueule et déjà, le voisin n’était plus l’ennemi, déjà, il y avait tant d’autres choses à faire que de rester le cul dans son fauteuil à regarder des inconnus vivre à notre place. C’était merveilleusement étrange, ce monde qui, à force de ne plus fonctionner, se mettait subitement à vivre. La rue n’était plus l’espace des trajectoires solitaires et pressées, le lieu des rencontres inquiétantes, des bruits agressifs, c’était redevenu l’artère qui nourrit, l’endroit où tout se passe, où les vieux tirent une chaise sur le trottoir, où la palabre s’installe, où chacun dégaine un saucisson, un bout de pain, quelques poèmes, des blagues salaces, des récits grandioses, des particules de bonheur hors du temps qui nous lamine habituellement.

Plus près de nous, il y a eu Klaus, le visiteur venu du large, son sillage catastrophique dans lequel ont immédiatement germé les graines de l’entraide et de la solidarité.

À chaque fois, pourtant, ils nous prédisent qu’il n’y a point de salut hors de leurs prisons mentales dans lesquelles nous croupissons par la force de l’habitude, la peur de l’inconnu ou juste un immense manque d’imagination.
À chaque fois, pourtant, la multitude des petites gens, des gens de rien, des gens de peu, prouve qu’au contraire, la vie est belle dans les failles du système, qu’il n’y a pas d’effondrement brusque de la civilisation quand leur étreinte se fait moins forte, que sous la contrainte des événements, nous savons, collectivement, inventer du vivre-ensemble, du vivre-bien, du vivre-mieux.
Et même si, à chaque fois, ils finissent par nous convaincre de rentrer dans le rang, petit à petit, les fissures s’agrandissent, les failles se creusent, l’édifice se fragilise et à travers les interstices, nous pouvons déjà deviner que non seulement un autre monde est possible, mais qu’il est déjà là !

D’un autre blog, le 19 avril 2010
Des avions cloués au sol, la bonne affaire !

Un petit volcan qui se réveille et c’est une grande partie de l’espace aérien européen qui reste fermé plusieurs jours (LeMonde du 18-19 avril). Pour nous, cela serait une bonne nouvelle si c’était volontaire et durable : l’avion est l’ennemi de la planète et des humains. Nous trouvons démesuré le fait de partir en vacances au loin, à Tahiti, en Tunisie ou ailleurs. Nous trouvons ridicule de la part des ressortissants européens de prendre l’avion pour aller dans un autre pays européen que le sien. A plus forte raison si on utilise les lignes aériennes internes à son pays. Les avions doivent rester définitivement cloués au sol.
Ce qui rend les voyages si faciles, les rend inutiles. Parce que l’individu moderne aime la virginité, s’il y reste un lieu vierge, il s’y porte aussitôt pour le violer ; et la démocratie exige que les masses en fassent autant. L’avion fait de Papeete un autre Nice et de la dune du Pyla un désert très peuplé ; les temps sont proches où, si l’on veut fuir les machines et les foules, il vaudra mieux passer ses vacances à Manhattan ou dans la Ruhr. Aujourd’hui sites et monuments sont plus menacés par l’administration des masses que par les ravages du temps. Comme le goût de la nature se répand dans la mesure où celle-ci disparaît, des masses de plus en plus grandes s’accumulent sur des espaces de plus en plus restreints. Et il devient nécessaire de défendre la nature contre l’industrie touristique.
Il fallait des années pour connaître les détours d’un torrent, désormais manuels et guides permettront au premier venu de jouir du fruit que toute une vie de passion permettait juste de cueillir ; mais il est probable que ce jour-là ce fruit disparaîtra. La nature se transforme en industrie lourde dont l’avion est le sinistre messager. Les peuples, leurs mœurs et leurs vertus sont anéantis par le tourisme par avion plus sûrement encore que par l’implantation d’un combinat sidérurgique.

NB : Rédigé avec l’aide de Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone, 1967)

vendredi 11 juin 2010

(DÉ)MOBILISATION GÉNÉRALE

MINISTRE ? SINISTRE !
Luc Chatel n’est pas seulement ministre de l’Éducation nationale, il est porte-parole du gouvernement, autrement dit titulaire de l’inexistant, mais d’autant plus présent, Ministère à l’Éducation du peuple et à la Propagande.
Je n’exagère pas. Dans le torrent d’eau tiède ronronnante émis sur France-Inter le 7 juin par l’organe doucereux de ce communicant chevronné, j’ai vu soudain luire cette incroyable perle de manipulation sordide, à propos de la « faute de goût » commise par Rama Yade en évoquant les dépenses d’hôtel excessives de l’équipe de France de football en Afrique du sud : « Ce qui est important aujourd’hui, c’est que tous les français soient mobilisés autour de leur équipe. »
Fermez le ban et lâchez les chiens…
Chaque mot de cette insupportable sentence compte, et leur ensemble dit tout de l’idéologie aussi ignoble que surannée qui « anime » la plupart des gouvernants et hommes de pouvoir et d’argent actuels.
Je ne sais pas comment je fais, certains matins, pour ne pas vomir mon petit déjeuner sur ma radio.

À ceux de mes lecteurs qui se gendarmeraient que je me déclare insoumis et déserteur face à la mobilisation-manipulation générale à visée démobilisatrice proclamée par des gouvernants indignes, je ne saurais trop conseiller la lecture du remarquable article dont je joins le lien :

LA COUPE DU MONDE, UNE ALIÉNATION PLANÉTAIRE


Et que les futurs retraités ne viennent pas se plaindre plus tard de vivre un troisième âge sans le sou ou de devoir travailler jusqu’à cent ans : quand leur sort futur se jouait, ils étaient assis bien sagement devant leur télé à téter des canettes et regarder jouer à la baballe des millionnaires aussi demeurés qu’eux…

samedi 5 juin 2010

UN FRANÇAIS EXEMPLAIRE

LANGUE (mauvaise)
Le français (c’est de notre langue que je parle, non de ceux qui la parlent, ou plutôt trop souvent l’écorchent), la langue française donc, est bien malade. Pierre Nora émettait ce judicieux diagnostic sur France-Inter ce matin, remarquant que plus personne, même parmi les intellectuels de haute volée qui comme chacun sait peuplent nos assemblées et nos médias, ne semble capable de respecter les règles d’accord les plus élémentaires. Quant à l’accord du participe passé, il n’y faut plus songer, la plupart de ceux que les pédants appellent des locuteurs le remplaçant en cas de doute (et doute il y a désormais dans presque tous les cas !) par un infinitif commodément invariable.
Il est certain, me disais-je in petto en l’écoutant, que le français présente tous les symptômes de la maladie d’Alzheimer. Notre langue a perdu conscience, elle s’oublie à tout instant comme une vieille incontinente – à moins que ce ne soit nous…
Non seulement j’approuve cette courageuse sortie de Pierre Nora, mais j’avoue mon admiration presque envieuse pour l’abnégation dont il a fait preuve en illustrant aussitôt par l’exemple cette décadence frôlant le gâtisme, enchaînant en ces termes : « (…) cet espèce de délitement profond de la langue, à laquelle participent même nos élites (…) »
Je cite de mémoire, mais pas de doute, il s’agit bien d’un superbe échantillon de faute d’accord impardonnable, suffisamment atroce pour faire reculer d’horreur jusqu’au plus déterminé des massacreurs de notre syntaxe, prenant soudain conscience du caractère iconoclaste de sa désinvolture langagière.
Il y a un vrai mérite, pour un fervent amoureux du français le mieux châtié, à commettre volontairement une faute si grossière, dont les esprits superficiels risquent de croire que loin d’être voulue, elle témoigne de ce que le juge lui-même tombe dans les errements qu’il condamne par ailleurs avec une si contagieuse fureur sacrée…
Ce disant, un frisson court mon échine : se pourrait-il que cette faute à faire dresser les cheveux sur la tête, l’éminent Nora ne l’ait pas commise exprès ?
Un français aussi exemplaire devenu incapable de parler un français exemplaire ?
Maladie auto-immune ? Notre langue s’autodévore, semble en voie d’implosion. Un tel délitement, affaissement, n’est ni anodin ni innocent. Il accompagne et accélère la destruction et l’effacement d’une culture, c’est toute une histoire devenue muette, et que ses héritiers littéralement n’entendent plus.
Que les langues évoluent, c’est inévitable et parfois souhaitable. Qu’elles se suicident, c’est une catastrophe.
Notre langue est décidément bien malade, si même ses grands-prêtres en lui rendant hommage la conchient.

samedi 22 mai 2010

LES ROSES ONT DES ÉPINES

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Roses épineuses

vendredi 23 avril 2010

LA POLITIQUE, UN RÉALISME ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE

LA POLITIQUE, UN RÉALISME ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE


REPARTIR DE ZÉRO : RETOUR À LA CASE DÉPART
L’état des lieux proposé par Jean Klépal rappelle utilement un certain nombre de réalités, à commencer par l’incapacité récurrente de la pensée dite de gauche à s’incarner dans le pouvoir autrement qu’en se diluant ou se dénaturant, pour finir par se trahir ainsi que ses soutiens, soit en pratiquant plus ou moins honteusement une politique de droite, soit en devenant carrément une dictature d’extrême-droite.
C’est peut-être pourquoi, tout en approuvant très largement ce texte, je me sens quelque peu décalé par rapport à lui.
Pour moi, ce n’est plus une question de gauche ou de droite. Il faut repartir de zéro. Nous avons complètement perdu de vue les principes fondamentaux qui légitiment l’existence des sociétés humaines. Bref, il est grand temps de relire Montesquieu et Rousseau, L’Esprit des lois et Le Contrat social !
Depuis trop longtemps, nos sociétés, et particulièrement les sociétés occidentales, alors qu’elles devraient avoir pour visée l’intérêt général, fonctionnent en ne tenant réellement compte que des seuls intérêts particuliers, dont l’exacerbation démente détruit inéluctablement toute possibilité de coexistence harmonieuse entre les individus.

LES LUTTES POLITIQUES SONT-ELLES L’ALPHA ET L’OMÉGA DE LA VIE EN SOCIÉTÉ ?
Au fond, je n’ai pas grand-chose à faire avec la politique au sens où on l’entend actuellement. Gauche, droite, cette distinction ne me paraît plus opératoire, à supposer qu’elle l’ait jamais été, ce dont je doute.
Je récuse la vision du monde des « intellectuels de gauche » telle qu’elle s’est incarnée jusqu’à l’absurde dans la très imprudente et dangereuse démarche sartrienne, à la fois abstraite et manichéenne (ça va merveilleusement de pair) ; il y a du grotesque et de l’odieux dans la commode, fantasmatique et inopérante distinction entre gauche et droite véhiculée par la bonne conscience de gauche. Je me sens beaucoup plus proche de militants du réel (et réellement engagés) comme Koestler ou Orwell, pour qui le problème n’est pas une question de gauche ou de droite, les deux se rejoignant et se confondant à leurs yeux dans le même appétit de pouvoir.
C’est bien le problème du pouvoir qu’il faut régler et ce problème-là ne peut l’être que sur un plan moral, conformément à une éthique. Et sûrement pas en référence à un étiquetage trop souvent opportuniste, qui ne garantit en rien l’authenticité ni la fraîcheur du produit qu’il tente de promouvoir.
J’ai pour ma part déduit de mes nombreuses et parfois cuisantes expériences militantes que la solution n’est jamais dans l’action politique traditionnelle, ni même dans les rapports de force, qui n’ont de vraie valeur que ponctuelle et ne résolvent pas les problèmes de fond ; elle est à mes yeux dans l’action de chaque individu par rapport aux valeurs qu’il reconnaît, et pour la réalisation desquelles il milite dans sa propre vie en compagnie de ceux de ses concitoyens qui les partagent.
J’ai trop vu les enfers engendrés par les meilleures intentions idéologiques du monde pour ne pas m’intéresser d’abord aux actes et à leur signification morale plutôt qu’aux idéologies, aussi séduisantes et apparemment fondées soient-elles.
Étant donné la variété (et parfois la légitimité !) des opinions et des comportements, une société, pour fonctionner, c’est à dire pour que le contrat social engendre un véritable consensus, ne doit pas tant reposer sur des compromis politiques que sur des fondements moraux. Comment vivre ensemble si l’on ne commence pas par s’entendre sur les quelques principes moraux qui permettent de fonder une vie en société digne de ce nom ?
« Valeurs partagées » : je n’entends par là rien de « politique », mais un ensemble de choix moraux qui s’imposent à tous dès lors qu’une communauté humaine se forme autour d’un contrat social, quelles que soient les opinions politiques de chacun.
Ce consensus n’existe plus actuellement, comme le prouvent chaque jour davantage les réactions de plus en plus divergentes engendrées par les innombrables scandales récents : du tourisme sexuel au népotisme, de la corruption mafieuse à la triche footeuse, les règles les plus élémentaires de la morale ordinaire sont ouvertement bafouées, ou pire, violées au moment même où le violeur, la main sur le cœur, déclare son indéfectible respect envers elles…
Si bien que c’est l’opinion publique, cette girouette, qui, en vertu des mouvements désordonnés et incohérents de ses émotions, décrète au jour le jour les limites de l’acceptable, en vertu d’un rapport de force majoritaire prétendument dégagé par des sondages orientés et manipulés.
Une véritable guerre civile est ainsi en train de s’installer entre les zélateurs individualistes du cynisme tous azimuts et de la « loi de la jungle », esclaves dévoués du pouvoir et de l’argent, et les citoyens encore conscients de leur appartenance à une civilisation fondée sur des valeurs trop importantes pour être abandonnées sous prétexte qu’elles ne s’incarnent jamais parfaitement dans une réalité plus complexe que nos idéaux.

LA MORALE, UN SENS COMMUN
Ma vision du monde n’a jamais été fondée sur des rapports de force, mais sur des lois, sur des règles de fonctionnement. Ces lois, je les considère comme naturelles parce que leur application entraîne des effets positifs et que leur transgression déchaîne des forces incontrôlables et destructrices. Elles relèvent donc tout bêtement de ce qu’il est convenu d’appeler le bon sens, n’en déplaise aux élites qui affectent de mépriser ce terme, trop populaire pour ne pas leur paraître populiste.
Le bon sens, par exemple, refuse d’accepter la stupide et criminelle pétition de principe qui voudrait que les pulsions, passions et intérêts personnels puissent, comme par miracle, s’autoréguler. Purement idéologique, dépourvue du moindre fondement historique, la prétendue régulation par les marchés est le péché originel du libéralisme.
Car le libéralisme est un faux pragmatisme : nulle société ne peut se fonder sur une totale liberté accordée aux rapports de force, ne serait-ce que parce qu’une complète absence de régulation morale débouche automatiquement sur le règne corrupteur de l’argent, et s’achève en décadence et autodestruction, comme nous sommes en train de le vérifier une fois de plus – la fois de trop.
Aucune société ne peut perdurer en laissant à la loi du plus fort toute liberté de s’exercer. Tant que nous fonderons nos sociétés sur des rapports de force, y compris sur le rapport de force démocratique qui soumet une minorité à une majorité en vertu de la seule loi du nombre, aucune société ne pourra fonctionner de manière saine.

LA DÉMOCRATIE : QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Il y aurait beaucoup à dire sur cet étrange modèle démocratique qui donne la possibilité à une majorité d’imposer ses choix à une minorité. Là réside à mes yeux l’erreur cardinale du régime démocratique et l’origine de sa sempiternelle et si lassante perversion.
Selon moi, le rapport de force majoritaire aboutit inévitablement à l’oppression, puis à la dictature. D’une part, le processus majoritaire est très aisé à pervertir et à détourner, comme nous avons pu le constater constamment depuis 1958 ; d’autre part, il est vicié dans son principe même : moralement, la notion de pouvoir majoritaire est essentiellement bancale, et ne peut conférer aucune légitimité incontestable, puisqu’elle décale l’origine du pouvoir de la qualité vers la quantité et de la morale vers la loi du plus fort.
Or la seule société possible est celle où non seulement les intérêts de chacun sont autant que possible préservés, mais celle qui admet que des principes qualitatifs, c’est à dire des règles morales, des lois vitales, doivent l’emporter, non seulement sur les intérêt privés, mais sur les intérêts des majorités comme des minorités. La quantité n’est pas un critère de moralité et l’utiliser comme nous le faisons revient à faire rentrer par la fenêtre les rapports de force qu’on prétendait exclure du contrat social.
Il me semble que dans les sociétés animales, les rapports de force sont moins essentiels que la conception sociale qu’ils incarnent : la prétendue loi de la jungle, cette invention humaine, y est inconnue, parce qu’en transformant l’instinct de conservation naturel et légitime en un pervers désir d’augmentation elle programme son autodestruction.
Le rapport de force n’est pas un principe sur lequel fonder une société cohérente et durable. Une société doit être fondée sur des règles de vie en commun, selon des principes admirablement résumés par Orwell dans l’expression « common decency ».

LA SÉPARATION DES POUVOIRS, CONDITION DE LA DÉMOCRATIE
D’autre part, pour devenir et rester le ciment d’une société, la morale qui la fonde ne peut pas être laxiste, et c’est pourquoi l’existence d’un authentique pouvoir judiciaire est vitale pour toute société.
Non seulement la politique est bien obligée de s’encombrer d’un certain nombre de réalités contingentes, mais c’est son devoir d’en tenir compte ; celui de la justice est au contraire de réduire au maximum les contingences du vivant et l’extrême mutabilité qui en découle.
C’est pourquoi c’est au pouvoir judiciaire et non au législatif ou à l’exécutif d’assurer l’intégrité d’une constitution et à travers elle du contrat social dont elle énonce, légitime et en quelque sorte sanctifie les principes.
On retrouve là encore la notion de morale, et l’idée que les valeurs qui fondent la vie en société doivent avoir le pas sur les « nécessités » du moment, sous peine d’invalider, sinon dans les faits du moins dans les esprits, le contrat social.
De ce point de vue, la Cour Suprême des États-Unis, sans être parfaite, est de loin plus conforme à l’esprit démocratique et au bon sens qui veulent l’équilibre des pouvoirs que cette caricature bancale de conseil des sages qu’est ce que j’appelle le Conseil Inconstitutionnel de la république française.
La séparation des pouvoirs, avant d’être une règle de bon sens politique, est une loi éthique fondamentale, dont doivent impérativement, pour être légitimes et fonctionner convenablement, découler les institutions gouvernementales.
D’où la catastrophe que représente le mode de gouvernement instauré par la Cinquième République. En renversant l’équilibre des pouvoirs et en personnalisant outrageusement notre régime politique, l’actuelle Constitution a sapé les fondements mêmes de notre démocratie et ouvert la porte à la formation et à la « légitimation » d’une oligarchie quasiment héréditaire, en voie de reconstituer une féodalité associant clientélisme et népotisme.

PAS DE DÉMOCRATIE SANS MORALE, PAS DE MORALE SANS DÉMOCRATIE
Face au dévoiement de la politique et des politiciens, que pouvons-nous réellement exiger en tant que citoyens ? Pour commencer, comme un strict minimum, l’absence de tricherie, cette forme élémentaire d’honnêteté sans laquelle aucune confiance n’est possible et qui consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit. Ce serait une vraie révolution, à un moment de l’histoire où on n’a jamais autant fait le contraire de ce qu’on dit, jamais autant pratiqué la langue de bois, jamais autant manipulé l’opinion.
La pierre de touche, c’est l’accord entre les paroles et les actes. On ne proclame réellement la morale qu’en la pratiquant. Contre l’irrésistible attrait de ce que j’appelle les trois P (profit, pouvoir, paraître), seuls la définition et le respect d’une éthique peuvent permettre de fédérer les individus autour d’un contrat social digne de ce nom.
C’est dire que je ne crois pas au matérialisme, dialectique ou non ! Le marxisme-léninisme, en s’affranchissant de la dimension morale, s’est enfermé dans la même cage que son ennemi apparemment mortel, le libéralisme.
Le matérialisme triomphant, tel qu’il s’incarne dans la société globalisée de consommation et d’extermination du vivant, représente la victoire de la mort sur la vie.
Pour fonder la cité, La Boétie, Montesquieu et Rousseau sont au moins aussi importants que Montaigne, Ricardo ou Marx !
La politique contemporaine n’est devenue si impuissante que parce qu’elle s’est voulue supérieure à la morale, et a prétendu exercer à sa place un pouvoir qui lui échappe par définition. Dès lors il était inévitable qu’affrontée aux intérêts particuliers la politique sacrifie la morale au pouvoir des plus forts, perdant par là toute légitimité.
Ainsi que toute efficacité à long terme : la morale est en fin de compte une question de bon sens, et c’est pourquoi elle déplaît tant aux « entrepreneurs » et autres « aventuriers ». Non seulement elle leur imposerait des limites, mais elle condamne d’avance leurs entreprises en faisant apparaître la futilité et la nocivité d’une vision fondée sur un individualisme forcené et une totale incapacité à envisager un autre avenir que le court terme le plus borné.
C’est ce que la plupart des citoyens ont, peut-être confusément, mais aussi très profondément, compris, d’où leur rejet d’une politique dévoyée et de politiciens corrompus, ou leur renoncement à tout engagement devant l’évidence de leur impuissance à obtenir que les principes les plus élémentaires du contrat social soient respectés. La relative acceptation actuelle de la prétendue loi de la jungle est ainsi due à une forme de contagion, de contamination, à un renoncement, à un dégoût : là encore, à travers l’abstention se révèle la disparition progressive du contrat social.
Dans la mesure où l’État n’est plus le fruit d’un consensus, mais l’aboutissement d’un processus de spoliation du peuple citoyen, les gouvernants actuels, produits de ce qu’Eduardo Galeano appelle si justement la démocrature, n’ont en fait plus aucune légitimité démocratique.

PREMIÈRE À GAUCHE : LA POLITIQUE AU SERVICE DE LA MORALE
Il est donc grand temps que nous repartions de zéro, en posant à nouveau clairement les principes qui nous animent et les conséquences qu’entraîne leur mise en œuvre. Aucune action dite de gauche n’a actuellement la moindre chance de réussir, parce qu’il n’y a plus de repères moraux crédibles pour la légitimer. On ne peut pas, comme par exemple DSK, servir l’économie financière globalisée tout en se réclamant d’une morale qui non seulement lui est totalement étrangère, mais qu’elle s’acharne à détruire parce qu’elle y voit le dernier obstacle à son hégémonie.
Quand elles perdent leur colonne vertébrale morale et ne reposent plus que sur leur chair politique, les sociétés finissent par s’effondrer d’elles-mêmes.
Les partis politiques aussi. Voyez le PS…
Quant à l’UMP, aucun risque de voir s’effondrer ce qui n’existe pas : ce n’est pas un parti politique, mais une simple machine électorale, l’exemple type du détournement à des fins d’accaparement du pouvoir des institutions censées assurer la vie de la démocratie.
En fin de compte, l’opposition entre la gauche et la droite n’est pas pour moi entre les partis qui se réclament de l’une ou de l’autre. Elle se résume à une formule toute simple : ou l’on tient pour la morale et ses difficultés, et l’on est de gauche, ou l’on préfère la loi de la jungle et son simplisme destructeur, et l’on est de droite. Ce n’est pas une question d’étiquette, ni d’appartenance, c’est un choix de vie.

jeudi 15 avril 2010

LA GAUCHE, UNE ILLUSION POÉTIQUE ?

LA GAUCHE, UNE ILLUSION POÉTIQUE ?

Quand vous êtes dans la merde jusqu’au cou, Il ne reste plus qu’à chanter.
(Samuel Beckett)


Banderoles, slogans et défilés comme des chanteries désespérées. Que reste-t-il d’autre ? De temps en temps un sursaut, une tentative pour y croire. Par exemple, le rejet d’un projet de traité constitutionnel ou une votation très populaire en faveur du maintien du statut public du service postal. On tente un plaisir collectif, on tente l’illusion d’un rassemblement autour d’une idée. On se donne des frissons. Don Quichotte mouline une impuissance dont il se repaît. Il scrute la plaine à la recherche de troupes amies, nombreuses et rassurantes, mais l’écho ne renvoie rien, le paysage ne bouge pas, l’armée de Blücher scelle des Waterloo à répétition.
L’évidence est insupportable, elle assène des coups assourdissants auxquels le boxeur sonné ne veut pas plus se rendre qu’il n’accepte de modifier les conditions de son entraînement. L’évidence est que la France est un pays frileux, égoïste et conservateur, solidement ancré à droite. Droite dure et cynique, soigneusement entretenue par une majorité de jocrisses nourris à l’individualisme et abreuvés d’hypocrisie, adeptes de la servitude volontaire, celle qui permet à la fois d’éviter de penser, de fuir comme la peste toute marque d’esprit critique et d’espérer récupérer des bénéfices personnels sans tenir aucun compte du voisin. La peur soigneusement entretenue par le pouvoir (crise financière, chômage, sécurité, pandémie, déficit prétendu de l’assurance maladie, tensions internationales) et la soumission dominent et pétrissent les esprits.
Rideau. Inutile de remonter sur le ring alors qu’aucune des données ne change. D’autant plus inutile que les soigneurs estampillés à gauche disputent entre eux au détriment de leurs poulains. Détenir l’oscar du meilleur soigneur potentiel importe seul. Toutes les arguties sont bonnes pour tenter de donner le change et se maintenir dans le marigôche en ne modifiant rien des pratiques habituelles.

Y eut-il jamais une gauche au pouvoir en France ?

Quelques exemples suffisent à dire la faiblesse des essais hasardeux qualifiables de gauche : la volonté de Robespierre d’instaurer une égalité politique et sociale, la très brève Commune de Paris, la parenthèse du Front Populaire, les premiers pas du premier septennat de François Mitterrand, autant de jalons à chaque fois rapidement battus en brèche par une asphyxie financière ou une sanglante reprise en main auxquelles le nouveau pouvoir balbutiant a toujours très vite été confronté (Thermidor, annonciateur du Consulat et de l’Empire ; répression des Versaillais). Oubliant qu’elle perdait son âme, la gauche a trop souvent accepté de composer avec ses détracteurs dans le fallacieux espoir de durer (refus d’intervention en Espagne en 1936 ; acceptation de la primauté de la finance au détriment de la politique dans la construction de l’Europe, traité de Maastricht). À chaque fois le pouvoir dit de gauche s’est alors transformé en un gouvernement centriste, dont la nature de l’hémisphère dominant, droit ou gauche, importait peu.

La IIIe République colonialiste, pas plus que le gouvernement Guy Mollet conduisant la guerre en Algérie, ou celui de Lionel Jospin accentuant la primauté du monde des affaires, notamment avec le traité de Nice, ne sauraient être assimilés à un vrai pouvoir de gauche. Par sa succession d’affaires financières douteuses, par ses manœuvres florentines, par l’entretien d’un mensonge permanent sur la situation du Président et la dissimulation de pans glauques de son passé, par sa morgue, l’épisode François Mitterrand a amorcé la mort lente de la gauche toute entière. Il a éradiqué toute croyance possible en un idéal politique.
Depuis la fin du 18e siècle la gauche véritable n’a gouverné qu’à de très brefs intervalles (moins de dix ans au total), savamment montés en épingle par la droite pour la déconsidérer. La France est un vieux pays de tradition droitière où la bourgeoisie au pouvoir depuis la révolution n’a de cesse de singer l’Ancien Régime pour tirer la couverture à soi, asseoir ses prébendes et assurer sa pérennité.

Il existe sans aucun doute une saga de gauche, entretenue par des contes légendaires établis à partir de grands noms de la littérature, au premier rang desquels Victor Hugo et Jules Vallès. Il ne s’agit là que d’une illusion poétique au charme romantique propre à entretenir le rêve et à faire considérer que tout progrès est nécessairement de gauche. Ce manichéisme masque les turpitudes auxquelles la gauche s’est livrée pendant des décennies en couvrant ou en s’accommodant de régimes plus que douteux (outre le stalinisme, les régimes corrompus des anciennes colonies offrent de pitoyables exemples), ainsi que celles qu’elle perpétue aujourd’hui en se soumettant à la loi de la vampirisation financière mondialisée et du marketing politique selon laquelle on vend désormais la politique et le politicien comme n’importe quelle gamme de produits dont on se contente de soigner les emballages à coups de techniques de communication.
Si les sagas ne véhiculent pas seulement du rêve, elles entretiennent une pensée. Mais aujourd’hui les têtes de gondole sont tellement allégées qu’on peut les garantir dénuées de toute pensée. Seule existe désormais une pseudo concurrence entre sous-marques d’une même chaîne télévisuelle de distribution régnant sur un marché monopolisé.

Cependant, des avancées et des progrès…

C’est indubitable, on doit à des gouvernements de gauche comme à la présence d’homme de gauche dans des gouvernements centristes, voire de droite, des avancées sociales et politiques majeures : suffrage universel (pour les hommes), enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire, congés payés, abolition de la peine de mort, protection sociale des plus démunis, pacte civil de solidarité (Pacs)… Mais on ne peut nier que d’autres ont été portées par la droite : vote des femmes, troisième semaine de congés payés, interruption volontaire de grossesse, contraception, divorce par consentement mutuel, majorité à 18 ans… On ne doit pas oublier non plus que le Conseil National de la Résistance, au sein duquel figuraient des représentants de la gauche et de la droite, a su élaborer un programme dont le régime gaulliste, qui dans un premier temps a fait place à des hommes de gauche, s’est fortement inspiré (assurances sociales, retraites par répartition, vote de femmes…).

1789, la IIIe République et le C.N.R. ont fondé et établi des principes de liberté, d’égalité, d’impartialité et de solidarité sur lesquels nous avons vécu jusqu’à présent. Ces principes sont actuellement en train de voler en éclats. Le tout sécuritaire s’oppose à la liberté, les discriminations sociales et ethniques enfreignent la notion d’égalité de même que celle d’impartialité, la solidarité est mise à mal par un capitalisme effréné. La régression et la confusion sont totales, nous retournons à grandes enjambées à des situations proches de celles qui ont généré 1789. Si l’histoire ne se répète pas, elle peut comporter des enseignements et permettre des analogies. L’éventualité d’une violence difficilement maîtrisable ou de sursauts libertaires (mai 68 en fut sans doute un, vite détourné et récupéré) n’est pas à exclure.
La gauche émiettée, ramollie, empêtrée dans le souvenir diffus de vieilles lunes, a perdu toutes références. Ses membres, pour la plupart issus des mêmes cercles que ceux de la droite, font de la politique un ensemble d’affaires propres à favoriser leur carrière personnelle. Les affaires sont les affaires… A partir du moment où on fait carrière en politique, on ne fait plus de la politique au service du plus grand nombre, on vit de la politique qui devient à l’évidence un business comme un autre. Ce qui change beaucoup la vision des choses. Les utopies sociales ou politiques ont cédé le pas au réalisme le plus terre à terre, inducteur de renoncements multiples.
Confrontés à cela, conscients d’être abandonnés par des syndicats réformistes qui ne craignent plus d’entériner l’incontournable violence patronale, des salariés gavés d’impuissance posent des actes de révolte face à un avenir bloqué : séquestrations, menaces de destruction d’équipements, revendication de magots illusoires et volatils pour solde de tout compte, suicides en chaîne.
Energie du désespoir.

Sans plus aucune référence solide du fait de la faillite généralisée des régimes dénommés socialistes, combattue, vaincue, compromise, dénuée de toute capacité de se projeter en avant, la pseudo gauche rejoint la droite dans son amoralité totale. Le personnel politique devient presque interchangeable, c’est ainsi que des hommes présumés de gauche président aux destinées d’organismes internationaux soucieux de commerce et de capitaux cosmopolites. Il ne reste plus que quelques nuances de détails pour différencier les uns des autres.
Au moment où la morale défaille il n’y a plus de place que pour les magouilles de la politique dans laquelle se dissout la notion de gauche. De ce point de vue se pose la question de savoir s’il y a compatibilité entre se situer à gauche et accéder au gouvernement.
La gauche est du côté de la pulsion de vie opposée au repli sur soi et au conservatisme frileux ; elle porte en germe permanent la contestation et la subversion, ce qui ne peut que la tenir à distance de l’exercice du pouvoir. Si un gouvernement de gauche parvient à exister peut-il dès lors être autre qu’éphémère ? La gauche aiguillon permanent certainement, indispensable ; une gauche de gouvernement, voilà un objectif sans doute irréaliste à moins que le gouvernement de gauche ne renie promptement ses valeurs de justice, d’équité, de primauté du travail sur le capital, de souci du travailleur par rapport à ses conditions de travail...
Il n’empêche cependant que nombreuses sont les idées, forts les principes issus de la gauche, qui ont cheminé et ensemencé la vie politique française depuis plus de deux siècles.

La République en danger

Aujourd’hui le clivage ne s’établit plus entre droite et gauche, mais nettement au niveau des principes moraux de la République qu’il est urgent de sauvegarder. L’omni présence caporaliste de l’Etat, favorisée par le pavlovisme d’une pseudo opposition rivée sur ses vieux démons et ses artefacts intellectuels, trouve le champ libre devant elle. Aucun projet porteur d’avenir n’existe plus. Pour la première fois peut-être dans l’histoire, l’avenir de nos enfants ne se dessine plus dans la confiance en un sentiment de progression possible, mais dans l’idée que les choses ne peuvent aller que se dégradant. Pour la première fois la perpétuation des conditions de vie sur la planète fait l’objet d’interrogations. La croissance de la violence induite et la crainte de toute divergence entraînent crispations et antagonismes, voire désir de restauration d’un ordre ancien. Flicage, autoritarisme, militarisation se présentent comme les seules réponses possibles aux interrogations d’une société prise à la gorge. La mise à sac des acquis par la classe politique et la finance s’opère avec une telle outrecuidance que la négation grossière et méprisante des principes fondamentaux entraîne l’indifférence apparente d’une grande partie de la population, tétanisée car saisie de tant d’impudence et rendue temporairement passive par l’absence de réaction porteuse clairement identifiable.
Tout se met sournoisement en place pour favoriser des affrontements violents.
Le crime contre l’esprit que représentent les mensonges, les coups tordus, le formatage des informations, l’accent mis sur les anecdotes et les faits divers, les contre vérités assénées à longueur d’antennes, la volonté d’appropriation clanique des rouages du pouvoir, nous conduisent droit à l’abîme de l’aventurisme d’une dictature ayant l’apparence formelle de la démocratie (grâce au rideau de fumée d’un système électoral soigneusement arrangé).
Eduardo Galeano, écrivain sud américain, nomme cet hybride la « démocrature ». La présidentialisation effrénée du régime en est l’actuelle préfiguration.
Des pensées nouvelles, des acteurs nouveaux, parviendront-ils à susciter et à organiser une résistance plurielle, « oecuménique », indispensable, comme ce fut parfois le cas aux pires moments de notre histoire contemporaine ?

Jean Klépal, oct.-nov. 2009

vendredi 26 mars 2010

REMARQUES EN PASSANT 22

ACTES
Si tu laisses de côté le discours de camouflage pour ne t’occuper que des actes du gouvernement actuel, tu t’aperçois vite qu’ils vont tous dans la même direction : l’installation progressive, sans tambours ni trompettes, sans bottes ni pas de l’oie, d’une dictature oligarchique néo-libérale qui dans les faits sinon dans les mots exalte les mêmes valeurs et aboutit aux mêmes résultats que les dictatures fascistes, si on définit ces dernières comme la prise en main de l’appareil d’état et sa mise au service d’une clique mafieuse décidée à soumettre les masses, quitte à les entraîner dans le mur, pour satisfaire leur mégalomanie, leur avidité, leur frénésie de pouvoir et de profit.
Comme avec les nazis, le rideau de fumée des principes, d’autant plus solennellement affirmés qu’ils sont en même temps allègrement violés, et le recours permanent au discours de la « légitimité démocratique » au moment même où elle est de plus en plus systématiquement et ouvertement contournée, sont là pour « autoriser » le citoyen moyen à se laisser aller à sa paresse et à sa lâcheté, pour le désorienter, le dégoûter et le mener à rejoindre le troupeau dans la passivité léthargique de ces proies qui espèrent échapper au pire en se faisant toutes petites et immobiles, en une mort prématurée censée leur éviter la destruction qui les guette.
J’écrivais ceci il y a trois mois. L’abstention aux deux tours des régionales et les réactions du gouvernement et de ses séides me semblent confirmer ce diagnostic « pessimiste ». Ce que mettent aussi sous une lumière crue ces élections, c’est la différence entre ce que j’appellerai charitablement la petite intelligence de l’actuel président, cette intelligence égotique, autiste, calculatrice et manipulatrice, tout entière tournée vers le court terme et prête à toutes les compromissions, et la véritable intelligence, désintéressée et visionnaire, qui embrasse le passé et le futur pour créer du présent, œuvrant non pour une clique de prédateurs et une clientèle de nantis, mais en vue du bien commun.
En ce sens, la comparaison avec un Obama est terrible pour ce politicien à la petite semaine qu’a toujours été et sera toujours Sarkozy.
Entre un homme politique digne de ce nom et le sarkozhistrion, il y a toute la différence entre un gamin mal élevé et un adulte responsable.
Voir INFÂMES et SORDIDE

ADAPTABILITÉ
L’adaptabilité, voilà la solution ! clament en chœur les adeptes de l’assez stupide et faussement original concept de résilience. Mais l’adaptabilité est aussi le problème. Notre drame, c’est que nous nous faisons à tout.
L’adaptabilité que nous vante le libéralisme, qui y trouve son compte, n’est le plus souvent qu’une forme élaborée de lâcheté. Il est bon d’être omnivore, pas forcément d’accepter de manger de la merde. Et si le chêne peut être foudroyé, le roseau ne montera jamais bien haut.

AMBITION
Je n’ai jamais cherché le profit ni le pouvoir, ni même la « réussite ». Chaque fois que je m’en suis approché d’un peu trop près, j’ai vite reculé, de peur de m’y brûler ou de m’y aveugler.
Non que j’eusse peur de l’argent, du pouvoir ou du succès ; c’est de moi que j’avais peur, conscient que j’étais du risque de me perdre et mon âme avec moi dans le marigot des ambitions, toujours d’autant plus déçues qu’elles ont été accomplies. Rester soi-même m’a toujours paru plus important que réussir.
Je n’ai jamais été sûr d’être assez fort pour résister à mon propre pouvoir, assez honnête pour n’être pas acheté par mon argent, assez modeste pour ne pas faire de ma réussite un échec.
Et puis, je ne sais que trop que quand on a atteint son sommet il ne reste plus qu’à redescendre.

AQUARELLES
La plupart des aquarelles que j’ai vues restent prisonnières de l’aquarelle…
Turner a pourtant donné l’exemple de ce que l’aquarelle ne prend sa vraie force qu’à condition de s’émanciper d’elle et de la traiter pour ce qu’elle est : une peinture à part entière.

AUTODÉNIGREMENT
Dans « Esprit critique » sur France-Inter, un journaliste dit ce matin de Franz-Olivier Giesbert qu’il est très bon dans l’autodénigrement. Pas étonnant : le sujet s’y prête.

CADEAUX
Les cadeaux peuvent à l’occasion entretenir l’amitié. Jamais en tenir lieu. Tel est pourtant le rôle que nous leur assignons très souvent. Quitte à nous étonner – hypocrisie de l’inconscient ! – de l’ingratitude de ceux dont nous voulions acheter l’affection au moindre prix, et qui se contentent en toute logique de nous rendre la monnaie de singe de notre pièce…

CAPACITÉS
L’on ne fait jamais que ce qu’on peut, mais on peut toujours bien plus que ce qu’on croit pouvoir.

CHANGEMENT
Contrairement à ce que croient les mordus du progrès, on peut être aussi prisonnier du changement qu’on peut l’être du conservatisme. Le changement est une drogue dure, et ceux qui y sont accros, en bons drogués, ne sont guère regardants sur la qualité de la daube, pardon, de la dope qu’on leur refile…

CIORAN
Je n’avais rien lu de Cioran. Grâce à un vrai ami, je veux dire quelqu’un qui me prête Cioran au lieu de m’en parler, j’aborde aujourd’hui ce rivage désolé. Pour m’apercevoir qu’à certains égards je faisais du Cioran sans le savoir, en moins systématique j’espère.
Cioran tape comme un sourd et, à force, souvent dans le mille. Mais à taper en tous sens, il finit aussi par taper à côté, et à force de vouloir enfoncer le même clou en vient à se taper sur les doigts.
Il semble faire partie de ces masochistes qui s’acharnent à passer à côté de l’essentiel sous prétexte qu’ils ne peuvent pas le vivre en permanence.
Beaucoup d’entre nous fonctionnent ainsi : si je ne peux pas tout avoir, je ne veux rien.
Au bout du compte, Cioran ne pardonne rien à la vie parce qu’il ne supporte pas de n’être pas Dieu. En cela, il est bien moins original qu’il ne le croit…
Voir ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

CLASSE
Si l’on veut savoir ce que signifie le mot classe, il faut lire Chamfort, Laclos, Musset, Gautier, Nerval. Chez eux et quelques autres, le français est une langue souple comme un fouet, avec toute l’élégance de cette précieuse fausse désinvolture par laquelle un auteur fait partager à son lecteur le fruit de son travail sans lui imposer l’effort qui l’a engendré.
Leur aisance de ton souveraine donne à tout ce qu’ils écrivent un caractère de distinction naturelle que nous avons tout à fait perdu, occupés que nous sommes à tenter de convaincre au lieu de suggérer.

COMPÉTENCE
Pas besoin d’être très intelligent pour savoir comment fonctionnent les imbéciles. Suffit de redescendre à leur niveau. Nous en sommes tous capables, et souvent même sans le faire exprès…

CONFINS
Mon travail, particulièrement quand je peins, mais aussi en tous domaines et depuis toujours, consiste à tenter d’explorer la limite entre fini et infini, à aller toujours plus loin vers les confins.
Voir CONTINUITÉ

CONFUSION
L’art contemporain est aussi triste que la chair contemporaine. Ce n’est pas par hasard que l’une des grandes prêtresses du discours de l’art de marché, tout comme elle confond créativité et création, réflexion et communication, critique et publicité, cherche dans le sexe un remède à l’absence d’amour, et n’oublie surtout pas de mettre en scène cette pitoyable quête pour lui faire rendre tout le profit qu’on peut espérer d’un « scandale », si anodin et conformiste soit-il.
Le sexe façon Catherine Millet, c’est comme l’art façon ArtPress : très prétentieux, très con, très chiant, comme chaque fois que la mécanique l’emporte sur la vie.
Courir après tout ce qui peut s’échanger ou mieux encore se vendre, telle est la pauvre recette d’une société de consommation qui fait tout pour oublier de regarder en face cet essentiel qui la terrorise : à chaque instant, il est temps de vivre.

CONSÉQUENCE
À partir du moment où c’est l’économie qui prime, quel que soit le système politique la corruption s’installe.

CONTINUITÉ
Quand j’y regarde de près, ce qui me saute aux yeux, c’est que dans tout ce que j’ai tenté de faire, j’ai cherché à incarner l’universel dans le particulier, à découvrir l’infini à travers le fini.
L’écriture, le théâtre, l’improvisation, la peinture, dans chaque domaine j’ai poursuivi la même quête, mené la même démarche.
Qui conduit d’elle-même à toujours plus de dépouillement : mon éloge de la fadeur ne s’arrête pas à la peinture, mais se retrouve dans l’évolution des Remarques en passant vers la maxime lapidaire.
Essayer de faire plus avec moins, c’est peut-être le meilleur moyen de découvrir l’infini dans le fini.
Voir CONFINS

CRÉER
Nous sommes tous pareils en fin de compte : si tu ne crées pas, tu crèves. Créer ou crever, notre seul dilemme. Par voie de conséquence, peu importe ce que tu crées, l’acte compte plus que l’objet et même que le résultat.

CROTTES
Le problème ne se limitant pas à la Vallée de l’Ubaye, comme j’ai pu de nouveau le constater à Venise tout récemment, et comme je vais sûrement m’en apercevoir à Paris prochainement, je reproduis ici le texte que j’ai commis sur ce sujet pour notre revue locale :
« Il n’y a pas qu’en ville. Le long des chemins de la digue, très fréquentés par de nombreux piétons, les crottes fleurissent toute l’année en aussi grand nombre que les pissenlits au printemps, et le promeneur peut admirer la perspective d’une route où elles sont disposées avec une élégante régularité à peu près tous les trois mètres, ce qui donne à tout bipède tant soit peu distrait ou inapte au slalom une très honnête chance d’y mettre les pieds – ou pire.
Ce n’est évidemment pas la faute des hommes et des femmes, dont personne de sensé ne peut attendre qu’ils se comportent de façon responsable, mais de leurs propriétaires, les chiens, qui trop souvent manquent du savoir-vivre le plus élémentaire et adoptent, quand ils promènent leurs chouchous, un comportement d’un égoïsme inadmissible.
Il serait grand temps que les chiens se décidassent à éduquer leurs animaux de compagnie, de sorte que ceux-ci cessent de laisser traîner un peu partout leurs excréments. Les chiens doivent prendre conscience que laisser ainsi divaguer leurs amis humains porte gravement atteinte à leur image de marque. Il est clair que les êtres humains comptent parmi les animaux les plus frustes et les moins susceptibles d’un comportement décent ; raison de plus pour que leurs maîtres chiens réalisent qu’il leur appartient de les dresser, au besoin avec toute la sévérité nécessaire, afin de les rendre, sinon un peu plus dignes de respect, du moins un peu moins nuisibles à la communauté.
Il serait infiniment regrettable que devant l’impossibilité d’éliminer du paysage les déjections humaines les autorités compétentes se voient contraintes d’envisager l’éradication de ces charmants compagnons de nos solitudes canines. Car que deviendraient les chiens, qu’ils y songent, sans l’amitié de leurs un peu pénibles, un peu égoïstes et obtus, mais ô combien fidèles compagnons à deux pattes ?
Si les chiens souhaitent que leurs serviteurs humains soient acceptés de tous, l’incivilité révoltante que constitue le fait de les laisser déféquer partout doit cesser. C’est une question de bon sens autant que de principe. La gent canine s’est donné pour but il y a des millénaires de civiliser autant que possible l’espèce humaine. Tâche certes difficile, presque impossible, diront les mauvaises langues, mais d’autant plus exaltante que presque tout reste à faire !
À l’exemple de nos frères les chiens de traîneau, n’hésitons plus à nous atteler à cette entreprise prométhéenne et à dire une fois pour toutes merde aux crottes ! »

CUISINE
Une des qualités d’une bonne cuisine chinoise, vietnamienne ou thaïe, c’est d’être vibratoire. Sa saveur ne cesse de s’estomper pour se recomposer, irisée comme un arc-en-ciel ; j’en avais pris conscience il y a près de vingt ans en regardant flotter, à travers le rideau de chaleur ondulant du réchaud à catalyse, le gros caractère chinois doré en relief sous l’aquarium du restaurant où je déjeunais souvent à l’époque à Digne.
La cuisine polychrome du patron, presque un ami, qui m’accueillait toujours d’un nasillard et ironiquement respectueux : « Bonjour, Professeur ! » accompagné de la demie courbette syndicale chère aux orientaux dans leurs rapports avec les barbares occidentaux, me permettait, contrairement aux steack-frites surgelés des bars et brasseries enfumés, de reprendre mes cours l’après-midi sans m’endormir en chaire, et même avec une certaine alacrité…

CUISINES
J’ai toujours préféré les cuisines raffinées qui ont l’air simple aux cuisines ostensiblement compliquées qui n’ont en fait que l’apparence du raffinement et toute la vulgarité de l’excès. De ce point de vue, la cuisine d’Al Colombo, le restaurant vénitien de mon ami Alessandro Stanziani, est l’une des meilleures que je connaisse.

CYNISME
Beaucoup de cyniques ne le sont que par idéalisme déçu. Ils ne demanderaient qu’à croire, mais leur enthousiasme a été trop souvent douché pour qu’ils ne cherchent pas à se prémunir contre le désespoir par une ironie désenchantée dont la cruauté les blesse autant qu’elle les soulage.

DÉCLINER
Je déteste décliner : on décline un procédé, vraie façon de sceller le déclin de l’intelligence. Je préfère explorer un phénomène, seule façon de le comprendre, puis de l’aimer, et de se rendre compte pour finir qu’on ne l’a pas épuisé, qu’on ne l’épuisera jamais, et que là réside la joie de créer.

DÉPRIME
Nous ne sommes pas nés pour être déprimés. La déprime est une création humaine, de toutes la plus inhumaine, le triomphe de l’esprit de mort sur l’esprit de vie.

ÉCHELLE (changement d’)
Nous ne voulons pas le voir. Dommage : il explique à peu près tout. Mais parce qu’il est on ne peut plus réel, si nous ne changeons radicalement de regard il nous demeure incompréhensible.

ÉLITE
Une élite digne de ce nom ne se prendrait pas pour une élite, et ne chercherait pas à prolonger son pouvoir, mais à le partager. Une élite qui se présente comme une élite n’en est déjà plus une, à supposer qu’elle l’ait jamais été.

EMBARRAS
J’entends souvent dire, comme si c’était un privilège : « Tu n’as que l’embarras du choix ». Mais de tous les embarras, le plus embarrassant est bien l’embarras du choix, et d’autant plus que c’est en effet un privilège…

ÉPUISEMENT
C’est la sensation que je ressens quand j’entends ce brave Stéphane Paoli écorcher lui aussi une langue pour laquelle il a plus de respect que d’affinités : « On n’a pas fini d’épuiser la question… » conclut-il son émission de ce samedi. Hélas non !

ÉQUILIBRE
Il faut des Cioran pour nous aider à ne pas aller trop loin. Mais il n’en faut pas trop, on n’irait pas loin.
Voir CIORAN, FOI, INDIVIDUALISME, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

FASCINATION
Je n’en ressens aucun plus forte que celle qui me subjugue quand je me trouve au milieu d’une de ces lagunes qui ont l’air mortes et dont les eaux plates grouillent d’une vie d’autant plus ardente qu’elle demeure invisible sous leur surface miroitante.

FAUSSE MONNAIE
La question qui se pose une fois de plus après ces régionales et que je ne cesse de me poser depuis qu’il est entré en politique comme un renard entre dans un poulailler, est toute simple : Comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu vendre à tant de citoyens supposés adultes son plomb pour de l’or ?
Un plomb particulièrement vil, qui plus est, et particulièrement mal déguisé. Faut-il que la peur soit ancrée parmi nous pour que tant de moutons crient au berger quand des loups, la gueule enfarinée, leur proposent benoîtement de les croquer tout crus !
Si seulement ce lamentable épisode pouvait réveiller nos concitoyens (je finis par me demander comment je dois écrire ce mot…) et leur apprendre une fois pour toutes que la verroterie ne passe pour du diamant qu’auprès des imbéciles, je me consolerais d’avoir dû endurer ce sommet d’indécente stupidité humaine et politique qu’aura été le ridicule et désastreux « règne » de notre ô combien minuscule président.
Mais si j’en juge par le passé, les faux-monnayeurs ont encore de beaux jours devant eux.

FOI
Il ne pouvait vivre sans une foi. Refusant de croire en la vie, Cioran a mis son espoir dans le néant, qui l’a comblé en retour.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

GÉNIE
Il va de soi que les gens qui n’en ont aucun sont les premiers à dire que le génie n’existe pas.

GÉNIES
Impression persistante que nous sommes passés de l’ère des grands génies à celle des « p’tits génies ». Nous vivons le triomphe de l’astuce sur l’intelligence. Le monde est-il vraiment trop complexe pour pouvoir être embrassé tout entier ? Je n’en suis pas si sûr, je crois plutôt que nous avons appris à ne plus le voir que de près. Noyés dans l’infini des détails, nous n’avons plus le recul nécessaire pour percevoir l’infini.

GOUJAT
Trichet, prototype du goujat bien élevé, qui crache avec élégance dans la soupe des autres.
C’est à vrai dire la spécialité des banquiers, ces artistes de la goujaterie enrobée, must du savoir-vivre mondain.

GROTESQUE
À bien y regarder, la caractéristique première de ceux que j’appelle les hommes de pouvoir, c’est le ridicule : plus ils l’aiment, plus ils sont grotesques. Aucun n’y échappe : Mussolini, Hitler, Bush, Berlusconi, Sarkozy : odieux, certes, infâmes, souvent, mais avant tout parfaitement ridicules.
Non seulement le ridicule ne tue pas, mais il mène au pouvoir.
Le ridicule ne tue pas, mais les ridicules finissent souvent par tuer. Plus elle est dérisoire, plus la mégalomanie, dans son implacable volonté d’être prise au sérieux, tend à rejoindre l’horreur.

HISTOIRE (de France)
Sarkozy y aura sa place, mais pas celle qu’il aurait voulu. Il y restera non seulement comme l’un des plus odieux et nuisibles politiciens que notre pays ait eu le masochisme de s’infliger, mais encore comme le plus ridicule de tous les hommes de pouvoir qui y ont exercé leur sinistre activité.
La compétition est pourtant féroce, mais il emporte la palme : jamais personne n’a autant cherché à péter plus haut que son cul. Il est vrai que dans son cas ce n’était pas la mer à boire.

IMPÔT
Jean Klépal m’envoie cette citation extraite de « L’ancien régime et la révolution » d’Alexis de Tocqueville (Livre II, ch. X, p. 1013, col. Bouquins, Robert Laffont) :
« Du moment où l’impôt avait pour objet, non d’atteindre les plus capables de le payer, mais les plus incapables de s’en défendre, on devait être amené à cette conséquence monstrueuse de l’épargner au riche et d’en charger le pauvre (...) De là vint cette prodigieuse et malfaisante fécondité de l’esprit financier ... »
C’est particulièrement triste à dire, puisque cela implique que l’humanité ne tire jamais les leçons de ses erreurs, mais nous devrions enfin nous souvenir que si le monde change, les mêmes causes continuent à produire les mêmes effets…

INDIVIDUALISME
Cioran paie le prix d’un individualisme si forcené que pour son malheur il finit par se suffire à lui-même. Or Cioran est exigeant : se suffire à lui-même ne lui suffit pas. De sorte que s’il touche le prix douteux qu’offre la renommée à toutes les entreprises extrêmes, qu’elles soient utiles ou néfastes, vertueuses ou criminelles, il en reçoit aussi l’équivoque récompense : exister sans vivre n’est guère plus passionnant que vivre sans exister.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

INFÂMES
Comment ne pas mépriser les hommes politiques d’aujourd’hui quand on vient d’écouter Copé enfiler des insanités pendant toute une émission ? Infâme, sa façon de s’indigner que Proglio « soit jeté aux piranhas » ! Qu’ont à craindre des piranhas les requins ? Et Copé de se démasquer en déclarant dans la foulée qu’il faut créer des systèmes « pour éviter les pires abus ». Les abus normaux, ça passera toujours, mais les pires, c’est trop voyant…
Ces gens-là, qui nous agressent avec la dernière violence, ce sont eux qui se sentent agressés quand nous tentons de nous défendre contre leurs attaques !
Voyez les ignobles discours de l’actuel premier ministre entre les deux tours des régionales, et ses effarantes tentatives de récupération. Cet homme-là trompe son monde. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’allure policée de garçon coiffeur endimanché qui sert de masque à son incroyable violence et à son inoxydable mépris pour tout ce qui n’est pas de son monde : j’ai toujours détesté la gomina, elle donne aux chevelures trop domestiquées de sinistres reflets de bottes vernies.
Voir ACTES et SORDIDE

INFIRMIÈRE
Pas de malade plus difficile que l’infirmière. Elle a dû subir tant de malades tyranniques, endurer tant de corvées ; l’heure de la revanche a sonné, c’est enfin son tour de réclamer, d’exiger, de régner depuis son lit de majesté sur le temps, les activités, les pensées d’autrui. Tous les abus lui paraissent normaux, elle en a tant supporté…
Si par chance celui qui la soigne est en même temps son conjoint et si ses activités lui avaient donné une certaine indépendance vis-à-vis d’elle, l’infirmière grabataire tient son triomphe : l’ancienne otage soumise aux caprices des patients comme à ceux de l’administration peut enfin exercer le métier dont son inconscient rêvait depuis toujours, celui du bon geôlier, aux jouissances duquel certains malades plus faibles ou compatissants lui avaient permis de goûter.
Et comme elle connaît son métier, le soignant débutant va bénéficier d’une attention de tous les instants ; sa maîtresse vérifiera avec soin qu’il exerce son nouveau métier presque aussi bien qu’elle le faisait elle-même. C’est dire que rien ne sera jamais comme il faut ni quand il faut, et que de légitimes remontrances ponctueront l’apprentissage jamais terminé du petit nouveau, le bleu étant même souvent soumis à un bizutage en règle, culminant dans le fatidique coup de pied de l’âne qui couronnera de nombreuses journées harassantes passées à tenter de satisfaire le Moloch en jupons :
« Tu ne t’occupes pas de moi… »
Mais on finira par tout pardonner à l’infirmière parce qu’on n’oublie pas qu’elle est passée par le même enfer avant nous, et plus d’une fois, et qu’elle a toujours su y garder le sourire, tout comme son humour a survécu à la maladie qui n’en finit pas de la tuer.

INGRATITUDE
Même quand nous faisons profession de détester l’ingratitude, nous nous en servons constamment. Pas de vie possible sans un minimum d’ingratitude.

INGRES
En tant que peintre, je ne l’apprécie guère. Sa peinture ne vit que par le dessin, si tant est que ce soit vivre pour une peinture de ne tenir que par le dessin. C’est un choix très volontaire de sa part, et qui correspond pleinement à sa personnalité un peu étriquée, très ordonnée, très rangée – jusque dans ses dérangements. Car Ingres ne se contente pas de dessiner, il cerne son dessin, le soumet à la dictature du trait, un empire glacé qu’il porte à la perfection ; ses toiles ont la netteté implacable et un peu vaine des désordres policés, et au fond policiers, de Sade, cette noirceur lumineuse, cet aveuglant soleil blanc si caractéristique du dix-huitième siècle finissant, et que seul Laclos a su porter jusqu’au chef-d’œuvre.
Cette lucidité glaciale, Ingres la prolonge et l’embourgeoise sans lui retirer tout son venin mais en la figeant et l’édulcorant, à la mesure des personnages dont il livre le portrait avec une probité qui n’exclut pas l’acuité d’un regard sans illusion ni véritable indulgence, un des rares regards de peintre qui frôle cette arlésienne qu’est par bonheur « l’objectivité ».

JEU
Il me semble constater une différence entre ma génération de sexagénaires et les trentenaires actuels. Leur travail, s’il ne les ennuie pas forcément, jamais ne les emballe. S’ils ne s’y éclatent pas, du moins le font-ils bien. Par devoir, dirait-on, histoire de gagner à peu près leur vie.
Mais l’argent qui leur plaît, l’argent qui les excite, ce n’est pas celui qu’ils gagnent par leurs efforts, mais celui qu’ils gagnent par hasard, grâce à la chance. Comme une façon de s’assurer que le destin peut venir à leur secours. Ainsi jouent-ils à toutes sortes de jeux, du loto aux courses en passant par le poker.
Comme s’il ne s’agissait plus pour eux de mériter l’argent qu’on gagne, mais de gagner l’argent qu’on n’a pas mérité.
Comment le leur reprocher ? Ces jeunes ont tiré la leçon du casino financier mondialisé : l’argent qui tombe du ciel a désormais plus de valeur que celui qu’il a fallu aller chercher à force de travail.
L’argent n’étant plus symbole d’autre chose que de lui-même, peu importe la façon de le gagner, toutes les formes de perversion et de corruption n’ont plus besoin d’autre justification que leur rentabilité.
Tout devient un jeu – un jeu d’argent.
Mais à ce jeu-là, au bout du compte, il n’y a que des perdants.

JUBILATION
Cioran éprouve une jubilation si contagieuse à se vautrer dans le malheur universel que j’en vient par instants à avoir envie d’échanger mon humble bonheur quotidien, bête petit bonheur de vivre, contre le grandiose désespoir qu’il s’est construit envers et contre tout – et même contre l’évidence. Ça a de la gueule, un mensonge aussi acharné.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, INDIVIDUALISME, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

LOIS
Faire des lois, rien de plus facile. Les faire respecter, toute autre histoire. Faut-il encore qu’elles soient respectables, et plus on en fait moins il y a de chance qu’elles le soient, ne serait-ce que parce qu’entasser les lois est le plus sûr moyen de les rendre méprisables : quand bien même elles seraient bonnes, leur quantité excessive à elle seule fera douter de leur qualité. De même, légiférer à la hâte conduit à créer des lois si mal pensées et rédigées qu’elles s’avèrent bien vite inapplicables.
Dès lors que le citoyen ne peut plus connaître ou comprendre la loi, celle-ci perd toute légitimité à ses yeux. Demeure la seule loi qui plaise aux puissants, la prétendue loi de la jungle, la trop réelle loi du plus fort.
Tel est sans doute le but profond, conscient ou non, de la boulimie législatrice des récents gouvernements, celui de l’Europe compris, qui se servent des oripeaux de la démocratie pour mieux installer leur pouvoir arbitraire. Démonétisée par le nombre et la hâte, la loi n’a plus force de loi, et cède la place au bon plaisir des oligarchies en place.
C’est ainsi que désormais quand le peuple vote mal, c’est à dire tente de faire entendre sa voix et respecter ses choix, on le fait revoter jusqu’à ce qu’il rentre dans le droit chemin, celui du troupeau qu’on mène à l’abattoir.

MALHEUR
Ce qui rend la lecture de Cioran si jouissive par instants, ce n’est pas seulement qu’il est à l’évidence plus malheureux que le plus malheureux d’entre nous, ce qui en soi serait déjà consolant, c’est qu’il l’est de façon si excessive, si manifestement artificielle qu’il nous pousse sans le vouloir à ne pas davantage croire à notre malheur que nous ne pouvons croire au sien.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

MANQUE
Dès que nous nous quittons, elle me manque, disait cet amoureux transi ; mais là où elle me manque le plus, c’est quand nous sommes ensemble…

MODE
La mode en dit toujours long sur notre façon de voir le monde. Le complet-cravate sinistre va comme un gant à la rigidité cadavérique du capitalisme. Les vêtements noirs et les croquenots de clergyman défroqué collent parfaitement avec la « sinistritude » branchée des clercs de l’académisme intellectuel et artistique, portant fièrement le deuil de l’intelligence et de la création. Très logiquement, face à ces modes mortifères, le peuple a adopté la mode caca. Il n’est que trop vrai que nous sommes dans la merde. De là à jouer les gribouilles en nous coulant dans le bronze…
Mais le raisonnement du subconscient collectif est bien là : puisque qu’on nous traite comme des merdes, habillons-nous en étrons ambulants !
Et la mode de décliner toutes les variétés de marron, toutes les nuances de couleur caca, créant une collection de sacs de patates informes et marronnasses, si ignoblement laids que leurs porteurs, dans un accès d’inconsciente lucidité, rabattent sur leurs yeux les cagoules qui achèvent de les fondre dans l’anonymat de l’universel égout mondialisé.
C’est ainsi que sur les pistes de ski on voit aujourd’hui slalomer des étrons…
Voir VÊTEMENTS

MONSTRUOSITÉ
J’adore les libéraux : quiconque les attaque, et même si c’est pour se défendre de leurs propres agressions, est un monstre, digne par là même d’être puni de façon monstrueuse.
Le 11 septembre était une horreur. Cela justifiait-il Guantanamo ?
Le 11 septembre est une horreur. Dresde, Hiroshima et Nagasaki aussi.
La Shoah, c’est l’horreur absolue. Le gazage systématique est le comble de l’horreur. Cela fait-il du napalm, des mines anti-personnel et des obus à l’uranium appauvri des armes propres ?
Quand j’étais enfant, on me rappelait assez souvent l’histoire de la paille et de la poutre, qui pour être archi usée n’en reste pas moins d’actualité.
Dès que je considère l’autre comme un monstre en oubliant de me regarder moi-même, je commence à lui ressembler comme un frère, et lui donne tout lieu de voir en moi le même monstre que je vois en lui.
Terroriste ? J’ai bien peur que ce soit toujours aussi « çui qui l’dit qui y est ».


NIHILISME
Le nihilisme se contredit à l’instant même où il proclame que rien n’existe. Rien, ce n’est pas rien, n’en déplaise aux observateurs superficiels.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, PARADOXE, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

NOSTALGIE
Contrairement aux apparences, nostalgie et curiosité sont à mon sens essentiellement liées. L’envie qui me saisissait, enfant, devant une image de livre où l’on voyait un caneton s’enfoncer entre les épis dorés d’un champ de blé mûr dans une sorte de tunnel obscur, d’entrer dans l’image et d’emboîter le pas au curieux pour découvrir avec lui l’inconnu, l’au-delà, c’était peut-être aussi le désir profond, incessamment sous-jacent, de retrouver l’entrée de la matrice et d’y retourner. Notre aspiration au macrocosme, notre désir d’infini me semblent relever en même temps du désir éperdu de retrouver le mystérieux microcosme où nous avons vécu neuf mois en symbiose avec l’univers, dans un déploiement d’énergie vitale qui touchait à l’infini, passant des deux cellules originelles à l’incroyable complexité et à l’essentielle unicité de la personne à naître, passagers actifs d’une incroyable aventure que nous avons tous connue sans jamais pouvoir la partager.
Nous ne cessons de l’oublier pour notre malheur : en nous, le fini et l’infini se touchent.

OGM
À propos de ces chimères que sont à tous les sens du terme les OGM, citons ce proverbe africain particulièrement adéquat : « Le mensonge donne des fleurs, mais jamais de fruits ».

PARADOXE
En un paradoxe qui comme presque toujours n’est qu’apparent, le malheur de Cioran a quelque chose de roboratif, et son nihilisme est assez réconfortant. C’est qu’il est tellement outré, qu’il relève si manifestement d’une pose, d’un choix quasiment prophylactique, que par contraste ce malheur abouti en devient réjouissant à force de perfection simulée. Cioran a réussi ce tour de force de réconcilier le principe de l’homéopathie et la pratique de l’allopathie : comme la première il utilise le poison pour guérir, mais à dose massive comme la seconde…
Et ça marche, pour son lecteur du moins. Pour lui aussi, semble-t-il, puisque ce fanatique du suicide a différé le retour au néant qu’il ne cessait d’appeler de ses vœux jusqu’à l’âge de quatre-vingt quatre ans. C’est dire à quel point il était malheureux !
Pas de doute, Cioran avait le désespoir solide.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, STÉRILITÉ et VOLONTARISME

PENSÉE POSITIVE
Se voir meilleur qu’on n’est, c’est la pire façon de ne pas s’accepter tel qu’on est. Si nous voulons devenir meilleurs, commençons par reconnaître ce qu’il y a de mauvais en nous. Je me demande toujours quelles tares inavouables quelles peurs paniques tente de dissimuler une excessive confiance en soi. Y compris quand je me laisse aller à mon optimisme naturel me concernant !

PEOPLE
Beaucoup de « people » ne sont finalement que des poupées gonflables dans lesquelles souffle constamment « l’esprit » de l’époque. Le personnage chez eux n’a fait qu’une bouchée de la personne. D’où leur succès auprès d’un certain type de fans que rien n’attire autant que le vide qu’ils pourront remplir de leurs fantasmes.

PÉRISSABLE
J’étais en train de discuter, en rêve, avec une amie. C’était sur un sujet capital à mes yeux, et je développais mes habituels demi-paradoxes, histoire d’essayer d’éclairer nos faibles lanternes. Dans le feu de la discussion, je me sentais devenir peu à peu vraiment intelligent, et je me disais, voyant ma réflexion s’approfondir à mesure que je tentais de répondre aux objections qu’on lui opposait : « Il faudrait que je note ça tout de suite pour les Remarques en passant ! Ce serait dommage que je le perde comme trop souvent… »
Et j’essayais de me souvenir de l’essentiel. La discussion à peine finie, je me suis précipité sur un carnet pour commencer à noter. J’écrivais tout en continuant à réfléchir, et j’étais ravi de réussir pour une fois à sauver l’une des manifestations de mon impérissable génie !
Mais c’était en rêve, et quand je me suis réveillé, j’avais tout oublié de ce que j’étais encore en train d’écrire.
Heureusement, car si je m’en étais souvenu, c’aurait été pour me rendre compte que je n’étais pas plus génial endormi qu’éveillé…

PLAISIR
« Tout plaisir cesse d’être plaisir à partir du moment où l’accoutumance s’installe. »
Tel est le genre de sentences apparemment évidentes dont Maître Tsuda parsemait ses conférences et ses livres. Une telle phrase peut sembler banale à quiconque n’a pas travaillé avec lui à l’École de la respiration, parce qu’il n’en verra que le sens immédiat et non les implications concrètes pour notre comportement. Tsuda avait le génie pour faire sentir l’infinie complexité des choses les plus simples et percevoir la vacuité des complications intellectuelles dont est si friande la civilisation occidentale décadente.

POUVOIR
La plupart d’entre nous sont à la recherche de je ne sais quel pouvoir. Nous n’avons besoin d’aucun pouvoir pour être là. Être là nous donne tout le pouvoir nécessaire.
Ce que nous appelons pouvoir nous rend esclaves d’autrui : quand nous avons du pouvoir sur quelqu’un, nous dépendons de lui pour notre satisfaction.

PRÉSENT
Qu’elle est petite, étroite, mesquine, l’existence de ceux qui ne cherchent leur présent que dans la synchronie ! Vivre au présent ne peut se faire que dans la diachronie, en intégrant la durée à l’espace.
Être présent au présent, ce n’est possible qu’en présence du passé.
Notre dimension historique, tant personnelle que collective, que nous négligeons stupidement parce que la culture demande un effort, elle nous conditionne d’autant plus que nous affectons de l’ignorer.
On n’est soi-même qu’en compagnie, non seulement de son passé à soi, mais de celui des autres, que nous ne pouvons pas ne pas partager, parce que nous sommes faits de lui.
Notre prochain, ce ne sont pas seulement ceux d’à côté, ce sont ceux d’avant, dont l’influence sur nos consciences et nos vies, pour être moins visible, n’en est que plus décisive.
Le seul moyen d’oublier le passé est de le connaître assez pour n’avoir plus besoin de s’en souvenir.

PROFESSEUR NIMBUS
Tout petit bébé, ma famille m’avait surnommé Professeur Nimbus, car comme ce personnage de comics célèbre à l’époque, j’avais un cheveu qui se dressait droit sur la tête avant de prendre assez exactement la forme d’un point d’interrogation, signe tangible de l’insatiable curiosité dont j’ai toujours été affligé.
Depuis que j’ai passé la soixantaine, et que ma défaillante crinière a été remplacée par un léger duvet digne d’un nourrisson encore au sein, le cheveu du Professeur Nimbus a reparu plus droit et plus fier que jamais, rebelle indomptable qui ne se pose même plus de questions, et se dresse triomphalement au sommet de mon crâne dégarni, pointant son triomphal point d’exclamation vers l’infini du cosmos comme un vaisseau spatial en partance.
D’autres se dressent à ses côtés, mais il les dépasse tous, affirmant avec un aplomb inaltérable que quoi qu’il arrive et malgré l’usure du temps, je serai comme nous tous resté fondamentalement le même toute ma vie, usque ad mortem, comme disait avec componction Monsieur Dumas, mon prof de latin de sixième.

PROGÉNITURE
Un pays qui a adulé un Johnny Halliday pendant cinquante ans se devait de porter un Nicolas Sarkozy à sa tête, puisqu’il l’avait dès longtemps perdue. La vulgarité engendrant la vulgarité, Sarko est le fils très peu spirituel du très inculte Johnny.

PRUDENCE
Pour réconcilier optimisme et lucidité, une voie étroite : croire, mais sans illusion. Acrobatique…

QUESTIONNEMENT
Le questionnement si à la mode dans les milieux de l’art risque de ne pas passer de mode de sitôt. Il permet en effet au questionneur de s’épargner la peine d’avoir à trouver les réponses, et même celle de les chercher, puisqu’en posant lui-même la question il transfère habilement la responsabilité de la réponse sur le public, lequel est d’autant plus désorienté que la plupart du temps il ne s’était pas posé la question.
Ce tour de passe-passe a autorisé des générations d’escrocs à se prétendre artistes sans l’être et à « créer » sans produire d’œuvres, ce qui achève de les rendre invulnérables, puisqu’il n’y a pas matière à critiquer.

RADARS
Rien de plus scélérat que l’institution des radars, répression machinale dont les instruments sont à la fois juge et partie, et cas type de détournement de la loi pour servir des intérêts particuliers.

RAFFINEMENT
Poussé à l’extrême, le raffinement est le pire ennemi de la subtilité. Que ce soit en art ou en cuisine, pour exalter l’essence, il faut savoir dépasser les détails. Fondamentalement grossière du fait de son goût immodéré de l’avoir aux dépens de l’être, l’époque actuelle en fournit en tous domaines d’innombrables et désolants exemples.
Contre sa gloutonne avidité, cultiver le vide devient un acte de survie.

RECONQUÊTE
Un certain Grumbach, architecte de son état et lourd d’une compétence dont il semble au moins aussi persuadé que ses interlocuteurs, pérore sur France-Inter ce matin. Et comme, tout architecte qu’il soit, il manie sa langue à la truelle, le voilà qui déclare avec une impavidité qui force le respect – tant certains sommets d’ignorance feraient passer l’Everest pour un monticule… – qu’il faudra mieux utiliser « l’espace reconquéris ».
On lui suggérera charitablement de commencer par reconquérir sa langue, qui visiblement lui échappe. Si je devais faire construire, j’aurais quelque inquiétude à confier mon projet à quelqu’un qui ne sait pas même construire les verbes de sa langue natale.
Stéphane Paoli, qui est la bonté même, histoire de mettre le cancre à l’aise et de détourner le juste courroux de l’auditeur ainsi bousculé dans ses fondements, pousse la bienveillance jusqu’à commettre une de ces doubles interrogations qui sont le pont-aux-ânes de qui veut trop bien faire et parler sa langue mieux qu’il ne la connaît : « Est-ce que la solution n’est-elle pas de… ? » brame-t-il avec son habituel enthousiasme.
Comme la lecture des journaux, l’écoute de la radio devient chaque jour davantage un chemin de croix pour qui parle encore français. Les élites qui nous « informent » ne gagneraient-elles pas à lutter contre leur propre analphabétisme ?

RESPECT
Il peut arriver que le seul moyen de respecter quelqu’un soit de le contraindre. Certains viols sont plus respectueux qu’une tiède et confortable abstention.

RESPONSABILITÉ
Contrairement à beaucoup d’artistes, qui se déchargent sur autrui de toutes les viles besognes, j’ai toujours voulu assumer mon indépendance, non par altruisme, mais parce que je répugne à faire porter ma croix aux autres, sachant que comme moi ils portent déjà la leur. Je leur devrais trop, et ne suis pas tout à fait assez égoïste pour ignorer ce que je leur devrais.

RÉUSSITE
Les gens qui réussissent dans notre société actuelle, je me demande toujours ce qu’ils ont accepté de perdre pour « gagner ».

RÊVE
Mes obsessions, comme de juste, me poursuivent jusque dans mes rêves, où elles se frayent parfois d’assez réjouissants chemins : c’est ainsi que l’autre jour, à l’aube, ma petite sœur par deux fois me présentait des « œuvres d’art » qui lui plaisaient, qu’elles trouvaient intéressantes. À mes yeux, elles étaient habiles mais inhabitées ; les deux fois, je faisais donc la moue et disais : « Non, ça ne m’intéresse pas beaucoup », ce qui avait naturellement le don de l’agacer…
La seconde fois, il s’agissait d’un buvard sur lequel une feuille de papier ivoire était reproduite une trentaine de fois, réduite à la taille d’un très petit timbre-poste, créant ainsi une sorte de damier dont les cases ne se toucheraient pas. Parfaitement lisse au départ, cette feuille minuscule était un peu plus froissée à chaque fois, tout en gardant à peu près sa forme rectangulaire.
Manifestement, le créateur, l’artiste, avait voulu évoquer par ce symbole aussi subtil que puissant le passage irréversible du temps et donner un foudroyant résumé, non seulement de la condition humaine, mais du destin universel.
Faut-il que je sois béotien pour avoir trouvé que ce chef-d’œuvre n’était qu’une triste daube !
Ma seule excuse est que c’était en rêve, et chacun sait que l’inconscient manque totalement de discernement en matière de symbolique…

SÉGUIN (Philippe)
Le président de la Cour des Comptes était un des très rares élus pour lesquels j’aie pu éprouver du respect et une certaine sympathie. Séguin était un politique, pas un politicien. Séguin était tout bêtement ce que devrait être tout homme politique, avant tout un homme, et qui n’a garde de l’oublier.

SENS (bon)
Tout, absolument tout, est une question de bon sens. À tous les sens du terme. Les différents sens du mot sens font véritablement sens. Non, je ne suis pas en train de jouer avec les mots, mais d’énoncer l’idée fondamentale de tout fonctionnement vital adéquat. Idée que notre extraordinaire capacité d’abstraction nous a fait totalement perdre de vue…
Le bon sens est à l’adaptabilité ce que l’intuition est à l’esprit de système.

SÉPULCRES BLANCHIS
J’admire l’aisance avec laquelle tant de bonnes âmes supportent les minarets chez les autres…
Quelle belle indignation humaniste chez tous les pharisiens de la gauche caviar ! Il y a des burqas qui se perdent.

SORDIDE
Sans doute l’adjectif qui identifie le mieux un certain type d’homme politique, dont François Fillon, ou les deux Xavier, Bertrand et Darcos donnent de confondants exemples. Leur discours politique, toujours empreint d’un mélange d’hypocrisie jésuitique et de haine recuite sous-jacente, tout en se présentant sous le masque de la morale et des valeurs, vise systématiquement en dessous de la ceinture.
Le plus frappant chez ces politiciens manipulateurs, ces aboyeurs de meeting, c’est leur nullité intellectuelle ; poussée à ce point, la mauvaise foi finit par corroder et annihiler tout autant l’intelligence de qui use de ces moyens minables que celle de ceux qui s’y laissent prendre.
La campagne des régionales, menée par une droite qui n’a jamais cessé d’être la plus bête du monde, en a donné des exemples qui seraient à mourir de rire s’il ne mettaient une fois de plus en lumière la nocivité du système communicationnel qui a depuis un demi-siècle peu à peu phagocyté tant le discours que l’action politique, et la gravité de la confiscation du pouvoir par des « élites » d’autant moins légitimes qu’elles ne sont pas seulement avides de pouvoir, de profit et de paraître, mais encore d’une incroyable et suicidaire stupidité.
Voir ACTES et INFÂMES

STÉRILITÉ
Ce qui rend pour moi assez stérile la pensée de Cioran, c’est son impuissance volontaire à accepter son impuissance pour la rendre créatrice. Vivre sa vie, ce n’est rien de plus, et rien de moins, que rendre l’impuissance créatrice. Le désespoir est une facilité – et un cruel manque d’élégance.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, VOLONTARISME

TEMPS
Ce qui m’importe, ce n’est pas le temps retrouvé, mais le temps suspendu. Il ne s’agit pas de repartir dans le passé, mais de le remettre au présent. Non que je veuille arrêter le temps, encore moins le tuer. Ce qui me passionne dans Proust, ce n’est pas qu’il se souvienne, c’est qu’il redonne au présent toute sa dimension, qu’il lui rend toute sa chair en réincarnant le passé. Notre présent ne vaut que ce que vaut notre passé, et le temps est au fond immobile, si nous sommes pleinement nous-mêmes, présent et passé réunis.
Quand nous croyons échapper au passé pour mieux vivre au présent, nous tentons, d’ailleurs vainement, de mutiler notre expérience, qui n’en continuera pas moins de mettre en forme un présent qui nous échappera d’autant plus que nous nous présenterons à lui « allégés » de tous nos anciens présents. On ne peut vivre le présent qu’en entier.

THÉÂTRE
Venise, la nuit a tout le charme des théâtres vides, cette douce et déchirante nostalgie si bien mise en scène par Tchékhov. C’est quand le public est parti que les vieux théâtres se réveillent ; tout plein de leur passé, leur vide s’anime et nous l’emplissons de nos souvenirs et de nos rêves.

TIRER (se)
Tout bien pesé, se tirer tout court vaut mieux que se tirer une balle.
Il est des fuites plus courageuses que le suicide, parce qu’elles laissent place à l’avenir au lieu de le détruire.

TOUCHE-À-TOUT
Pas plus qu’un Vinci ne se dispersait en exerçant une curiosité active dans toutes sortes de disciplines, je ne me disperse en pratiquant toutes sortes d’écritures et de peintures, en allant de l’enseignement au théâtre et de la thérapie à l’improvisation. Non que je prétende le moins du monde me comparer à ce génie ! Mais si minuscule que soit ma petite personne, elle relève des mêmes lois. Il s’agit toujours d’une recherche personnelle unitaire qui s’incarne sous différente formes et utilise tous les matériaux à sa portée en vue d’atteindre un seul et même but : l’approche de l’universel à travers le particulier, la communion entre l’esprit et la matière, la rencontre de l’individu et du monde, l’harmonie au moins fugitive du microcosme et du macrocosme, du fini et de l’infini.
But inaccessible, mais sur le chemin duquel il y a de belles aventures à vivre, de belles rencontres à faire, de beaux rêves à réaliser.
Ce que j’oserai appeler la dispersion concentrée permet à nombre d’esprits curieux de se rapprocher du macrocosme en percevant les convergences et les divergences des différents microcosmes. Les vrais touche-à-tout ne le sont que pour de leur mieux toucher le Tout.
Un touche-à-tout, c’est quelqu’un qui pressent l’unité de la création et voudrait l’étreindre tout entière.
Qui trop embrasse mal étreint, dit le proverbe. Mais qui n’embrasse qu’à sa mesure n’étreindra jamais que son propre vide.

VÊTEMENTS
Il y a beaucoup à apprendre de nos vêtements. Les modes vestimentaires reflètent nos seulement l’image que nous voulons donner de nous, mais aussi l’orientation de nos énergies, et les valeurs authentiques ou frelatées que nous souhaitons promouvoir. Liés à notre corps, nos vêtements ne se contentent pas seulement de le présenter et littéralement de le mettre en forme, ils fonctionnent avec lui, l’aident ou l’entravent dans ses mouvements. Non seulement ils nous modèlent, mais ils nous conditionnent. Nous le savons et en usons plus ou moins consciemment, mais nous perdons souvent de vue leur véritable impact sur nous et sur autrui et négligeons les informations qu’ils apportent. Plus perspicace comme toujours, notre inconscient en tient compte à notre insu.
J’y pense en changeant de pantalon, quittant un pantalon classique pour un autre plus récent et plus à la mode, qui déplace ma taille vers le bas d’au moins sept ou huit centimètres. Ce changement n’a rien d’anodin, et me perturbe tout entier. Car la hauteur de la ceinture engendre et illustre un fonctionnement moteur et énergétique tout à fait différent, un autre maintien, une autre attitude et une autre façon de bouger. Là où nous mettons notre ceinture, là est l’endroit où nous situons notre centre énergétique, là s’ancre la façon dont nous voulons nous inscrire dans la vie.
Il n’est pas du tout indifférent que la ceinture soit à la hauteur du nombril ou qu’elle repose sur le bas des hanches, ou se laisse tomber jusqu’aux fesses.
Ainsi s’expriment des façons de gérer l’énergie, et à travers elles des attitudes devant la vie.
Il y aurait beaucoup à glaner d’une étude un peu exhaustive de nos comportements vestimentaires. Dis-moi comment tu t’habilles, je te dirai qui tu es…
Voir MODE

VOLONTARISME
Ce qui ôte beaucoup de sa force à la pensée de Cioran, c’est son volontarisme. Cioran veut absolument être malheureux, et tente de justifier son choix du nihilisme en le fondant philosophiquement. Il y a chez lui un côté Gribouille, il se jette à l’eau pour n’être pas mouillé. On est déjà moins malheureux quand on a choisi de l’être…
C’est bien beau, cela fait un joli petit contre-système, mais le parti pris est si évident qu’il lasse. On comprend vite où il veut en venir, et on y finit par y être avant lui. Et si le lecteur peut trouver amusant d’attendre l’auteur, ce n’est pas dans ce but qu’il se donne la peine de lire.
C’est comme au football ou au tennis : très vite le contre-pied systématique ne trompe plus personne.
Voir CIORAN, ÉQUILIBRE, FOI, JUBILATION, MALHEUR, NIHILISME, PARADOXE, STÉRILITÉ

ZEMMOUR
La première fois que je l’ai vu, il m’a fait penser à Goebbels. On peut dire qu’il ne fait rien pour me détromper.

vendredi 19 mars 2010

ANIMALITÉ

ANIMALITÉ
J’ai éprouvé le besoin de répondre à un passage publié le 18 mars par Jean-François Kahn dans son blog, parce qu’il me semble entretenir plus ou moins involontairement une confusion particulièrement grave sur la nature de l’espèce humaine.
Jean-François Kahn écrit en effet ce qui suit :

« Sur l’animal en nous
En lisant certaines réactions suscitées par l’émission télévisée « Le jeu de la mort », je songeais au plaisir que prend le plus adorable des chats à jouer, en la torturant de facto, avec une souris qu’il a attrapée.
Bien sûr qu’il y a de l’animalité en nous tous. Aucune intelligence n’est en mesure – et heureusement d’une certaine façon – d’éradiquer le niveau des émotions et des instincts. Notre propre cerveau est le fruit de la synthèse de toutes ces composantes : à la fois résultat d’une évolution et histoire sans cesse réitérée de cette évolution. Il n’y a pas abolition, mais intégration, à leur propre dépassement, du cerveau reptilien (celui, par exemple, du crocodile) et celui de nos ancêtres primates. Exactement comme il n’y a jamais totale abolition du tribalisme, du féodalisme ou de l’esclavagisme, mais réintégration et recomposition à des stades supérieurs de l’évolution de notre société de ces différents moments de leurs évolutions antérieures.
En d’autres termes, ce qu’on appelle un progrès de civilisation correspond au progressif rééquilibrage correctif du naturel par le culturel, mais évidemment pas à la disparition du naturel.
Pourquoi toute forme d’exaltation collective ou de contrainte (par exemple, l’exaspération des antagonismes ethnico-tribaux dans les Balkans), ou toute emprise autoritaire, qui refoule le culturel au profit du naturel, tend à favoriser une réémergence de l’animalité en nous.
C’est un peu comme lorsqu’une tempête, emportant la couche de limons, fait réapparaître le soubassement granitique d’un sous-sol.
Mais, de même que l’animalité est un « toujours là », l’humanité aussi. Irréductible. Et si chaque être humain est sans doute capable à un moment donné du pire (même le philosophe Althusser a étranglé sa femme), tout être humain reste également toujours capable du meilleur. C’est-à-dire d’altruisme, de générosité, de dévouement, voire même de sacrifices et ça n’est pas contradictoire. »

J’ai posté en réponse le commentaire suivant :
Cher Jean-François Kahn, il a bon dos, l’animal ! L’instinct naît de la confrontation à la réalité concrète, ce qui lui donne des limites que ne rencontre pas la « raison », dont la tendance à l’abstraction ouvre toute grande la porte à la sauvagerie humaine. De celle-ci, les animaux sont par nature exempts, la capacité à abstraire ne venant pas inhiber leur instinct de conservation et libérer leur imagination. Pas de sadisme sans imagination !
Le sadisme étant la spécificité de la seule espèce animale qui puisse croire avoir échappé à son animalité, il n’y a par conséquent aucune commune mesure entre la « sauvagerie » animale et la monstrueuse barbarie humaine. C’est en perdant de vue notre animalité et la présence au monde réel qu’elle implique que nous devenons des monstres : numéroter des êtres humains, voilà la barbarie…
C’est en tant qu’êtres humains « déréalisés » que les juifs ont été massacrés, non par des sauvages livrés à leurs instincts, mais par des bureaucrates obéissants, et obéissant en tout premier lieu à la raison, tout particulièrement à la raison d’état !
Quand nous traitons des humains comme nous traitons les animaux dont nous nous nourrissons, ce n’est pas « l’horrible » instinct animal qui nous meut, c’est la raison « rationnelle » et son si merveilleusement humain souci d’efficacité et de rentabilité.
La financiarisation de l’économie est le dernier exemple, et peut-être le plus significatif et le plus « beau », de la folie d’une certaine raison qui n’appartient qu’à nous.
Nous avons beaucoup à réapprendre des animaux dits sauvages, et plus généralement de la nature, s’il en est encore temps.
C’est en redécouvrant notre statut d’animaux intelligents que nous nous donnerons une chance d’échapper à la dictature fanatique du rationalisme abstracteur en le remettant à la place de serviteur qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Loin d’être notre malédiction, l’animalité est notre garde-fou.

mardi 23 février 2010

POÉSIE, QUAND TU NOUS TIENS !

Marseille, la Vieille Charité, novembre 2009.
J’accompagne des amis à une étrange soirée psychanalytico-poétique, manifestement réservée à une élite d’intellectuels tourmentés – notamment par le démon de midi. Ambiance solennelle. Quelques ecclésiastiques freudo-lacaniens de haut rang se sont réunis pour procéder à la canonisation d’un pauvre vieux poète anonyme qui manifestement n’en demande pas tant, et dont la modestie va jusqu’à bredouiller d’une voix inaudible quelques-uns de ses poèmes dont on perçoit seulement que selon la langue rituelle en vigueur ils interpellent le quotidien et convoquent la transcendance au secours de la vie la plus humble, dans un dénuement sensuel de haute volée.
Bref, on s’emmerde ferme. Les éloges pleuvent sur le pauvre héros de la fête comme les roses sur un cercueil qu’on descend dans sa fosse. Les grands prêtres, tout de noir vêtus, sans doute pour porter le deuil de leur poésie mort-née, font dans la révérence, le public, assez nombreux, observe un silence religieux, et fait assez vite des efforts inouïs pour ne pas bâiller ouvertement. C’est qu’une douce torpeur salue le ronron des dithyrambes successifs, aussi convenus que narcissiques, à l’exception du dernier, dont la relative simplicité et la réelle gentillesse font passer l’honorable banalité.
J’avais prévu le coup et me suis muni du meilleur des antidotes, le « Discours de la servitude volontaire » du camarade La Boétie, dont j’aurai le temps de lire une bonne moitié pendant cette soporifique grand-messe, sous les regards mi-courroucés mi-envieux d’un des organisateurs.
Et je me demande non sans effroi : Comment peut-on se prendre autant au sérieux ? Car on tutoie ce soir l’infini du pédantisme, le comble de l’ânerie élitiste, un himalaya d’ennui pseudo-poétique, Molière se tordrait de rire devant cette admirable invention de la poésie contemporaine : la préciosité dans l’austérité.
Ce qui achève de me terrifier, c’est quand à la fin de cette pesante cérémonie je lis l’affichette qui orne l’entrée de ce haut lieu de la culture marseillaise et qui est censée présenter l’exposition, d’ailleurs intéressante, consacrée à Pierre-Albert Biraud : Car il sût n’être jamais futuriste, dadaïste ou surréaliste, bien qu’il croisa tous ces mouvements (…) ».
Cerise sur le gâteau, jouissive perle d’inculture orthographique dans cette lamentable soirée, qui me confirme une fois de plus dans mon choix de quitter les grandes villes pour une campagne où on trouve encore, et pas seulement chez les intellectuels, des gens qui parlent français.
En contraste, la porte à peine franchie, la Vieille Charité découpe sous une nuit ennuagée de rose la fière élégance de son architecture aussi souple que savante, et qui m’évoque le temps d’un éblouissement crépusculaire la cour intérieure du Fontego dei Tedeschi à Venise. Beauté intemporelle de cette cour et de cette église-temple qui, tant elle paraît taillée pour l’éternité, semble consacrée à tous les dieux de tous les temps, ou mieux encore à ce rêve de perfection qui nous les a fait créer.
Non, la poésie n’est pas morte. Suffit de fermer les oreilles au vacarme de ces indécrottables béotiens que sont toujours les snobs et d’ouvrir les yeux sur l’infini, toujours à portée de main.
En une seconde l’horizon borné des salonnards alambiqués a fait place nette, balayé par le souffle du large, et j’embarque pour les étoiles sous la coupole arrondie comme un sein du beau vaisseau de pierre qui, fendant la houle des nuages, m’emmène voguer dans l’harmonie de l’univers où il taille sa route.
Et je me rends compte une fois de plus que ma vue un peu faible, pareille à la lumière des bougies, en tamisant les contours et adoucissant les contrastes, respecte le mystère des choses. Comme pour m’arracher à l’envoûtement, je chausse mes lunettes, et sous leur trop grande netteté, une partie du charme fascinant de l’endroit s’évanouit. Les lignes s’accusent, les ombres durcissent, la lumière tout à coup gelée fait exploser en mille arêtes aigues l’image vaporeuse que ma presbytie caressait.
Il n’est pas toujours bon d’y voir trop clair.

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